LA PAPAUTÉ EN POLITIQUE
I. C'est poar elle oa'ont travaillé, le voalant on non, tons les défenseurs de TEglise. — Beaucoup de choses qui étonneraient Bossuet, et que Pie IX lui-même a peu Tair de comprendre. — La papauté plus difficile à défendre historiqiiement que TÉglise.
II. La difficulté va croissant. — Plus on idéalise pape et papauté, plus le passé embarrasse.— Bossuet et Vindéfeetibilité du siège apostolique. — Transformation inoderne de cette théorie. — Tiare et bonnet rouge.
III. La papauté, jadis, esprit devant la matière, et, par conséquent, liberté. — Liberté, mais de qui? •— Ce qu'elle entendait, ce qu'elle entend par la liberté de l'Église. — Grande clarté du Syllabus là-dessus.
IV. Catholicisme et socialisme. — Un couvent, idéal de la catholicité. — Les princes ne s'y sont jamais mépris. — Les peuples, sur cette question, d'accord avec les princes. — Saint Louis.
V. La liberté dans les siècles catholiques. — Quelques papes blâmant les excès du despotisme, jamais le principe même ni les souverains à ménager. — Un bref aux évéques de Pologne. — A chaque trait honorable, Thistoire peut en opposer de tout autres.
En disant que le pape nous aidera encore à voir clair et à éclairer, nous ne parlons plus, pour le moment, de ces Syllabus ou Encycliques qui vien-
nent tout à coup percer à jour la toile si bien ourdie des apologistes de l'Église ; nous parlons de ce mouvement que la papauté accélère avec toujours plus de hardiesse, et qui apporte successivement à ses pieds tous les droits, tous les pouvoirs de l'Église.
Ce mouvement, nous l'avons déjà étudié dans ses causes; le moment est venu de l'étudier en luimême, dans les faits déjà accomplis, dans ceux qui ne peuvent manquer de s'accomplir.
Beaucoup .d'hommes ont travaillé à réhabiliter le catholicisme auprès du siècle; mais beaucoup, dans ce nombre, n'entendaient point travailler pour le pape, en ce sens, du moins, que tout ce qu'on gagnerait ou regagnerait fût pour lui. Plusieurs même inclinaient o séparer de plus en plus la cause de l'Église de celle de la papauté; tout ce qu'ils rencontraient de trop difficile à défendre, ils le mettaient sur le compte des papes, et, généralement, c'étaitjustice.
Le mouvement a été plus fort qu'eux. Ils ont pu voir que tout ce qu'ils avaient fait pour l'Église, ils l'avaient fait, en réalité, pour son chef. Quelquesuns résistent encore. Peine perdue. Il faudra ou se révolter, ou faire comme les autres.
On a souvent parlé, dans ces dernières années, de rétonnement avec lequel Bossuet, revenant au
monde, verrait tout ce qui se passe, lirait tout ce qui s*écrilt Laissons Bossuet. D'autres morts seraient tout aussi étonnés que lui. Qui? Les papes eux-mêmes, lorsqu'ils verraient comment beaucoup de gens s'y prennent aujourd'hui pour les défendre. Ils croiraient rêver en lisant les tableaux qu'on trace de leur rôle dans l'histoire ; et, quand ils entendraient exalter la papauté au nom des idées modernes de progrès, de liberté, de civilisation, — ils se demanderaient s*il ont affaire à des amis ou à des ennemis, si Ton raconte ou si Ton raille.
Mais pourquoi évoquer les papes morts? Il y en a un qifi vit, qui parle , et cet étonnement que nous venons de supposer chez ses prédécesseurs, ne le voyons-nous pas chez lui ? Relisez ces écrits dont nous venons de parler ; relisez, après, ce qui vient de Rome, — et il est impossible que vous ne disiez pas : « Yoilà des gens qui ne parlent pas la même langue ; voilà des avocats que leur client écoute sans les comprendre, n'ouvrant la bouche, ensuite, que pour dire à peu près tout le contraire. » Ce que Pie IX, en plein dix-neuvième siècle, ne comprend pas, ne voudrait pas comprendre, — on veut que la papauté, à toute époque ou peu s'en faut, Tait compris, l'ait prêché. Tait incarné triomphalement en elle !
194 PAPB ET CONCILE
Reprendrons-nous un à un les paradoxes que nous avons ci-dessus exposés, et faudra-t-il, après en avoir montré le vide quant à l'Église, les réfuter encore quant à la papauté? C'est ici, ou jamais, qu'ils se réfutent d'eux-mêmes. L'Église, vaste corps composé d'éléments divers, est plus facile à idéaliser ; on peut, à toute époque, trouver chez elle au moins un représentant de chaque idée belle et grande, de chaque progrès vers le bien, et, pour peu qu'elle ne l'ail pas trop ouvertement contrarié, on lui en fera honneur. Quand l'histoire parlera des vices du clergé, on citera de grandes vertus; et comme ces vertus ont été canonisées, l'Église, jusqu'à un certain point, en a la gloire. Quand l'histoire nommera des milliers de couvents inutiles, séjour de l'oisiveté, de l'ignorance, ou pis encore, on en citera qui ont rendu des services à l'agriculture ou aux lettres, et voilà l'Église acclamée comme mère des arts utiles, comme gardienne des lumières à travers les siècles de ténèbres, — heureux si l'on ne part pas de là pour nier que jamais ténèbres aient obscurci le cours de son règne ! Avec la papauté, avec les papes, c'est moins facile. Si je vous en nomme un qui n'ait décidément rien valu, sera-ce me répondre que de m'en nommer un autre qui ait valu mieux, même beaucoup mieux?
Non, car toujours je pourrai répliquer que le mauvais n'en a pas moins été, pour un temps, le chef de l'Église, et que l'Église, sa foi, son administration, sa discipline, a donc été pour un temps, pour un long temps peut-être, sous la main d'un homme digne de mépris ou d'horreur.
Cet embarras, grand déjà pour les anciens controversistes, a beaucoup grandi de nos jours, A chaque progrès du pape vers cette espèce de divinisation à laquelle l'Église parait décidée à consentir, l'objection tirée des mauvais papes devenait plus légitime et plus grave.
D'un côté, en effet, il est clair que l'autorité papale ne peut pas dépendre du mérite ou de la vertu de l'homme momentanément assis sur le trône dit de saint Pierre; mais, d'autre part, si vous ajoutez indéfiniment à la glorification, à la divinisation de ce pouvoir, vous augmentez d'autant la difficulté de comprendre qu'il ait pu exister dans des mains impures ou criminelles. Tout ce que vous accordez d'autorité à Pie IX, et à Pie IX grandi, idéalisé»
poétisé, — VOUS VOUS condamnez à soutenir que les plus détestables papes Tont possédé comme lui. Du temps de Bossuet, tant bien que mal, on se tirait d'affaire avec ce qu'on appelait Vindéfectibilité du siège apostolique. La sainteté, même la vérité, pouvaient momentanément cesser d'être assises sur ce siège ; les promesses divines s'appliquant au siège même, non à l'homme, c'était le siège qui garantissait à l'Église la présence de Jésus-Christ dans son sein, l'impossibilité d'un règne durable de l'erreur ou du scandale. Rome, il est vrai, n'avait jamais accepté cette explication; elle trouvait, non sans raison, que c'était réduire la papauté aux proportions d'une souveraineté ordinaire, qui toujours peut momentanément s'incarner dans un homme faillible et vicieux. Mais, si la papauté n'est pas cela, qu'est-elle donc? Que faire, encore une fois, des mauvais papes? Que faire, sous eux, de Tinfaillibilité? Les docteurs de la papauté se contentaient jadis de poser hardiment la thèse, et la laissaient, une fois posée, s'arranger comme elle pouvait avecles noms odieux de certains papes. Mais, aujourd'hui, il faut plus de précision. Les avocats de la papauté absolue ne sont plus tous à Rome ; beaucoup vivent dans des pays où Ton sait un peu d'histoire, et où l'on n'a pas renoncé à s'en servir. C'est là que
robjéction se dresse, et que chacun des progrès de la papauté se traduit pour ses défenseurs, devant l'histoire des papes, en un embarras de plus.
De là, sous une forme nouvelle, quelque chose d'assez semblable à Yindéfectibilité de Bossuet.
Rassemblant les grands traits de l'histoire de la papauté, on en forme un tout, une abstraction où les détails disparaissent, un idéal qu'on peut orner à plaisir, et qui, se personniGant dans Thomme aujourd'hui appelé pape, le constitue héritier de tous les droits que cet idéal suppose. Ce n'est plus le Siège apostolique^ toujours réveillant, quoi qu'on fasse, le souvenir des hommes qui l'ont souillé par leurs vices; c'est la papauté^ couronnée de tout ce qu'elle a pu faire de bon, couronnée aussi, et surtout, de ce qu'on lui attribuera pour complaire aux instincts modernes, — et posant toutes ces couronnes sur une tête que la vieille tiare risquerait de recommander beaucoup moins aux respects du dix-neuvième siècle. On sait bien que le pape ne veut que la tiare, qu'il se soucie fort peu de ces couronnes modernes, qu'il les a maintes fois positivement repoussées, qu'il les porte un peu comme Louis XVI porta un jour le bonnet rouge. Mais cela n*empêchera pas ses amis de les lui remettre sur le front, de supposer qu'il les porte avec joie, et
que voilà bien T héritage conservé à travers les siècles.
Une des choses que ce singulier libéralisme a le plus fait valoir en faveur de la papauté, c'est que, durant les siècles barbares, elle ait été la représentation permanente de Tintelligence devant la matière, et de la liberté par conséquent.
Ce par conséquent va un peu vite. Il aurait beaucoup étonné, jusqu'à ces dernières années, même les amis de la papauté, qui ne songeaient pas plus qu'elle à chercher là ses titres. Sans doute, à ne considérer que le fait général, abstrait, d'un homme parlant au nom d'une idée, au nom delà conscience, cet homme est bien, devant la force brutale, le représentant de la liberté. Mais il y a deux manières de l'être, ou, plutôt, il n'y en a qu'une de l'être réellement : c'est de réclamer la liberté, non pour soi, seulement pour soi, mais pour tous. Est-ce ainsi que les papes ont jamais entendu la chose? Étrange raisonnement! On veut que le monde moderne leur soit reconnaissant d'à-
voir été, au moyen âge, les représentants d'un principe qu'ils n*ont cessé d'anathématiser partout ailleurs que dans leur propre cause. Je demande la liberté pour moi, pour ma conscience ; on me montre les papes la demandant... peureux, et l'on veut que je les bénisse d'avoir conquis sur la force matérielle, sur le pouvoir civil, un droit qu'ils n'ont jamais accordé à leurs Bdèles, jamais toléré chez personne. On me dit qu'ils ont eu au moins le mérite d'en conserver la tradition. Mais cette tradition, encore une fois, ils la maudissent comme leur plus grande ennemie; ils ne la connaissent, dans le monde, que sous les noms de révolte et d'impiété. N'est-ce pas désavouer tout ce qu'on nous dit làdessus ? N'est-ce pas repousser l'honneur que l'on prétend leur faire en les représentant comme ayant enseigné au monde l'indépendance de l'esprit et de la conscience ?
La papauté vouloir la liberté ! Elle la voulait, oui, mais pour qu'il n'y eût plus parmi les hommes qu'une voix entendue, voix suprême imposant silence à toute parole, à toute pensée qui ne serait pas elle, toujours elle. Elle la rédamait, mais comme elle la réclame encore. € L'Église, vous dit le Syllabus (Art. 19), est une vraie et parfaite société pleinement libre, »
Grands mois, mais jeu de mots.
Voici d'abor^l, en effet, un sous-enlendu perpétuel. L'Église, c'est le clergé, et, le clergé, bien plus encore qu'au temps de Grégoire VII ou d*Innocent III, c'est le pape. Encyclique ni Syllabus ne vous diront un mot d'un droit quelconque reconnu ou accordé à l'Église, au corps de l'Église , à cette société que le pape a commencé par déclarer vraie et parfaite. Cela voulait donc seulement dire — autre sous-entendu — qu'elle a un gouvernement régulier, parfaitement bien organisé, et que ce gouvernement est libre.
Mais, gouvernement libre^ cela voudrait dire, en politique, gouvernement d'un pays libre. Voici donc, alors, le grand sophisme, si même il y a sophisme et non purement audace à se jouer si ouvertement des mots, des gens. La liberté de V Église, c'est la liberté, pour son chef, d'exercer, sans empêchement, sans contrôle, tous les droits qu'il aura déclarés droits de l'Église. La liberté de V Église^ c'est que le pape, au nom de l'Église et de plus en plus en son propre nom, soit libre de fixer souverainement la foi, de l'imposera tous, et, s'il le faut, par la contrainte (Syll. art. 24), par les châtiments temporels. La liberté de V Église^ c'est que le pape soit libre, non-seulement de ne souffrir (Syll.
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art. 77) aucune Église à côté de la sienne, mais d'étouffer dans la sienne (art. 15) tout essai de foi individuelle et libre. C'est, en outre, que l'instruction, à tous les degrés, soit libre, libre du côté de l'État, libre de passer tout entière (art. 45) aux mains des prêtres ; c'est que le pape soit libre encore de régler souverainement (art. 68 et 69) tout ce qui se rapporte au mariage, centre de la vie civile, ûe maintenir indéfiniment (art. 43) les concordats qui auront reconnu ses droits, et, par-dessus tout, on Ta déjà vu, d'exiger de tout souverain chrétien qu'il mette son autorité, ses soldats, sa personne, au service de toutes ces libertés. Qu'une seule soit violée, — et, si le violateur est un gouvernement contre lequel on ose crier, il n'y aura, d'un bout de l'Église à l'autre, du dernier vicaire au chef suprême, qu'un cri d'indignation, de désolation ou d'horreur. Un journal s'amusait dernièrement à recueillir, dans les allocutions et les encycliques de Pie IX, une foule de passages d'où Ton ne pourra guère ne pas conclure, dans quelques siècles, qu'une horrible persécution a pesé de notre temps sur l'Église. On se croirait sous Dioclétien, sous Néron ; encore est-il à remarquer que jamais, dans ces temps héroïques , on n'écrivit de pareilles plirases. Croyons, pour l'honneur de Pie IX, que,
martyr tout de bon, il parlerait, avec plus de simplicité ; mais, pour le moment, dans sa bouche, dans toutes ces bouches indignées, violentes, bruyantes, on sent la fièvre d'un parti beaucoup plus que la conviction du droit ou la sainte ardeur du devoir. Ainsi, la liberté de l'Église^ c'est la liberté, pour son chef, de réclamer au nom du ciel et d'exercer par tous les moyens terrestres, sur les âmes, sur les corps, sur les peuples, sur les princes, le plus absolu despotisme. C'est la confiscation de tous les droits, l'absorption de l'individu dans cet être idéal, l'Église^ qui seule est libre, mais au prix de la liberté de tous.
Et remarquez, sur ce dernier point, une triste analogie entre le principe catholique et celui du socialisme. Il y a même plus qu'analogie; et, quand le Syllabus range le socialisme parmi les « inven^ tions pestilentielles > de ce siècle, }\ nous autoriserait à qualifier bien sévèrement un système où l'individu religieux est tout aussi anéanti que le serait, dans le socialisme, l'individu social. Le socialisme
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VOUS assigne^ au nom de la société, votre place, votre tâche ; le romanisme vous impose, au nom de l'Église, votre foi, votre conscience, conscience et foi de l'Église. C'est au nom de Dieu qu'il vous parle; mais le socialisme parle au nom de l'égalité, de la justice, ce qui est aussi, à sa manière, parler au nom de Dieu. Sous ces grands mots, dans le catholicisme comme dans le socialisme, une seule chose est vraie : c'est queTindividu, au pom de la liberté commune, est asservi, et, au nom de l'unité, absorbé.
Voyez-le, ce triste idéal, là où l'Église a pu le réaliser. Qu'est-ce qu'un ordre religieux, qu'est-ce, en particulier, que la grande milice des jésuites, sinon l'image de ce que serait le monde si Tidéal romain devenait partout la réalité? Le général des jésuites pourra bien redire fièrement : Sint ut sunt , aut non sint ; mais qu'est-ce que chacun d eux, qu'est-ce que le général lui-même, individu, membre de l'ordre ? ce n'est pas même une unité dans un chiffre. Une unité a sa valeur à elle. Le jésuite est l'homme de son ordre ; c'est l'ordre qui agit par lui, pense en lui, vit en lui; c'est l'ordre qui se substitue à sa raison, à sa conscience, à son àme, à tout son être, et, plus Tordre sera libre^ libre d'être fidèle à ses principes, libre de les mettre
en pratique, plus l'individu ne sera rien. Voilà rÉglise romaine. Si cette liberté que son ebef réclame pour elle pouvait jamais être complète, si, quand les lois la lui accordent, les mœurs ne la lui étaient toujours plus ou moins, — la catholicité serait, à la lettre, un couvent.
Aussi voyons-nous que les princes, même trèscatholiques, ne se sont jamais mépris sur la portée de cette liberté que les papes revendiquaient pour rÉglise, Quand, de nos jours, Tempereui: d'Autriche signa le fameux concordat qu'il a dû déchirer depuis, il fit ce que n'avait fait, même dans les siècles catholiques, aucun de ses prédécesseurs, aucun des rois de TEurope. Plus d'un, sans doute, avait subi pis encore; mais consentir librement, au milieu du dix-neuvième siècle, à une pareille abdication, c'était peut-être plus que de s'en aller grelotter, au onzième, dans les fossés de Canossa. Non que nous puissions approuver, il s'en faut bien, tous les motifs qui ont pu porter les princes à refuser aux papes cette liberté tant réclamée. Nous savons que ce fut souvent pour avoir l'Église sous leur main, pour disposer de ses dignités, de ses richesses ; nous ne sommes pas loin de penser, comme M. De Maistre, que les libertés de TÉglise gallicane se composaient, en bonne partie, de servitudes eo-
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vers la royauté. Mais M. De Maislre ne voit que ce côté-là de la question, et il a tort. Tous ces rois en lutte contre les papes, vous aurez beau montrer qu'ils furent souvent despotes, souvent avides; l'appui qu'ils trouvaient chez tant d'hommes éclairés, pieux, et, généralement, dans le sentiment national, proifvera toujours quils étaient, à un autre point de vue, les champions de la liberté, les organes de cette protestation permanente que nous avons rencontrée sous tant de formes. Les peuples étaient avec eux, et, sans l'excommunication, alors terrible, qui venait se jeter à la traverse, les peupies, dans cette querelle, ne se seraient jamais séparés d'eux. Puis, si de mauvais princes ont été en lutte avec les papes, n'oublions pas que les bons l'ont été souvent, très-souvent, d'autant plus serieusement qu'ils n'étaient pas, comme d'autres, prêts à céder pour quelque faveur immorale, quelque don aux dépens d'aiitrui, comme la papauté en a tant fait. De tous les rois du moyen âge, celui qui a lutté contre elle, sans violence, avec le plus de persévérance et d'énergie, — c'est Louis IX, saint Louis. On se demande si Rome l'a canonisé pour ses vertus, ou si elle n'a pas plutôt cherché, en le canonisant, à faire oublier qu'il lui avait tenu tête.
c Imaginons, dit M. de Falloux, ce que serait devenue la liberté en Europe, la liberté, fille de V Église et mère de la civilisation, si, dans les luttes du moyen âge, la souveraineté de la force n'eût pas rencontré, à chacun de ses succès, la souveraineté de l'esprit. »
Imaginons, d'abord, si nous pouvons, une plus complète oppression que celle qui pesa, au moyen âge, sur les peuples. On nous demande ce que la liberté ^eraif devenue'^ wons demanderons où elle était. Nous l'avons déjà demandé. On nous a répondu par des descriptions fantastiques, et l'histoire répond par le tableau d'un état de choses qui aurait révolté les vieux païens. Est-ce à dire que la papauté ne fut jamais intervenue pour opposer la justice à la force? Non ; mais voici ce que nous dirons : elle a, en fait, rarement pris ce beau rôle; elle était peu capable de le prendre.
Elle l'a, disons-nous, rarement pris. Que de papes sous lesquels nous n'en trouvons aucune trace! Les peuples sont parqués sous leurs innombrables mai-;
très; leurs terres, leurs sueurs, leur sang, tout appartient au prince ou à qui le prince Ta donné. C'est le droit public de l'Europe ; la papauté Taccepte et le pratique. Quelques papes condamneront certains excès de l'universel despotisme ; ils les condamneront quelquefois courageusement, noblement. Honneur à eux ! Honneur au Christ, qui leur a fait la grâce de ne pas oublier entièrement à quoi ils s'étaient engagés en se proclamant ses vicaires ! Mais que de fois, malheureusement, à y regarder d'un peu près, on trouve à ces beaux actes des motifs humains, tout humains ! Ce roi contre qui le pape appuyera les plaintes de son peuple, — vous pouvez être presque sûr que le pape a contre lui des griefs personnels. Son grand tort, à ce roi, c'est qu'il n'a pas su ou pas voulu rester en bons termes avec Rome. Qu'il se rapproche, qu'il flatte, et tout lui sera permis, tout au dedans, tout au dehors ; car, s'il médite une conquête, il n'a qu'à en faire d'avance hommage au pape, et le pape, d'avance, la lui reconnaîtra comme légitime possession. Ce que la papauté, au moyen âge, veut avant tout et poursuit avant tout, c'est qu'on reconnaisse en elle la maîtresse du monde et des couronnes; qu'une occasion se présente d'affirmer ce droit en l'exerçant, et toujours il s*exercera en faveur de qui
Faura invoqué. N'avons nous pas vu, de nos jours, un pape reconnaître à l'empereur de Russie la souveraineté de la Pologne? C'était en 1832. Menacé d'un côté par Toccupation autrichienne, de l'autre par l'occupation française, Grégoire XVI avait secrètement accepté l'offre d'une armée russe prête à le protéger contre les uns et les autres; le bref aux évéques de Pologne était, comme on Ta su depuis, le payement fixé par la Russie. II parut donc, ce bref, et, les premiers jours, TEurope ne pouvait y croire. On pouvait douter, en effet, si cet écrit venait de Pétersbourg ou de Rome. Dès les premières lignes, l'empereur est le souverain légitime, le seul souverain de la Pologne. De nation, il n'y en a plus; les défenseurs de la nationalité sont des prophètes de mensonge^ dont la méchanceté ^ la perfidie^ doivent enfin être démasquées. Soumission donc, soumission absolue. Ainsi prononça Grégoire XVI, et le journal officiel de Rome ne parla plus des Polonais rebelles que comme d'une bande de brigands. On aime à croire que le cœur du pape saignait; raison de plus pour dire qu'il n'est rien qu'on ne puisse acheter à Rome. Et telle a été, depuis des siècles, l'opinion unanime de l'Europe.
Si la papauté a tonné contre des usurpations, combien n'en a-t-elle pas sanctionné ! Si elle a éteint
des guerres, combien n'en a-t-elle pas allumé ou entretenu ! Si elle a mis un frein aux violences de quelques princes, combien, qui ne valaient pas mieux, ont été laissés en paix, et caressés, et célébrés ! Si elle s'est opposée, par exemple, à tel ou tel divorce, combien n'en a-t-elle pas autorisé, ordonné même, que la morale n'autorisait pas davantage! Même celui de Henri YIII, on sait maintenant qu'il avait été promis, que l'acte en fut même dressé, et que le grand mobile de cette héroïque résistance dont on a tant loué les papes, ce fut la peur de Charles-Quint. Presque jamais la papauté n'a été, avec les princes, ce qu'aurait dû être l'autorité suprême d'une Église chrétienne. Avec les princes faibles, despotisme, orgueil écrasant; avec les forts, complaisance, humilité même; presque jamais cette dignité sereine, cette égalité de mesure avec laquelle on voudrait, pour l'honneur du christianisme, que le représentant du christianisme eût parlé. Complaisance encore et silence avec l'immoralité couronnée, pour peu que la couronne s'inclinât devant la tiare. On sait à quelle reine a été dernièrement envoyée la rose d'or chargée des bénédictions du pape.