LA PAPAUTÉ HISTORIQUE
I. On abandonne les fables, et on les reprend point après point. — Tristes progrès dans le mépris de l'histoire. — On joue le tout pour le tout. — Wiseman ; Magnan. — Besoin de s'étourdir et d'étourdir.
n. Quatre questions à résoudre ayant tout. — Ce que nous réyèlent, entre antres, la vie et les écrits d'Ambroise. — Eglise monarchique, mais avec l'empereur pour chef.
III. L'ensemble des écrits d'Ambroise. — Son opinion sur le Tu €8 Petrui, ^ Pierre et Paul égaux. -— Embarras de Bossuet là-dessus.
IV. Ambroise et les évêques de Rome. — Aucune trace d'inégalité officielle. — Aucune trace d'ordres demandés ou reças.
y. Conclusion. — Au quatrième siècle^ aucune organisation de l'unité. Seul centre visible : l'empereur. — Place et rdle des conciles. — Rude tâche imposée aux historiens catholiques. -^ M. de Broglie et les patriarches d'Orient.
VI. Eléments latents de la papauté future. — Légalement, rien, ni en Occident, ni, encore moins, en Orient. — En fait, action de bien des causes. — Rome, c'est Rome. — Corieose reproduction, à Genève, de ce qui a fait la papauté à Rome.
VII. On exploite les événements favorables ; on oublieou cache tout le reste. — Exemples. — Quelques questions à se faire, -— Boniface III, en 604, premier pape. —Ce que pensait eocore son prédécesseur à ce sujet. ,
VIII. Le Pape de M. De Maistre. — Dépassé aujourd'hui, et par Pie IX plus que par personne. — Deux systèmes: Tont dès Torigine ; tout par développement. -7 Le second aussi insoutenable, en réalité, que le premier.'— Gomment il sert
à se débarrasser des objeclions. — Les papes s'en sont toojoars teous au premier.
Les avocats de la papauté doivent éprouver, ce nous semble, à la fin de l'histoire apostolique, un grand soulagement. Us n'ont plus à se débattre avec le Nouveau Testament ; ils entrent dans Tinconnu, dans le vide ; ils peuvent mieux y voir ce qu'ils veulent, y mettre ce qu'ils veulent.
C'est ce qu'ont fait , il y a longtemps, les auteurs de ces grands faux historiques, les Décrétales^ les Constitutions apostoliques y attribuées aux premiers évêques de Rome, et prétendant nous montrer debout, avant la fin du premier siècle, tout l'échafaudage papal.
Aucun catholique, aujourd'hui, pas même à Rome, ne soutiendrait l'authenticité de ces pièces ; mais, tout en les abandonnant, on a Tart de retrouver dans l'histoire à peu près tout ce qu'elles établissaient. Un mot, un fait imperceptible, tout est bon, tout est grave; et, quant aux documents d'une importance plus réelle, on se croit tout permis pour les contraindre àsignifierce qu'on a dé-
P^ IJAPg El CQNCILE
çidé qu'ils signifient; — preuve en soit, par exempie, ce qu'on a fait de TEpitre aux Corinthiens, par Clément, premier ou second évêque de Rome.
L'abbé Gerbet se moque de « ces théologiens anx yeux desquels la souveraineté spirituelle des papes semble disparaître durant les premiers siècles de l'Égjjse, parçe flu'çU^ nq s'y prQflfjif pas gyec ies fofme^ actuelle^ d^ |a phqif|c^|lçf iq rpPOPioQ. ;
IJÎoup pourrions, ayeq l^e^Hcouj) pjj^^ ^^ r|i§ppj nous nipgqçr <|^ C?s tbéo}pg|^Qn§ quj ypi^qnt l'auto: rite papaje dan§ tout ce qjî'pnt pu f^îre jet dire jes papes des priefniçr^ pièQle§- pes théplogieiis se rppqijerai|çnt çomn?;? pous de^ yjeilleg pejptures où saint pierrç ^^i i;epp,^s?fff,4 pjjrfaRf ja ti^r? ; pjqi? leiips Anachropig^fps va|ef|| J9î|ygi)t ^^^ <îe|j}i-là.
Cette question, du jegfe, çprome biep jî'autres, ti été marquçe 4e |}ps joiff^ par dp tf istçs pfogrès dans le mépris de la vérité historique. ^|ug 1^ Ipmière se faisait, ç\^fi% jçs écrivains 5ériç|}^, sor rorigine de toute^ les prérogative^ qui sont aujour* d'hui celles du papç, plg^ on a mis dp hardiesse 9 les supposer reconnues par r$g|ise des premiers temps.
Mais tenons-nou$-en, pour je mpmppt, a )^ p|u9 haute de ces prérogatives, à la primauté ijjiême (jue les papes auraient héritée de saint Pierre*
AU DIX-Çf|;i}VlÊMÇ SIÈCLE 255
^n faisant de la papauté le point central de toute controverse, le catholicisme d'aujourd'hui a été logique peut-être, mais il n'a guèi*e été prudent. Les controversistes ^'autrefois évitaient, au contraire, de concentrer la lutte sur ce point, et nous verrons }3ientôt avec quel soin le concije de Trente imita cette réserve. Aujourd'hui, on joue je tout pour je tout,
Éçou 1-635 Wiseman ; c Un systènae lié pendiapt ^apt de siècles à Texistence même du christianisme, et servant de règle à gon existence, ne saurait être une modification accidentelle. II doit, au contraire, ou faire partie intégrante du plan, ou étre^ depuis l'origine^ dans tme sitiiation d'antagonisme com-^ plet avec la pensée qui a présidé à ce plan. >
Donc, légitimité complète ou usurpation flagrante, institutioii divine ou institution ^ntichrétienne ^ «^ pas de milieu. C'est un cardinal qui le dit.
D'autres on^ accentué plus encore, et, par exem-
pie, Fabbé Magnan. c Si la papauté, dit-il, est d'institution (|ivine , tout est (}if j si elle esi cf'mstitution humainey le catholicisme ne repose que sur le mensonge e{ Verrcur. » Plusieurs man(Je* ments récents ont posé le même dilemme.
Il y a, dans tout cela, comme un besoin 4^ défier Thistoire, de s'étourdir et (Jlétourdir, Le rai-
sonnement dépasse même le but, car le catholicîsrae pourrait bien, à la rigueur, s'être donné lui-même, humainement, sans ordre divin, un chef suprême, et n'être pas, pour cela, une religion fausse. Mais, encore une fois, on tient à brûler ses vaisseaux, surtout à en avoir l'air. Cela donne confiance aux faibles; cela les force à ne rien écouter, imbus qu'ils seront de l'idée qu'en admettant quoi que ce soit contre les prétentions papales, ils abandonnent, avec la papauté, TÉglise, le christianisme, la foi, la morale, tout.
Il ne faut pas moins que cette cuirasse pour braver cette foule de témoignages négatifs que les premiers siècles opposent à ce qu'on nous dit de la papauté.
Si l'évêque de Rome a été, dès l'origine, le chef suprême des chrétiens, comment se fait-il qu'on cherche inutilement, chez les premiers Pères, une seule mention du fait, et que, longtemps encore, chez les Pères postérieurs, on soit réduit à de rares passages dont il faut presser fort le sens pour
en tirer un peu de ce qu'on veut? On ne sait, aujourd'hui, écrire une seule page, qu'il n'y en ait la moitié pour le pape, souvent les trois quarts ou plus encore; comment sô fait-il que les Pères aient écrit de si gros volumes sans lui accorder une ligne?
Comment se fait-il qu'à chaque mot ou à chaque fait ancien interprété dans le sens papal, on puisse en opposer qui disent tout le contraire, montrant l'égalité des évéques, ou, tout au plus, l'influence que la ville de Rome, la vieille Rome, donnait naturellement au sien?
Comment se fait-il — grave remarque qui n'a pas été assez faite — comment se fait-il que nous ne trouvions, en ces premiers temps, ni dans les livres écrits contre le christianisme, ni dans les décrets contre les chrétiens, aucune mention de l'autorité suprême dont aurait été investi Tévéque de Rome? Rien, pourtant, n'eût été plus propre à exciter l'animadversion des païens, à armer le bras des empereurs, que l'existence de cet autre empereur se disant le chef des chrétiens de tout l'empire. t)ans les tout premiers commencements^ on eût pu n'y faire guère attention; mais, au bout d'un siècle, de deux siècles, alors que les chrétiens couvraient l'empire, comment croire ou que les païens eussent
258 pÂpË Et cdNtliLE
ignoré la chose; ou qu'ils he l'eussent pas signalée, pourisuivie, comme le plus granil crime (le ces chrétiens déjà tant accusés de birîser l'unité h)màine?
Cohimènt se fait-îl qiie l'histoire des évêques de Rotne occupe eh ces mêmes tem|)s si ped de place dans l'histoire de l'Église ? Il y a de longues périodes pendant lesquelles oh ne trouve rien S Ulré d'eux. L'ihfluehce est àilleub^ là vie ailleiirg; la primauté ailleurs^ c'est-à-dire partout où Se trouve un homiîie qui devient, eri fait, lé chef dé l'Église. Ainsi, pendant tout l'é^iscopat d'Âiiibroise, c'est Milan qui est le centre de la chrétienté d'Occident, et c'est Ambroise qui eri est évidemment lé chef.
L'histoire et les écrits d'Âmbroisè jettent un jour curieux sur rhistoîre de la t)àpauté à cette époque. Une fois entré dans ce poitic de vue, oh est étonné de ce qu'on trouve; fetôntiô èiussi dé né pas s'en être avisé plus tôt.
Qu'était l'Éghse? quelle idée &e fôisait-on gêhérdlement ilé l'Église?
Une époque de trahsitîon he se résume pas en affirmations invariables ; le va-et-vient qui en a été le caractère doit nécessairement se retouvér dans le tableau qu'ob en tracera. Souvent aussi îl est beâïlcoup plus facile de dire ce qui n'était pas que de dire ce qui était.
AU DiX-PlÉlJtlÈB}E SlÊbLE 2^9
Au ^ufttHèfaie siècle^ V6râ là âii, ce qiii n'est ^às,
ce tjiîi Weii plus; c'fest TÉglisfe des preiodièr^ tehipà,
l'Église apostolique. Même en dehors de tout détail,
on a le sentiment qu'un apôtre ne se reconnaîtrait
guère dans ce vaste établissement où logent, depuis
Constantin, tant d'ambitions et de privilèges.
L'homme charnel s'est largement promené à travers
le champ du Seigneur. L'Église apostolique vivra
bibhdâhs ^bëlqtiëë âhlbs d'élite; bllé ilé viipibs
guètè dans l'ÉgHsëtlàiBlb(îait)rëlëndidiJètpétil,fef.
Maisj si dé que iiouâ voyons aldrs n'est plù'^
rÉglise àpostoUqiie; Sera -ce l'Église rtiiidàîftb,
rÉgliëetiionarchiqûe des teinfis postëriéui^â? L'Église
esl môhârbhi^iie^ ttiâiâ avèc rethpereùr pdiir cbëf;
Les historiens ttë l'Ëglisé biit kii pidà tard dé
grands efforts {^ôdi* bhatigëi* ce Hilë Hbà ëmpél^étirà
en un âimple t)rbtëctorsit; ët| dé ce (|ué lé thbi db
l'empiré avait été qùbltitiefbig appelé ^ Tét^èilué dû
dehors » ; on a conclu à Tétistence d'tlti i ëvéqtië
Ou dedans ^^ bhéf spirituel supténlé addsi| Utiiqtlë
aussi. Erreur. L'Église était une république d'ÔvB-
ques^ république où brillaient et régnaient au
même titre tobs ceux que désignait ou leur piété^
ou leur savoir) ou leur courage^ où l'importonce
de leurs sièges, ou la réunion de plusieurs db ces
circonstances. Ainsi s'était formée l'espèce de pa-
pauté que nous voyons exercée par Ambroise , pieux, savant, courageux, et, de plus, évêque de JMilan.
Quant à la papauté de Rome, rien de plus significatif contre elle que le vaste ensemble des écritsd* Am« broise. En voulez-vous la preuve en quelque sorte matérielle? Ouvrez les tables de la belle édition publiée par les bénédictins, vers la fin du dix-septième siècle, en deux volumes in-folio. Dans chacune des deux tables, l'article Église est immense; l'article Église romaine manque totalement dans l'une, et, dans l'autre, n'a que quelques lignes, ne mentionne que trois passages épars dans l'énorme volume. Chercbez-les, ces passages, et vous n'en trouverez pas un où la primauté de Rome soit réellement enseignée.
^ Un de ces passages, souvent cité de nos jours, n'a pu l'être que grâce à l'altération d'un mot, c Us n'ont pas l'héritage de saint Pierre ceux qui n'ont pas le siège {sedem) de saint Pierre. » — Voilà ce qu' Ambroise aurait écrit. Or, de très-anciens ma-
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 26i
nuscrits, au lieu de sedem^ portent fidem^ la foi de saint Pierre et non le siège de saint Pierre. Lequel de ces mots est le vrai? Évidemment, le premier. Des copistes romains ont bien pu changer foi en siège; mais on ne peut admettre qu'ils eussent changé siège en foi, anéantissant d'un trait de plume un témoignage qui n'eût pas pu ne pas être fameux. Ajoutez que l'auteur, en cet endroit {Traité de la Pénitence)^ parle de la foi, nullement de la hiérarchie ou de l'Église, et qu'une mention du siège de Rome arriverait là on ne sait pourquoi.
Mais ce qui est plus décisif encore, c'est l'opinion d'Ambroîse sur le fameux : Tu es Pierre. A*t-il pu parler du siège de Rome^ dans le sens romain de ce mot, s'il n'a pas cru, dans le sons romain, à la primauté de Pierre? Or, cette pierre dont parle Jésus-Christ, c'est, selon lui (Commentaire sur saint Luc), non pas l'apôtre Pierre, mais la foi dont il a été l'organe, un peu avant, en répondant au maître : « Tu es le Christ, le fils de Dieu. » Et non-seulement il l'affirme, mais il tire de là une conclusion pratique qui achève d'ôter toute indécision sur sa pensée, c Efforce-toi donc, dit-il au fidèle, d'être, toi aussi, cette pterre. Cherché-la, non pas hors de toi, mais en toi. » Belle et grande idée. Ce que Jésus a dit à Pierre, il le dit à tout chrétien ;
sb PAPE ET CONCILE
ce rote glorieux dont Pierre Vëhaîl de se refldre digne; Jésus le confère à btis ceux c[uii comme lui; se déclareront ses disciples. Voilà ce que dit Atnbrôisé.
C'est danâ le même esprit quMl dit ailleurs t € Là où est Pierre^ là est l'Église. » Lisez ces mots où ils sont (Commentaire sur le psaume XL)^ et voa§ nô comprendrez plus qu'on ait prétendu les citer dàn^ la question romaine. Âmbt^oise ne paHe, en cet endroit, ni de la hiérarchie^ ûi de l'Église visible. 11 parle de Saint Pierre accompagnant son maitre chez Caïphé, et devenant, en ce moment, le type de l'Église^ qui he qdittejamàis son divin chef.
En6n, dans un endroit où il revietit à Timage première et donne à Pierre le titre de fondement de l'Église, le voilà jetant dans la question lin nouvel embarras pour les romanistes futurs, i Paul; dit-il {Traité sur le sainl Esprit)^ n'est point inférieur à Pierre. i> C^ passage a fort tourmenté les commentateurs catholiques. Il a fallu montrer qu'Ambroise ne disait pas cb qu'il semble dire; il a fallu^ chose plus difficile encore, expliquer comment il a pu croire à la suprématie dô saint Pierre^^et jeter ainsi, chemin faisant, un mot qUl la renverse. Un catholique sera-il jamais assez inepte pour dire, sans explication ; que c PaUl n'est. point inférieur à Pierre i^ ? Bossuel, dans son fameux sermoh sur
AU Dti-NËUVlkkE SIÈCLE 2ë3
rUnité, se montre assez embarrassé du fait. « Le mystère, dit-il , en serait long à déduire. » Le mystère! Pour Ambroise, c*était la chose du monde la plus simple. « Quoique ces deux frères, poursuit Bossuet, nouveaux fondateurs de Rome, doivent consacrer ensemble 1 Eglise roinaine; quelque graiid crue sBit saint t^aul en Science, en uons spirituels, èii cliarité, en courage'; encore qu'il ait irax^ailÛ jom^ 9W loyà lés autres apôtres^ et au il paraisse étonne lui-même de ses grandes Révélations, — il faut que h parole de Jêsus-Christ pirévaiè c Rome ne sera pas ïk chaire de saint Paul, niais la chaire de sâiiit Pierre. ^ -^ C'est dire ten beau langage : c Je conviens du fait, niais je ne tire pas les icaiiséquencés, car ce serait ruiner la papauté, i Tout cela, po\iv Bossuet, se complique encore de ses idées et de ses frayeurs galllcaiîes. il veut lâ primauté èîè Pierre, maïs il ne la veut pas comme l'entend le successeur de Pierre; il veut aorinèr plus qu^Àmbroise, qui ne donne rien, mais il refusé ce que les ultramontains , le pape en tête , réclament. Laissons-les s'entendre ou ne pas s'entendre; un àbîmen'en existe pas moins entre rélat de choses que nous révèlent , sur ce point , les éciriVs d'Ambroise, — et le système romain, même amoindri par Bosquet,
Enfin, celte suprématie que l'on a tâché de voir indiquée ou supposée dans quelques passages d'Ambroise, ce ne serait encore que la suprématie de Rome, de Rome-Église, non de son évéque, dont Ambroiôe, en ces endroits, ne dit rien. Confondre l'Église avecrévéque, Tévêque avec l'Église, . c'est encore voir les premiers siècles à travers les siècles postérieurs, et* s'appuyer sur ce qu'il faudrait prouver. Or, ici, c'est Arabroise qui rendrait la chose impossible, car nous le voyons n'attribuer à révêque de Rome aucune dignité particulière, et ne le désigner que comme il désignerait tout autre évêque : Damase, évêque de Rome; Syrice, évéque de Rome. Voilà tout. Lui écrit-il, c'est sur le pied de la plus entière égalité : c Adieu, frère; aime^nous comme nous t'aimons. » Voilà comment il termine une lettre à Syrice, et, cela, à une époque où la rudesse de la politesse antique avait fait place à tout un vocabulaire de formules. Dans une autre lettre, Ambroise lui donne le nom de père^ mais familièrement, simplement, comme à un col-
lègue plus âgé ; il se sert, d'ailleurs, non du mot pater^ mais du mot parens^ qqi n'exprime que Taffeetion. Une troisième lettre, moins familière, ne dépasse encore en rien les formes officielles usitées entre évêques, entre Églises ; elle n'est ni plus ni moins humble que la lettre de Syrice à laquelle Ambroise répond. Ambroise dit : Seigneur frère; mais ce mol se retrouve dans ses lettres à d'autrqs évêques. Ambroise dit : Ta Sainteté; mais Syrice, dont la lettre était adressée à plusieurs évêques, avait mis : Votre Sainteté. Et de quoi , enfin, s'agissait-il? Syrice communique aux évêques de Ligurie qu'il vient d'excommunier tels et tels; il leur demande d'en faire autant. L'évéque de Milan répond que ses collègues et lui ont examiné l'affaire, et qu'ils ont décidé d'excommunier. Donc, autre fait à noter : une excommunication prononcée à Rome n'était pas exécutoire à Milan. L'évêque de Rome a excommunié à Rome ; l'évêque de Milan, sur sa demande librement examinée, trouve bon d'excommunier à Milan.
L'histoire de l'illustre évéque n'est pas moins instructive là-dessus, avons-nous dit, que ses écrits. Impossible,. en effet, d*y trouver aucune circonstance où il paraisse obéir à des ordres venus de Rome, ni avoir besoin, pour quoi que ce soit.
sise t>ÀPE ET CONCILE
d'dïie approbation où d'une autorisation qui éri vienne. Et hôùë sommes là, iie l'oublions pas, à là M du quatrième siècle.
Ainsi, ce qu'on appelait YÉglise^ ce que Févêque de Milan désigne toiijours par 6e ihot et caractérise quelquefois admirablement bieri; ce n'était encore, à cette époque, que l'ensemble des Églises] étj sur ce point du moins, l'idée apostolique était restée; Cet ensemble des Églises n*atlrait pas thème jih Ôtrb appelé une confédération, car confédération s\ip^ pose une alliance permanente» officielle; réglée pai* des lois, et rien de semblable h'ëxistàit. Les conciles généraux, outre qu'ils n'étaieiit gêhéraux qiiè de nom^ ne créaient qu'un lien accidentel ; pltis d'un demi-siècle s'écoula entre le premier (325) et 18 deuxième (381). Personne, sauf l'empereur, h'avaîl la surveillance générale de Texécution des débreis; chaque évêque en était chargé dans son diocèse, el l'évêque de Rome comme un autre, L'Église, mêtiie représentée actuellement pài» un concile; n'Uvail par ejle-même aijcùhe actjon executive sûr iine
ÀUDIX-liËUVIÊME SIÈCLE â67
Église, sur un évêque ; l'effipereUr seul exerçait le pouvoir exécutif. Il i*ëxét*çait, â plus forte ralsori, dans Tes intervalles dès conciles, alors que TÉglisé n*avait point d'ôi*gane cehtt'al et redevenait lin corps multiple; 51 l'exerçait, en particulier, dans la convocation même des coiiciles, et les conciles de ce temps ont légué une rude lâche aux défenseurs du système romain, car lia bentiôtihetit tous, dans léurfe décrets, la corivocatioii par l*ebit)ereur, et se taisent absolument siir iiné part quelconque dé révéqué de Rothe dans cet iicte. Les Pères deNicée, danâ UHe lettré aux évêques d'Égyjile, disent î « Le grand et saint concile dé Nicéé, assemblé par la grâce de bleu et du très-sainî empereur Constaritîn, i Les Pères de Gonstantinople éci*iveht à Théodose : « Nous nous sommes réunis conformémeril à l'ordre ijflè liôus en à donné ta Piété, i Âmbroîse, lors du boticilé d'Aquilée, écrivant âiix trois empereurs alors régnants, leur dit : « Vous avez désiré convoquer uii concile. Congregare studuistis con^ cilium. » ^— Ainsi, aucune trace encore d'un jpouvoir administratif unique, permanent, qui ajppartînt à l'Église, et qdi fût aux mains d'un évêque corisidéré comme chef de rÉglîse,
Triste travail qiië celui qui s'impoâé aux historiens catholiques, lorsqu'aprés âvôîirfëît lih îableçiU
sincère de ces temps, il leur faut y mêler la papauté ! Où la prendre ? où trouver les points de raccordement entre elle et tant de choses qui se sont faites sans elle, en dehors d'elle ? Voyez M. de Broglie, dans le discours préliminaire de son histoire du quatrième siècle. Vous lirez vingt pages de suite confirmant à peu près tout ce que je viens de dire ; puis, comme si Tauteur s'apercevait tout à coup qu'il oublie Rome et le pape, vite un mot sur Rome et sur le pape, bien que ce mot ait été d'avance-effacé par ce qui précède. Voyez, par exemple, lorsqu'il montre les deux patriarches d'Ântioche et d'Alexandrie exerçant de bonne heure, dans tout TOrient chrétien, une autorité généralement respectée. Il sent que l'on va dire : « Et le pape? » Il va au-devant de l'objection, c Ces deux évêques, dit-il, ne connaissaient de supérieur que celui de Rome. Us étaient en Orient les intermédiaires de l'autorité pontificale, lorsque trop souvent i'étoignement, la difficulté des communications, les précautions commandées par le danger des persécutions, l'empêchaient de s'exercer directement. j> Ces précautions doivent aussi, sans doute, nous expliquer pourquoi ces deux évêques ont caché si soigneusement au monde, même après les persécutions, qu'ils étaient les vicaires de. leur
collègue de Rome ! Mais ne plaisantons pas. Nous estimons trop M. de Broglie pour ne pas croire quMl a dû lui en coûter beaucoup d'immoler à ce point, dans cet endroit et dans bien d'autres, sa conscience d'historien.
Irons-nous jusqu'à dire qu'il n'y eût à Rome, autour de Rome, absolument rien de ce qui allait plus tard constituer la papauté ?
Légalement, non, il n'y avait rien. Aucune loi impériale, aucune théorie religieuse n'érigeait révèché de Rome en centre nécessaire de l'unité chrétienne ; cet évêché aurait pu, comme tant d'autres plus tard, dispaï^aitre, sans que TÉglise se doutât qu'elle perdait son chef. Et, si cela est vrai de l'Occident, à plus forte raison était-ce vrai dé l'Orient, berceau du christianisme, peuplé de chrétiens chez lesquels nous n'apercevons même, en ces temps, que peu de relations avec leurs frères de l'autre moitié de l'empire. Voyez les premiers conciles. A Nicée, sur 318 évêques, trois seulement d'Occident; à Constantinople, sur 180, un seule-
270 t>Ai>E ET dONCÎILfî
nient. Sahs doute ils n'âvaiëHt paS, comme te ciisail derrilèteriieiil dn Journal catholique, dès chemins de fer pou!» y ûUer ; mais les voyagea n'ëtâient poUi*tant pas trop difflcilès, saHout sotis le règne etavec la sauvegarde de Constantin pourNicée; de Théodose pour Gonstantinople. Â Nicée, il est vraiy le président est un Espagnol» Osius, et, pour sauver un peu la papauté, on a fait de lui un légat du pape ; Âthanase, pourtant, l'appelle c le grand Osius, père des évéques etconducteur desconcilesi, titres peu d'accord avec le fait qu'Osius fût là pour un autre, son supérieui?, son chef suprême, chef suprême aussi des trois cent quinze évêqiies d'Orient, qui n'ont guère Tair de s'en douter. Bref, si Rome n'était devenue, dans l'Église, ce qu'elle a été plus tard, nous pourrions lire et relire l'histoire dé ces temps sans avoir aucun soupçon du grand rôle qui était déjà, nous dit-on, cellii de Rome et de révoque de Rome.
Ce que nous pouvons accorder, c'est que les éléments de ce grand rôle existaient déjà plus ou moins, prêts à s'anéantir s'ils n'avaient pas eu occasion de se développer, prêts â se développer quand l'occasion viendrait. Rome, c'était Rome, — et il était impossible qiie son antique suprématie politique ne préparât pas, plus ou moins, &a su-
AU Dt)t-N£UtlËME sIëGLE 271
prématie religieuse, tout ce qui émanait d'elle; de son Église, de son évoque, avait nécessairetnenl de l'importance ; et, quand elle se mît, plus tard,' à passer des faits au droit, à réclamer comme d'origine divine cette suprématie que huld' avait goiigé à reconnaître en cette qualité; elle trouva tout ce qu'elle voulut.
L'histoire inoderne pourrait ici tiouâ foiirnir uh curieux exemple dé cette marche ieè choses.
Lés protestants de France avaient èi bien pris rhabitude de consulter TËglise de tiehève, de se régler sur Genève, que leur correspondance avec les pasteurs de cette Église semblerait souvent lui reconhaitre une suprématie sur toute TËglisë protestante: tette suprématie, an lé sait, ll\existàît pas ; l'Église de Genève, représentée par son évêqlife, c'est-â-dire le corps des pasteurs, la Compagnie^ n'avait nt né réclamait; au dehors, aucune autorite hiérarchique d'aucun genre. Voyez, cependant, comme on lui parlait. Les formes, d'abord, sont toujours celles du plus profond respect ; pasteurs et consistoires diseiit souvent : « Messieurs et trèshohorés pères. ^ Les Églises leiplus considérables, Nimes, Paris, la Rochelle, ne se contentent pas de commencer et de finir leurs lettres avec une cërémbhieuse politesse ; lé tbii général est toujours ce-
lui de l'infériorité : < Nous honorons et reconnaissons votre Église comme la mère des nôtres. > Voilà ce qu'écrit, en 1606, TÉglise d'Uzès. Rome voudrait bien pouvoir montrer, dans les annales du premier siècle, une lettre à elle où se liraient de semblables paroles. 'Et que demandent-elles, les Églises de France, dans ces lettres si respectueuses ? Le plus souvent, des pasteurs. Elles tiennent à les recevoir de la main de l'Église de Genève ; elles seront heureuses qu* un lien de plus les unisse à elle, car, à leurs yeux, l'union avec elle constate la fraternité de toutes. Ambroise ne dit pas autre chose lorsque, dans une des trois phrases qu'on croit pouvoir citer, il parle de .l'Église de Rome comme de celle < d'où découlent vers tous les hommes les droits de la vénérable communion >. Souvent aussi les Églises de France demandent des directions dans leurs dangers, des détails sur tel ou tel règlement fait à Genève, et qu'elles veulent adopter. La Compagnie, dans ses réponses, use modérément, mais franchement, du droit moral que ces communications lui confèrent ; elle conseille, dirige, et, au besoin, redresse, reprend. Ce nom de mère que TÉglise d'Uzès donnait à l'Église de Genève, la Compagnie ne l'accepte pas. 9 Nous serions marris, dit-elle, d'avouer le titre
dont VOUS avez voulu honorer notre Église . » Mais, tout en refusant le titre, elle se montre mère, dans cette même lettre, par l'autorité de ses paroles. < Coupez, dit-elle, les racines de partialité qui ont grandement défiguré le lustre de votre Église. » Clément, dans cette fameuse épitre sur laquelle on fait de lui un pape, en dit-il davantage aux Corinthiens ? Ce ton, enfin ^ l'Église de Genève ne le prenait pa^ seulement avec de simples consistoires; quand elle écrit aux synodes de France, jamais elle ne se départ de la papauté fraternelle que lui a conférée le respect des Français. Voyez encore avec quelle déférence lui écrivent les états gêné» raux de Hollande, en 1618, pour l'inviter au synode de Dordrecht. La papauté voudrait bien montrer une lettre qui la conviât de même au concile de Nicée. Et que serait-ce si l'évêque de Rome y eut été appelé pour présider, comme le fut Théodore de Bèze , en 1570, au synode national de la Rochelle ? — Bref, quand on se mettrait, dans quelques siècles, pour fabriquer une papauté genevoise, à en chercher les éléments dans l'histoire du seizième et du dix-septième, on trouverait des matériaux tout aussi valables, si ce n'est plus, et certainement plus nombreux que ceux dont il a fallu se servir pour fabriquer la papauté romaine.
274 RAPE ET Cq^JCllE
VU
Maïs il n'a pas fallu seulement recueillir avec soin, disposer avec art, interpréter dans le sens des faits postérieurs, tout ce que les premiers siècles paraissaient fournir de favorable : il a aussi fallu laisser dans l'ombre toi|t ce qui en aurait déterminé le vrai sens.
Quand on nous cite des évoques de Rpmç intervenant par leurs lettres dans les affaires d'autres Églises, il faudrait ajouter que ce droit, tout fraternel, était celui de tous les évéques, et que nous avons une foule de lettres du même genre.
Quand on relève le ton d'autorité avec lequel a parlé tel ou tel évêque de Rome, il faudrait ajouter que le même ton se retrouve dans les lettres d'autres évéques, l'usage les autorisant tous à relever sévé^ rement ceux qui leur paraissaient s'écarter de ïa vérité.
Quand on nous montre un évêque de Rome excommuniant tel ou tel, ou, au contraire, selon l'expression consacrée^ l'admettant dan» sa cornmunion^ — il faudrait' ajouter que tout évêque en
AU D{X-£f^||Yl£^E SIËGLE 375
uspii^ de iqéfi)^, affirmant ou niant ainsi, selon jes caç, SQP ^Rion spirituelle ayec un autre évêque, une ^ufre église. Longtemps il p'y eut pas d'autre unité générale que celle qui résultait de cette çopimupiop s*éjfi^)liss3^nt de proçjie en ppchç eptre les Égli§e3, les j^véques^ sans cesse appelés, au milieu de ^nt de 4él^ats, à exaniiner s'ils étaient d'accord ou non. L'iiflporl^pçe du gîége ^jjgnjeRtait patqrjçlljçpipnj rimppr^yiçe du j jigement ; mais Tatitorité personnelle y contribuait bien davantage. Celle jj'pn Athanaç^Q, 4'un Aml)roise, eussent-ils siégé dans j:|es bo}|j;ga(|e§, l'aufait toujours emporté sur çellj? d'un honmie obscur siégeant à |ipjne, — et il est à Remarquer gj^e, pendant ces quatre premiers siècles, ^uçup (Jocteur én^inept n'y siégea.
Quand on nous cite, enfin, tel ou tel titre honof ifîqife donné à l'évêque de Rome, il faudrait ajouter qp*on n'en a encore trouvé aucun qui ne fût alors ep usage avec tous Jes évêques, ou du moins avec le§ principaux. Le nom même de pape est dans ce ça§.
Ainsi, tous les droits, toutes les prérogatives» tous les honneurs que la papauté est arrivée à faire considérer comme siens, exclusivement siens, — l*histoire nous les moptre appartenant, durant des siècles» aux évêques, à tous les évêques.
Que d'autres faits, d'ailleurs, pourraient ouvrir tous les yeux, détruisant, par leur valeur négative, ce que certaines choses pourraient avoir l'air de signifier !
Au lieu de recueillir tout ce qui, bien amplifié, bien arrangé, vous montre un pape à Rome dès les premiers temps de l'Église, recueillez donc un peu ce qui vous forcera de n'en point voir.
Voyez si jamais évêque de Rome, en ces temps, a déposé un autre évêque.
Voyez si jamais évêque de Rome, en ces temps, a nommé un évêque ou Ta confirmé autrement que par la déclaration de communion.
Voyez si jamais évêque, en ces temps, ayant à contredire ou à blâmer celui de Rome, s'excuse d'attaquer, lui, inférieur, son supérieur.
Voyez — nous Pavons déjà dit, mais comment ne pas le redire? — voyez si tant d'évêques, tant d'écrivains, tant d'amis ou tant d'ennemis de l'Église, ont écrit une seule ligne qui puisse être donnée, sérieusement et de bonne foi, comme mentionnant la papauté.
Le premierpape vraimentpape, c'est BonifacelII, en 604, deux siècles après Ambroise. Le premier il est appelé du nom d' évêque universel, et, ce nom, il ne se Test pas donné lui-même, il ne l'a pas
réclamé comme lui appartenant de droit divin; il se Test fait donner par l'empereur. Par quel empereurî Par Phocas, un usurpateur couvert de crimes, prêt à payer de n'importe quelle faveur tout appui donné à son pouvoir.
Or, voici ce que le prédécesseur de Boniface, Grégoire P', avait dit de ce même titre, réclamé par le patriarche de Constantinople , Jean le Jeûneur, c Tu en es donc venu, lui écrit-il, à ce point que, méprisant tes frères, tu veuilles être appelé seul évêque. » — c Que Votre Sainteté reconnaisse , poursuil-il , combien elle s'enfle d'orgueil lorsqu'elle prétend être appelée de ce nom, dont n'a jamais prétendu être appelé quiconque fut véritablement saint. Il est vrai que, comme le sait Votre Fraternité, les pontifes de ce siège apostolique que j'occupe ont reçu, comme marque d'honneur, du vénérable concile de Chalcédoine, le titre d'évêques universels. Et ' pourtant , jamais aucun d'eux n'a voulu être appelé de ce nom ; aucun n'a pris pour lui cette qualification téméraire, de peur que, s'il s'arrogeait dans la dignité pontificale la gloire d'être unique, il ne parût la refuser à tous ses frères. »
On ne tarirait pas sur les conclusions à tirer de ce curieux morceau.
278 pAPp ET CONCILE
Totale absence, d'abord, de la question d'pn droit divin. Si Grégoire a ct\i que ce titre usurpé par le patriarche appartenait divinemait aux évêques de Rome, il est clair que c'était la première chose à dire, la seule même, car cet argument emportait tout. Rien là-dessus. Rien noTi plu^ d'une possession déjà ancienne. C*est au concile de Chalcédoine, au milieu du cinquième siècle, que ce titre a été donné aux évêques de Rome. Et comment leur a-t-il été donné ? Comme une chose due? Non; comme « marqué d'honneur ».
L'ont-ils accepté? Aucun, dit Grégoire, jusqu'à lui, c'est-à-dire Jusqu'à la fin du sixième siècle, n*a voulu le prendre. Pourquoi? Parce que c'est une qualification c téméraire >, qui a l'air de nier la dignité pontificale chez tous les frères du pontife de Rome. Ce n'est donc pas seulement dans sa signification littérale, mais même comme formule honorifique, quel'évêquede Rome la repousse, et, s'il blâme l'évêque Jean, ce n'est pas pour avoir pris ce que le concile avait donné aux évêques de Rome, mais pour raisons tirées du titre même, téméraire, dangereux. Ainsi, quelles que fussent déjà, à cette époque, les prétentions du siège de Rome, — il est évident que celui qui a pu écrire ainsi ne se considérait encore, ni en droit,
ni en fait, comme Tévèque universel, comme la source de l'autorité des évéques.
Voilà — et que de faits nous pourrions signaler encore ! — voilà ce que sont condamnés à cacher ou à travestir, dans leurs livres; tous ceux qui font remonter la papauté aux {)remiers siècles, tous ceux qui la veulent régiiaht par elle-même et de droit divin. Le Pape de M. DeHaistre est le plus hardi de ces plaidoyers, et, moralement; le plus triste, car on se demande à chaque page par quelle aberration de codscience un esprit si ferme a pii se camper &ur un tel amaâ de sophismes. Mais il a été, de nos jours; dépassé encore, et de beaucoup, en mépris poUr la logique et Thistoire. Il prenait au moins, lui, li peine de discuter, d'arranger, — hommage menteur, hommage pourtant, dans [une certaine mesure, aux droits de l'histoire et de la raison. Aujourd'hui, ce ne sont plus des plaidoyers , mais des hymnes, hymnes d'adoration aux pieds de la papauté, chants de triomphe sur les informes débris de
tout ce quelle se figure avoir écrasé dans sa marche.
C'est elle, en effet, qui donne l'exemple. M. De Maistre n'a jamais divinisé la papauté comme Pie IX la divinise ; M. De Maistre n'a jamais passé pardessus les objections comme Pie IX y passe. Le règne de Taffirmation pure, idéal de Tautorité, est arrivé. La papauté y entre à pleines voiles.
Elle ne saurait donc voir de bon œil la marche plus prudente des écrivains qui se flattaient, se flattent, car il y en a encore quelques-uns, de la conduire au même résultat sans trop braver ni trop altérer l'histoire.
Deux systèmes sont en présence.
L'un, qui a longtemps régné seul, veut que l'Église ait toujours été la méme^ la même dans ses doctrines, la même dans son organisation. Bossuet accorde aux protestants le droit de rejeter tout ce qui sera convaincu de n'avoir pas existé dans les premiers siècles, et il se considère comme tenu de leur démontrer que tout ce qu'ils attaquent existait.
Mais à mesure que les travaux modernes rendaient cette position plus difficile, un autre système s'est formé, vague d'abord, puis plus précis, et que nous trouvons au complet dans l'Histoire du développement de la doctrine chrétienne^ par New-
man. Le titre indique l'idée. Selon l'auteur, le christianisme (catholicisme) a bien é(é donné aux hommes tout entier, mais non saisi d'abord ni appliqué tout entier, vu que < par la nature de l'esprit humain, le temps est nécessaire pour l'intelligence complète et le perfectionnement des grandes idées, et que les vérités les plus élevées, bien que communiquées au monde une fois pour toutes par des maîtres inspirés, ne sauraient être comprises tout d'un coup par ceux qui les reçoivent ». Donc, pour qu'une doctrine soit vraie, une institution légitime, il suffit qu'elle soit le résultat d'un développement autorisé et sanctionné par l'Église.
Cette théorie n'est pas seulement en opposition avec Bossuet, avec toute l'ancienne controverse catholique, mais avec la nature même de la plupart des choses que le seizième siècle a cru devoir rejeter. La plupart, en effet, ne sont nullement de celles qui pussent avoir besoin du temps pour être comprises. Le purgatoire, par exemple, est éminemment propre à saisir les esprits les plus grossiers ; la confession va admirablement aux consciences les moins développées ; le culte des saints et des images est ce qu'il y a de mieux pour nourrir l'imagination des peuples. Rien donc, dans tout cela,
qui tie pût être enseigné des les preniîers jours.
Mais rien ne le pouvait mieiii que là notion d'un chef unique; rîen h'eût été plus clair, plus simple, plus abordable à toiis. ÂÙ lendemain de l'ascension du Christ, t^ierre pouvait entrer dans rèxétcîce de ses droits, et, partout où était porté TÉvangile, rien n'empêchait d'y porter âilssî l'btdre divin qui donnait à TÉglisé lin chef visible. Cela k'est-il fait? Personne n'oserait sériètisemerit le soutenir;
C'est doilfe pour expliquer bëtté ihexplicablè lacune qu'on a fait de la papauté une des choses prikhitivemëilt destinées à se révéler peu à peu. Ils veulent, ces auteurs, que les droits de là papauté aient bien existé dès l'origine, mais que Dieu ait laissé aU temps le soiti dé leâ mettre eh lumière* Ainsi, tout ce que la papauté possède ou possédera, y compris même l'infaillibilité, est et sera pleineiïient légitiine, vu que tout cela était compris dans ÎMnstitution divine, de mênàe que la feuille, la fleiir et lé fruit, dànà le bourgèori ; mais dé même àusài qu'on hé sàdràît voir la fleur lorsqu'il n'y â encore que la feuille, ni le fruit lorsqu'il n'y a encore que la fleur, bous né devons chercher dans la papauté, à chaque époque, que ce qui devait y être à ce motiientde Son développement. Ainsi s'expliquetit; ainsi perdent toute valeur contraire, les faits qui
AU DI^-NËUVIËME siècle 28â
nous là montrent primitivement absente, et; ensuite; si loin de ce qu'elle fut depuis; ainsi s'expliquent, en particulier, les paroles et les actes U'ôù Ton pouvait conclure que les papes mêmes, en ces temps, tî'éntendaieni pas la papauté comme leurs successeurs modernes. Us l'entendaient comme lexxf siècle; fet c'est par degrés que Dieu leiîr à révélé, à eux aussi, l'étendue de leur i)ôuvoir; à mesure qtie s'offraient les occasions de l'exercer.
Avec cette théorie, il n'y a plus rien, en effet, d'embarrassant, et toute l'histoire dé l'Église est au service des prétentions papales. Les détails qui pourront sembler favorables, on en élargira indé- Bniraent la portée ; ils ne sauraient dire trop, puisqu'ils ne font nécessairement, quoi qu'on en tire, que nous révéler le plan divin. Les déiailâ contraires, — ou on les niera comme ne pouvant ilas être vrais, ou on les interprétera comme ne pouvant pas être défavorables, ou, si l'on ne peut faire autrement, on dira qu'ils ne sauraient prévaloir contre un droit antérieur et divin, momentanément voilé au monde et aux papes eux-mêmes. Un testament en ma faveur pourra n'avoir pas été compris d'abord par tout le monde, pas compris même par moi ; je n'en suis pas moins l'héritier de tous les droits que le temps en fera sortir.
On voit où cela nous mène. Traduisez en deux mots, et vous avez : « Tout ce que la papauté a conquis ou conquerra est nécessairement légitime entre ses mains, i»
C'est ce que la papauté a toujours pensé, toujours dit ; toujours elle a passé hardiment du fait au droit. Mais elle n'en a pas moins toujours repoussé comme dangereux, injurieux , le système que nous venons d'exposer. Elle n'admet pas que rien, dans son histoire, ait besoin d'être expliqué ; elle condamne ( Syllabus, art. 34), ceux qui diront que la primauté du pape ne s'est pas exercée dès rorigine de l'Église. Que ses champions, que ses historiens s'arrangent comme ils pourront avec l'histoire et avec leur conscience. Défense à eux de développer autre chose que ce thème : « La papauté a toujours été ce qu'elle est. ».