CHAPITRE DIX-HUITIEME
rnOGRÉS, MAIS EN ARRIÉRE
I .Les lodulgences. — Le 11 avril 1869. — Absurdité oa barbarie. — Délire d'arbitraire. — Trésor fermé ; trésor toujours ouvert.
IL Question de la quantité. — Immense dépréciation. — Pente fatale. — Llndulgence plénière. — Les réclames.
III. Bien plus de sagesse à Trente. — Impossibilité, néanmoins, de formuler une doctrine.
IV. Sagesse encore, à Trente, quant au culte des saints, des reliques et des images. — Ce que cette sagesse est devenue, et à quoi, aujourd'hui, servent les décrets de Trente. — Pie IX faiseur de dieux. — Omnipotence et arbitraire s'exerçant même dans le ciel.
Y. Les saints très-réellement adorés.
Rome a-t*elle au moins abandonné ce qui n'était pas strictement nécessaire à la consolidation de son pouvoir? A-t-elIe, tout en poursuivant son projet d'asservir le monde, ennobli du moins ce projet en répudiant les vieux moyens, la tactique des siècles de superstition et d'ignorance ?
Beaucoup de catholiques essaient de se le per-
suader. Ils. s'étonneront, s'indigneront qu'on ose affirmer le contraire; étonnement, indignation qui peuvent être sincères, mais certainement pas chez ceux qui ont pu et voulu savoir où réellement en sont les choses.
Prenons, si l'on veut, deux ou trois points.
La Réformation éclata à Toccasion des Indulgences. La plupart des historiens catholiques, tout en condamnant Luther, reconnaissent qu'il n'avait eu, sur ce premier point, que trop raison.
Or, Léon X n'avait certainement rien publié de plus étrange, de plus plein de contradictions devant le bon sens, d'hérésies devant l'Évangile, que ces lignes récentes de Pie IX annonçant , pour le il avril, le jubilé cinquantenaire de son ordination.
< Cette faveur insigne, disuit-il, qui remplit notre âme d'une joie suprême, a offert aux fidèles une occasion nouvelle de manifester leur zèle et de témoigner leur respectueux dévouement pour Nous. En Nous présentant leurs félicit^ttions avec un empressement incroyable à l'occasion d'un si heureux événement, ils Nous ont adressé avec humilité des prières instantes pour que Nous daignions faire concourir la joie de cette fête à leur avantage spirituel, et ouvrir en leur faveur les trésors célestes
de l'Église, que Dieu Nous a chargé de dispenser. Nou9 donc, voulant aller de grand cœur au-devant de ces désirs pieux du noonde catholique, agissant au nom de la miséricorde du Dieu tout-puissant, et Nous appuyant avec confiance sur l'autorité des bienheureux Pierre et Paul, ses apôtres, Nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur Tinduljgence plénière et la rémission de tous leurs péchés à tous et à chacun des fidèles qui, le 11 da mois d*avril de la présente année, assistant au saint sacrifice d^ la messe dans une église quelconque, g'étant confessés et nourris de la sainte communion avec un vrai repentir de leurs péchés, répandront devant Dieu des prières ferventes pour la conversion des pécheurs, la propagation de la foi catbolique« la paix et le triomphe de l'Église romaine. ^Ladite Indulgence pourra être appliquée par voie de suffrage aux âmes des fidèles qui ont émigré de cette vie en union avec Dieu dans la charité. »
Voilà donc Pie IX exerçant, dans toute sa plénitude, ce vieux pouvoir décrié déjà au seizième siècle, et abandonné, depuis lors, par tous les défenseurs sérieux de la papauté. Et non-seulement il Texerce, mais il cherche, dirait-on, la forme indiquant le mieux un pouvoir absolu et entièrement
arbitraire. Écoutez-le. Ces grâces qu il répand, rien ne l'obligeait de les répandre; si on ne l'en eût humblement et instamment prié, il ne les aurait pas répandues. Voilà ce qui ressort du préambule. Quoi ! posséder un tel pouvoir, et ne pas songer de soi-même, dans une pareille occasion, à l'exercer I ho plus dur des monarques, en publiant une amnistie, tiendrait à dire, au contraire, que c'est son cœur qui lui en a suggéré la pensée ; mais il tient beaucoup moins, le pape, à se représenter aimant ses ouailles, qu'à les représenter se prosternant autour de son trône, et lui adressant « avec humilité des prières instantes >• Mais que parlons*nous d'occasion ? C'est tous les jours, à toute heure, qu^m pareil pouvoir, si vous Tavez, devrait s'exercer. Avoir en main la clef d'un tel trésor, et ne l'ouvrir que de loin en loin ! Laisser mourir des milliers, des millions de gens, sans leur offrir les moyens d'acheter à si bon marché leur salut ! Mais^ s'il a réellement foi, Pie IX, en ce pouvoir qu'il déclare être sien, comment peut-il ne pas se considérer comme un barbare, comme un monstre, lorsqu'il reste un mois sans en user? Barbarie envers les vivants ; barbarie aussi envers les morts, condamnés à rester en purgatoire, quand le pape pourrait, d'un mot, permettre aux vivants de leur t appliquer par
voie de suffrage » ces indulgences qui ne lui coûtent rien.
Quel arbitraire encore et quel délire d'arbitraire que celui qui fait ainsi dépendre d'une circonstance personnelle les moyens de salut qui seront offerts ou refusés à cent cinquante millions d*àmes ! Quel délire, déjà, dans cette naïveté avec laquelle il reproduit mot à mot le langage de ses flatteurs, saluant cet anniversaire comme un immense événement pour l'Eglise et pour le monde ! il est à genoux devant lui-même; on dirait un humble fidèle se prosternant devant ce colosse d'orgueil qui est le pape. Mais Thumble fidèle, ici, devrait au moins avertir le pape de ce que l'affaire a d'étrange. Vous m'offrez le ciel à une certaine occasion et à une certaine date. Merci. Mais, pourtant, si le pape était mort au mois de mars, adieu- tous ces trésors qui allaient s'ouvrir en avril! Si, au lieu d'avoir dit sa première messe en 1819, il l'avait dite en 1820, adieu ces mêmes grâces jusqu'en 1870, et tant pis pour ceux qui seraient morts d'ici-là! Tant pis aussi pour ceux qui sont morts le 10 avril, et n'ont pas attendu le 11 ! Tant pis pour ceux qui, bien que vivants, n'ont pas profité de ce grand jour! Le lendemain, quelque regret qu'ils en aient eu, impossible de puiser encore au trésor.
Mais non — et nous voici devant toute une nouvelle série d'étrangetés , d'absurdités, — non, le trésor n'est pas fermé, et, si le pape s'est donné l'air de l'ouvrir solennellement le 11 avril, cela n'empêche pas qu'il ne soit ouvert toute l'année et dans mille endroits différents. Je dis mille ; j'ai tort, car il y en a bien davantage. Le monde catholique est tout couvert de ces lieux privilégiés où l'on peut gagner tous les jours l'indulgenpe plénière si « miséricordieusement » accordée, le 11 avril, comme une grâce exceptionnelle et unique; le monde catholique est couvert aussi d'associations offrant à leurs membres, de par le pape, des avantages tout semblables. Quelle comédie est donc jouée? Que signifient ces jubilés? Et quand nous reconnaîtrions au pape le droit d'accorder des indulgences, pourrions-nous, à moins de bannir toute réflexion et tout bon sens, ne pas voir, dans ces cas, qu'il se joue de la piété des fidèles ?
Et c'est ici qu'il y aurait lieu à voir encore quels étranges progrès ont été faits depuis trois siècles.
Les indulgences ne se vendent plus au marché, comme en 1817 ; ce qui ne veut pourtant point dire qu'elles ne se vendent plus, car il y a mille moyens de les vendre. Mais passons. Vendues ou non vendues, c*est de la quantité que nous parlons maintenant. Si le seizième siècle nous a scandalisés en les vendant, le seizième siècle, aujourd'hui, serait scandalisé de voir k quel point on les prodigue. Si vous ne voulez pas les payer, on vous les donne, on vous les jette, on vous en inonde à pleines mains. Pourquoi cette prodigalité croissaute, dépréciant les plus magnifiques pardons, rabaissant misérablement l'omnipotence qui les donne ? Pour- (|uoi, chez des geus d'ailleurs habiles, cette absence complète de la plus vulgaire habileté, Thabileté du marchand qui maintient la valeur de sa marchandise ? Ah ! c'est le châtiment qui suit la faute. Il ne serait pas juste qu'après avoir osé consacrer un pareil système, on restât maître de ne l'appliquer qu*à demi, modérément, prudemment; c'est l'Évangile outragé qui se venge en condamnant Rome à l'outrager et à le défigurer toujours de pUis en plus. Il faut que le grand marché abaisse indéfiniment ses prix, ses prix en argent, ses prix en autre monnaie, prières, pratiques, pénitences; il faut qu'une concurrence effrénée s'établisse entre
les divers lieux de Vente. Le pape ii : peut accorder des indulgences à une congrégation, à une chapelle, que la même faveur ne soit réclamée aussitôt par vingt congrégations, par vingt chapelles. Il faut donner à celles qui n'avaient paâ ; il faut doubler, tripler, décupler les privilèges de celles qui avaient déjà. Un prince peut refuser en s*excusant sur le budget ; mais, ici, comment refuser! Le trésor est toujours également riche, également plein. Une feuille de papier, une signature^ qui n'est même pas celle du pape, et tout est dit. L'^ancien système des jubilés était, en comparaison, fort sage ; tout ce qu'on vous offrait dans ces occasions extraordinaires, distantes de vingt-cinq, de cinquante, et même, primitivement, de cent ans, voua Favez sans interruption aujourd'hui. L'indulgence plénière coûtait jadis de longues macérations; une de ces confréries dont nous parlions vous l'ofTre neuf fois par an, au prix d'une confession et d'une communion. D'autres vous l'offriront, nous dit-on, pour moins encore, et rien n'empêche, d'ailleurs, que vous ne soyez membre de plus d'une. Ne peut-on pas, contre l'incendie ou la grêle, s'assurer, si l'on veut, à plus d'une compagnie ? Celles dont nous parlons ne sont pas les moins ardentes à mettre dans leurs prospectus tout ce que l'esprit mo-
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derne a inventé, dans le commerce, de combinaisoDs et d*ailéchements. Achetez tel ou tel livre, et Tiodulgence vous est donnée en prime ; achetez tel ou tel objet béni, et l'indulgence y demeure attachée; achetez, à votre convenance, un quart, un demiquart, un vingtième d'une messe qui sera dite, tel jour, à un autel indulgencié ; achetez la messe entière, et vous avez le droit de répartir l'indulgence entre vos amis, vivants ou morts, et vous-même. Tout cela se met dans les journaux, se publie dans les chaires, s'affiche aux portes des églises, et à Paris comme à Rome ; tout cela devient de plus en pins le pain quotidien du romanisme. Ah! l'incrédulité est excusable en présence d'un christianisme pareil ! Qui n'en connaît pas d'autre a bien droit de le mépriser, et le vrai coupable, devant Dieu, ce n'est pas l'incrédule.
Il serait facile, encore ici, de mettre aux prises Rome et Trente, le seizième et le dix-neuvième siècle^ à la honte de celui-ci.
Ce pouvoir que la papauté exerce avec une si to-
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laie absence de mesure et de sérieux, — le concile de Trente, dans sa dernière session, prescrivait deneTexercer* qu'avec modération et réserve, » de peur que, « par trop de facilité, disait-il, la discipline n'en souffre. >
Ce pouvoir que la papauté exerce comme lui appartenant exclusivement et en propre, — le concile de Trente Ta représenté comme appartenant à rÉglise, et, dans son décret, ne mentionne le pape que pour le charger d'en surveiller les abus*
Ce pouvoir, enfin, que la papauté exerce avec une si hardie confiance en sa légitimité, le concile de Trente a reculé devant la difficulté de l'établir par un décret dogmatique, ce que n'avait fait non plus — Pallavicini l'avoue — aucun concile antérieur. En vain les évéques allemands remontrèrentils qu'on allait se moquer d'eux en Allemagne, s'ils revenaient sans rien dc.précis sur la question qui avait tout mis en branle; en vain plusieurs autres dirent-ils que toute la chrétienté aurait le droit de trouver la chose étrange. Renvoyé d'année en année, de session en session, peu s'en fallut que cet épineux sujet ne fut pas même mentionné) et les évéques allemands eurent à revenir vigoureusement à la charge pour que, dans lu dernière nuit, entre les deux moitiés de la dur*
rédigèrent ces articles, était beaucoup moins sage que la lettre. Il y eut là, évidemment, de grandes concessions à la Réforme, et Ton peut douter que beaucoup d'évêques, en retournant chez eux, eussent bien Tintention de ramener toutes ces choses dans les limites qu'ils venaient de tracer comme concile. Mais le décret n'en subsiste pas moins, hommage incomplet, hommage pourtant à la majesté du Dieu unique et à la spiritualité de TEvangile.Et plus d'un évéque, peut-être,. déplora de n'y pouvoir être fidèle.
Mais, quant aux papes, il n'y a pas lieu à chercher ce qu'ils ont ou n'ont pas voulu. Ils auraient fait voeu de pousser jusqu'aux derniers extrêmes toutes les erreurs, tous les abus que le concile attaqua dans ce décret, qu'ils n'auraient pu faire plus ni mieux; et nul, entre tous, depuis trois siècles, n'a îdAiplus ni mieux que Pie IX. Savez-vous, en somme, à quoi lui servent, à lui, à ses apologistes, tous les décrets relativement sages que leur a légués ce concile? A voiler, à autoriser la violation de ces décrets mêmes. Recueillez, flétrissez toutes les superstitions, tous lesabus«.. On vous répond imperturbablement que vous calomniez l'Église, que ce n*est pas là ce qu'elle ordonne; on vous cite, pour vous confondre^ le concile de Trente... et Ton est à
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Taise pour se mettre toujours plus en contradiction avec lui.
Ainsi, cette omnipotence bizarre d'un homme faisant des dieux, Pie IX s'y plonge avec délices, et ses flatteurs ont maintes fois cité comme une des gloires de son règne le chiffre des saints qu'il a faits. Toutes les objections que l'Évaogile ou le simple bon sens a pu élever, de tout temps, contre un tel droit, fond et formes, il a pris plaisir à les braver. Quel arbitraire, par exemple, dans l'atlribution de ce titre qui place un homme, une femme, sur les autels de la catholicité! Quelle comédie que ces procès de canonisation, les uns si longs, quand il y a de l'argent à espérer, les autres, quand il n'y en a pas, si courts ! Quelle curieuse franchise à écarter sommairement tout ce qui n'a pas vécu dans les meilleurs termes avec Rome, bien que vivant, d'ailleurs, dans une parfaite sainteté! Une seule chose, pourtant, serait logique : canoniser tous ceux que l'on croirait pouvoir canoniser ; encore serait-ce illogique dans la question du culte à rendre, car de grands saints peuvent mourir inconnus, et les voilà sans aucune part aux hommages que d'autres recevront, quoique moins dignes. Hais cette canonisation en masse, seule un peu logique, il n'en a jamais été question. Il faut que la canonisation garde
le caractère d'une faveur accordée par le pape ; il faut que les saints mis sur Tautel sachent qu'ils a'y sont que de par le pape, et qu'ils pourraient n*y pas être. Ne dites donc pas, lorsqu'une canonisation est prononcée : c Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre, plutôt que dix autres? Pourquoi Tun sera-i-ril canonisé aujourd'hui, l'autre dans vingt ans, dans cent ans? Ne sont-ils pas, dès leur mort, égaux dans le ciel? » — Le pape ne vous dit pas non ; il ne dit pas oui non plus; il va son train, et, demain, si cela lui plait, dans un an, si cela lui plait, bref, quand il lui plaira, comme il ferait un cardinal dans sa cour ou un caporal d^ns son armée, up nouveau dieu trônera. dans TOlympe.
Mais on va m'arréter sur ce mot dieu; on me dira, toujours le décret de Trente à la main, que les saints ne sont pas adorés.
Il faudrait donc, dans une question si grave, se payer de distinctions et de mots? Ce que vous cachez, en pratique, si peu, si mal, même dans les pays où vous avez intérêt à le cacher, il faudra, sur
ces distinctions, que nous cessions de le voir? Où est-elle, en réalité, cette prétendue différence entre les saints et Dieu, entre les saints et de véritables dieux? Dans les hommages extérieurs? Jamais les dieux du paganisme n'en ont reçu déplus éclatants, et nous ne voyons pas ce qu'on pourrait faire de plus. L'hommage intérieur sera-t-il moindre? Quand toutes les marques visibles de l'adoraiion proprement dite se réuniront, s'entasseront dans le culte rendu, est-ce que les fidèles sauront, voudront, pourront s'en tenir à honorer? Le pape -sait bien que cela n'est pas, S'efforcera-t-il, au moins, de lëa retenir sur cette pente? Cette distinction qu'on oppose aux reproches des protestants, le clergé s'inquiétera-t-il de la faire observer aux catholiques? Dans quelques pays, un peu ; dans beaucoup d'autres, nullement. Partout où le pape règne, les sajnts régnent. C'esteux qu'on invoque, eux qu'on cherche et qu'on voit partout, eux qui sont tout, eux qui font tout. Le pape canonise; les fidèles sont laissés libres d'attribuer au saint canonisé autant de puissance, autant de gloire, autant de grandeur qu'ils voudront. On avait i:emarqué depuis longtemps que les saints les plus populaires, les plus fameux patrons de villes ou de royaumes, étaient généralement des saints peu connus dans l'histoire, souvent
même inconnus ou apocryphes, dieux créés, dieux fabriqués par les peuples. Ces fabrications qui avaient au moins pour excuse l'ignorance naïve des vieux siècles, on nous en a redonné le spectacle. Des saints ignorés il y a vingt ans ont grandi merveilleusement tout à coup, supplantant, détrônant les autres. Et Rome a laissé faire; et Rome a poussé de son mieuxàTavénementdeces nouveaux maîtres que se donnait la superstition populaire. Ceux-là ou d'autres, que lui importe? La grande affaire, pour elle, c'est qu'il y en ait, et le plus possible, afin qu'elle règne sous leur nom.