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DEHNIER PROJET 123

fiées n'y sont pas reproduites. Ces précieux documents, que j'ai la chance d'arracher le premier à l'oubli, permettent de mettre en lumière un épisode diplomatique qui ne manque ni d'intérêt ni d'importance : il s'agit d'un nouveau projet moscovite provoqué par les complications d'Orient.

A la mort de Suleyman P"", l'empire islamique entre dans sa période de décadence. A la vérité, les causes d'afraiblissement restèrent à l'état latent tant que SokoUi, de sa main vigoureuse, empêcha leur éclosion et maintint les traditions du grand règne. Cependant le croissant n'est plus entouré d'un prestige invincible; la journée de Lépante l'avait détruit sans briser encore complètement la puissance ottomane. Murad III s'était engagé dans une longue et terrible guerre avec la Perse. Il y avait des alternatives de victoires et de revers, mais les bruits défavorables aux Turcs trouvaient plus de crédit en Europe, et une ambassade persane venait solliciter à Lisbonne le concours des princes d'Occident pour porter un mortel et dernier coup à l'empire ébranlé de Mahomet. Se prévalant des circonstances favorables, Grégoire XIII reprit les projets caressés à Rome depuis 1576. Il se laissa persuader que les Turcs, harcelés par les Perses en Asie, ne pourraient guère opposer une longue résistance aux armées chrétiennes qui viendraient les attaquer de toutes parts en Europe. Le point capital, d'où dépendait la victoire, était donc d'organiser promptement la ligue pour faire coïncider une campagne dans la presqu'île des Balkans avec les opérations militaires que les Perses pousseraient vigoureusement en Orient. On espérait rallier sous le même drapeau l'Espagne et Venise, ces deux rivales également fières et puissantes, dont le concours, en vue du succès, était également nécessaire. Le commandement

suprême eût été confié au roi de Pologne. Ce choix était indiqué : Bathory se révélait tout à coup comme un homme providentiel aspirant aux plus hautes destinées. Son passé n'était pas sans gloire.

Les Bathory de Somlyo comptaient parmi les plus illustres familles de Transylvanie; traditions belliqueuses, courage à toute épreuve, simplicité patriarcale, fidélité à la foi des ancêtres, tels étaient leurs traits distinctifs'. L'année même de la naissance du futur monarque, ses parents élevèrent à côté de leur château une église à la sainte Vierge. PosseA'ino eut, un jour, l'occasion de la voir et d'admirer les précieux ornements dont elle était fournie. Il ne manqua pas d'en tirer, après coup, l'horoscope du nouveau-né, prédestiné à devenir grand constructeur d'églises et restaurateur du culte divin. Envoyé par son père à Gran, Stéphane y reçut à la cour de l'archevêque une forte et pieuse éducation. Lorsqu'il passa, tout jeune encore, au service de Ferdinand, son caractère était déjà si fièrement trempé que le primat de Hongrie put faire de lui cet éloge : « Voici un garçon, dit-il au roi des Romains, qui veut être traité comme un homme. » Sur un théâtre plus vaste, les qualités de Bathory se firent mieux remarquer : en 1549, il est à la dicte d'Augsbourg, la vie des camps lui vaut la réputation de vaillant soldat; ensuite il accompagne en Italie l'archiduchesse Catherine, fiancée au duc de Mantoue. Mais ces bonnes relations avec les Habsbourg ne tardèrent pas à s'altérer singulièrement. Le voïévode de

1. PossEviNo, la Transilvania^ ms., p 172. — Dans une lettre do ('hristophe Bathory à Grégoire XIII, du 9 juin 1575, nous lisons : « Licet autem a teneris annis divina Providentia nihil vacillantes, conslanter, omnibus in periculis, procellis et afflictionibus, tentationibus, tantisque heresibus in nostris partibus pullulantibus, in sacrosancta Romana catholicaque fide immole perseveraverimus — » (Archives Borghèse, LXV, U, Affari clisersi di Polonia, 1588-1599, p. 244. i

Transylvanie, Jean-Sigismond Zapolya, disputait à Ferdinand, les armes à la main, la couronne royale de Hongrie. Rentré parmi les siens, nommé commandant de Yaradine, Bathory embrassa le parti de son prince, et il eut souvent à combattre les milices autrichiennes. La guerre devenait ainsi de plus en plus son élément favori ; tout l'y portait, et son inclination naturelle, et sa position sociale, et les circonstances agitées de l'époque. Son génie militaire se trahit à chaque occasion : on admire son coup d'œil, son énergie, ses soudaines inspirations, le champ de bataille l'anime d'un enthousiasme qu'il répand autour de lui; sous la tente, il étudie avec passion l'art de la guerre et invente des boulets qui font la terreur de l'ennemi. Aussi fin diplomate que valeureux capitaine, la mission de Vienne lui échut souvent en partage. Les pourparlers avec Ferdinand n'aboutirent jamais. Maximilien II était sur le point, en 1565, de ratifier un traité avantageux pour lui, lorsque Bathory vint demander de nouvelles concessions en faveur de son maitre. Le recul ressemblait à un piège, l'empereur rompit les négociations et retint prisonnier l'envoyé de Zapolya. Près de trois ans s'écoulèrent ainsi dans une captivité honorable qui ne le privait de rien, si ce n'est de la liberté. En 1571, lorsque le dernier Zapolya eut fermé les yeux, les suffrages des électeurs se portèrent sur Bathory. Il accepta la couronne de Transylvanie, mais pour la conserver sur sa tête, il dut livrer une sanglante bataille à un rival perfide et puissant. Le calme rentrait peu à peu dans le pays, les relations du dehors n'en restaient pas moins compliquées : vassal et tributaire du sultan, le voïévode recevait de lui l'investiture et, en cas de guerre, lui fournissait un contingent; d'auties attaches, mais secrètes, unissaient la principauté à l'empire; or Tempe-

reur abhorrait le sultan, ni l'un ni l'autre n'avait les sincères sympathies de Bathory qui eût préféré voir sa patrie rendue à elle-même et complètement indépendante.

Le nouveau voïévode aurait consumé obscurément sa vie et ses forces dans la lutte avec ces difficultés, si les Polonais ne l'eussent appelé à devenir leur roi. Un brillant avenir s'ouvrait devant lui, mais quels étaient ses titres au trône de Pologne ? Talents militaires, réputation de tolérance, hostilité envers les Habsbourg, protection du sultan , promesse d'épouser la dernière Jagellon. La petite noblesse, la szlacJita, n'en demandait pas davantage ; l'enthousiasme des .électeurs se fût certainement refroidi, s'ils eussent mieux connu la rude énergie du maître qu'ils acclamaient, son austère justice, ses principes de discipline, sa volonté inébranlable de ne pas être un roi de théâtre. Quant aux petits côtés de l'événement, personne ne les a mieux saisis que le nonce Laureo. Ce qui le frappe avant tout dans Bathory, c'est la simplicité de ses allures : ses vêtements sont modestes, presque pauvres; lorsqu'il ôte son soulier de fer, on aperçoit des chaussures percées, et l'on échange des sourires ; au milieu d'une conversation, survient un palatin quelconque, il prend le roi par le bras, le tire familièrement à l'écart, ordonne à haute voix de fermer les portes, de ne laisser entrer personne. La cuisine royale est une cuisine militaire, le bœuf avec des oignons et de l'ail en fait tous les frais, contraste frappant avec les festins légendaires des magnats. Le mariage avec Anne Jagellon avait été essentiellement politique, l'inclination n'y était pour rien, la lune de miel ne dura que quelques jours, l'épouse de cinquante-quatre ans se vit bientôt délaissée par un mari plus jeune do dix ans, bouillant d'activité. Leurs

chambres étaient voisines , séparées par une seule pièce. Au lieu de faire appeler la reine ou d'aller la trouver, Bathory lui offrit de venir spontanément quand elle voudrait le voir. Une première fois, elle endura cinq heures d'attente, personne ne parut dans la soirée suivante, la reine revint bouleversée dans sa chambre, un accès de fièvre se déclara, une saignée fut nécessaire. Môme désillusion dans les affaires : le roi se conduisait en maître absolu, distribuant à son gré les faveurs et les charges, ne laissant à son épouse aucune part d'influence. Mortifiés et déçus , les partisans d'Anne remplissaient la capitale de leurs plaintes et s'en allaient répétant partout : erravimas^ erravimiis. Le nonce conclut sa dépêche chiffrée en exprimant resj)oir que ces vétilles jetteront peut-être quelque lumière sur des questions plus graves ^

Rome avait, en effet, une décision importante à prendre : il fallait choisir entre Maximilien et Bathory, élus tous les deux rois de Pologne. L'un possédait les sympathies du Saint-Siège, une rupture avec l'autre semblait imminente. La mort de Maximilien II vint fort à propos dégager la situation : le pape reconnut l'élection de Bathory ; le roi oublia l'échec du voiévode ; d'excellentes relations s'établirent entre Rome et Varsovie, sitôt qu'on eut appris à mieux connaître les dispositions chevaleresques de Bathory, son attachement inébranlable à l'Eglise, sa haine secrète du croissant'^. Désormais le chef de la ligue anti-ottomane s'imposait par la force des choses : à la tête de la brillante et indomptable cavalerie polonaise, des fantassins hongrois, intrépides et endurants, le royal capitaine pouvait plus facilement que tout autre pénétrer jusqu'au cœur de

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