‹ Papiers d'autrefois [par] Paul et Victor GlachantChapitre 1 sur 35 · P. ET Y. G · texte numérisé non relu

P. ET Y. G

PRÉFACE

Monsieur le Doyen,

J’ai lu en manuscrit la thèse de MM. Paul et Victor Gla chant intitulée Papiers d'autrefois. Il y est question des manuscrits de Victor Hugo, des manuscrits de Lamartine, des idées de Frédéric Dübner sur l’éducation, et de quelques autres choses. On ne reprochera pas à cet ouvrage le manque de variété.

C’est une relation de voyage. On en fait un peu partout, moins pour voir que pour avoir vu, voir étant un travail et avoir vu un titre de gloire. On peut en faire dans le premier dessein et dans le

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second, sans franchir les longues campagnes et les eaux bleues. Les voyages d’exploration à la Bibliothèque nationale sont abondants en péripéties et féconds en découvertes admirables.

Ils sont tout pleins des angoisses de la recherche et des plaisirs exquis de la trouvaille. Ils sont très aventureux, et le Dieu hasard y a sa part, décevant les uns, favorisant les autres, et ayant tour à tour pour le même voyageur des déceptions et des faveurs. J’ajoute que dans les voyages que l’on fait rue Richelieu, il y a aussi des guides, et qu’il faut reconnaître que de tous les guides du monde, ceux de ce pays-là sont les plus informés, les plus dévoués, les plus fidèles et les plus aimables.

Nos deux explorateurs, MM. Paul et Victor Glachant, qui sont frères non seulement par le sang, mais par la concordance des goûts, l’identité de la vocation, la continuité des mêmes études, ont voulu faire leur voyage ensemble et en signer à égal titre, tous les deux, la relation qu’ils nous en donnent; et qui est celui qui tenait l’arc et celui qui excitait les coursiers, c’est ce que le public, et même moi, et même vous, devront se passer de savoir. Vous trouverez le mystère piquant et la résolution touchante. Ne cherchez pas même un

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petit signe conventionnel qui indique ou fasse supposer la part de l’un et la part de 1 autre. Les auteurs ont voulu que le volume fût indivis, comme doit l’être le bien domestique dans les familles très unies. Aussi bien, ils ont pris 1 habitude dès leurs jeunes ans, en cette famille universitaire dont le souvenir est chéri de nous, démarcher du même pas, de conquérir dans le même temps, ou à très peu près, leurs grades, et de marcher la main dans la main pour marchei mieux, selon la méthode qu’a préconisée Alfred de Musset, et que je ne crois pas qui soit mauvaise.

Le volume qui est sorti de cette collaboration fraternelle est d’un très vif intérêt. MM. Paul et Victor Glachant sont des curieux. Ce ne sont pas des collectionneurs. Ou ce sont de bons curieux et de bons collectionneurs. Ils cherchent les « papiers d’autrefois », pour les trouver d’abord, pour les conserver ensuite, mais, avant de les conserver, pour les bien lire et pour en tirer tout ce qu’ils contiennent. Ils ont des lettres inédites de Mérimée, de Beulé, de Fr. Dübner ; ils soulèvent feuille à feuille, là où ils sont, les manuscrits qu’on a pu garder de Victor Hugo et de Lamartine ; mais ils savent lire, interpréter, comprendre et faire coin-

VIII l’RÉFACË.

prendre, goûter et faire goûter. Ce sont des professeurs qui répondent à la définition célèbre qu’a donnée Sainte-Beuve, et qui la remplissent : ce sont gens qui savent lire et apprendre à lire aux autres. J’ajoute qu'ils savent écrire, ce qui est un surcroît, mais non point, peut-être, un superflu. Le personnage de Molière a raison : « Vous attaquer à un si grand docteur, à un docteur qui sait lire et écrire! » Il ne faut point se moquer, c’est un très grand docteur, un docteur rare, que le docteur qui sait lire et écrire; et je vous avertis, Monsieur le Doyen, que MM. Paul et Victor Glachant sont, à ce titre, docteurs in utroqne. Oui, sans doute, uterque in ulroque; et rien n’y manque.

Ils ont regardé de très près aux manuscrits de Victor Hugo et de Lamartine; et de ceux de Victor Hugo ils ont tiré des choses admirables; et de ceux de Lamartine ils n’ont tiré rien du tout, ce qui n est pas pour vous étonner le moins du monde. Car le mérite d’un manuscrit, c’est la rature, et, par conséquent, les manuscrits de Lamartine n’ont presque absolument aucun mérite. Lamartine raturait peu, du moins sur le papier; car je suis persuadé qu'il ne laissait pas de raturer dans son esprit. Ce sont manières différentes de travailler. Lamartine travaillait à cheval le plus

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souvent, quelquefois à pied, sans que sa muse en devînt pour cela musa joedestris, ce qu elle ne s’est jamais avisée d’être ou ce qu’elle n’a pas daigné devenir. Mais il travaillait toujours en se promenant, et confiait son œuvre à sa mémoire et la jetait te soir sur le papier... quand il ne lui arrivait pas tout simplement de l’oublier.

Or, ceci même est une manière de raturer et corriger. C’est une méthode. Dans ces conditions, le vers mauvais ou médiocre se rature lui-même; car on l’oublie. Il glisse au néant par son propre poids. Il meurt spontanément. On n’a pas besoin de le pousser du bout de la plume. Lamartine aimait que ses enfants indignes disparussent sans lui donner la peine de les sacrifier. Voilà les ratures de Lamartine. Ce sont ratures spirituelles qui s’accordent avec la haute spiritualité de toute sa nature.

J’ajoute, sans en être aussi sûr, que, dans ces conditions, le vers médiocre non seulement se rature, mais aussi se corrige de lui-même. J’ai l’habitude, Monsieur le Doyen, — et je vous demande pardon de parler de moi, mais c’est une expérience qui peut éclairer la question, — de me récitera moi-même, en me promenant, les vers de mes poètes favoris. A ce jeu, les vers se déforment,

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comme vous pensez bien, et ne sont plus, au bout d’un certain temps, les mêmes dans ma mémoire que dans le texte. Seulement, ce qu’il y a à remarquer, c’est que, tels qu’ils sont devenus dans ma mémoire, ils sont plus mauvais. Un mot prosaïque y a remplacé l’expression vraiment poétique, une épithète banale y a remplacé l’épithète « signifiante ». Enfin, toutes mes variantes sont des dégradations. Cela ne manque jamais.

Un phénomène analogue, mais précisément inverse, doit se produire dans le cerveau des poètes qui travaillent en se promenant. Les vers roulent et circulent, viennent et reviennent dans leur esprit. Us les font et les refont et les refont encore presque inconsciemment; mais, à chaque fois qu’un vers se refait dans leur esprit, il se refait meilleur qu’il n’était; et c’est là précisément leur façon de corriger. Comme les vers mauvais se raturent d’eux-mêmes, les vers médiocres se corrigent spontanément.

Ainsi raturait et ainsi corrigeait Lamartine; mais sur le papier, jamais, ou presque jamais. 11 en résulte que l’examen de ses manuscrits se réduit presque à être un soin pieux et n’est pas une exploration féconde. C’est une manière de pèlerinage. Il est, du reste, intéressant, et non

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sans émotion; et l’on ne peut sans intérêt voir s’allonger devant ses yeux cette belle écriture légère, fine, un peu féminine, qui a toutes les grâces aristocratiques et un peu abandonnées, sans aller jusqu’à la nonchalance, de la personne de l’auteur lui-même.

Mais il faut reconnaître que l’intérêt devient passionné quand on se penche sur les manuscrits de Victor Hugo. Voilà, au moins, des manuscrits raturés, corrigés, remanies, refondus de fond en comble ! Voilà des papiers où l’on peut suivre la pensée de l’auteur depuis ses premières démarches jusqu’à son plein développement! Ce sont des manuscrits-laboratoires. En y entrant, on entre réellement dans le cabinet de ti avait de l’auteur, et l’on suit pas à pas, et comme minute par minute, les tâtonnements de la pensée et du labeur du poète. On le voit cherchant son expression, son image, son tour, explorant le champ de la langue, poussant en avant, revenant sur ses pas, inquiet, ardent au pourchas et toujours aspirant au mieux, jusqu’à ce qu il s arrête à 1 expression définitive, à celle du moins qui l’a à peu près satisfait, et au delà de laquelle il jugeait que la recherche était vaine et le labeur décevant.

C’est d’abord une indication sur le tour d’esprit

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