Bonjour et amitié sincère à l’aimable moitié
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sur les litres, énumérés in extenso , de ses divers membres 1 .
L'Enfant (XVIII) et Lazzara (XXI) n’offrent aucun intérêt extérieur. — Il en est de même des Adieux de l'Hôtesse arabe (XXIV), des Tronçons du serpent (XXVI), et de Nourmahal la Rousse (XXVII) : cette dernière est une copie exécutée sur tout petit format.
Attente (XX) a été copiée au dos d’une lettre du 30 mars 1828. Cette lettre a pour en-tête une reproduction de la Maison Carrée de Nîmes, avec la mention : Direction du Musée Marie-Thérèse de Nîsme s {sic). C’est une invitation à dîner « sous la foi du pot-au-feu », signée par Mme Périé ('?). — - Victor Hugo a déménagé dans l’intervalle; car 1 adresse est ainsi rédigée, avec une naïveté charmante : « Monsieur Victor Hugo , rue de Vaugirard, n° 90, près la fontaine. »
1. « Madame la comtesse Hugo; monsieur le comte et madame la comtesse Abel Hugo; monsieur le vicomte Eugène Hugo; monsieur le baron et madame la baronne Victor Hugo; madame veuve Martin; monsieur le colonel chevalier Louis Hugo; monsieur le major Francis Hugo; mesdames Louis et Francis Hugo; monsieur et madame Adolphe Trébuchet;
“ Ont 1 honneur de vous faire part de la perte douloureuse (] u ils viennent de faire dans la personne de monsieur le comte Joseph-Léopold- Sigisbe rt HUGO, lieutenant-général des armées du roi, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, officier de 1 Ordre royal de la Légion d’honneur, commandeur et dignitaire de plusieurs ordres étrangers, un des administrateurs de la Société d’Avances mutuelles sur Garanties, Membre du Comité de l’Association paternelle des Chevaliers de Saint-Louis; leur mari, père, beau-père, frère beau-frère et oncle, décédé à Paris, le 29 janvier 1828. »
On remarquera que les petits-enfants ne sont pas nommés.
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XXII. Vœu. Ce manuscrit, incomplet, comme on l’a vu plus haut, a pour antipodes un billet d’Abel Hugo priant son frère de lui servir de témoin pour une déclaration d’enfant: « Mon cher Victor, je mets à profit ta complaisance; trouve-toi demain samedi à neuf heures un quart du- matin a la maiiie de la rue de Vernauïl (sic). Adolphe me sert de second témoin. » — On le voit, 1 orthographe n était point une vertu dans la famille de Victor, non plus que parmi ses relations. Que dis-je? Lui-même, qui est, pour ainsi dire, impeccable sous ce rapport, n’a-t-il pas failli éprouver la contagion de son entourage? Dans le poème XXV, intitulé Malédiction, à la strophe deuxième, nous tombons sur ces vers :
« ...Qu'il glisse, et roule, et tombe, et tombe, et se rattache De l’ongle aux durs parois ! »
En marge, cette note : « Paroi est féminin . dures. » Et le vers fut ainsi corrigé .
(t De l’ongle à leurs parois! 1 »
Au même instant paraissait Mazeppa (XXXIV), l’une des pièces de Victor Hugo qui ont suscité le
1 Sans être un pédant, on a le droit de blâmer des erreurs comme celles-ci, glanées à tort et à travers : hôtellier, redingotte, souffletter, intercallation, Pauline Rolland, îmbecille ( lettres redoublées sans raison)-, Amphytrion, Syrènes (mots mythologiques estropiés); manuscript, athsme, pentheliques, thérébynthes, golphe (Orientales, Lazzara), etc. - Signalons, a
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plus de discussions contradictoires. Or, c’est justement sur une lettre relative à Mazeppa que Malédiction fut transcrite. Dans cette lettre, une parente de Mme Hugo demande à connaître Mazeppa, dont tout le monde parle : « Le Journal des Débats entre en lice contre lui ; je sais que cela est indifférent à Victor; aussi ne m’en inquiété-je pas. » Ainsi, le Journal de Bertin, qui, en juin 1826, accueillait avec enthousiasme les vers sur Canaris et protégeait les débuts d un écrivain encore peu dangereux, se retourne contre lui, deux ans plus tard (août 1828)! C est qu alors l’esprit réformateur en littérature commence à s affirmer chez Hug'o ; il rêve déjà les prouesses de 1830; et si, dès 1829, le romantisme n’a point bouleversé l’art dramatique avec Marion de Dorme, on sait assez que ce n’est pas sa faute.
XX\ III, Des Djinns. Cette pièce tant originale, dont le rythme varié rappelle les exercices, nous allions dire les acrobaties, de métrique auxquels Victor Hugo setait livré dans les Ballades , produit à la lecture, on s'en souvient, un merveilleux effet gradué de crescendo et de decrescendo. Ici, le manus-
(j louange, une incorrection qu’il a fait disparaître lui-même Dans la seconde pièce des Orientales (Canaris), le vers ainsi imprimé :
« Alors, gloire au vainqueur! Son grappin noir s’abat... » était primitivement déshonoré par un solécisme :
« Alors, gloire au vainqueur! Son ancre noir s’abat... »
N’insistons pas. Ce serait, comme dit M. Zola à ses critiques « s attarde)' à ta vermine des lions. »
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crit nous amène à faire une remarque qui a bien son prix. Hugo n’est pas naturellement musicien, quoiqu’il ait composé un livret d’opéra, qu’il y ait une sérénade, une danse ou une chanson dans presque tous ses drames, et qu'il ait écrit des vers pour prouver « que la musique date du xvie siècle » [Les Rayons et tes Ombres , XXXV). Mais, en revanche, il a une vision supérieure, et, comme on l’a excellemment soutenu 1 , c’est par l’œil qu’il embrasse l’univers. Aussi ne conçoit-il pas le passage des djinns par l’idée d’un bruit qui naît, s approche, puis s’éloigne. La marge du manuscrit est criblée de chiffres se rapportant au nombre de pieds que mesurent les vers ; et, dans une sorte de schéma, l’auteur en a rangé les pieds d’une façon qui parle à l’œil, comme des troupes sur le plan d’une revue :
Peu de chose à observer sur les pièces suivantes. Sultan Achmet (XXIX) est écrit sur un billet de part annonçant la mort de Mme Foucher, née Asseline. Romance mauresque (XXX), griffonnée sur un morceau de fort papier déchiré, témoigne d’une certaine hâte : la strophe huitième a été annexée en
1. Léopold Mabilleau, Victor Hugo (Collection des Grands Écrivains français, Hachette, 1893).
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marge. Dans Grenade (XXXI), comme déjà dans Sultan Achmet , l’épigraphe espagnole existe sur le manuscrit : au dos, billet de part du mariage de Mlle Duvidal de Montferrier avec le vicomte Hugo. La cinquième strophe (« Bilbao , des flots couverte... ») a été ajoutée. Les bleuets (XXXII), dont la troisième strophe manquait dans le premier jet, s’intitulaient d’abord simplement Chansonnette. L’épigraphe espagnole, sans la traduction, est accompagnée d’une remarque — qui depuis a passé dans les notes — sur la vieille orthographe espagnole. La pièce est copiée, avec peu de corrections, sur les billets de faire-part susdits. (Cette observation n’a, du reste, qu’une valeur de renseignement sur l’état du manuscrit et sur son aspect d 'improvisation relative , que nous avons signalé plus haut.)
Après les trois strophes de Rêverie (XXXVI) viennent les deux strophes dd Extase (XXXVII), où se démêle la première idée de l’admirable Stella des Châtiments. Ce n’est qu’une copie. Dans Le .poète au Calife (XXXVIII), la troisième strophe a été annexée à la fin, d’une autre encre. Lui (XL) est curieux à cause des interversions de strophes. Enfin, Bounaberdi (XXXIX) et Novembre (XLI) ne présentent pas de particularité notable.
Avec Novembre , Victor Hugo a terminé, comme il le dit lui-même, son « beau rêve d’Asie », songé dans sa chambre. Et, par ce fait même qu’il s’agit
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là d’un voyage dans un fauteuil, lui, qui d’ordinaire est si sobre de commentaires sur ses œuvres, il comprend l’obligation de donner au public quelques références et quelques justifications. Ce n'est pas là, certes, la partie la moins attrayante du manuscrit qui nous occupe. On sait que Victor Hugo ne vit jamais l'Orient. Le soleil dont il dore ses paysages, l’azur de ses mers et le rose ou l’or de ses minarets, il ne les a contemplés que par l'imagination. Nous n'ignorons pas ce qu’on allègue pour 1 excuser , comme s’il avait besoin d’excuse : « il a passé en Espagne une partie de son enfance; or, l’Espagne, c’est déjà l’Orient ». On cite, à ce propos, la belle page de Th. Gautier sur le village d’Ernani et l'évocation soudaine du chevaleresque héros de l’honneur castillan, qui se fit dans 1 esprit du poètepèlerin, lorsqu'il passa par là. Sans doute; mais ce furent là tout au moins, pour Hugo, de simples impressions d’enfance, encore qu’il ait conservé, particulièrement, de Fontarabie une image ineffaçable. Un mobile tout différent l’engageait à composer les Orientales : à savoir, le prestige de l’actualité, et la passion généreuse qui avait saisi le public français pour tout ce qui touchait à la Grèce. Aussi, Th. Gautier lui-même, et, plus tard, bien d’autres reconstructeurs du passe lointain, surtout 1 auteui érudit de Salammbô , lui reprocheront-ils comme un crime de lèse-réalité d’avoir osé décrire des régions qu’il n’avait pas visitées.
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Cette objection, déclarons hardiment que Victor Hugo l’a prévue. Les cénacles romantiques ont sans cesse affirmé la nécessité de la couleur locale , dans la poésie lyrique comme dans le drame; et, travaillant au nom de la nature, ils ont affiché un souci scrupuleux du décor et du costume : ce qui ne veut pas dire qu'ils aient toujours réussi. Comment donc Hugo a-t-il tâché de semer dans ses Orientales cette couleur dont on ne saurait se passer sans devenir un narrateur vague, livresque , ou un banal troubadour? Le manuscrit va trahir son secret. Ici, entre en scène un jeune romantique qui fut, on l’avouera, un discret et précieux collaborateur. 11 avait nom Fouinet1. Hugo lui rend hommage dans une Note (IX), en ces termes : « Un jeune écrivain de savoir et d’imagination, M. Ernest Fouinet, qui peut mettre une érudition d’orientaliste au service de son talent de poète... » — Poète, nous ne savons trop s’il le fut indubitablement. Victor Hugo avait à ce sujet, par principe, l’éloge débonnaire. Combien d’horoscopes n’a-t-il pas envoyés aux plus novices apprentis de la Muse, avec cette formule presque invariable : « Monsieur, vous m’avez révélé ce qu’est la poésie !» C’était se moquer; mais cela leur faisait tant de plaisir, et lui coûtait si peu! 11 y a dans le lot une lettre de Fouinet qui commençait par un quatrain de sa façon : il est rayé de main de maître, par un trait de
1. Il fit partie du cénacle de 1829. Cf. E. liiré, Victor Hugo avant 1830, chap. xv.
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près d’un centimètre de large, et qui a l’air indigné. Etait-ce là reconnaître le talent d’un vrai poète?
Peu importe, après tout. Ce que cherchait Hugo, c’est à préciser ses croquis d’Orient, à les rehausser par quelques touches vraies et chaudes. Il élut, pour le conseiller, Fouinet, avec qui ses relations devinrent bientôt assez étroites; et il le consulta sans.se croire astreint à une gratitude excessive, comme il se fût servi d’une complaisante bibliothèque ambulante où les recherches auraient été rapides. Et voilà pourquoi le manuscrit des Orientales se termine par une série de lettres d’Ernest Fouinet. Car Hugo ne s’est même pas imposé la fatigue ou l’ennui de recopier pour l’imprimeur les passages dont il voulait orner son livre; il les a cerclés d’accolades, en y joignant cette ligne : « N’imprimer que ce qui est entre parenthèses. » Ainsi, toute la longue note où, à propos de Nourmahal la Rousse , sont réunis quelques fragments de poèmes orientaux, a été glanée dans des lettres dont nous possédons le texte exact, et qui, soit dit en passant, sont assez piquantes. Fouinet s’y révèle comme un romantique de la première heure. Ce poète-orientaliste se présente aussi sous une troisième incarnation, plus prosaïque. Il est bureaucrate, — nous avons failli dire irrespectueusement rond-de-cuir , — toutcommele lut Dumas père avant Henri 11 /. La lettre où il traduit la Rencontre de tribus est transcrite sur un papier portant en vedette : Administration des Contributions indi-
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rectes. Elle débute par ces mots : « Je raye bien vite le titre de cette feuille pour pouvoir vous parler poésie en toute sûreté... Je vais vous communiquer de l’oriental. Voici d’abord quelques vers que composa Abd-Menof dans les temps d'ignorance, c’est-à-dire avant Mahomet... Le fragment est court, mais il est si poétique ! Il peut fournir de bien belles lignes à votre préface. » — Ailleurs : « Le bureau m’a empêché de vous en traduire davantage; je vous en promets plus pour une autre fois. » — - Maudit bureau! Avant 1830, le papier administratif servait donc parfois à des usages pour lesquels il n’a point été créé! Peut-être en est-il encore de même aujourd’hui. Guy de Maupassant, MM. François Coppée, André Theuriet, Edmond Haraucourt, et beaucoup d’autres, ont dû l’utiliser ainsi.
Le jeune employé devint bien vite familier chez le poète. Ses premières lettres sont d'un admirateur; les dernières, presque d’un ami. Il faut constater qu’il professe pour la nouvelle école un fervent respect, qui tient du délire. Prôner la vérité, le naturel, la couleur, décocher en tapinois quelques épigrammes aux anciens, voilà le rôle d’un bon néophyte, et Fouinet ne s’en prive pas, — tout en proclamant son culte sincère pour la poésie orientale : « Voilà », s’écrie-t-il quelque part, « de la poésie de tous les temps, de toutes les écoles : c’est celle de votre phalange, où je m’engage comme lieutenant. » Hélas! Victor Hugo, qui consentait à le prendre
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comme commis aux vivres, n’eût peut-être pas voulu de lui comme caporal.
Il est expédient néanmoins d'extraire quelques citations de ces lettres, à la fois naïves el un peu pédantesques. Nous ne craindrons pas de leur accorder quelque étendue, parce qu'elles sont intéressantes et inédites :
« Monsieur et ami, je fais ce matin mon examen de conscience, comme tout fidèle doit le faire, et je me rappelle avec tant de charme ma soirée d’hier qu’en vous envoyant la Chamelle que je vous ai promise, je veux revenir sur les beaux vers que j’ai entendus; ils valent bien le plus bel arabe. » Compliment délicat! « D’abord, je me demande si j’ai eu la faculté de vous manifester mon admiration devant votre monumentum ære perennius , et je ne le crois pas : il y a des cas où le corps est trop épais pour laisser transparaître l’âme. Enfin, je me résume à dire que j’avais oublié l’heure et les habitudes claustrales de notre maison, ancien couvent des Filles du Calvaire, tellement que j’ai été un quart d’heure à éveiller mon portier. » Suit le morceau de la Chamelle , cité dans la note IX des Orientales.
Lettre du 2 juillet. — « Monsieur et cher ami, c’est du bureau que je vous écris pour me tirer d’un maudit travail d’additions qui, en vérité, est fait pour tuer toute imagination, toute poésie, et c’est’ pour la ressusciter que je viens à vous. Je suis encore tout plein de votre superbe Mazeppa , après
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avoir relu celui de Byron; et si j’avais eu le plaisir de vous trouver lundi, j’aurais ajouté au manteau rayé, que vous avez si bien ajusté à sa taille, une noble et puissante description de la cavale d’Asser- Alkin, poète arabe célèbre et contemporain de Mahomet : je vais vous la transcrire ici : elle pourrait éveiller en vous d’autres traits à ajouter à ceux dont vous avez ennobli le coursier sauvage de Mazeppa. » Suit le morceau cité dans les notes.
A mesure que Fouinet pénètre davantage dans l’intimité du maître, son enthousiasme grandit, et son intolérance romantique s’accroît d’autant. Cet homme nouveau ne redoute point de dénigrer l'inspiration antique, d’où le classicisme est. sorti. Seulement, en solide érudit qu'il est, il s’abrite derrière les thèses germaniques. Après des éloges et des remerciements bien sentis pour « la bonne soirée qu'il a passée chez le poète », écoutez-le partant en guerre et rompant une lance en faveur de la nouvelle école : « Quand je vois, quand je sens de pareilles compositions, je me fais gloire d’être de notre siècle et d’être à la suite de l’École qui les produit; et si je jette mes regards en arrière... Mais je dirais des sottises des morts ou des classiques vivants, et j’ai recours à J. -J. Reiske qui va être romantique pour moi. Il explique les motifs qui le portent à l’étude des langues d’Asie : « J’ai connu, dit-il , une personne qui ne pensait pas que les lettres élégantes y gagnassent beaucoup si j’y intro-
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duisais un cavalier monté sur un animal à longues oreilles et à queue non moins longue : j avoue que les Arabes, clans de telles peintures, sont plus simples que les Grecs mignons, et que cette bête arabe n’a pas si belle tournure et si agile que Pégase. Il (sic) ne fait pas parler le chameau : il ne rend pas d’oracles; et le cavalier arabe est, j’en conviens, moins tragique que Penthée sur le Cyïhéron (sic) voyageant au milieu des nuages, entre le ciel et la terre : c’est un spectacle dont je n ai jamais joui, et, s’il faut estimer la poésie au poids, je n’oserais encore promettre la victoire aux Arabes. Que, dans un bassin de la balance, je mette même des Lioupeaux de chameaux, les bagages, les amantes, les familles qui changent de campement; que, dans le bassin opposé, je jette le seul cheval de Troie, voila l'équilibre détruit . Cependant, à parler franchement, le frugal chameau de Tarapha, qui se nourrit de larmes de gomme et d’épines, pâture vile s il en lut, me plaît beaucoup plus que ces chevaux précieux de Junon, qui paissent l’ambroisie. » — De là, il part pour dauber sur les éternelles fureurs d lleicule, les poisons de Médée, le Tsroies en feu, les Électres, les Orestes sans nombre; bref, sa verve dégénèie presque' en démence ; « Qui n’est pas saisi du frisson de la fièvre, quand il lit dans Homère, homme divin, tant de choses ennuyeuses, bavardes, rhapsodiques, froides, stupides, absurdes, exécrables , exsecrabilia ? Si je pouvais prendre tous les lions, les tau-
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reaux, les sangliers, les chevaux, les serpents, les hydres, les harpies, les sphinx, dont Scaliger a parqué d’assez grands troupeaux dans son critique ( sic ), si je pouvais les réunir dans une seule étable, je les frapperais tous de la même épée, et, parbleu ! j’y mettrais bien Pégase, si je ne redoutais la pluie de pierres des poètâtres (sic), qui verraient avec peine périr un cheval qui a supporté tant de fatigues pendant tant de siècles ! » La diatribe est forte de la part d'un docte allemand, tout farci d’études classiques : mais je ne veux pas vous laisser de blanc, et je vais vous conduire dans le désert, sur un bon chameau, tel que Pveiske les aime. Je serais heureux si le fragment que je vous donne pouvait être de quelque utilité à la composition de votre recueil d 'Orientales. »
Tout ce passage n’est-il pas éloquent comme tendance, venant d’un romantique d'avant Hernaniï Mais Hugo lui-même pouvait-il octroyer son suffrage à de tels blasphèmes proférés par ses adorateurs, lui qui a écrit (Le Rhin , 2e vol., p. 15) : « ... Quant aux grands poètes du passé, les grands poètes du présent et de l’avenir ne peuvent que les égaler. Aristote est dépassé ; Homère ne l’est pas? » - — La lettre se clôt, encore une fois, par la même requête :
« Mon oncle vous adresse une tradition musulmane qui pourrait, ce me semble, faire une très belle Orientale. »
Ce pauvre Fouinet rêvait décidémentle rôle d’inspirateur. 11 ne se lasse pas de dénicher pour autrui
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de merveilleux sujets de poèmes. Manie commune à beaucoup d’amateurs! Bien des écrivains célèbres en sont obsédés, et quelques-uns s en sont plaints. Mais la personnalité de Victor Hugo se défendait sans peine, et l’égoïsme du poète profitait cependant de l’enthousiasme ardent de son disciple : il ne lui empruntait pas de sujets, sans doute, mais il lui faisait faire ses notes'. 11 semble même qu’après l’hommage expéditif que nous avons cité, le poète ait pensé ne plus rien devoir à l’érudit. Quelle désinvolture, en effet, dans la conclusion de scs citations (note IX)! « C’est une poignée de pierres précieuses que nous prenons au hasard et à la hâte dans la grande mine d’Orient. »
Mais les savants ont l’âme grande, et l’on peut être à la fois romantique et désintéressé. Fouinet laitabandon des résultats de son travail entre les mains de son poète. Dans les citations qu’il lui procure, il le prévient que le style est plus arabe que français-, mais « l’exactitude y est; comptez-^, et regardez ce que je vous fais connaître comme votre propriété exclusive; il serait beau pour moi de pouvoir vous enrichir ». — Successivement, il lui communique ainsi toutes les pages dont Hugo s’est servi, et plusieurs autres qu'il a omises ou dédaignées; voici quelques exemples de ces dernières :
1 A peine en deux ou trois endroits confesse-t-il avoir pris quelque image à ces fragments originaux (cf. l’édition ne
varietur ).
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— « Je suis descendu vers les gens de Mahleb, dans l'hiver, étranger, sans asile; c’était un temps de disette.
« Je n’ai pas cessé d’éprouver leurs bienfaits : ils m’ont couvert, ils m’ont fait du bien, tellement que je me suis cru dans ma tribu. »
(« L hospitalité », ajoute l’orientaliste, « est-elle bien peinte dans ces deux lignes simples?» Et ailleurs, à propos des vers : La fortune m'a fait descendre d'une montagne élevée... : « Voilà bien le cœur de l’homme et ses sentiments profonds. La nouvelle école e st des premiers temps du monde. »)
Un autre jour, nouvel envoi. Il est question des traditions bibliques, arrangées d’après les croyances et les mœurs musulmanes. Abraham devient Ibrahim : « Il porte le turban de chérit’. Soleïman fait les cinq prières de l’islam; donc, il n’est plus Salomon. David, suivant une autre tradition, est suivi à ses funérailles de l'armée des Djinns et des Péris, riantes inventions des Arabes et des Persans : ils nomment le roi-prophète Daoûd. »
— « J’ai vu la cavalerie, au moment où elle chargea,
! rapper à coups redoublés sous le Tubabah (le manteau de guerre) de Motamattir de Lackm.
- Elle se précipitait sur eux, comme se précipite la chamelle sur celui qui vient de lui enlever son petit. » — Ces deux vers sont antérieurs à l’islamisme et furent composés après la journée d’Ouara, lieu célébré par une cruauté commise sur les
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Enfants de Darem par Amru ben Hind. Un de ceuxci avait tué son fils, par accident; il jura de brûler cent beni-darem. Il n’en trouva que quatre-vingt-dixhuit; il y ajouta alors un homme de beradjem et une femme des Neahchals ; d’où vient qu il est surnommé le brûleur , et, à cause de sa dureté, « qui écrase les pierres ». J’imagine que cette anecdote, dans l’esprit de l’orientaliste, devait encore inspirer une Orientale.
Enfin, si nous passons aux documents persans, en voici un assez joli : « Dans une dispute de préséance, le jour et la nuit disent plusieurs raisons, dont quelques-unes méritent d’être rapportées :
« La nuit. — Je suis le roi ( nuit est masculin en persan) qui a la terre pour trône, pour dôme le firmament. La lune est mon porte-bouclier, les étoiles mes pages.
— Le jour fait du ciel un tapis bleu ; moi, je l’orne, j’en fais comme un jardin d’ivresse. »
Le jour répond (entre antres choses) :
« J’ai la couleur de l’islam, toi la couleur de l’idolâtrie. J’ai le vêtement de la joie, toi celui de la tristesse. »
Celui-ci enfin, de Saadi :
« Il y avait un jeune homme, beau de caractère et de visage, qui fut fiancé à une jeune fille. J ai lu que, sur la grande mer, comme ils voguaient, ils tombèrent tous deux dans un tourbillon d eau. Le marin vint saisir la main du jeune homme, de ci ainte qu’il ne pérît dans ce danger.
PAPIERS D’AUTREFOIS
« Il dit : Laisse-moi, et prends la main de ma bienaimée. — Tout le monde admira cette parole, et quand il expira, on l’entendit qui disait : « Ne « demande pas ce qu’est l’amour au misérable qui « oublie sabien-aimée dans le danger ».
Victor Hugo n’a pas retenu ce charmant morceau qui laisse prévoir — n’est-il pas vrai? — la célèbre Berceuse bleue de Gabriel Montoya. Sans doute il l’a négligé parce que son correspondant l’avertit que « ce fragment a été publié dans la grammaire persane de Jones ». — En revanche, il s'est approprié le Panloum malais , « d’une délicieuse originalité », avoue-t-il. Cette forme de poème a fait fortune, depuis, chez les Parnassiens. Leconte de Lisle l’a employée avec bonheur; et, parmi ceux qui ont félicité Victor Hugo de l’avoir signalée le premier, à commencer par Théodore de Banville dans son Petit traité , combien savaient le nom de celui qui en eut vraiment la chance, sinon le mérite? Oue voulezvous! Fouinet dut se contenter de la toute petite place qui lui était accordée. Son amour-propre ne semble pas avoir souffert de cette humble posture, et ses dernières lettres sont signées simplement E rnest . Ses formules affectueuses s’empreignent d’un « orientalisme naïf » qui fait songer, quoi qu’on en ait, au turc de pacotille du Bourgeois gentilhomme : «la force du lion et la prudence du serpent. » En voici bien I équivalent : « J’écrirai ainsi tant que la colombe prendra un collier ». Ailleurs : « Je finirai
LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO. 4.1
par une citation arabe : Je suis 1 épée, si ce n est que l’épée s’émousse, et que les coups que je te porte ne s’émoussent jamais. — Au lieu de coups , mettez amitié, et tout sera vrai. »
Ainsi s’achève l’histoire d un brave homme de savant romantique, obscur collaborateur d une œuvre à succès, qui se donna beaucoup de mal pour son seul plaisir et pour la gloire de Y École! Ses lettres eussent disparu si le chei du Cénacle, dans le l'eu de la lutte, ne les avait confiées telles quelles à l’éditeur. Et nous les retrouvons avec joie, jointes au manuscrit, promptes à nous dévoiler les procédés par lesquels Hugo, à défaut d’une vision nette et personnelle de l’Orient, fortifiait sa fantaisie grâce aux recherches dévouées d’un obscur, mais actif ami.
Arrêtons à cette réflexion l’examen de ce volume des Orientale s qui contient tant de vestiges des préoccupations de son auteur. — Les Châtiments et la Légende réservent des surprises d'un autre ordre : la correction de détail y sera plus abondante et plus suggestive. Les cahiers des poètes sont trop souvent muets sur les tâtonnements du métier, qu’ils soient mis au net pour la postérité ou qu’ils attestent, par l’absence de ratures, l’unique facilité d'improvisation. Le rival d’Hugo, Lamartine, notait ses vers au jour le jour, en promenade, en voyage, sur des albums à dessin conservés à la Bibliothèque1; mais
1. C.f. les Commentaires des Méditations. Voir supia, p. l$o.
PAPIERS D’AUTREFOIS, combien le travail lui était moins rude, à lui qui ne besognait jamais, et qui, selon le mot de Sainte- Beuve, livrait au public ses brouillons! Sur l’un de ces albums, où se trouve la Méditation « Arrêtonsnous sur la colline... », dédiée à Virieu, en marge de la strophe « Ainsi des rives étrangères... », un ami (Virieu lui-même probablement) a écrit au crayon : «Tu as été dans les deuxmondes? Est-onmieux sous cet autre ciel? » — C’est une spirituelle critique de la poésie lamartinienne, qui parfois, en son sublime essor, perd terre pour s’être cru des ailes. Même quand Hugo plane, on sent qu’il est prêt à toucher le sol, comme Antée, afin d’y ranimer sa vigueur.