‹ Papiers d'autrefois [par] Paul et Victor GlachantChapitre 24 sur 35 · CONSERVÉS DANS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE · texte numérisé non relu

CONSERVÉS DANS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

Victor Hugo, s'il faut en croire le Témoin de sa vie , si souvent sujet à caution, mais ici manifestement véridique, eut de fort bonne heure le goût du dessin. Dès la pension Cordier (située rue Sainte- Marguerite, près de la rue du Dragon), où il fut conduit à la rentrée de 1815 et où il prépara vaguement l'École polytechnique, il montra, ou plutôt il dissimula de précoces dispositions. Ses dissipations d’enfant se traduisaient volontiers par des pochades drolatiques, exécutées en marge d’un cahier d’algèbre, ou par des sculptures sur bois que devait peu goûter son maître d’étude. Lui-même a parlé quelque part, avec une extrême indulgence, de ces motifs ingénieux que grave sur les bancs 1 ennui des écoliers. Plus tard, au collège Louis-le-Grand, où il était censé suivre les cours de philosophie, de physique et de mathématiques élémentaires, il ne se gênait point pour dessiner en classe, quand il ne lisait pas le Génie du christianisme , barricadé derrière son encrier, ses cahiers et sa casquette 1 ; ou bien encore, il inscrivait, avec son canif, son nom sur la table, avec date, paraphe et enjolivements variés. Ces autographes se vendraient cher

1. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. I, p. 407.

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peut-être aujourd’hui. Si, dès le principe, à l’âge où l'on est docile, où l’on ne se croit pas encore un être génial, il eût fréquenté quelque bon atelier, nul doute qu’il ne fût devenu tout autre chose qu’un crayonneur d’occasion. Il possédait d’emblée cette essentielle tendance à refléter le monde extérieur qui, chez les impressionnistes modernes, est la source d’infernales bizarreries, mais aussi de subtiles et parfois merveilleuses trouvailles. Il n’en fut rien; et il demeura livré à sa seule nature, très sensible d’ailleurs aux impressions plastiques, comme l'a noté M. Mabilleau 1 dans des pages pénétrantes et personnelles sur la vision et le tempérament du poète. I! transforme avec joie la réalité; ou mieux, il déforme , au gré de son imagination grossissante, les apparences qui frappent ses yeux : « des lignes heurtées et compliquées, des contours anguleux et déséquilibrés, des reliefs portés en avant et accentués par une lumière crue qui brise les plans et, çà et là, troue le tableau : voilà ce qu’on trouve pareillement dans les paysages, les marines, les tours féodales, les châteaux fantastiques, les figures grimaçantes, démesurées, qu’il s’est amusé, pendant trente ans, à griffonner au hasard de ses promenades ou de ses rêveries ». Ajoutons qu’il ne se privait pas non plus des élucubrations obscènes. D’une

1. Léopold Mabilleau, Victor Hugo (collection des Grands Kcnvams français), Hachette, 1893, in-12; 2» partie, chap. m,

SUR LES DESSINS DE VICTOR HUGO, manière générale, il affectionne surtout les oppositions tranchées, violentes, à la laçon de Rembrandt. Un jour, il comble d’éloges les splendides eaux-fortes de Méryon, qui l’ont, dit-il, ébloui 1 : « Sans la couleur, rien qu'avec l’ombre et la lumière, le clairobscur tout seul et livré à lui-même, voilà le problème de l’eau-forte... » Et c’est bien là ce qu’il cherche à réaliser pour son compte, la plume ou l’estompe à la main, de même que, dans ses drames romantiques, il s’attache de préférence aux touches vigoureuses et aux contrastes saisissants.

Mais, au fond, cette main, que nulle culture n’avait jamais guidée, n’était guère habile; et cette perpétuelle propension à la caricature, que servent les incorrections mêmes et l’absence complète de maîtrise technique, la gaucherie curieuse, inspiratrice d’inventions pittoresques ou monstrueuses, font songer d’aventure à un Gustave Doré qui aurait désappris son métier, ou à un Robida naïf qui s’évertuerait à travailler dans le grandiose. Chacun sait que les procédés ordinaires d’Hugo étaient les empâtements d’encre et de cendre de cigare délayée, les taches épaisses étendues avec une sorte de furie. 11 ne se défie pas assez du barbouillage. 11 faut signaler aussi, dans le nombre, quelques rares esquisses et croquis au trait. Ces singulières ébauches ont été exposées à plusieurs reprises, ni plus

1. Lettre à Ch. Baudelaire, llauteville-House, 29 avril 1800.

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ni moins que les œuvres d’un véritable artiste b Luimême, sans nul doute, en tirait vanité plus qu’il n’ose en convenir, encore qu’il affectât de les présenter comme un simple passe-temps sans conséquence. Il écrit au poète Baudelaire (billet précité) : « Je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j’appelle mes dessins à la plume. J'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j’ai dans l’œil et surtout dans 1 esprit. Cela m’amuse entre deux strophes. » Néanmoins, il se prenait au sérieux et quêtait, in petto , des compliments. — Ailleurs, nous le voyons se réjouir de ce que M. Chenay a vivement désiré graver son dessin de John Brown 1 2 et lui a demandé l’autorisation de le publier : « J’y consens », répond-il, « et j’ajoute que je le trouve utile ».

1. M. Mabilleau {ouvrage précité , p. 98) critique le classement qiion en a fait : ■> Au lieu de grouper toutes les œuvres

? apres leur on8ine et de rapprocher des esquisses les livres inspires par les mêmes spectacles, - ce qui eût permis de suivre ces changements imperceptibles, si gros de conséquences, que les années et les circonstances amènent dans les operations élémentaires d’un cerveau de poète, — on a tout remarque, tout mêlé. Est-ce par crainte de laisser voir les matériaux dont s’etait servi le grand homme, et de diminuer anibi etonnement que cause sa puissance créatrice?... »

2. Lettre datée de llauteville-House, 2 J janvier 1861 (voir Cor-

respondance, 1836-1882, pp. 240-241; Calmann Lévy, 1898, in-S) - A noter, dans ce même tome de la Correspondance (p. 105),' qu i entend parfois par le mot dessins ses manuscrits : « Les’ dessms sont en sûreté . Lettre de Bruxelles, 14 décembre 1851.

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Et il donne ses raisons, non sans emphase : « John Brown est un héros et un martyr. Sa mort a été un crime. Son gibet est une croix. Vous vous souvenez que j’avais écrit au bas du dessin : Pro Christo , çicut Christus... Mon dessin, reproduit par votre beau talent avec une fidélité saisissante, n’a d’autre valeur que ce nom, John Brown , nom qu'il faut répéter sans cesse, — aux républicains d’Amérique, pour qu’il les ramène au devoir, — aux esclaves, pour qu'il les appelle à la liberté. » Il écrit à Gautier, qui avait rendu un compte élogieux de ses croquis 1 : « Cher Théophile, merci... Je viens de lire ces pages de vous sur moi. Ma sombre chambre d’exil m’a tout à coup semblé pleine d’une clarté d’aurore. Je n’ai qu’un mot pour caractériser votre commentaire de mes dessins, c’est de la grâce magnifique. Vous refaites splendidement toutes ces ébauches, et de votre plume elles sortent tableaux. Le peintre, c’est vous... »

Il en faisait cadeau à diverses personnes, à sa famille d’abord, à ses enfants, à son entourage immédiat, à ses amis les plus intimes, comme Vacquerie et Meurice. Une lettre datée de Mayence (1er octobre 1840) débute ainsi : « Voici, mon cher petit Toto, un dessin que j’ai fait pour Loi. Je te l’envoie bien vite, etc. » Rappelons-nous la délicieuse pièce des Contemplations ( Autrefois , VI, La vie aux

1. Hauteville-llouse, 3 décembre 1862 ( Correspondance , 1836- 1882, p. 259).

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champs), où il nous entretient des bambins qui se plaisent en sa compagnie :

Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais

Me fâcher; qu’on s’amuse avec moi; que je fais

Des choses en carton, des dessins à la plume...

Il adresse un jour à sa femme la recommandation suivante (Bruxelles, samedi 14 février 1852) : « J'ai promis à notre cher Panl Meurice un dessin. Celui du petit album ne compte pas. A côté de mon lit, devant la glace, derrière le petit coffret de laque à couvercle rond, il y a un grand dessin très réussi qui représente deux châteaux, dont un dans le lointain. Fais-le encadrer avec trois pouces environ de marge blanche, et donne-le de ma part à Paul Meurice. » Ce ton satisfait, la complaisance avec laquelle il apprécie son œuvre n'ont rien ici que de très naturel. Il ne prévoyait pas que son épître familière, avec son amusante précision de détails, obtiendrait dans l'avenir les honneurs de la publicité. Et pourtant! Ne prescrivait-il poinl qu’on lui gardât les moindres billets qu’il avait rédigés?

Les récils d'excursions qu'il envoie à Mme Hugo sont pour la plupart agrémentés d'esquisses, dont quelques-unes sont d'une venue bien grossière, dont plusieurs attestent une assez sérieuse application et presque un semblant de talent.

Ouvrons, par exemple, le volume intitulé ; En voyage , France et Belgique (Hetzel et Ouantin, 1892,

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in-8) : « Je dessine tout ce que je vois », dit-il à sa femme (lettre datée d’Étampes, 22 août 1834). Et il émaillé sa relation de tracés enfantins ou humoristiques. Il croque la grande arche de la falaise d’Étretat. « C’est la plus gigantesque architecture qu’il y ait. » Une petite charge de touriste a la prétention de représenter un navire dont les voiles grises profilaient, paraît-il, sur la mer une colossale figure de Napoléon, tricorne en tète (Montivilliers, 10 août 1833). A Douai, il jette sur le papier la cime du beffroi de ville; à Mous, il prend la tour principale, avec la place qui l’entoure; c’est un dessin assez important, enfermé dans une lettre datée de Bruxelles (18 août 1837), où il note encore, avec figure à l'appui, que les colliers des chevaux de charrette ont la forme d’une lyre : remarque un peu puérile qu’il vient de faire, affirme-t-il, pour la première fois depuis qu'il existe.

D’Audenarde, il expédie (24 août) une description copieuse de Gand, avec une image — fort jolie vraiment — reproduisant le gros canon du xv° siècle, et, au fond, les vieilles maisons et l’IIôtel de Ville; la gueule de cette bombarde n’est qu’un réceptacle d’ordures; les dimensions en sont énormes : 18 pieds de long; poids : 36 00U livres; la bouche a deux pieds et demi de diamètre. A Ypres, un antique fronton

portant la date 1616, ainsi disposée

sollicite sa

plume. A Gand, il s’avise que, par une étrange

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inconséquence, « nous estimons une araignée chose hideuse, et nous sommes ravis de retrouver sa toile en rosace sur les façades des cathédrales, et son corps et ses pattes en clef de voûte dans les chapelles ». (Dessin; Gand, 28 août 1837.) — Rentré en France, il recueille, en passant, la porte romane, « d’un beau goût », d’une vieille église de Montreuilsur-Mer. « N’en juge pas », s’empresse-t-il d’ajouter, « d’après ce gribouillage » (Bernay, 5 septembre 1837). Il a encore dessiné l’église de Crécy, « laquelle a vu la bataille » (la correspondance ne nous l'a point conservée), puis la cathédrale du hameau de Bernay, avec son clocher « qu’on dirait composé de deux soufflets, l’un horizontal, l’autre vertical ». Toujours son penchant à saisir d’abord l'aspect imprévu, hallucinant, des choses!

Les trente-quatre volumes de manuscrits (prose et poésie) que compte actuellement la Bibliothèque nationale, ne sont enrichis que de rares vignettes, à part ce fameux roman des Travailleurs de la mer , sur lequel il conviendra d’insister davantage. Dans les Orientales (au verso du feuillet 41), une minuscule pochade à la plume, en quelques traits rapides, représente un seigneur en costume Henri III et deux mousquetaires Louis XIII, fort bien campés, ma foi. Le frontispice de la Légende des siècles est orné de feuillages cl d’enluminures, ainsi que les lettres du titre. Dans ce même livre ( Aventure d'Éviradnus ), une petite silhouette schématique figure un paladin

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sur son coursier, ayant en tête le heaume en forme de delta (8) dont il est question dans la pièce (division VIII).

Les cahiers qui contiennent les brouillons des drames montrent parfois, dans les marges, des espèces de plans indiquant la disposition scénique du décor : tel, au dernier acte de Ruy Blas, le plan de l’étroit cabinet noir où celui-ci acculera Salluste avant de le tuer. A l'acte II de Le Roi s'amuse , est marquée la maison de Saltabadil, avec la rue et la cour. Pareillement, il n’est pas rare de rencontrer dans les manuscrits de ces drames des instructions utiles consignées par l’auteur lui-même pour guider le machiniste dans l’agencement du décor, la désignation des parties essentielles, portes, fenêtres, praticables, etc. Par exemple, quand V. Hugo écrivit Ruy Rlas en 1838 (entre le 4 juillet et le 11 août), pour le théâtre de drame créé avec l’appui de Guizot et dirigé par Anténor Joly, il remit au directeur une minute (cote actuelle à la Biblioth. nat. . n 19, i 8 feuillets) oii l’on remarque plusieurs de ces croquis scéniques. Au feuillet 51 (acte I\ , Don César), on voit marquées, en marge, à gauche, la fenêtre et la cheminée par ou tombera le Bazan loqueteux, puis, près du fond et à droite, l’entrée exiguë du cabinet noir et la petite porte masquée qui doivent jouer un rôle considérable. — Sur la feuille de litre des Rui graves , on aperçoit des canots en mer, et, au lias de la page, deux caricatures burlesques. Au feuillet

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13, 1 auteur a brossé lestement le décor du premier acte des Burgraves (première partie : l’aïeul) : c’est 1 intérieur d une salle de château, d’un burg , avec sa galerie de portraits seigneuriaux. Une grande chaire sculptée se dresse au premier plan. Au fond, une colonnade. A la droite du spectateur, une porte basse, précédée de quelques degrés. — On trouve de même, au feuillet 57, la disposition de la scène pour la troisième partie du drame : le caveau perdu, avec sa voûte cintrée et surbaissée ; à droite, la fenêtre aux barreaux brisés; à gauche, la table grossière et le banc de pierre.

Ces indications, à part deux ou trois, ne sont pas, à proprement parler, des dessins, pas plus que, dans les Orientales , le petit damier qui fixe nettement pour 1 œil la longueur diversement graduée des vers de la célèbre pièce des Djinns. Mais voici que nous découvrons, à la dernière leuille de Le Roi s’amuse , une de ces physionomies caricaturales, telles que le poète les affectionnait, une de ces charges grotesques, hétéroclites, qui abondent sous sa plume, et qui rappellent la manière de Jacques Callot ou d’Albert Dürer, mais plus tourmentée, plus exaspérée, et comme poussée à l’extrême. C’est, selon la légende qui 1 accompagne, « le dernier bouffon songeant au dernier roi ».

Ce I riboulet, sinistre et sombre, est accroupi, jambes croisées; sa bouche, largement fendue, est contractée par une grimace affreuse; il a la têle

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énorme, le nez épaté, les cheveux épars. Sa tête est appuyée sur ses genoux, en une lugubre posture de lassitude et de souffrance. Il porte des chaussures pointues à la poulaine, et sa grosse tète est coiffee d’une bizarre couronne de carton munie de piquants : c’est le vrai diadème d’un amuseur de palais. L’ensemble est vigoureux, et fait songer d’abord aux hideux Gueux contrefaits du graveur nancéen, ou à cette Mélancolie dout le peintre de Nuremberg a buriné en traits ineffaçables le visage mécontent et désabusé.

Les plus nombreuses illustrations se trouvent enclavées surtout dans le manuscrit des Travailleurs delà mer (mss. de Victor Hugo, n° 27, 472 feuillets), ce roman que Victor Hugo, fréquemment taxé pourtant d’aA'arice, refusa, dit-on, de publier en feuilleton moyennant 500 000 francs qu on lui otlrait. Elles ont été reproduites en partie, je crois, dans des éditions artistiques et populaires. Ce manuscrit des Travailleurs est un des plus volumineux, avec celui de la Légende et les deux tomes des Misérables. La dédicace de 1806, remaniée en marge, parle avec émotion de cette « île sévère et douce », où l’auteur des Châtiments se consola des trisLesses de 1 exil par un puissant et continu labeur. Fidèle a sa coutume, Hugo signale avec beaucoup de précision la date des reprises et des interruptions de son travail : « commencé le 4 juin 1804, interrompu le 4 août; repris le 4 décembre ; terminé le 29 avril 1805 ; publié

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le 12 mars 1866. » Le titre — en gros caractères — est écrit à 1 encre noire. Sur le frontispice ffeuillet 2', colorié en rouge et en vert, le nom de Victor Hugo serpente en vastes lettres rutilantes entrelacées de verdure. Au-dessus, planent une mouette au ventre blanc et un autre oiseau noir. On distingue aussi une sorte de rocher, couvert de feuillages, au-dessous, se lisent la date et le titre, en noir : 1866; Les Travailleurs cle la mer.

On n’ignore pas que l’ouvrage fut dédié à Guernesey, « île douce et sombre, mon asile actuel, mon tombeau probable ». Aussi les aspects, terriens ou maiitimes, et les sites sauvages empruntés à ce séjour de proscription tentent-ils à l’envi la plume du romancier dessinateur. Classons succinctement ces esquisses improvisées, en énumérant d’abord les vues de maisons et de rues du vieux Guerneseij b

1. La description du logis de V. Hugo à Hauteville-House a ete fort bien faite par M. Edm. lîiré ( Victor Hugo après 1852, I errin, 1894). On y voyait, accrochés au mur, « dans des cadres fouillés par le poète lui-même, quelques-uns de ces

grands dessins à la plume où Victor Hugo déployaiL une si

étrange originalité, et qui ont fait dire à Th. Gautier (La

resse, 1 juin 1852) : Victor Hugo, s’il n’était pas poète,

« serait un peintre de premier ordre; il excelle à mêler, dans “ clés fantaisies sombres et farouches, les effets de clair-obscur ce Goya ci. la terreur architecturale de Piranèse... Bien des « décorateurs lui envieraient cette qualité étrange de créer “ des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en ruines, d un style insolite, d’une architecture inconnue, pleine d amour et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme << un cauchemar. » — Hugo sculptait aussi ci ses heures. 11 avait fabrique notamment une statuette de la Vierge, en bois de chene.

srn LES DESSINS DE VICTOR 1IUGO.

Le feuillet 39 montre un donjon, un château démantelé et un clocher d’église au milieu d’un paysage ténébreux (effet de clair-obscur). — Au feuillet 72, une chapelle du vieux Guernesey. — Page 79 ( Les vieilles villes normandes), procédé du même genre : flèche fantastique dominant une antique rue. C’est un vrai barbouillage : il a renversé sur son papier, sans mentir, la moitié d’un encrier.

Au feuillet 103, une maison de modeste apparence, avec pignon. Surmontant l'entrée, l’inscription ELM-PBILG et la date 1780. C’est la maison visionnée, ancien poste d’observation du temps des guerres de la Révolution et de l’Empire et des contrebandes. La porte et les fenêtres du rez-de-chaussée sont murées. Elle est bâtie en granit, et n'a qu’un seul étage (voir le texte des Travailleurs, chap. IV, Plainmont).

Les feuillets 143-144 montrent les masures, aux formes irrégulières et heurtées, du vieux Saint-Malo. Un long escalier y donne accès. Au-dessus de la porte, ricane une figure étrange.

Le feuillet 393 représente l’ancien paysage de Saint-Sampson (avant le comblement de la Braye de Yalle).

Au feuillet 408, vue du vieux Guernesey : Le Câtel (dessin tout petit, noir, ocre et blanc, sans grand intérêt).

Feuillet 418. Encore le vieux Guernesey (enceinte de Saint-Pierre-Port). Les murs de cette enceinte

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éclatent de blancheur; au fond, les tons sont très foncés. La clarté vient de la droite du croquis, lequel est entouré d’une sorte de cadre dessiné.

Feuillet 435 : ancien Saint-Sampson.

Les autres esquisses des Travailleurs ont trait aux personnages qui évoluent dans le récit, ou aux événements que comporte l’intrigue, d’ailleurs assez pauvre, du roman. Ce sont des silhouettes biscornues, excentriques, de terribles scènes de mer destinées à frapper fortement l’imagination ou à doubler l’intensité de l’horreur qui se dégage des pages du livre. Voici (feuillet 9, au recto) le Rocher Ortach, avec un navire à l’horizon. Voici (feuillet 5.3 1 le Roi des Auxcriniers, parmi les vagues : figure d’une laideur atroce; pansu, les mains appuyées sur les cuisses, les pieds immenses, le nez écrasé, la barbe en éventail, les yeux à fleur de tête, ce prince de carnaval ne ressemble pas mal à un gros poisson monstrueux. Au fond, un vaisseau penché, incliné par la tempête déchaînée.

Au feuillet 56 (au verso), une ignoble apparition de cauchemar, physionomie abjecte, à la ganache démesurément béante, au pif proéminent : c'est, dil la légende, la ligure que font les paysans quand ils voient les Sarregousets. De semblables pochades, a 1 encre ou a la sépia, réunies et gravées sur cuivre, lormeraient un excellent album-épouvantail à 1 usage des enfants méchants. Elles n’ont assurément rien d’humain.

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Feuillet Ü9 [verso). Esquisse très vague. On ne sait trop ce que l’auteur a prétendu faire : c’est une manière de bloc enfariné où ne se distingue rien de net.

Au feuillet 43, un avant d’embarcation (la poupée de la Durande), historié et orné.

Feuillet 51, Mess Lethierry : encore un visage grimaçant et rébarbatif.

Feuillet 59 ( raillant la vapeur ), un abominable profil au rictus sardonique.

Au feuillet 60, un steamer penché qui fuit dans la nuit, en crachant la vapeur par ses deux cheminées, sur les flots blancs d’écume ou phosphorescents.

Feuillet S9 : un effroyable ouragan. Un malheureux bâtiment en perdition émerge des lames furieuses. Partout et toujours, des oppositions de blanc et de noir, des recherches de clair-obscur. Quand Hugo a la plume à la main, soit pour dessiner, soit pour écrire, il est constamment épris des contrastes franchement tranchés, des antithèses hardies et pittoresques.

Feuillet 95 : encore un vaisseau exposé en pleine mer.

Feuillet 130 : Parisien, dit Peau Rouge.

Feuillet 159; une vignette entourée d’une guirlande : un navire au large, baigné par le clair de lune.

Feuillet ISO : figure épouvantable, et, au surplus, peu compréhensible.

Feuillets 183-184 : propriétaire d’un cotre (cutter), pas du tout fâché de la catastrophe. — Ce personnage est hideux. La fantaisie débridée de Victor Hugo le pousse sans cesse à la charge exagérée à outrance. Certes, il possède un don réel de caricaturiste ; mais, vraiment, il en abuse. — De l’autre côté (feuillet 183), un autre bonhomme content du malheur. Sa face est également patibulaire.

Feuillet 208 : une étendue de mer houleuse. Feuillet 212 : la Durande, prise entre deux écueils noirs : elle se détache vigoureusement en blanc. Victor Hugo a ajouté cette note : « Quand j’ai fait ce dessin, je n’avais pas encore pris le parti de faire arracher les mâts de la Durande par la tempête. V. H. »

Quelquefois, la conception est. si vague, les linéaments sont si indistincts qu’à vrai dire on n’y voit goutte, et qu il est impossible, avec la meilleure volonté du monde, de démêler un sujet quelconque dans un projet aussi flou (voir, par exemple, les Douvres , aux feuillets 223-224).

Feuillet 311 : une grande épave, un débris de mâture.

Feuillet 335 : l’Esprit de la tempête devant Gilhatt; abominable spectre, aux cheveux hérissés en coup de vent, d’une exécution presque enfantine. Feuillet 346 : une mouette qui plane.

Feuillet 3(>Ü : le fameux poulpe, avec ses tentacules pustuleuses.

SUR LES DESSINS DE VICTOR HUGO. lo7

Feuillet 475 : Deruchette, avec son ombrelle. L’air de tête est un peu mièvre et coquet.

On trouve dans L’homme qui rit (mss.de \ ictor Hugo, n° 58), au folio 183, un joli portrait d’Eugène Devéria par lui-même . C est une tête de jeune homme, aperçue de profil. La figure est belle, avec ses grands yeux, sa chevelure bouclee, sa fine baibiche et sa lèvre ombragée d’un soupçon de moustache. C’est une esquisse au crayon gras, avec touches blanches. Au-dessous, on lit cette note autographe : « Les dessins quelconques qui sont dans mes manuscrits sont tous de moi. Celui-ci, par exception unique, lien est pas. C est le poi trait d’Eugène Devéria, fait par lui-même, et en 1854. 11 l'avait donné à mon Irère Abel, duquel je le tiens. Y. H. »

Telles sont les observations générales que, tâchant d’éviter l’aridité d’un catalogue, nous avons pu proposer touchant ces essais, — baroques et incorrects pour la plupart, — dont quelques-uns seulement, et fort peu à coup sûr, n’en déplaise à Théophile Gautier, méritent de fixer l’attention. Sans doute, cà titre de tendance, ces dessins en germe sont curieux; mais, en tout cas, on les a, de parti pris, beaucoup trop vantés et étudiés. Ils ne sont point d’un véritable artiste, ni même d’un amateur habile, avec leurs empâtements grotesques, leurs placards d’encre excessifs, leurs lignes courbes, toitues (la ligne droitelui déplaît), volontairement irré-

PAPIERS D’AUTREFOIS, gulières, même quand il s’agit de déterminer les contours d une maison. Il y a là dedans trop d’inexpéiience , la technique y est par trop embryonnaire, la bizarrerie trop systématique. Le détriment de justesse dans les dimensions, les défauts élémentaires de proportions, les lacunes de perspective y fourmillent. Mais, néanmoins, ce penchant à faire gi and dans un cadre restreint, à créer une silhouette oiiginale et caractéristique, effrayante, mystérieuse ou comique, est au moins intéressant. Et la conception ne manque ni de personnalité ni d’ampleur. Les altistes sont tous les mêmes. Ingres était fier de son violon; M. Haraucourt est satisfait de sa peinture, M. Albert Lambert n’est point mécontent de la sienne. Excusons donc Hugo d’avoir, lui aussi, tiré vanité de sa plume de dessinateur, encore qu elle ne valût certes pas son pinceau d’écrivain. Mais aussi, cessons, maintenant qu'on le met avec raison, comme le prévoyait Nisard, au rang des classiques, de cataloguer précieusement et d’encenser, avec ses trop pieux thuriféraires, ce qui n’eût dû jamais passer que pour un inoffensif divertissement de poète, jaloux d’illustrer en personne son texte par des images de son cru, comme d’autres, sans connaître les règles de l’harmonie, élaborent des romances, afin de mettre leurs vers en musique. Hrel, et pour conclure, c’est bien à propos de telles œuvres, qui furent à leur apparition examinées et commentées plus que tant d’authentiques morceaux

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de maîtres, qu’on est en droit d’affirmer sans paradoxe, une fois de plus, qu’une signature illustre est bien efficace pour piquer la curiosité et pour dicter l'admiration des contemporains b

1. On lira ici avec plaisir la page pittoresque où M. Léon Daudet, dans le Voyage de Shakespeare, décrit les procédés de Van der

Borscht : ...

Il possédait une méthode de travail unique, invraisemblable, et où chacun peut trouver un enseignement. Il projetait, sur une feuille de papier, du vin, de l’encre, du jus de pruneaux, quelquefois du sang, quand il se piquait une veine. Ensuite il considérait longuement le contour de ces éclaboussures, et, comme il n’est aucun chaos que le regard n humanise, il y découvrait bientôt des chevaliers, des châteaux forts et des fontaines, des lions combattant, des hydres, des forêts fantastiques, toute une architecture de rêve puissamment ombrée et éclairée. Alors, à l’aide d’un bout de bois, d un calame, du premier instrument venu, il améliorait, retouchait, pignochait, el, en quelques minutes, on voyait naître positivement un paysage... Par malheur, cette manière de faire le reléguait dans le monstrueux. L’épouvante est son domaine. Mais il y atteint à une vigueur exceptionnelle, et une ligne de lui porte sa marque. »

Sous le masque d’un personnage du xvU siècle, c est bien Victor Hugo que le romancier a prétendu désigner.

Assurément, la tâche est lourde d’éditer et de réduire à ses justes proportions la Correspondance d’un homme qui a semé sa pensée à tous les coins du globe, qui a écrit, pour ainsi dire, à tous et sur toutes choses, répandant un peu partout les théories littéraires, les déclamations politiques, avec l’expression toujours nette, même exubérante, de ses amitiés et de ses haines. Qui sait s’il n’est pas encore trop tôt pour conduire cette entreprise à bonne fin? Un poète met en circulation, sans presque y songer, des improvisations vite oubliées de lui-même, mais conservées précieusement par d’autres, griffonne sur des albums, abandonne, aux instances de jolies bouches, quelque s plumes de ses ailes , ou du moins quelques lignes de sa plume. Essayez plus tard de réunir ses œuvres complètes : vous vous heurterez à des difficultés sans nombre. Souvent, au moment où vous

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croyez avoir terminé cette toile pénélopéenne, le hasard malin vous guide sur la voie de quelque pièce égarée. Vous êtes obligé d’ajouter des appendices. La chose est arrivée, par exemple, aux éditeurs de Théophile Gautier. Elle arrivera à tous ceux qui voudront réunir les vers épars ou les lettres disséminées d’un fécond auteur, avant que le temps ait fait sortir de leurs cachettes toutes ces vieilles feuilles, anéanti les unes, et consacré les autres.

Voilà pourquoi j'imagine que les exécuteurs testamentaires de Victor Hugo, qui ont résolu, aux termes de ses dernières volontés, de donner au public sa Correspondance, éprouvent, à l'heure qu'il est, des scrupules assez semblables à des remords. Vous m’objecterez qu’ils n’ont pas la prétention d’avoir livré une collection complète. Beaucoup de lettres ont dû être éliminées comme insignifiantes, quelques-unes peut-être comme trop intimes (et cependant!...) ; celles-là seules ont été conservées qui, pour tel ou tel motif, ont été jugées dignes d’occuper la postérité. Pour loutc une période de l’Exil, Victor Hugo a surveillé lui-même ce travail. Depuis, amis et ennemis l’ont, dans des livres divers, continué au jour le jour. Il n’en est pas moins vrai que des fragments, non des moins importants, ont échappé à cet examen, et sont encore dispersés. On ne les retrouvera que peu à peu. Alors, il faudra les réunir aux volumes primitifs. Ce sera un lent travail d’agglomération, analogue à celui qui fut fait pour la Cor-

respondance de Voltaire, pour celle de Diderot, et pour tous les recueils de ce genre.

On aurait donc tort de considérer ce qui paraît aujourd hui des lettres de Victor Hugo comme une véritable édition ne varietur. Si j’étais à la place des éditeurs, je n hésiterais pas à lancer, sous forme de préface ou de circulaire, un appel à tous ceux qui, par les hasards des papiers de famille, des relations amicales, des ventes ou des cessions d’autographes1, ont entre les mains des lettres originales de Victor Hugo : j’entends des lettres intéressantes. Or, il en subsiste d’inconnues; et je le prouve par deux exemples, à peu près comme cet autre démontrait le mouvement... en marchant!

De ces deux lettres inédites , la première est adressée à l’éditeur Hetzel. Elle est écrite sur le grand papier bleu bien connu qui porte, en haut, à gauche, la marque estampée BAT H , surmontée d’une couronne fermée. On remarque ce papier,

1. Signalons, par exemple, un court billet daté de llauteville- House, 26 mars (sans doute de l’année 1866; c’est précisément en mars 1S66 que parurent Les Travailleurs de la mer). Victor Hugo résume, probablement après coup, selon son habitude, l’idée fondamentale du livre; et cette explication, bien romantique, n’est pas sans intérêt : « Il y a deux abîmes, la mer et la femme; ce qui échappe à l’un n’échappe pas à l’autre. » — Cette lettre était, il y a quelques mois, chez un marchand d’autographes de la rue Bonaparte.

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cher au poète, dans beaucoup des manuscrits de l’Exil. Hugo s'est servi, selon sa coutume, de la plume d’oie. L’écriture est cursive, et visiblement rapide. Le texte de la lettre donne les raisons de cette négligence : la hâte, le nombre des épîtres restées en souffrance, et le jour qui baissait. La seule lettre Fsert de signature. Le jouretle mois sont mentionnés, sans millésime : « fi. //. (Hauteville-House), / 0 décembre. » Mais l'année est indiquée par le timbre de la poste : 15 décembre 1803. Le papier est plié, sans enveloppe, et porte l’adresse suivante : « Vià London. France. Monsieur J. Hetzel , éditeur , 18 , rue Jacob , Paris. »

H. H., 10 décembre.

« Je n’ai rien reçu. J’ai fait prendre par la poste de Guernesey des informations près le post-master général de Londres. Rien n’est arrivé. Votre gros paquet a été intercepté. Son embonpoint l’aura dénoncé.

« Je vous écris ce mot tout de suite. Il est court, mais les jours sont plus courts encore, et je ne sais comment faire pour mener de front mon travail, mes affaires, et la colossale correspondance dont les quatre vents m’honorent. J’ai en ce moment sur ma table au moins trois cents lettres à répondre.

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« Plaignez-moi d’être dans le tourbillon, etaimezmoi toujours un peu. Il est nuit, je n’y vois plus clair à vous écrire, mais j’y vois fort clair à vous aimer, ainsi que votre gracieuse et noble femme. »

Tuus.

N’est-il pas joli, ce court billet du poète à son éditeur dévoué, et ne mérite-t-il pas de survivre* plus justement que bien des miettes de prose aujourd’hui entrées dans l’histoire? 11 me paraît d’abord qu’il dénote plus de sensibilité et plus d’abandon qu’à l’ordinaire. Sans doute, « aimez-moi un peu » est devenu chez Hugo presque une formule épistolaire, dans laquelle il ne faudrait chercher que de façon très relative la trace d’une émotion. C’est égal : il perce là beaucoup de confiance, et même, dans cette fin de lettre, une certaine tendresse. Toutefois, l’Olympien n’oublie pas ses affaires, sa colossale correspondance, le tourbillon qui l’entraîne. Tout est grand chez les grands! Un peu hanté de l’idée de la persécution, il accuse, sans trop le désigner, le cabinet noir. La police impériale, ou celle de la Reine, ne fut-elle point curieuse d’un paquet qui présentait de trop vastes dimensions? Et l’indignation qui montait se déride sur ce mot : embonpoint'. Une expression surtout est, littérairement parlant, digne de remarque; celle-ci : « la correspondance dont les quatre vents m’honorent ». Plus tard, la for-

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mule se complétera et deviendra le titre d’un livre : Les Quatre Vents de l'Esprit. En effet, l’imagination de Hugo est tenace, malgré la hardiesse de son vol; et souvent l’on constate que telle image grandiose, tel nom propre sonore, tel titre original a longtemps habité son esprit avant de se préciser et d’entrer définitivement dans son œuvre.

Si cette lettre prouve que le mage de Guernesey savait écrire en ami, en voici une autre, plus caractéristique, et d’un style tout différent. C'est un document relatif à la publication d’un livre projeté. On sait que Victor Ilugo était passé maître en ces sortes d’affaires. Jamais notaire dressant un acte, jamais huissier noircissant du papier timbré n’a pris plus de précautions que ce poète discutant les clauses d un contrat avec ses éditeurs ou ses collaborateurs. Il connaît les détours de la chicane, et se prémunit contre les erreurs el les contestations possibles. Et cela, froidement, méthodiquement, dictant avec sérénité des lois tant soit peu draconiennes, mais visiblement décidé à ne point céder, et réclamant, pour justification, la copie de sa lettre. Je crois bien qu il pousse le scrupule jusqu’à se servir parfois d un français douteux, craignant peut-être que le souci de la forme ne l’entraîne à quelque concession. Ainsi, le grand homme se révèle, dans ces cir-

DEUX LETTRES INÉDITES DE VICTOR HUGO. 107 constances, comme un parfait commerçant : on peut le dire sans crainte, puisque aussi bien, dans sa Correspondance , ses amis ont publié de lui des comptes et des doléances qui témoignent d’un naïf amour du gain b

Les conjonctures rendent ce beau sang-froid plus remarquable encore. La lettre porte la date 1 7 août 1S68. A cette époque, Y. Hugo se trouvait à Bruxelles auprès de sa femme, que l’on considérait dès lors comme perdue. Elle expira le 27 août. M. Biré, en racontant ses derniers moments, ajoute :

« La vie littéraire a de terribles exigences. Quelques mois à peine après la mort de Mme Hugo, paraissait l 'Homme qui rit. » N’était-il pas plus terrible, au moins pour un homme du commun, de mettre au point le document que nous transcrivons, au chevet de la mourante? Loin de nous toutefois la pensée d’en faire à Hugo un grief trop cruel! Sa personnalité sut ainsi se dédoubler durant toute sa vie. C’est peut-être la condition même du travail qu’un peu d’égoïsme ; et c’est, à coup sûr, la loi du

génie.

Le projet de traité qui suit est adressé à un publiciste bien connu, M. Polvdore Millaud, qui fut pendant longtemps directeur du Petit Journal. 11 se îapporte à la publication d’une sorte d’ouvrage de vulgarisation, d’encyclopédie morale, politique, litté-

1 Cf les lettres où il établit sa situation financière et se plaint avec amertume que le théâtre ne lui rapporte plus rien.

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raire, qui devait paraître sous le titre Tout pour tous. Je ne sais si ce titre romantique avait été trouvé par Victor Hugo. En tout cas, il est bien dans sa manière! Peut-être est-ce simplement la traduction de la devise Omnibus omnia , qu’on lit à Bruxelles au fronton des Galeries Saint-Hubert.

■< Bruxelles, 17 août 1868.

M. (sic) et ancien ami (sic),

« De nos conversations avec M. A. M. \ votre fils, il résulte ceci :

« Immédiatement après la signature du traité spécial pour le livre Tout pour tous, entre vous, d’une part, et M. Paul Meurice, et mes deux fils Charles et François, d’autre part2, je me considérerai comme engagé; :

« 1° A vous donner pour le livre Tout pour tous une préface ayant au moins l’étendue de l’introduction de Pans-Guide 3. Cette préface sera payée

1. A. M. 11 s’agit ici d’Albert Millaud, le spirituel écrivain qui lit d agréables opérettes, et créa presque, dans le Figaro, un genre de satire politique en miniature.

2. Victor Hugo vivant en exil, ses deux fils et M. Paul Meurice étaient les représentants de ses droits auprès des éditeurs.

.1. On avait, l’année précédente, publié, à l’occasion de Exposition universelle, un livre, Paris-Guide, composé avec la collaboration d’éminents écrivains. L’ Introduction en avait ete écrite par V. Hugo, de ce style légèrement « frénétique » et apocalyptique qu’il prend lorsqu’il parle de Paris. Cette introduction a été rééditée à part en un petit volume, sous le

par vous à raison de cent francs la page, en prenant pour type et modèle de la page, tant pour la justification que pour le nombre de lignes ou de lettres, l’édition belge princeps (1862) des Misérables en dix volumes — Moyennant ce prix, payé comptant à la livraison du manuscrit, vous aurez le droit d’imprimer à un nombre illimité d’exemplaires et pour un temps illimité cette préface dans le livre Tout 'pour tous , sans pouvoir l’imprimer et la vendre à part dans un autre format, l’auteur se réservant la propriété de son œuvre sous tous les autres formats que le format du livre Tout pour tous.

« 2° Si vous persistiez à souhaiter que je vous donnasse, outre cette préface, pour le livre Tout pour tous, la rédaction faite par moi de vingtquatre mots à mon choix dans le livre Tout pour tous , ces 2i mots ayant pour type et modèle les

titre : Paris. L’enthousiasme de l’auteur pour la Ville-Lumière, qui doit être aussi la Ville-Liberté, excuse jusqu’à ses crimes et ses tares, et se perd dans un hymne final à la république européenne, voire universelle! — « Tout cela, certes, est très beau » (ajoute spirituellement M. Biré). « Mais en lisant cette page, le soir, aux Tuileries, après une promenade à l’Exposition, où il avait caressé du regard le canon Krupp, ce que Bismarck a dû rire ! >>

1. Publiée par MM. Lacroix, Verbœckoven et C'8, après abandon fait par Renduel de ses droits antérieurs sur Le Manuscrit de V Évêque, titre primitif des deux premiers volumes, qui formaient alors un roman complet.

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quatorze esquisses-examens au chapitre les génies du livre William Shakespeare i, vous paieriez ensemble, la préface et les 24 mots, le prix d’un volume entier, c’est-à-dire quarante mille francs, payables comptant à la livraison du manuscrit.

« Dans le dernier cas, vous auriez le droit de publier, outre la publication dans le livre Tout pour tous, pour un temps illimité, la Préface et les 24 mots réunis en volume à part, et dans tous les formats, pour douze années, à partir de la signature du présent traité, sans pouvoir réimprimer à part la dite préface et les 24 mots pendant les deux dernières années de votre jouissance, L’auteur pendant ces douze années n’aurait plus que le droit de publier cette préface et ces 24 mots dans ses œuvres complètes, sans pouvoir vendre le volume séparément. Du reste, dans ma pensée et dans ma conscience, je dois vous faire observer, Monsieur et ancien ami, ceci : selon

1- Ces quatorze esquisses-examens constituent les pages les plus soignées du livre William Shakespeare , paru en 1S64. V. Hugo distingue dans l’histoire universelle quatorze <• géants de l’esprit humain ». (Ce sont les phares de l’humanité, comme dit quelque part Baudelaire, qui. à son tour, dresse un catalogue fort différent.) Il n’est pas inopportun de rappeler cette liste, assez déconcertante : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéc.hiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, saint Jean, saint Paul, Dante, Rabelais, Cervantès, Shakespeare. Il est bien entendu que V. Hugo lui-même sera le quinzième, et incarnera en lui l’esprit de tous ses devanciers.

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moi, ces 24 mots qui (et vous pouvez en juger par les quatorze portraits-moclèles du chapitre les génies ) n’auraient que peu d étendue, et ne tiendraient que peu de feuilles, coûteraient cependant, à moi, un très grand travail, et à vous (joints à la préface), le prix d’un volume entier, 40 000 francs. Je ne crois pas la surcharge qu’entraîneraient ces 24 mots nécessaire, et, dans mon opinion, la préface écrite par moi suffirait *, ce qui serait pour moi une grande diminution de travail, et pour vous une grande économie d argent.

« Ceci (sic) dit, dans votre intérêt et dans le mien, je vous laisse décider la question.

« Il est convenu que je ne livrerai la préface de Tout pour tous qu’après la publication de mon plus prochain ouvrage en un ou plusieurs volumes.

« Si vous êtes d’accord avec moi sur ces divers points, soyez assez bon pour transcrire cette lettre dans votre réponse2.

« Croyez à ma considération la plus distin¬

guée. »

Victor Hugo.

1. Parbleu! n’est-ce point, d’après Hugo, la préface qui fera le succès du livre?

2. Notez cette précaution, qui décele 1 homme d affaires expérimenté; à cela près que les négociants ont coutume de garder eux-mêmes copie de leurs lettres de commerce. V. Hugo charge de ce soin son correspondant.

PAPIERS n’Al'THEFOIS.

Tout commentaire serait superflu! Le livre Tout pour tous ne fut pas publié, et Victor Hugo n’écrivit point le pendant de l’Introduction à Paris-Guide, . Sans doute, les prétentions de l'illustre Proscrit furent jugées exorbitantes, et cela se conçoit de reste.

Mais n’êtes-vous pas d’avis, comme moi, que toutes les lettres intéressantes ne figurent pas dans la Correspondance ? 1

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