D APRÈS SA CORRESPONDANCE INÉDITE
eu de savants, à coup sûr, ont eu une existence
X plus humble, plus laborieuse, plus méritoire à tous égards, que Frédéric Dübner1. Ses travaux de bénédictin, si consciencieux, si estimables, si utiles, ne lui ont conquis ni rentes ni renom. 11 semble, à tout prendre, ne s'en être guère affligé. Son influence, en dépit des luttes acharnées qu’il a soutenues, pour la cause de la bonne scolarité, contre ce qu’il intitulait la routine 2, demeura toujours très restreinte. Question de race el de tempérament, sans doute, plus encore que de principes. Il nous a paru intéressant d’essayer de faire revivre cette figure trop effacée d’helléniste et de philologue d’outre-Rhin, acclimaté à Paris, devenu Parisien par occasion, puis par prédilection, bien qu’il fût resté très fidèle à la patrie germanique par son langage, ses goûts personnels, ses habitudes de travail, comme aussi
1. Bibliothèque nationale, fonds français, Nouvelles acquisitions, n"s 6681 et 6682 (deux volumes), Correspondance de Fr. Dübner avec Emm. Miller, 1840-1866. — Tome I, Lettres de Dübner, vol. de 250 feuillets, plus le feuillet 92 bis, 17 juin 1897. Tome II, Lettres de Miller (Notes et Mémoires), vol. de 250 feuillets, cotes 260-509, plus le feuillet 277 bis (408 et 442 sont blancs), 17 juin 1897.
2. En ce temps-là, on ne faisait pas encore, à l’aide de subtils et spécieux arguments, le procès du grec et du latin; mais, de l’avis de Dübner, on enseignait mal les langues anciennes. — Il en voulait surtout à Burnouf et à ses Méthodes.
PAPIERS D’AUTREFOIS
par ses relations passablement défiantes avec ses contemporains. Sa correspondance (autographe et inédite) avec Emm. Miller, récemment annexée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, et soigneusement dépouillée par nous, permet de peindre au vif l’image d’un individu fort original, en qui l’érudition solide et pénétrante, jamais superficielle, jamais indigeste, s’alliait par malheur à certains défauts de caractère antipathiques et insupportables à l’esprit gaulois, sinon à l’esprit welche : inélégance de manières et de langage, intransigeante brutalité d’affirmation, ignorance parfaite, voulue, de la souplesse et de cet art des nuances et des sousentendus, qui souvent, mieux que le talent et l’autorité les plus incontestés, servent les doctrines pédagogiques et les font prévaloir au sein des cercles lettrés et académiques. Par la sève et la verdeur de sa complexion, par la fougue de ses attaques, par l’entêtement opiniâtre de ses convictions, il rappelle un peu ces fameux érudits du xvi° siècle, qui déchiraient leurs adversaires du bec et de l’ongle, et dont la lignée ne s’est jamais tout à fait éteinte. Nous tâcherons ici d’apprécier à sa juste valeur ce docte et violent personnage, qui apparaît comme un survivant d’une autre époque égaré dans la société moderne. Nous lui laisserons la parole le plus souvent possible, de telle sorte que le lecteur puisse se former une opinion sur son compte d'après les lignes tout imprégnées de teutonisme qui lui seront mises
FRÉDÉRIC DÜBNER.
sous les yeux. On verra que, si Dübner possédait à un haut degré les qualités essentielles que réclame le métier de philologue, il ne sut pas non plus s’affranchir des travers trop communs à ceux de son espèce : pédantisme et discourtoisie, arrogance et brusquerie de polémique, présomption excessive de son infaillibilité scientifique, pénétration avisée et presque hostile (encore qu’il s’en défende!) louchant les défauts intellectuels ou les lacunes administratives de son pays d’adoption1. — Nous tracerons d’abord, à grands traits, le curriculum vitæ et le portrait moral de Dübner. Nous rechercherons ensuite en ses écrits intimes ce qu’il pensait de la France, et notamment de l’Université de son temps. Nous indiquerons, d'une façon sommaire, la nature de ses préoccupations personnelles et le tour qu’il leur donnait. Enfin, nous jugerons cette correspondance d’un quart de siècle au point de vue des idées, du style et du ton qui y régnent. Quant à ses plans réformateurs de l’enseignement classique grammatical et aux batailles qu’il livra sans succès, nous estimons nous être assez longuement étendus ailleurs sur ce sujet pour être désormais dispensés d y insister davantage (cf. pages 205-289).
1. Dübner mourut — non sans opportunité — quelques années avant la guerre franco-allemande (12 octobre 18671, qui lui eût fait certainement une situation fausse parmi nous. 11 n’était point naturalisé et n’occupa jamais, en France, aucune situation officielle. 11 était décoré de la Légion d’honneur.
PAPIERS D’AUTREFOIS
Écoutons Dübner résumer (tome II) ses souvenirs d’enfance et de jeunesse. Cette autobiographie en raccourci débute par des précautions oratoires, sous forme de citations; volontiers il s’exprime en grec ou en latin, surtout quand l’expression française lui fait défaut : « Plutarque, je crois, a dit : OÙSèv îx7]0£'jT£pov Tvjç 7r£piauToXoytaç. Mais un autre ancien dit:
HSscc 7roc£Ï 7j cptAia xxi rà d-poECTarx. Donc, inibimus
æquor. »
“ Api ès a\on étudie, conte-t-il, huit ans au gymnase de Gotha, six ans à l’Université de Gœttingue ’, je fus appelé, en 1826, à un gymnase de Prusse avec 750 thalers d’appointements (2812 fr. 50) ; mais, peu de temps avant, ma sublime mère 1 2, dont j’étais le bis unique (j’avais perdu mon père à deux ans et
1. Jean-Frederic Dübner naquit, le 21 décembre 1802, à Ilœrselgau. A Gœttingue, il étudia sous Mitscherlich, Dissen, Ileercn, O. Muller et Krause. Tandis qu’il professait au gvmnase de Gotha (1826-1831), il écrivit des articles remarqués dans a Bibliothèque critique (, Kritische Hibliothelc) de Seebode dans la f.azette universelle des écoles (AUgemeine Schulzeituno) de Zimmermann, et dans les Annales de Philologie de Jalin.
s occupait aussi déjà de la publication de sa savante édition de Justin (1831) et de celle de Perse (1832). accompagnée du Commentaire complet de Casaubon.