‹ Papiers d'autrefois [par] Paul et Victor GlachantChapitre 34 sur 35 · UNE LETTRE INÉDITE DE PROSPER MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE INÉDITE DE PROSPER MÉRIMÉE

malgré l’arsenic que le Dr Trousseau me fait prendre, et je suis encore assez faible. M. Cousin se plaint de ses yeux, qu’il a fatigués l’année passée dans les archives du Ministère des affaires étrangères. Il est cependant beaucoup mieux depuis qu’il passe ses hivers dans ce beau climat.

«Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de tous mes sentiments dévoués. »

P. Mérimée.

UNE LETTRE INÉDITE D’ERNEST BEULÉ

propos de la célébration du cinquantième anni-

V versaire de la création de l’École française d'Athènes, nous croyons que le public universitaire nous saura gré de publier une importante et curieuse lettre de l'archéologue Ernest Beulé, qui fut, comme on sait, un de ses plus distingués pensionnaires de la première heure. Cette lettre est adressée à Daveluy , premier directeur de l’École (18-46-18(17). Elle dénote d’abord que l’auteur préparait ses travaux avec le plus grand soin et y songeait longtemps d’avance. Pour un historien de l'École1, cette épitre même, et surtout le post-scriptum qu’elle contient, peuvent offrir, d’après l’avis d’un juge fort compétent à qui nous l’avons soumise, un intérêt assez vif, en prouvant que Beulé, avant ces remarquables travaux sur l’Acropole qui l’ont fait connaître de si bonne heure (dès 1853) et qui lui ont ouvert, à l'âge de trentequatre ans (en 1860), l’Académie des Inscriptions, n’ignorait point les restaurations des architectes qui l’avaient précédé là-bas. Elle atteste, en outre, qu’à cette date (octobre 1851), l’Institut, sans peut-être

1. M. Radet, professeur à l’Universilé de Bordeaux, vient d’achever une étude historique très complète de l’École d’Athènes, laquelle va paraître incessamment. — Cf. aussi les intéressants souvenirs consignés par M. Lévêque dans la Revue des Deux Mondes , il y a quelques mois.

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soupçonner toute l’étendue des résultats qu’était susceptible de donner une investigation sérieuse des restes de l’Acropole, suggérait toutefois par ses programmes aux jeunes savants l'idée de tenter l’expérience. Ce sont, au surplus, les fouilles opérées par Beulé en 1853 qui ont eu pour fruit, comme on l’a justement observé, « sinon de mettre au jour le véritable escalier des Propylées, du moins d’indiquer à l’École française d’Athènes sa véritable voie 1 ». — Enfin, 1 on verra que Beulé méditait, à cette époque de son séjour, d’orienter ses recherches du côté de la Sicile, et tâchait de se procurer les principaux ouvrages qui étaient de nature à l’aider, à le diriger dans ses excursions futures.

11 avait été nommé membre de l’École en 1849, avec ses camarades Alex. Bertrand2, Gandar (aujourd’hui décédé) et Mézières3. M. Jules Girard4 et Vincent étaient de la promotion de 1848. En compagnie de Vincent, M. Girard avait, en 1849, parcouru la chaîne de l’Olympe, traversé le Pinde, exploré la Thessalie, l'Epire, l’Acarnanie et une partie du cours

1. Voir le Livre clu Centenaire de l’École normale supérieure, Les normaliens en voyage, par M. Gaston Deschamns (Hachette, 1895).

■2. Membre de l’Académie des Inscriptions, conservateur du musée de Saint-Germain, professeur d’archéologie nationale à l’Ecole du Louvre.

3. Edmond About appartint, avec Guîgniaut, à la promotion de 1851.

4. Aujourd’hui membre de l’Institut, professeur honoraire de la Faculté des lettres de l’Université de Paris, et directeur de la Fondation Thiers.

UNE LETTRE INEDITE D’ERNEST BEULÉ. 303 de l’Achéloüs. M.Alf. Mézières, actuellement membre de l’Académie française et député, allait être chargé de l’exploration du Pélion et de l’Ossa.

Voici le texte intégral de cette lettre, que nous avons retrouvée par hasard dans les papiers d’un ancien camarade de promotion d’Ernest Beulé à l'École normale supérieure, et qui mérite, à nos yeux, de voir la lumière au bout de près d’un demisiècle :

•< Naples, 2 octobre 1851.

« J’ai tardé à dessein à vous écrire, Monsieur, parce que j’attendais la fin de mes embarras et parce que je désirais vous parler avec quelque raison et quelque certitude. Vous avez peut-être, à votre arrivée à Paris, lu le rapport de M. Guigniault et le programme des questions qui nous sont proposées cette année. Vous avez dû remarquer qu’il n’était pas fait mention de la Sicile , et qu’on y avait substitué la Grande-Grèce. Vous comprenez donc, Monsieur, quel a été mon étonnement lorsque, le jour de mon départ de Rome, au moment où je faisais mes adieux à M. Alaux et lui remettais votre lettre, on m’a mis entre les mains le Journal des Débats. Dans le fragment qu’il publiait, le programme nouveau se trouvait

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en tète, et c’est ce qui tout d’abord a frappé mes regards. J’ai été d’autant plus vivement surpris que, quelques jours avant, j’avais reçu une lettre de Girard. Il m’annonçait les intentions bienveillantes de ces messieurs, me parlait des rapports particuliers qu’ils venaient de faire au sein de la commission sur chacun de nous, et me présentait la Sicile comme pleinement ratifiée, adoptée, etc. C est donc à Girard que j’ai écrit quelques lignes à la hâte; vous étiez en voyage, Monsieur, je ne savais même dans quelle partie de l’Italie vous vous trouviez, à Venise, à Milan, à Florence; je 11e pouvais, comme cela était naturel et comme je l aurais désiré, m’adresser à vous. Je suis immédiatement parti pour Naples, où je suis resté dix-huit jours sans réponse, sans nouvelles de qui que ce fût, attendant chaque jour Mézières, qui était depuis peu de temps à Florence et m’avait donné rendez-vous à Naples. Pour tromper mon impatience et mon ennui, j’allais à la bibliothèque et je complétais la préparation de mon voyage à 1 aide de tous les livres qui s’y trouvent et qui parlent de la Sicile. C est là en même temps que j ai commence à comprendre les motifs qui avaient déterminé MM. les membres de la commission à rejeter mon projet de travail. Il y a vingt-six

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ouvrages différents (à ma connaissance) sur les antiquités, la topographie, l’histoire, l’architecture, les vases, les monnaies, les inscriptions , etc., de la Sicile; les uns bons, les autres mauvais. Mais dans chaque spécialité, il y en a un de complet. 11 est vrai qu’il n’y a pas un seul ouvrage vraiment littéraire et qui traite la question d’art avec ensemble et critique. Mais, comme il est dit dans le Rapport officiel, on nous demande avant tout des études précises , et, pour ma part, quoique je n’aie pas mis dans mon travail de l’année dernière la valeur de dix pages un peu littéraires, j’ai bien senti à travers les éloges si bienveillants de M. Guigniault une pointe de blâme qui me les signalait. En effet, je viens de recevoir la réponse de Girard. M. Guigniault lui a dit que ces messieurs ne comprenaient pas qu’il y eût rien a faire sur la Sicile, et qu’ils ne voyaient au bout de mon projet qu’un résultat vague et inutile. Cependant, toujours bon et excellent même pour les membres de l’Ecole qu’il ne connaît pas, il m’offrait de présenter de nouveau cette question à la commission, à condition toutefois que je lui écrivisse mon plan et qu’il n’eût rien de vague et d 'inutile, je suppose.

j’ai reçu ces nouvelles il y a trois jours, Mon-

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sieur, au moment où j’allais entreprendre quand même mon voyage en Sicile. J’ai remercié M. Guigniault ; je lui ai dit que je ne pourrais lui envoyer qu’une rédaction et des projets purement littéraires, et que je choisirais une question parmi celles qui nous avaient été posées.

« Et la Sicile? me direz-vous, Monsieur. — Et votre promesse? — Je tiendrai ma promesse, et je pars demain pour la Sicile. Seulement, je vous demande la permission de ne pas présenter le résultat de mon voyagera un échec certain. Il y a si longtemps que je prépare et rêve ce voyage que j’ai fini par me former des idées assez arrêtées, mais des idées purement littéraires, qui ne plairaient d’aucune manière à l’Académie des Inscriptions. La poésie grecque et l’art grec en Sicile, ce sera, je l’espère, un sujet qui sera agréé par la Faculté des lettres mieux que par l’Académie, et je vous demande la permission d’en faire une thèse française au lieu d’un envoi de troisième année. En même temps, je gagne du temps et puis retourner à Athènes beaucoup plus promptement. Au lieu de parcourir minutieusement toute la Sicile, pour y chercher des pierres inconnues, des inscriptions, des lieux anciens effacés de la terre, j’irai droit aux grandes et belles ruines, je

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ne m’arrêterai que dans les musées et les collections particulières, et j’accomplirai en moins d’un mois un voyage qui m’en aurait demandé au moins deux. Je pourrai me trouver à Athènes au commencement de novembre, comme vous le désirez, Monsieur, et j’aurai de longs mois devant moi pour satisfaire aux justes exigences de l’Institut en choisissant un des sujets qui nous sont indiqués.

« Ici commence un autre de mes embarras, mais si grand que je n’ose pas le trancher et remets la décision à mon retour à Athènes. Guigniaull a pris la question de Delphes; Mézières, celle de l’Ossa et du Pélion. Je ne les aurais point prises si elles fussent restées libres et ne suis donc gêné en rien par leur choix. Les trois qui restent sont la Grande-Grèce, l’Acropole et Patmos (sic). La Grande-Grèce m’était destinée par la bienveillance de ces messieurs, comme compensation de la Sicile. Là, tout est neuf et inconnu. Mais, précisément pour cette raison, il me fallait une préparation longue et difficile. Si j’eusse été prévenu à temps, j’aurais fait ce voyage avec le plus grand plaisir, et je crois, Monsieur, que vous auriez consenti à changer les termes de mon engagement, car la Grande-Grèce justifie encore bien

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mieux que la Sicile un voyage en Italie. Mais, au moment où je devrais être déjà en Calabre, il me faudrait commencer des études préparatoires. Le sud de l’Italie est fort grand; je ne puis m’y aventurer pendant l’hiver. Et, pour dernier obstacle, la bibliothèque est en vacances du 1er octobre au 1er novembre.

« Il ne me reste donc que l’Acropole etPatmos. Le choix n’est pas possible. Mais vous comprendrez, Monsieur, qu’on hésite avant d’aborder un sujet aussi grand, aussi difficile que l’Acropole. Certes, si sujet a été traité mille fois, et par des hommes d’étude et de mérite, c’est l’Acropole, et il ne me resterait guères à faire qu’un résumé de ce qui a été écrit. Je ne puis donc encore m’engager vis-à-vis de moi-même par une ridicule présomption. Quand je serai quitte avec la Sicile et tranquille à Athènes, je commencerai ce nouveau travail ; le jour où je me trouverai découragé et impuissant, j’irai faire pénitence pendant deux mois à Patmos.

« Je m’adresse à vous, Monsieur, pour m’aider dans mes bonnes intentions. Nous n’avons que peu d’ouvrages à Athènes sur l’Acropole; et même quand le ministre n’accorderait pas le crédit que vous espérez, ne pourriez-vous acheter

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quelques livres absolument indispensables, que je crains d’autant moins de vous demander qu’ils seraient toujours nécessaires aux membres de l’École? En première ligne, l’ouvrage de Stuart , qui ne se trouve pas à Athènes à la bibliothèque de l’Université. Sans Stuart , il est impossible de rien faire de sérieux lorsqu’on n’est pas architecte. Il se trouve chez Firmin-Didot (1832). — En première ligne également, un gros volume de M. Quatremère de Quincy. Nous avons déjà une partie des mémoires qui s’y trouvent, par exemple le Demos de Parrhasius, le tombeau de Porsenna, le Bûcher d’Éphestion, etc. Mais, dans le petit volume que nous avons, manque précisément le plus important : La restauration des frontons du Parthénon et La Minerve de Phidias. — Chez Ilenouard, 1829.

« Ap rès ces deux ouvrages viendrait en seconde ligne un Mémoire de M. Visconti sur les frontons et métopes (Londres, 1816). — Le Recueil d'inscriptions de Chandler.

« Et en troisième ligne, William Gell, Dodwell, Fanelli ( Atene Attica).

« Je n’ai pu trouver un voyage français du xviie siècle, de M. La Guilletière. Je ne sais ce que cela vaut. Je passe une foule d’autres ouvrages

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moins importants et peu utiles, Huyot, Cockerell Bulifone (une ou deux lettres), Magni, Spon et Wheler, que j’ai copiés en entier à la bibliothèque.

« Mais permettez-moi d’insister de la manière la plus pressante, Monsieur, pour l’achat de Stuart, de Quatremère cle Quincy, de Chandler, et, si vous jugez l’ouvrage bon, du Mémoire de M. Visconti, que je ne connais pas. Si, en même temps, vous trouviez quelque autre ouvrage qui pût servir de secours et surtout de renseignement sur les xve, xvie ou xvne siècles, alors que les temples étaient dans leur entier, je me recommande à vous, Monsieur, avec d’autant moins de réserve que tous les livres possibles sur l’Acropole ne seront jamais inutiles ni déplacés à la bibliothèque de l’École d’Athènes.

« Pour être importun jusqu’au bout, je vous prierai de vouloir bien envoyer ces trois ou quatre ouvrages à Athènes le plus tôt possible. Je serai de retour le 28 octobre ou le 8 novembre, et immédiatement je désirerais me mettre au travail. Vous me pardonnerez, Monsieur, ce qu’il y a d inconvenant à vous accabler ainsi de demandes et à faire tant de bruit pour rien fort probablement; mais je me trouve dans un si grand embarras pour ma troisème année, que je ne vois

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guères comment en sortir à mon honneur. Au moins, quand j’aurai essayé, lutté, travaillé, si je suis forcé de renoncer à une tâche trop difficile pour moi, j’irai m’ensevelir avec moins de remords à Patmos.

« Je suis bien fâché, Monsieur, que mon voyage en Sicile me condamne à rester si longtemps sans nouvelles de vous. Madame Guérin a annoncé à Naples votre prochain passage et votre retour en Grèce. Ce bruit est trop d’accord avec nos vœux pour que nous ne l’accueillions pas avec toute confiance, et pour que nous n’espérions pas rester sous votre direction jusqu’à la fin de notre pension. Peut-être, comme tout le monde, serez-vous bien aise de laisser passer 1852, cet ajournement de tous les projets, de toutes les craintes politiques. Après cette crise, le retour en France vous offrirait plus d’avantages et plus de sécurité. — Avez-vous entendu parler de nouveaux candidats à l’École ? Le Rapport de l’Institut est fait pour décourager la plupart des universitaires, pour exciter certains autres : mais la foule ne se fera jamais, j’en ai bien peur, à notre porte. Je reçois une lettre d’André qui me prie de le rappeler à votre bon souvenir. Normand, son successeur, sera à Athènes le 8. Il est maintenant à Messine.

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« Adieu, Monsieur, je serais bien heureux de trouver à Athènes une lettre de vous, et surtout la nouvelle de votre prochain retour. Je me recommande encore une fois à votre obligeance pour me faciliter mes projets de travail, et vous prie d’agréer à l’avance mes remercîments, et en même temps l’assurance de la reconnaissance et de l’affectueux respect de

« Votre serviteur dévoué

Ernest Beulé.

« P -S. — Les travaux de Desbuissons, Paeard, iitus, sont déposés à la bibliothèque de l’Académie des Beaux-Arts, où l’on peut les consulter, comme tous ceux des architectes de Borne. Ne serait-il pas possible, surtout par l’entremise de M. Boulin, de faire copier le texte, les notes, les interprétations de ces messieurs? Un œil d’architecte voit si bien les choses qui échappent aux autres! Et, si peu qu’un ignorant veuille parler d architecture, il su Hit d’en dire quatre mots pour dire deux niaiseries! Si cela était possible, Monsieur, je vous demanderais encore ce service 4. »

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