La Fin de Satan. — 282 feuillets
On voit que Hernani, par exemple, les Odes et Ballades et Les Rayons et les Ombres n'ont pas encore été déposés..., si toutefois ils doivent l'être.
Par malheur, tous ces manuscrits ne sont pas intégraux. Car beaucoup de pièces ont été égarées par le poète, au cours de sa vie errante; et la chose se conçoit aisément. Beaucoup aussi se composent, en majeure partie, de vers déjà corrigés et recopiés dans des périodes antérieures; il est évident que leur valeur en est singulièrement amoindrie. Enfin, récriture môme d'Hugo change avec l'âge :
cette seule comparaison serait digne de séduire un ingénieux graphologue professionnel. ^— A Taide de ces remarques et de quelques autres, on peut tenter une division de ces manuscrits en trois classes :
Première manière. — Cela s'appellerait assez justement le manuscrit de comhal. Le poète n'est pas encore un Maître indiscuté; il écrit sesélucubralions révolutionnaires sur le premier morceau de papier venu, en écrivain pressé, économe, qui ne veut rien laisser perdre; feuillets d'album arrachés, lettres qu'il vient de recevoir, tout lui est bon. C'est alors l'époque des luttes héroïques. Le jeune champion s'enfermait avec un tricot de laine, une bouteille d'encre (cf. Victor Hugo raconte par un témoin de sa vie); et, dans le silence de la retraite, il rédigeait Notre-Dame de Paris en quelques semaines, Jiuy- Blas en quelques jours, et, entre temps, plusieurs de ses meilleurs recueils du cycle romantique, sous l'influence des sentiments tendres ou généreux, de la vie de famille ou de l'actualité. Tels sont les manuscrits des Orientales^ de Ruy-Blas (avec son dernier acte presque entièrement refait), de Notre-Dame de Paris. Plus tard, en des conjonctures dilïerentes, on retrouvera le même décovsu involontaire dans le manuscrit des Châtiments, composé çà et là, au hasard de l'exil. — Ces manuscrits contemporains du cénacle sont particulièrement attachants, parce qu'ils conservent, à peu près intacte, l'histoire du
LES MANUSCRITS DE VICTOU HIGO. 17
texte. — L'écriture même en est bien caractéristique : elle est essentiellement curnve. Victor Hugo, comme beaucoup de ceux qui ont énormément produit, comme Sainte-Beuve, About, Renan, a commencé par écrire en caractères très fins, assez allongés, et très petits. Une sorte de timidité physique — phénomène bizarre ! — se dénote en ces premiers essais. Il serait passablement amusant, à cet égard, d'être à môme de consulter ces cahiers d'écolier que gardait sa mère (cf. Victor Hugo raconté), et où, tandis qu'il se préparait à l'École polytechnique, non sans rimer quelques vers, il risquait cette prétentieuse profession de foi : « Je veux être Chateaubriand, ou rien. » Il y a, dans la production de cette période, quelque chose d'étrange, de hâtif, d'inquiet, de concentré. On devine le batailleur qui se recueille pour les conflits littéraires, et dont la veillée d'armes est hantée d'insatiables ambitions.
Seconde manière. — La jeunesse passe, l'assurance vient, et l'œil se fatigue. L'expérience' des débuts fait connaître que l'encre de rencontre jaunit vite, et qu'une écriture trop menue se relit difficilement après quelques années. Alors apparaissent, dans la correspondance de V. Hugo et dans plusieurs de ses manuscrits, ces imposants carrés de papier bleu, bien connus des collectionneurs d'autographes. En même temps, Hugo, fidèle à la vieille plume d'oie, écrase son écriture (cf. notamment les jambages des p, des /", des q, etc.), qui, beaucoup plus grosse.
18 PAPiKiis d'autrefois.
demeure toutefois allongée. Le manuscrit des Châtiments en présente un exemplaire typique, ainsi que celui des Travailleurs de la mer. Ce dernier est précieux surtout par les nombreux croquis qu'il y a insérés. On a tout dit sur les dessins de V. Hugo. Ils impliquent un savoureux mélange d'impéritie technique, de fausses perspectives, d'imprévu, de grotesque voulu, qui fait songer tantôt à Gustave Doré, et tantôt à Robida. Tour à tour défilent sous nos yeux des paysages de mer, des effets d'ouragan, des vues du vieux (iuernesey, des sites sauvages et des physionomies rébarbatives où le comique est poussé jusqu'à l'horrible.
Troisième manière. — Enfin, la presbytie est venue tout à fait, et, du même coup, la pleine conscience du génie. A un homme du premier ordre convient une écriture de première grandeur. Le papier est bleu clair, épais, de format in-folio, toujours le môme. L'écriture grossit, s'enfle, se redresse. Haute maintenant, sévère, presque hiératique, elle respecte la moitié de ce vaste rectangle, réservée aux corrections. On sent le personnage arrivé, qui prépare un beau, un somptueux manuscrit pour les bibliothè(jues futures. Tels sont les fac-similé qu'on a reproduits un peu partout, dans les journaux ou les revues, durant les dernières années du poète. Telles sont les plus récentes pièces du manuscrit <le la Légende des siècles. Observons, d'ailleurs, qu'à la même époque les lettres familières sont toujours
écrites selon les procédés de la deuxième manière : le manuscrit littéraire seul s'est modifie.
Donc, à ces trois manières correspondraient trois classes de manuscrits, qu'il serait instructif d'étudier successivement. Nous nous bornerons à choisir trois exemples, représentant chacun un des trois types désignés : le manuscrit des Orientales, celui des Châtiments, et celui de la Légende des siècles, dont un tome unique existe d'ailleurs, à l'heure actuelle, à la Bibliothèque nationale.