‹ Papiers inédits du duc de Saint-Simon: lettres et dépêches sur l'ambassade d'Espagne. Tableau deChapitre 31 sur 77 · Volume · texte numérisé non relu

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de son âge ; elle s*est accoutumée et même fort amusée avec eux durant la route; sa défférence extrême pour sa Caméra mayor les a tous surpris, mais beaucoup d'avantage son esprit et ses reparties. Je ne puis m'empêcher de vous en citer deux, qui vous feront juger du reste ; en revenant du Te deiim qui fut chanté le lendemain de l'échange dans le lieu ou elle coucha, elle vit quelques grands se couvrir en sa présence, elle en fut extrêmement surprise, et après quelques moments, elle se mit a regarder le temps qu'il fesoit, qui est oit fort beau, et demanda aux personnes qui étoient proches d'elle avec un aîr de douceur et de finesse s'il pleuvoît, ils la comprirent et luy expliquèrent ce qu'elle avait curiosité d'apprendre.

Je croîs que V. A. R. ne sera pas peu touchée de l'empressement et de la galanterie de la visite du Roy et de la Reyne d'Esp* à Cogollos, mais elle ne le sera pas moins de ce que je vay avoir l'honneur de lui dire.

Le Prince ne cessa de regarder la Princese, ce quelle soutint avec une grande modestie; sur la fin de la visite, la Reyne luy demanda ce que luy sembloit du Prince, et comme elle la pressoit sans qu'elle ]|voulut s'expliquer, elle repondit enfin, avec un sourire; qu'elle ne le pouvoit pas pour ce jour la, mais quelle lui dirait le lendemain. Vous conviendrez. Monseigneur, qu'on ne sen peut tirer avec plus de finesse et d'esprit, et cette réponse a aussy charmé tous les Espagnols ; elle a eu grand soin de donner et de faire donner sur sa route ; et des qu'elle eut receu avant hier les présents de la Reyne, elle distribua plusieurs tabatières aux dames.

et manda à la Duchesse de Monteliano, qui ne se trouva pas pour lors présente, que la tabatière qu'elle luy envoyoit, n'était pas un présent digne d'elle, mus qu'elle la prioit de la donner de sa part a son fils.

Vous jugez bien, Monseigneur, que j'ay eu tout le temps, pendant les âO jours que j'ay été séparé du monde, de causer avec M. Higins, premier médecin du Roy d'Espagne ; je scfis de luy qu'il étoit résolu que le mariage ne se consommeroit a cause de l'extrême délicatesse et de la jeunesse du Prince, et j'avoueray a V. A. R. que je ne pus pas m'empecher de l'approuver, et pour la raison visible de la chose en soy, et par l'inleret que vous avez de vous conserver un tel gendre, mais dans le même temps je sentis tout le danger d'un mariage non consommé, et qui ne paroitroit point l'avoir éié, parce que en Espagne la coutume est que les mariés se couchent en particlier et que qui que se soit ne les voye au lit, je me résolus donc de gagner M. Higins sur ce point, à quoy je panins sans difficulté, et de le traitter à Lerma du moment que je pourrois y aller. C'est ce que j'executay le 29 avec M. le M. de Grimaldo, qui y entra autant que V. A. R. l'eut pu souliaitter elle même, et a qui j'expliquay ce qui s'étoit passé au mariage de feu Monseigneur le dernier Dauphin; j'eus l'honneur ensuite d'être admis à l'audiance du Roy et de la Reyne ensemble, aux quels dans l'entre deux ce Ministre n'avoit pu parler parce que L. H. C. avoient fait leurs dévotions ce jour la, ce qui m'empêcha aussi de pouvoir prévenir le Père D'Aubenton la dessus. Je fus receu du Roy et de la Reyne d'Espagne, avec les plus grandes marques de bonté; je leur rendis

ensuite les agréables réponses de V. A. R. sur les instructions de rinfante pour ce qui regarde la religion, sur les recommandations que la Reyne d*Esp* vous a fait en faveur de celuy qui est chargé de ses commissions à Paris, et je leurs lus les endroits des lettres de V. A. R. et de M. le Cardinal Dubois qui les pouvoient flater d'avantage ; ensuite, je pris la liberté d'entrer avec eux en propos de la resolution qu'ils avoient prise sur le delay de la consommation du mariage, et après avoir loiié cette sage précaution, je me hazarday a leixt faire la proposition que j'avois méditée ; je trouvay encore une facilité surprenante, fondée sur le désir de vous plaire, et sur une véritable bonne foy dans tout ce qui se passe; ils me dirent l'un et l'autre, qu'ils m'attendoient pour savoir de moy comment les choses s'étoient passées au mariage de feu M^"* le Duc de Berry, car ils ne se trouvèrent a rien le soir, parce qu'ils étoient trop petits.

J'eus donc l'honneur de leur expliquer comment la chose s'etoit passée, laquelle ils me dirent qu'ils vouloient imiter et qui a été en effet de point en point le modèle de ce qui s'est passé icy ce soir des noces; j'y fus seulement surpris que le Roy d'Espagne ne donna point la chemise a M^" le Prince des Asturies ; j'avois obmis de leur dire que le feu Roy avoit fait ces honneurs a M^^' son petit fils, mais cela n'importe a la sûreté ni a la solidité du mariage pour les quelles j'ay crû essentiel cette cérémonie du coucher en public, et c'est ce qui m'a obligé, de la proposer contre tout usage d'Espagne, quoique V. A. R. ne m'eut rien écrit la dessus. Cette nouveauté a extrêmement surpris icy et

en a même scandalisé quelques uns ; plusieurs m'en ont parlé, comme en étant même un peu peines, je leur ay repondu simplement que c'étoit une coutume de la maison de France, qui y avoit toujours été observée, qu'on avoit crû devoir d'autant plus observer en cette occasion, que le Prince et la Princesse etoient tous deux de cette maison; cette réponse les a autant satisfait qu'ils ont pu l'être d'une chose, a leur sens indécente et contre leurs usages ; elle leur a honnêtement fermé la bouche ; je n'ay eu garde de leur laisser entendre, qu'il pût y avoir d'autres raisons plus solides dans un mariage non consommé.

Je n'ay pas manqué de faire a L. M. G. les remerciements de Madame et de Mad' la Duchesse d'Orléans, aux compliments qu'elles en ont receus.

Je ne puis exprimer a V. A. R. combien je ressens toutes les bontés des quelles sont remplies les lettres dont elle m'honnore, mais je le puis beaucoup moins encore pour les effets si grands pour moy et pour ma maison qu'elles viennent de me procurer; je n'ay d'espérance qu'en ces mêmes bontés, pour supléer a mon impuissance, et a la justice que je scay qu'elle ne me refusera pas d'être persuadé que mon attachement et mon dévouement pour elle sont au comble, ainsy que le respect avec lequel je suis Monseigneur

de Vôtre Altesse Royale Le très humble et très obéissant serviteur.

Le Duc de St-Simon.

XXXY

AU CARDINAL DUBOIS '

A \illalmanzo ce 22 janvier 1722.

Y. E, verra par les dépêches cy-joîntes au Roy et a S. A. R. ce qui vient de se passer icy, aux noces que son habileté a sceû procurer, et dont les agréments de ce coté cy sont inexprimables.

Je souhaitte extrêmement que vous approuviez le coucher en public, dont je me suis avisé, et les raisons qui m'ont engagé a le procurer. J'ay maintenant l'honneur de vous rendre compte de ce qui ne se trouve point dans les d. dépêches.

Je me suis informé a M. le M. de Grimaldo, suivant que vous m'en aviez chargé, du traittement que le Roy d'Espagne donne au Czar : il comprit aussy tôt que c'estoit par rapport, à la prétention de ce prince au titre d'Empereur, dont vous m'avez fait l'honneur de me parler; il me repondit nettement que c'etoit une qualité, qu'ils ignoraient entièrement, dans le Czar, qu'il étoit vray que le Roy d'Espagne n'avoit point eu d'occasion de luy donner ou de lui retirer aucun traittement, mais qu'en dernier lieu, a l'occasion des mariages, que V. E. vient de conclure, le Roy d'Espagne €n avoit donné part au Czar, et s'etoit pour cela servi du protocol ancien des Roys ses prédécesseurs, sans luy

donner aucun nouveau titre, n'y par conséquent celuy d'Empereur. M. le M. de Grimaldo, me parut éloigné de l'admettre, et me promit fort obligeament, sans que je le luy le demandasse, la copie du protocole des Roys d'Espagne pour le Czar, dont le Roy d'Espagne, d'aujourd'huy, vient de se servir, tout a l'heure. J'auray l'honneur de vous l'envoyer dès que je l'auray receue. Je luy parlay aussy de la Toscane a l'occasion de la santé du grand duc qui a l'apparence de se rétablir et de la suspension de la marche des troupes impériales de ce coté la. Il me repondit avec grande afiection sur ce point qu'il me dit être la partie la plus sensible du Roy et de la Reyne d'Espagne, que L. M. C. se confioient entièrement en la protection de l'amitié de S. A. R. la dessus, qu'ils y avoîent mis toutte leur confiance, et qu'ils comptoient, asseurement, quelle ne seroit pas trompée, tant en considération de runion personnelle avec luy et de Couronne a Couronne avec la France, que parcequ'elle est trop clairvoyante, et V. E. aussi, pour ne pas bien sentir l'intérêt de la France a empescher l'Empereur de se rendre maître de l'Italie, ce qui ne se peut evitter que par l'établissement de l'Infant d" Carlos. M. de Grimaliome toucha, a ce propos, un motde r Angleterre, a laquelle il prétend qu'il ne fautavoir aucune confience ni aucune espérance, en cette affaire d'Italie, par l'intérêt du Roy d'Angleterre comme priacè de l'Empire a ne blesser point effectivement l'Empereur dans un point si sensible, et parce qu'il ne veut pas non plus fortifier la branche d'Espagne d'un tel établissement, dans la volonté qu'a ce prince de se concerver la possession de Gibraltar et du Port-Mahon. V. E. fera

sur ce dernier point d'Angleterre les sages reflectîons que ses lumières luy fourniront, elle me permettra seulement de luy dire, qu'a ne considérer que ce raisonnement tout seul, il me paroit bien fondé ; ce qui me plût de ma conversation avec M, de Grimaldo sur ce chapitre c'est qu'il n'y fut rien dit qui tendit a aucun engagement, mais seulement une grande confiance, sur cette affaire, en S. A. R. sur laquelle on s'en veut reposer entièrement îcy et un extrême désir que cet établissement ne leur échappe pas.

J'ay dit un mot legèrèrement, comme par conversation, de cette même affaire de la Toscane au Roy et a la Reyne d'Esp* dans l'audiance que j'en eus le 19. Us me dirent en substance touttes les mêmes choses que M. le M. de Grimaldo, et me parurent sensibles a ce point, au de la de tout ce que je puis représenter, jusque la que Reyne me parla en gros des tyrannies de l'Empereur en Italie, de celles que son père en avoit essuyées en particulier, de l'amertume involontaire que cela luy donnoit contre l'Empereur joint a tout ce qui s'étoit passé a l'égard de l'Espagne qu'elle toucha néanmoins beaucoup plus légèrement. Ces propos animés la conduisirent a parler, avec une sorte de peine, de la préséance de l'Empereur sur les Roys et différents propos la dessus inutiles a grossir cette lettre, les quels me menèrent bien naturellement a executter, ce que V. E. m'a ordonné a l'égard de M. le Duc de Lorraine. Le Roy d'Espagne me parut vivement piqué du procédé de ce prince et beaucoup plus que de la promotion de la toison d'or, que l'empereur vient de faire, quoy qu'il le soit extrêmement; aussy il me parut que cette toiion,

que le Prince de Lorraine a receûe de l'Empereur, éloignera extrêmement le duc soa père d'estre admis par l'Espagne dans la à^^"* alliance; et au peu que S. H. G. a coutume de s'expliquer, je compris aisément qu'elle n'épargnera pas les mortifications a ce prince, si elle en trouve les occasions. Â ce propos le Roy d'Espagne me demanda avec amertume ce que je disois d'un fils de l'électeur de Bavière, et son cousin germain (m'ajoutat'il) qui avoit aussy pris une toison de l'Empereur dans cette mesme promotion. Je ne pus pas m'empecher de desaprouver dans l'un ce que je venois de blâmer dans l'autre; mais je l'escusay aussitôt après en disant a L. M. G. que l'interest et la passion de l'Électeur de Bavière du mariage d'une Archiduchesse luy avoit sans doutte arraché cette complaisance et je remarquay que cette raison que le Roy et la Reine d'Espagne repettèrent l'un et l'autre les adoucit extrêmement sur cette démarche du Prince de Bavière. L'Électeur son père a essuyé tant de mauvaise fortune, pour sa fidélité aux intérêts, du feu Roy, que j'ay cru devoir excuser de mon mieux ce qui vient de déplaire de luy au Roy d'Espagne, d'autant que je n'ay pas ouï dire qu'on eut cessé d'être content de ce prmce, et que même dans l'incertitude, si j'y avois esté, il me semble qu'il faut toujours pancher a emousser les aigreurs; mais je prévois et je dois en avertir V. E. que ce Punto^ de donner la toison, ne sera pas une des moindres difficultés, entre l'Empereur et le Roy d'Espagne. Je me servis auprès de S. M. G. assez heureusement, à ce qu'il me sembla, de la comparaison , que vous m'avez fournie, de ce Seigneur qui se fit donner le cordon bleu par son

curé, et ce qui me fit plaisir de toute cette conversation comme de celle que je venois d'avoir avec M, de Grimaldo, c'est qu'il n'y eut rien qui tendit a aucun engagement.

Je ne puis assez vous repetter a combien de reprises, et avec quel air sensible de vérité, le Roy et la Reine d'Espagne me parlèrent de leurs désirs extrêmes d'étraindre l'union, de plus en plus, et ne rien faire qui y puisse porter la moindre altération, ainsy que leurs désirs d'elre bien avec S. A. R. et de se porter a tout ce qui pourra luy convenir.

Je trouve dans M. le M. de Grinialdo et dans le père d'Aubenton, les mesmes démonstrations qui me paroissent de vrays dispositions sur les quelles je suplie V. E. de bien considérer, que les instruments dont elle se servira Icy influeront beaucoup.

Je receu hier a dix heures du matin vôtre courrier, et l'honneur de vôtre dépêche du 13 de ce mois, qui roule toutte sur la nommination de M. le Duc de Bournonville a l'Ambassade de France, et sur tous les inconvénients de ce choix. Dès que j'ay esté en état d'apprendre ce qui se passoit dans le monde, je priay M. l'abbé de St- Simon de témoigner a V. E., ne pouvan t encore le faire moy même, mon extrême déplaisir de la précipitation de ce choix. J'ay eu depuis l'honneur de vous en écrire, si amplement, que je me flatte que mes excuses auront esté admises par V. E. et qu'elle aura vu combien cet envoy m'etoit personnellement desagréable par plus d'une raison; je n'ay donc rien a ajoutter à ce que j'ay eu l'honneur de vous en mander, d'autant plus, qu'en arrivant hier matin a Lerma, j'y ay trouvé

2/iO LETTRES ET DÉPÊCHES.

public, que M. le Duc de Bournonville, ne va plus Ambassadeur en France et que M. le Duc d'Ossone y demeure en cette qualité ; cela m'a engagé a en parler un peu plus librement a M. le M. de Grimaldo, chez lequel je m*allay chauffer, en attendant la cérémonie de la Yelation, et dont le bureau est contigu au lieu accommodé en chapelle ou elle s'est faitte, et qui (pour le dire en passant pour la singularité) est aussy le même, ou le bal fut donné la veille. M. de Grimaldo m'avoua, franchement, que les bruits qui courroient étoient vrays, et que le changement de cette disposition était fondé sur ce qu'on avoii sçu que M. le Duc de Bournonville étoit extrêmement désagréable en France, sans néanmoins m'expliquer de quelle façon ces sentiments de notre cour avoient été si promptement connus et suivis ; il s'est étendu sur la complaisance du Roy d'Espagne pour S. A. R. dont ce changement étoit une grande et singulière preuve; il ajousta que pour peu que Ton eût sçu quelque chose icy, auparavant, il n'auroit jamais été nommé et qu'il étoit si essentiel de traitter, de part et d'autre, par des Ministres agréables pour confirmer et serrer de plus en plus une union si nécessaire et si désirable* porteroit toujours le Roy d'Espagne a exclure pour ses eniploys toutte personne qui seroit non seulement peu agréable a son S, A. R. mais encore a V. E.; il me nia très bien que M, le Duc de St-Aignan eut jamais donné aucune exclusion a M. le Duc de Bournonville, n'y qu'on eut jamais sondé cette cour cy sur les Minisires que la notre y destinoit, et nommément

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