Volume 31 i
carnaval, et la chapelle d'hier matin, ne nous a pas permis encore de nous beaucoup entretenir. V. E. peut compter sur tout ce qui peut dépendre de moy icy pour M. de Chavigny, pour lequel sa recommandation me tient lieu d'ordre très précis, pendant le très court séjour que je compte encore faire en Espagne.
M. de Chavigny, m'amenant naturellement sur les affaires de Parme, je dois vous rendre compte d'une démarche, que j'ay faitte icy par le conseil de M", du Bourk et de Sartine parcequ'elle m'a paru être tout a fait dans l'esprit de S. A. R. et dans le vôtre, ec parce que j'ay trouvé que vous étiez parfaittement informé de la situation du M*i*' Scotti en cette cour, qui est encore moins agréable que vous ne scauriez croire, Luy et la nourice sont aux épeés et aux couteaux, sans néanmoins que cela paroisse trop a l'extérieur; ils se sont mutuellement portés quantité de bottes auprès de la Reine, qui ont touttos tournées contre M. Scotti, et qui depuis que je suis icy l'ont jette a deux reprises dans les larmes et dans des desespoirs, qui ont parus. M. Scotli n'approche presque point de la Reine, le Roy et elle n'en font aucun cas, et le témoignent, en toutte occasion; au contraire de la nourice, que le Roy traite fort bien, et a la quelle la Reine donne tous les moments qu'elle peut être sans le Roy d'Espagne; outre toutte l'amitié, et toutte la confiance quelle luy témoigne ; il luy est échappé deux ou trois fois, depuis peu , a propos des humeurs de cette nourice, que les autres pouvoient bien souffrir d'elle puisqu'elle en souffroit elle-même, parce que outre l'attachement quelle luy connoit pour sa personne cette femme lui est si neces-
S;t LETTIES ET DÉPÈCHES.
sûre qu'elle ne s'en peut {nsaer. IL Scotti, a fort agi a Parme, poor y brouiller U noarioe et pour essayer de h Cure sortir dlcr par cette Toye ; le Comte Cocoraoi, qm a esté fait mayor dôme du Boy et a receu plusieurs autres grâces, en dotte de la fille de la nourice qu*il a épousée, a fait depuis peu un Toyage a Parme, dans !equel il s'est non seulement éclaircy de touttes ces intrigues mais ou Q a, de plus, découvert deux lettres originales de IL Scotti les plus fortes et les plus injurieuses contre la nourice, qu'il a trouvé le moyen de se faire remettre pour qnelqu'argent, et qu'il a rapporté icy pour s'en servir, en temps et lieu. J'ay sceu d'ailleurs que cette nourice, a travers ses humeurs et sa grossièreté, est bonne femme, point malfaisante, favorable a la France, et aux François, quelle n'entre point dans la Cabale Italienne ; comme elle est a portée de tout dire à la Reine, avec fruit, elle peut estre très utile, elle peut souvent parer des coups inconnus de cette cabale auprès de la Reine, et être de plus très utile a la Princesse, dans le courant des choses intimes et domestiques, et c'est elle de plus, qui a porté les premiers coups au Gard' Alberoni. Touttes ces choses, onl fait penser a MM. du Bourk et de Sartine, qui me paroissent parfaittement au fait de l'intérieur du Palais, qu'une avance faitte dans ces cîrcontances a la nourice rengageroit tout a fait dans les interests du Roy et de S. A. R. et que les mouvements infinis de la cabale Italienne rendoient cet engagement principal; dans cette vue, nous sommes convenus qu'il estoit a propos de luy faire dire que S. A. R. êtoit bien informée de ses bonnes intentions et de son véritable attachement
pour la Reine, que S. A. R. verroit avec plaisir la continuation de l'amitié et de la confiance de la Reyne pour elle et que, sans nommer personne, je serois rayy de pouvoir contribuer a sa satisfaction sur les tracasseries qu'on essuyé toujours dans les cours. On luy a fait sentir, en même temps, le poids que son S. A. R. pouvoit donner a la cour de Parme en ce qui regardoit les parmesans qui sont icy dont l'exemple du Gard' Alberoni est une preuve rescente ; sans nommer M, Scotti et s'engager encore moins a luy nuire, on luy a fait entrevoir, par des discours généraux, la protection et le soutient solide qu'elle peut espérer icy par S. A. R. Cela a esté receu a bras ouverts et ces M" ont estimés que je devois faire amitié a M. Cocorani, tant pour luy que pour sa belle-mère, affin de soutenir par quelque chose d'immédiat les ouvertures qui leur auroient été faittes. Je l'ay donc invité a manger, parmi la foule de toutte la cour que j'ay traitté les uns après les autres; je luy ay fait des honestetés plus particulières, je luy ai parlé des bonnes intentions et du meritte de sa belle mère, dont j'etois bien informé et dont S. A. R. ne l'étoit pas moins, et je l'ay prié de l'asseurer que je me porterois, avec d'autant plus de plaisir, a tout ce qui pourroit être utile, et agréable, que je sçauroisbien que je ferois en cela chose qui seroit du goût de S. A. R. Ce fut chez le Roy d'Espagne ou je parlay de la sorte a M. Cocorani qui m'en parut comblé, qui me parla en deux mots des tracasseries de Parme, et des lettres qu'il en avoit rapportées, contre sa belle mère. Je me contins dans la môme généralité, que je m'ètois proposée, mais qui eût tant d'effet qu'une demie heure
après il me revint trouver, dans les Salons du Palais ou j'etois encore, pour me dire qu'il venoit sur le champ de rendre compte a sa belle mère des bontés que je venois de luy témoigner, qu'elle en étoit si remplie de reconnaissance qu'il n'y avoit rien quelle ne voulût faire pour le service de S. A. R., que je pouvois entièrement y compter, et la mettre en œuvre, et ajouttâ de sa part toutes sortes d'offres, sur la Princesse. Je receu le tout de mon mieux, et luy dis que ce personnage de la nourice seroit celuy d'une femme véritablement bonne et attachée a la Reine en contribuant a serrer de plus en plus l'union entre nos deux cours, ou la reine avoit personnellement tant d'interest, et en donnant a la Prmcesse, ou par elle même, ou par la Duchesse de Liria, ou par les personnes quelle scauroit bien choisir, les avis sur sa conduitte envers la Reine les plus propres a luy en acquérir l'amitié et la tendresse, et disposant d'autre part la Reine, par tous ces bons offices, a luy continuer et luy augmenter même, s'il se pouvoit, son amitié que S. A. R. desiroit sur touttes choses pour M*^ Sa fille et pour luy même.
M. de Cocorani, sans me proposer quoy que ce soit pour sa belle mère, m'asseurâ qu'elle y toumeroit toutte son application et comme c'est une femme droite, ^Taye et franche, et au fond bonne créature, a travers sa grossièreté et ses humeurs, je croy qu'on peut présentement parfaittement compter sur elle; elle et son gendre sont convenus de garder un profond secret sur tout cela.
M. le Chev" du Bourk, me paroit foncièrement in-
struit de tout Tintérieur de cette cour au delà de tout ce qui s'en peut croire, et pleinement et nettement au fait de touttes les grandes affaires qui s'y sont passées tant au dehors qu'au dedans depuis l'avènement du Roy d'Espagne a la couronne, plein d'un grand sens, et raisonnant et jugeant de tout avec beaucoup de justesse, saisi déplus d'une passion extrême et par principe pour l'union intime des deux cours et des deux couronnes, qu'il a conçue des le commencement, et qui est la véritable cause du peu d'avancement de sa fortune, malgré ses liaisons intimes avec la plus part des principaux personnages qui ont successivement parus sur ce théâtre cy ei avec ceux qui y sont présentement. Cela m'a engagé a le sonder doucement sur le seul article qui pourroit ne pas convenir aux viies présentes, qui est celuy du Roy Jacques, mais je Tay trouvé la dessus d'aussy bon sens que sur le reste, sans visions, et même sans idées de rien de possible ny de convenable a faire pour luy ; cela m'a fait de plus en plus juger que cet homme seroit icy un instrument très propre et très utile a beaucoup de choses, et c'est ce qui m'a fait luy demander s'il ne se donnoit point souvent l'honneur de vous écrire, directement, et pour quoy il ne le faisoit pas ; il m'a paru éloigné de s'avancer en rien, mais fort disposé a s'ouvrir de tout a celuy qui aura icy vôtre confiance pourvu qu'il croye le pouvoir faire seurement.
Il y a un article que j'ay fort examiné sur ce que V.E. m'auroit fait l'honneur de m'en dire, et sur lequel je luy avoueray avec franchise que je ne l'ai pas trouvée aussy bien informée que sur M. Scotti; c'est celuy du
27û LETTRES ET DÉPÊCHES,
Duc de Veraguas, que vous croyez fort contraire a la France, et qui passe, icy, non seulement pour luy être entièrement favorable, mais pour un homme entièrement livré a M. le Duc d'Orléans. Les idées contraires que j'en avois prises sur celles que vous m'en aviez données, m'ont rendu d'abord fort difficile a en recevoir d'autres, mais je les ay trouvées icy si généralement établies, que je n'ay pu me refuser a cette lumière. C'est même a cet attachement qu'on impute icy le peu de crédit ou il est, et luy même a été jusques à présent fort en garde, quoy qu'inutilement, a ne pas augmenter ces impressions, sur sa conduitte. Je suplie V. E. d'être persuadée que M. le Duc de Liria, n'influe point dans ce que j'ai l'honneur de luy mander, et que je ne le fais qu'après un examen le plus exact qu'il m'a été possible et pour vous éclaircir d'une vérité, qui est icy évidente ; du reste vous n'ignorez pas que c'est peut être le Seigneur d'icy qui a le plus d'esprit et de connaissance, et le plus rompQ aux aflaires, ou il est entré dès sa jeunesse. Je n'ay eu de commerce avec luy, que celuy de la politesse, et du général avec tout le monde, jusque la même qu'il ne m'a point parlé de sa chimère de la Jamaïque, dont il est entesté dont j'entends qu'il étourdit chacun.
Votre E** verra dans ma dépêche au Roy la magnificence des f estes qui ont terminé le carnaval, et qui n'ont été retardées et abrégées que par la maladie de la princesse, et ensuitte. faute de temps ; ils m'ont parus icy en inquiétude s'il y aura des festes a Paris, a l'arrivée de l'infante. Je ne scay point de quelles festes le temps de cai'ème et l'âge de l'Infante pom^roit être su-
sceptible, mais le désir et le goût d'icy est tel que je ne puis m'empecher de vous représenter, que c'est une chose, qui doit être regardée comme principale d'en donner quelques unes, et quelles quelles puissent être très difficilement repondront-elles a la magnificence, et a la galanterie de celles d'icy.
Je ne puis surmonter ma curiosité pour Tolède, et pour Aranjuez, et je compte de partir mardi pour ce petit voyage, qui sera de 4 ou 5 jours; la santé de mon fils, qui ne se rétablit point, m'a fait prendre le party de hâter sa réception dans l'ordre de la toison ; elle se fit lundi malin lô"» de ce mois, en public, en présence de la Reyne, de la Princesse, et des infants, qui luy voulurent faire l'honneur d'y assister contre l'ordinaire et qui y furent debout, en spectateurs.
Je reçus, en cette occasion, touttes les marques possibles, non seulement des bontés de L. M. C. mais de celle de toutte leur cour : qui en pourroit retrancher une partie pour les transporter dans la nôtre, je n'aurois rien à désirer.
Mon fils est allé voir l'Escurial, et je compte de le faire partir lundi prochain pour retourner a Paris et le tirer d'un air, qu'? je ne luy croy pas favorable, quelque peine qu'il ait a partir d'icy sans avoir pu satisfaire toutte sa curiosité; je compte de le suivre incessament et j'ay une impatience inexprimable de pouvoir témoigner moy même a V. E. la reconnaissance inGnie et le plus parfait dévouement, avec le quel je luy suis pour toujours respectueusement attaché.
Le Duc de St-Simon.