TURIN
Des lettres d'Italie, que l'on se communique dans les bureaux des feuilles républicaines, affirment qu'à Turin la garde nationale aurait refusé de marcher contre les rassemblements.
Les récriminations contre la France y sont Irès-vives. On colporte publiquement que l'ordre d'arrêter Garibaldi est venu de Paris et de Biarritz, et, plus que jamais, on y exalte les avantages de l'alliance prussienne.
PARIS
L'arrestation de Garibaldi, l'émotion qui en est résultée en Italie, la protestation que l'on dit avoir été signée par les députés de la gauche, et notamment par M. Crispi, sont encore les principaux objets des discussions politiques.
On s'attend à une crise ministérielle en Italie ; les plus avancés annoncent une révolution à Rome, et, à l'ardeur qu'excite cette affaire dans nos conciliabules républicains, on peut juger des espérances que faisaient naître les complications prévues à Rome et dans la péninsule.
On se préoccupe aussi de nouveau des affaires d'Allemagne et de l'article que la Correspondance provinciale de Berlin vient de publier au sujet de la situation générale de l'Europe. Cet article est considéré comme très-agressif, et le bruit courait même hier, qu'au sein du Parlement prussien M. de Bismarck se serait exprimé avec aigreur au sujet de la France. On parlait démo/* injurieux, et l'on assurait qu'une réponse énergique allait inévitablement paraître dans le Moniteur. Quoi qu'il en soit de ces rumeurs, il est certain que les esprits sont à la guerre, que l'on croit à son imminence et qu'on la préférerait même à un d'état d'incertitude qui entretient la stagnation des affaires.
Il se répète que des procès vont s'engager qui révéleront à la charge de MM. P'^reire les faits les plus graves; on dit que le complable désigné par M. ae Germiny pour débrouiller les comptes déclare tout haut « n'avoir jamais vu un tel amas d'irrégularités et de fraudes. »
On parle de puissants patronages, de connivences coupables, et l'on rappelle la condamnation prononcée il y a quelque temps contre un chroniqueur linanciei' qui dénonçait cette situation. Le public est péniblement impressionné par les violences injurieuses de la presse ; hier encore, deux journaux ont particulièrement attiré l'attention par l'audace de leurs agressions.
L'un, la Gazette de France, publie en feuilleton un article qui dénigre l'Empereur Napoléon h^ et le représente sous les couleurs les plus fausses et les plusodleuses. Onne citera ici qu'un seul passage de cet article, d'où Userait facile d'en extraire de tout aussi calomnieux.
(c Ambitieux, ingrat, changeant, doux aux forts, rude aux vaincus, tel s'an- » nonçait le maître futur des destinées françaises. Esprit souple et cœur sec, il » pouvait prévoir sa fortune, n'ayant ni faiblesse qui pût le perdre, ni scru- » pule qui pût l'arrêter. »
L'autre journal, signalé plus haut, le Nain jaune, donne sous ce titre : Les deux frères d'Alep, un article où tout le monde a vu une allusion très-évidente à la crise du crédit mobilier. Dans les cercles politiques, comme à la Bourse, on se passait de main en main et l'on y commentait surtout les deux passages suivants :
« Haroun laisse les deux frères continuer leur commerce. On dit même » que plus d'une fois il eut recours à eux pour satisfaire ses goûts de magniflj» cence. Bien souvent, à la veille de donner une fête splendide, son premier » trésorier vint lui dire d'un air effaré : Seigneur, les coffres sont vides... » Haroun alors souriait d'un air singulier, fixait sur le grand trésorier ses » yeux sans regard, étirait sa longue moustache, et, de sa voix sourde et » vibrante, lui ordonnait de dépêcher des courriers de Bagdad à Alep. La fête » avait lieu, et les frères Isaem recevaient des cimeterres d'honneur...
» ... On dut se taire; les Isaem continuèrent à vivre paisiblement dans les » splendeurs de leur palais et dans l'intimité du calife, et l'hiver qui suivit, le » pain étant cher à Alep, quelques boulangers furent dévalisés. On rechercha » les coupables et ils eurent la tête tranchée sous les fenêtres du somptueux » palais que les deux frères louèrent aux sultanes favorites pour quelques mil- » licrs de sequins d'or. »
Ces audaces de la presse émeuvent d'autant plus que l'on sent la répression fort difficile, et que le dernier procès du Courrier français a prouvé le peu d'efficacité des condamnations judiciaires. M. Vermorel dit lui-même que la décision des juges prouve l'impuissance de l'autorité. « Quand un. gouverne- » ment est fort, ajoutait-il, la loi est appliquée dans toute sa sévérité; la ré- » pression est molle lorsque le pouvoir est faible. »
Le pain se vend aujourd'hui presque partout 1 franc le double kilogr. et l'on prévoit même qu'il va tomber à Qoccntimes. Les boii!an|.'ers des quartiers populeux ont conservé plus longtemps que les autres le prix de l ir. 05. CcL
tient à la dépendance dans laquelle ils tiennent leur clientèle par le crédit qu'ils lui font. On n'a relevé hier qu'une seule inscription séditieuse. Elle était dans le xiv* arrondissement et portait : «Mort aux riches. »
La baisse du pain a amené dans les dispositions de nos ouvriers une amélioration très-sensible.
Il y a eu hier un seul décès cholérique (un enfant enbas-ôge).
Le Préfet de police,
J.-M. PlÉTRU
Cabinet ia Prifet de police
— Paris, le 30 septembre 1867.
4é NOTE POUR L'EMPEREUR.
Depuis quelque temps, la tâche quotidienne qu'impose la préparation de ce rapport est des plus pénibles. A quelques sources que l'on s'adresse, quelque soit le correspondant que l'on consulte, quelques renseignements que l'on recueille, la situation actuelle apparaît toujours comme peu satisfaisante ; de quelque côté que l'on regarde, on se heurte à des inquiétudes sincères ou à des déflances qu'inspirent des hostilités ardentes.
On est ainsi condamné à présenter à l'Empereur des appréciations qui peuvent sembler pessimistes; elles ne font cependant que reproduire les impressions reçues ; elles les atténuent plutôt qu'elles ne les exagèrent, mais le sentiment du devoir et un religieux dévouement aux institutions impériales ne permettent pas de les dissimuler, si amère que soit l'obligation d'en être l'écho fidèle.
La portion agissante de la société, celle qui s'occupe le plus de politique, qui aime les discussions, critique les gouvernements, accentue plus que jamais son opposition radicale et systématique. Elle seconde activement les hommes de parti, elle se complaît dans les attaques de la presse, elle va répétant que l'Empire est atteint dans son prestige extérieur, dans la prospérité matérielle du pays, qu'il avait ramenée, dans les garanties mêmes qu'il donnait à l'ordre social et aux intérêts conservateurs.
Et pourtant les masses ne sont pas gagnées par cette défiance et cette désaffection. Elles restent attachées à l'Empereur et à sa dynastie ; elles aiment sa personne; elles comptent toujours sur sa sagesse; mais ne faut-il pas craindre que, mobiles et impressionnables, elles ne risquent, dans un moment donné, de suivre l'entraînement des classes dirigeantes, et de leur prêter, pour une œuvre révolutionnaire, le concours qu'elles ne paraissent nullement disposées à lui donner aujourd'hui ?
Ces populations, qui constituent le nombre et la force, ne se demandentelles pas, elles-mêmes, quelle est la volonté de l'Empereur? quelle est son action? quel est le but poursuivi par son Gouvernement?
Est-ce la guerre avec les entraînements du patriotisme, avec les chances heureuses que promettrait l'héroïsme de nos soldats ?
Est-ce la paix avec sa sécurité, la réduction des dépenses militaires, celle des contingents annuels et l'abandon d'un projet de réorganisation de l'armée resté peu populaire?
Est-ce une nouvelle révolution libérale telle que l'annonçait la lettre du 19 janvier?
Est-ce, au contraire, une plus grande force rendue, dans l'intérêt du pays, à l'action gouvernementale?
Voilà les questions que l'on se pose partout avec anxiété.
Le choix à faire est grave et difficile ; tout le monde sent aussi que, dans l'état d'incertitude et d'engourdissement où se trouve le pays, une affirmation nette et résolue de la politique et de l'action impériales s'impose avec une urgence chaque jour plus grande à la prévoyance et à la sagesse du gouvernement.
Plus qu'aucun autre pays, la France, où se conservent tant de germes révolutionnaires, a besoin d'être gouvernée et conduite.
A cette condition seulement les masses reprendront dans l'avenir leur confiance tout entière.
Cabinet du Préfet de poliea
— Parii, ti Dovembn ISttT.