‹ Par le chemin des souvenancesChapitre 2 sur 3 · DU MÊME AUTEUR · texte numérisé non relu

DU MÊME AUTEUR

aux Cahiers de la Quinzaine

Le présent petit index donne automatiquement pour tout volume et pour tout cahier indiqué :

a) le numéro d'ordre de ce cahier dans le classement général de nos collections complètes, le numéro d'ordre de la série étant naturellement composé en grandes capitales de romain et le numéro d'ordre du cahier lui-même, dans la série ainsi déterminée, en chiffres arabes, de sorte que V-iy par exemple doit évidemment se lire dix-septième cahier de la cinquième série ;

b) la date du bon à tirer, ou, à son défaut, la date du fini d'imprimer, ou, à son défaut, la date du cahier même;

c) le prix actuel;

d) quand il y a lieu, c'est-à-dire pour nos éditions antérieures et pour nos cinq premières séries, la page du catalogue analytique sommaire où ce cahier se trouve catalogué.

René Salomé, — Vers l'action (II-2, iy décembre 1900, un cahier en voie d'épuisement douze francs 23

— — courrier de Belgique (IQ-18, mardi 10 juin 190a..

un franc i53

— — Monsieur Matou et les circonstances de sa vie,. avec le portrait authentique de M. Matou (TV-8, samedi 2j décembre 1902 deux francs 20a

cahier pour le premier janvier de cette neuvième série

chemin. — i.

Il enseignait le bon latin

Il enseignait le bon latin des purs classiques Tous les dialectes de la Grèce et la métrique Et l'art de commenter un texte cornélien Et les recettes qu'il faut pour mettre les anciens En un français correct sans trahir leur pensée, En respectant les demi-teintes, les mots nuancés Par un habile emploi de justes épithètes, Les formes du discours, ses reliefs, ses arêtes,

Les symétries qui s'y marquent ou s'y dérobent, Et le circuit nombreux et certain des périodes.

Il était doux, courtois et ne se fâchait pas Du son fêlé d'un barbarisme où geint le glas Lugubre et solennel de la culture exquise.

D était de discrète allure, étant d'Église.

L'argent de ses cheveux brillait comme un émail. Il n'était pas moins droit que les ormes du mail. Et son visage en vieil ivoire avait la teinte Crépusculaire qui luit aux joues bénies des saintes, Sur les vitraux de Saint-Clément, la cathédrale.

Dans la petite cité d'ennui et de morale Où les heures vont d'un train berceur et monotone, Où les chats dans les rues abandonnées ronronnent Au seuil des logis clos, au fond desquels, je crois, Les gens marchent sans bruit et se parlent sans voix, 11 s'était installé jadis, ayant quitté, Vu sa vieillesse et les écarts de sa santé, Le séminaire où Ton estimait ses méthodes.

A présent, les gens bien titrés, l'épée, la robe,

Ces messieurs de la banque et quelques gros bourgeois,

Approuvés de l'épouse austère et qui fait loi,

Amenaient leurs enfants dans son gîte humble et triste,

Pour qu'il fît d'eux les très médiocres humanistes

Qu'ils pouvaient devenir, étant des moins zélés

En fait de noble style et d'élégant parler.

Et l'on trouvait qu'il dirigeait bien leurs études.

D'ailleurs, on le laissait vivre en sa solitude

Parmi les vieux bouquins dont il faisait sa joie,

Et dans son jardinet bien taillé, propre et coi,

Où, l'été, il lisait saint Augustin — "Virgile —

Il était d'un autre âge. On le laissait tranquille.

Les vicaires le saluaient d'un petit air malin;

Les magistrats disaient : «C'est un Bénédictin;

Je suis bien sûr qu'il est latiniste de race ;

Mais entre nous, je ne crois pas qu'il goûte Horace. »

Et ces dames lui trouvaient grande aisance et grand air,

Et s'en plaignaient à ces messieurs du presbytère,

Mais entre elles chuchotaient, quand on parlait de lui,

Que le clergé d'antan était mieux qu'aujourd'hui,

Bien que trop éloigné des œuvres politiques.

Il vivait seul parmi des souvenirs antiques Avec la foi dont il était illuminé,

Et l'ombre fraîche et toute en parfum des années Qui gîtaient avec lui parmi les livres rares Et les vieux manuscrits qu'il gardait en aAare Et qui tous émanaient des gens de Port-Royal.

En somme, on le jugeait bon, candide et loyal, Très austère et très pieux, très érudit, très docte, Bien qu'il semblât un étranger dans notre époque, Tel que l'évêque en bois acquis par le Musée.

Seul le curé doyen, petit vieillard rusé,

En le voyant s'armait d'un front sévère et triste,

Car il le soupçonnait d'être un peu janséniste.

Tu es surprise

Tu es surprise de me voir ainsi, méditant, Le regard dirigé au loin, vers d'autres temps, D'autres choses, d'autres gens et d'autres destinées, Devant mon livre à vieille reliure blasonnée Dont les feuillets sont jaunis comme des dieux d'ivoire.

Je songe au philosophe qui mit là ses pensées. Il m'apparaît dans un jardin où tombe le soir,

Un jardin taciturne et moussu d'ancien cloître Qu'un angélus emplit de rumeurs cadencées. Des buis, des ifs taillés d'un art géométrique, Figurent des cônes, des pyramides, des obélisques Et des sphères, sur le lierre noirâtre et les narcisses. Le philosophe est un religieux en soutane, Malingre et sautillant et faisant des zigzags, Bien que sa pensée ferme aille avec rectitude. Un frais zéphyr se joue dans sa vaste perruque Sur laquelle il a mis sa calotte minuscule

Il a une âme décente et courtoise d'honnête homme, Un cœur enchanté de la grâce que Dieu lui donne, Depuis qu'ayant compris saint Augustin, il voit Se révéler un monde sans énigme et sans voiles.

Et il marche en zigzag dans les nobles allées, Parmi les ombres des végétaux raisonnables Qui montrent des rapports qu'on pourrait formuler Avec les signes qu'imagina Monsieur Descartes.

Tu ris beaucoup de ce tableau que je décris Tel qu'il s'estompe et se détaille en mon esprit Pendant que tes doigts fins se glissent parmi la soie ,

Mais il fait noir. Les choses se défont et se noient Dans la nuit composée d'erreurs et de mensonges. Le philosophe évite les images qui déçoivent, La multitude éparse et confuse des étoiles, Peut-être aussi, cette année-là, une grande comète Dont parle un livre impertinent de Monsieur Bayle.

Et le philosophe rentre en sa bibliothèque

Vaste et voûtée où quelques cires font des lueurs troubles

Sur le dos des folios en truie qui sont les murs,

Sur les tables chargées d'instruments, sur les boules

De cuivre où sont ouvrés, minutieuses gravures,

Les continents avec leurs peuples en costume,

Et les flots bouillonnants où les dauphins s'enroulent.

Le philosophe a pris sa loupe. Il examine

Un ciron comme celui dont raisonna Pascal. .

Il y voit un concert de roues et de machines,

Vu que son âme est pleine de figures, dont les lignes

Complaisantes sont partout et toujours applicables.

Et il remercie Dieu d'avoir une àme si claire

Et d'échapper ainsi aux erreurs de la chair

Et au péché qui germe sur les visions confuses.

Tu regardes avec ton air doux de recluse,

Et tu ne comprends pas, et tes doigts se promènent

Parmi la soie, poussant l'aiguille qui étincelle

Comme un frêle poisson de nickel dans l'eau moirée.

Tu te demandes pourquoi je me suis égaré

Dans les vieux âges qui sentent la rouille et la poussière,

Chez des ombres qui veillent sur des besognes amères,

Et que hante un fouillis de lignes et de chiffres,

Au lieu de réchauffer tes mains avec mes lèvres

Ou bien de caresser tes lourds, cheveux de cuivre.

Je n'imagine pas

Je n'imagine pas votre passé enclos Dans la maison où les enfants tout contre vous Blottis, vous écoutaient rire et chanter des mots Plus câlins que chanson d'eau fraîche sur la mousse.

Reine au luxe païen des légendes dorées ;

Reine aux yeux de nuit molle éparse sur des fleurs;

Reine au sillage de turquoise el d'iris en deuil,

Aux ondulations de noble galère parée

Pour quelque joute sur la mer câline et galante

Ce jadis maternel en la maison dormante, Ce va-et-vient de rires puérils, de paroles sages, Ces clairs-obscurs de chambres bleuâtres d'enfanls, Lustrées de mousseline, de vernis blanc, d'images, Cela fut-il pour vos souples grâces d'animal ?

Votre légende s'est faite ainsi qu'elle s'était faite

Sur les princesses dont le doux nom se chante aux messes

Parmi d'autres noms suaves de saintes et de nonnes ;

Non pas qu'elles aient, ces filles délicates et mignonnes,

Soigné dévotement les vieux et les malades,

Ou posé leurs doigts fins et blancs sur des plaies fades,

Ou bien essuyé sur les suppliciés rompus

La sueur et la rosée sanglante des blessures,

Ou cueilli dans les prés des simples à la brume,

Afin de composer des onguents et des baumes,

Non qu'elles aient semé le bon grain des aumônes,

Fait fleurir sur leur bouche un arbre d'oraisons,

Ni appuyé leur front sur le lit froid des tombes

Mais c'étaient des petites princesses sans vertus Ni vices, qai se glissaient dans les jours taciturnes, Et se perdaient dans l'embre épaisse des boiseries, Et semblaient des vapeurs d'encens dans une abside, Et regardaient avec un regard de vitrail.

Les servantes, les voyant agenouillées parfois,

Immobiles devant les figures des mosaïques,

Et pareilles à des feux tremblotant par la nuit,

Les servantes allaient chuchoter aux échoppes

Des potiers, dans la foire où les rumeurs bouillonnent,

Dans les carrefours bruns et dans les béguinages,

Que les princesses parlaient à de saintes images

Et recevaient les baisers frais de Notre Dame

De même, d'humbles passants, de vie sentimentale,

Auront dit et redit sans cesse ni lassitude,

Avec une insistance paisible de pendule,

La légende de la chambre d'aube où vous étiez,

Faisant éclore des rêves mouvants et coloriés,

Plus beaux que les illustrations d'un ancien livre ;

Découpant des journaux en figure de navires

Ou de bizarres châteaux hérissés de tourelles ;

Laissant les petits doigts tirailler vos dentelles

Ou déchausser vos pieds de leurs mules byzantines.

2o chemin. — 2

Et les humbles passants, de vie sentimentale,

Ont sans doute entrevu dans leur cœur juvénile

Cet honnête tableau de joie et de morale,

Parce que, dans un soir fleuri de lumières tendres,

Ils vous ont aperçue Lissant distraitement

De vos doigts effilés la chevelure en soie

Et les joues en duvet d'un enfant qui larmoie

Pendant que sur des flots de gaze et de guipure, Votre âme, galère ornée de païennes sculptures, Décrivant çà et là de fantasques voiutes, Voguait parmi le chant dès harpes et des luths.

Petite fille d'Angleterre

Petite fille d'Angleterre, petite fille en voyage, Qui me donnas des poignées de mains si énergiques, T'assis par terre avec des gravités comiques Pour feuilleter mes bouquins et palper mes images ; O petite fille qui te mettais même à plat ventre, Sur le tapis, afin, sans doute, de mieux entendre Ce que disaient les gens de mon Histoire de France ; Et qui t'exclamais en un langage de moineau

Devant les vieux messieurs à perruque des tableaux Et la dame qui joue de la guitare sous un saule;

Petite fille d'Angleterre aux calmes yeux d'émeraude, Qui semblaient deux étoiles dans un étang violet Avec leur cerne en velours mauve sur l'épiderme ; Enfant aux cbeveux roux qui ondoient comme des vagues Sur l'océan teinté de crépuscule et d'algues Que chevauchèrent tes grands ancêtres, les pirates — —

Plus tard, quand tu ne seras plus en robe d'enfant

Et que des plis sérieux déroberont tes jambes

Si fines et nerveuses, sous les maillons orange,

Alors tu t'en iras, toi aussi, par le monde,

Aux appels de ton àme curieuse et vagabonde,

Que d'autres âmes du temps jadis frôlent et hantent,

Ames aventurières, coloniales, exotiques,

Qui te racontent je ne sais quelle Argonautique ;

Et tu emporteras un gros album d'esquisses

Petite fille d'Angleterre, lorsqu'à toi je repense, Je te vois aplanie et nette, sur une estampe, Dans un grand hall meublé de meubles de Hollande, Avec ses carreaux entrouverts sur un vieux parc. Le gui pend au plafond. Le thé chante sur la table. Dans son fauteuil, un vieux gentleman respectable, Du temps de Palmerston, lit un auteur ancien. Et toi, sur le tapis, tu parles au gros chien Très habitué à recevoir tes confidences

Est-il un magasin où l'on trouve cette estampe ? Je la mettrais au mur de ma bibliothèque. Mes yeux y chercheraient des inspirations saines Et des conseils discrets de vie droite et honnête. Et en te regardant, petite fille d'Angleterre, Je fumerais une pipe en vieux cœur de bruyère Où du tabac roux, bouclé comme ta chevelure, Brûle avec un grésillement de libellule ;

Et je verrais dans les plis transparents du nuage, Sur de bleuâtres flots naviguer ton image,

Petite fille d'Angleterre, petite fille en voyage

chemin.

Sous le vieux baromètre

Sous le vieux baromètre en bois sculpté, couvert D'un vernis d'or qui s'écaille ; sous le baromètre Surmonté d'un couple amoureux de tourterelles Qui roucoulent parmi des rubans presque dénoués; Sous le baromètre aux feuilles de noble olivier Serpentant autour d'un cadran parcheminé Où l'aiguille va pointer les lettres hiératiques D'un grimoire d'astrologue peint à l'encre de Chine ; Sous le vieux baromètre « selon Torricelli »

Qui revêt de sa sensibilité galante, De ses colombes, de ses houlettes, de ses guirlandes, Les inventions rigides et mesurées des sciences; Sous le vieux baromètre au grimoire d'astrologue,

Sourit d'un gai sourire le portrait de la morte, Dans un cadre tout en fleurs et en banderolles.

Ce coin d'ombre où elle est avec le baromètre

(Tous les deux conversant parmi l'ombre violette

Et devisant de ce qui fut voilà un siècle),

Ce coin d'ombre n'est pas l'exil et l'abandon :

Il n'y fait pas glacé comme il fait sur les tombes,

Et la lampe du soir y met des caresses blondes.

C'est comme un coin frais et nocturne, dans une église,

D'où une sainte en granit de ses longs yeux rigides,

Voit les lumières et le va-et-vient des offices

Et le nuage irisé de l'encens vers l'abside.

Ainsi le cher petit portrait, de sa retraite Où les regards ne pénètrent ni ne s'arrêtent, Voit sans être aperçu bien des choses familières : Le bureau d'acajou que surmonte le jeune Faune,

Les livres qui attendent et pensent, côte à côte,

Les estampes où rêvent des arbres gris et mauves,

Et les fatbalas blancs des robes sur les gravures,

Et le buste changeant de la Dame inconnue,

Et le labeur discret de muettes écritures,

Et les chardons dans les potiches hollandaises

Et toujours elle sourit de joie et de jeunesse, Ainsi qu'elle en avait l'habitude, quand ses rêves Faisaient jaillir leur voix en musique de fête. Seulement ce sourire ne bouge plus sur ses lèvres ; Les choses lui ont appris à être calme et coi. Un instant de la vie qui glisse en ma mémoire Est là, dans ce cadre ouvré finement, sans pouvoir Faire éclore les instants dont il permet l'espoir.

Étrangère, laissez-la sourire, la chère petite ;

Et regardez plutôt les vierges en terre cuite

Qui dansent, faisant planer leur voile et leur tunique,

Des danses qui ne sont pas des valses de toupies ;

Laissez-la méditer avec le baromètre

Qui lui enseigne les temps jadis et les vieux êtres,

Et les scrupules rituels et forts des anciens maîtres

Qui sculptaient ou doraient le cœur bruni des chênes

Et elle, de son sourire qui oscille et qui flotte,

Semble poursuivre, au fond des temps qu'on lui évoque,

La vision d'un salon peuplé de blanches dames,

De pendules en laque et de bergers en Saxe,

Où court l'eau transparente et suave d'une sonate,

Cependant que sua- les tapis, les chevelures,

Par la fenêtre ouverte aux fantômes des ramures,

Tombe la rosée bleue et molle d'un clair de lune.

Nous suivions doucement

Nous suivions doucement la rive plantée de saules Et de grands peupliers aux voix de mousseline, Par le petit sentier qu'étouffent les aubépines Et les mûriers dont les bras minces touchaient les nôtres.

Nous étions venus là dans un soir de printemps, Après le quotidien labeur, et lentement,

chemin.

Tout d'abord, à peine arrivés dans les choses vertes,

Nous avions vers les fleurs tendu nos mains ouvertes,

Nous avions cheminé à travers les prairies,

Nous avions regardé les eaux molles qui sourient,

Nous avions respiré les haleines des jardins.

Et voici que les reines des prés et les sainfoins

Et les touffes de scabieuses bleuâtres comme une aube

Et la luzerne et la renoncule et bien d'autres,

En gerbe jaillissaient entre vos doigts nerveux

Et frôlaient votre cou et flairaient vos cheveux.

Puis nous avions fait quelques pas vers les collines,

Et sur le pont de la voie ferrée, nous avions

Ri un peu bruyamment, car des yeux nous plongions

Dans un jardin planté de rosiers rectilignes,

Paisibles végétaux dans leurs cadres de buis,

Parmi lesquels, sur un support en marbre gris,

Le buste d'un monsieur barbu, d'un air grognon,

Observait la nature à travers un lorgnon,

Devant sa maisonnette rouge, cubique et bien propre.

Et vous disiez : « Fuyons; j'ai peur; c'est un Cyclope. »

Et nos rires un peu fous troublèrent un vieux village

Dont les toits longs et bas, dont les murs froids et sobres

Semblaient surgis du fond reculé d'un autre âge.

Puis nous avions dîné parmi l'air taciturne Et voilé où les moindres bruits sont isolés, Au bord du petit bras du fleuve, bariolé

Çà et là comme un coin de vitrail qui s'allume,

En plein air, à côté de l'auberge déserte,

A l'abri des tilleuls qui sur nous frémissaient.

Et sur la table on avait posé deux lanternes

Qui faisaient osciller des ombres entre nous.

Nous parlions peu. Nous écoutions les sourds remous

Du fleuve, et clapoter deux rames indolentes,

Et les plantes mollement froissées contre les plantes,

Et les chaînes des bateaux qui grinçaient par instant.

Et à présent, c'était le retour à pas lents,

Le long de ce sentier qui suit la rive du fleuve.

Or nos deux âmes sentaient en soi des forces neuves.

Elles buvaient la fraîcheur du feuillage enfantin

Et les arômes du sol, où la pluie du matin

Avait multiplié le sourd travail des germes,

Et les souffles amis qui dans la nuit déferlent

En invisibles vagues sur les promeneurs las.

Votre doigt me montra le flexible entrelacs

Qui des saules s'épandait vers le chemin des eaux,

Et à travers la faible échancrure du rideau,

J'aperçus, au delà de la rivière dormante,

L'île habillée de lourds feuillages parmi lesquels

Les lampes des logis clos jetaient des regards frêles,

Gomme des follets ou des cierges de communiantes.

Vous avez dit alors : « Nous ne sommes donc pas seuls ! D'autres êtres là-bas sont près de ces lumières, Travaillant ou lisant au murmure des théières Ou respirant la nuit embaumée de tilleuls. »

Et j'ai dit : « Oui, voici que l'île est habitée. Je l'ai connue déserte autrefois : les étés S'y montraient généreux en fouillis végétal ; Les oiseaux s'y logeaient en cités innombrables, Et ceux de nos pays qui gazouillent de vieux airs, Et ceux-là qui s'en vont bien loin passer l'hiver Et qui savent les secrets étranges de l'atmosphère Et dont l'aile vigoureuse, appuyée sur les vents, Ou, s'il faut, plus haut qu'eux, franchit les océans . Et leur retour fait date aux annales villageoises — Et à présent vorci des maisonnettes bourgeoises Qui se sont découpé des rectangles parfaits Dans l'asile où la vie librement s'épandait. »

J'ai dit, et votre main s'est glissée sous mon bras.

Et mon rêve a parlé encore, a parlé bas,

Car le silence des nuits hait les voix oratoires :

« Nous sommes ici des tard-venus : pourquoi ce soir N'est-il pas un vieux soir des temps d'ombre et de lutte Où l'homme près de la berge avait bâti sa hutte

Sous le toit merveilleux des branches enlacées ;

Où les forêts fumeuses descendaient des collines

Pour venir s'abreuver au fleuve, toujours bercées

D'un murmure qui semblait fait de rumeurs marines ;

Où nul sentier n'allait longeant le cours des eaux,

Nul sentier fait pour les repos et les propos

Des citadins épris de verdures comme il faut ;

Où l'on frayait sa voie dans la brousse et les lianes

A coups de lourds bâtons noueux munis de haches

De silex, patiemment ouvrées durant des mois.

Regardez : tous les troncs noirs et rugueux des bois

Se gonflent et leurs bras sur nous s'arquent en voûtes.

Ecoutez : le sol gronde aux pas de la grand foule

D'énormes bêtes qui se remuent comme une houle

Et de leurs larges pieds ont façonné des routes

Vers la boisson du soir qui clapote et qui chante.

Ne vous sentez-vous pas devenir forte et grande ?

Ne vous mêlez-vous pas à la forêt tremblante,

Au dieu Liquide, aux voix diverses de la nuit,

Aux senteurs de la terre, à la vie qui nous suit ?

Et votre main, hier fragile et délicate,

N'est-elle pas la solide et la sûre artisane

Qui fait jaillir le feu ami des cailloux fauves ? »

Je parlais. Et voilà que par dessus les saules, Dans le brouillard mauve et léger de la saison,

S'estompèrent des massifs de paisibles maisons, Et, dessus elles, deux longs clochers de fine allure. Puis un frisson de feu courut par la verdure _____ Et sur la voie ferrée un train passa, fébrile, Traînant sur les talus d'ombre ses lueurs de ville Et sous les freins serrés faisant crier ses roues.

Et je sentis vos lèvres d'enfant sur ma joue.

L'enfant qui va mourir

L'enfant qui va mourir dit sa vision d'horreur, Et sa mère, tout debout, glacée, le front en sueur, L'écoute auprès du lit, sans pouvoir le sauver.

«Mère,mère, ce sont les hommes qui viennent. Dsm'ont trouvé. Us sont venus par l'escalier qui tourne. Ils vont méprendre.

Les vois-tu, mère ? Ils sont avec nous dans la chambre.

Ce sont les hommes de l'autre jour, tu sais, le jour

Quand nous allions tous deux, sur le quai, près des barques

Et des bateaux de bois qui tanguent et qui craquent.

Tu les as vus, tous trois, ces hommes ? D'où venaient-ils ?

Les bateaux revenaient des mers bleues et des îles,

Avec des oiseaux jaunes, du bois rouge et du cuivre

Et des bonshommes tout noirs comme on voit dans mes livres

Qui riaient, qui riaient, et qui faisaient des grimaces drôles.

Mais eux, d'où venaient-ils ? Si maigres des épaules,

Si fluets avec des yeux morts toujours fixés,

Si narquois avec leurs traits minces, leur nez pincé,

Si pales, si pâles, si pâles, comme des fleurs nées dans l'ombre,

Si souples quand leur corps avait des gestes d'onde

Et j'ai vu se crisper leurs longs doigts fainéants.

O mère, mère, défends-moi. Ils sont tout près. Défends

Ton petit garçon. Viens. Serre-moi contre ta robe.

Tes yeux sont doux et bons. Quelle est donc la couronne

De roses que l'on a mise autour de tes cheveux ?

Tu es bien belle. Tu es comme une étoile aux cieux.

O l'autre jour, dans la voiture — te souviens-tu ? —

Après que le docteur de ses outils pointus

M'avait fait mal, et puis m'avait bandé la joue,

Dans la voiture — te souviens-tu ? — qui nous secoue

Et nous ballotte sur les pavés des vilaines rues,

Tu m'as pris en tes bras, et tu m'es apparue,

Penchée sur moi, si riante et si jeune et si gaie

Que je ne sentais plus mes membres fattgués

Ni ma tête, ni mon corps, ni rien de ce retour

Cahoté tout le long des petits logis sourds

Qui ont l'air faux et dur sous leur toit qui déborde

O mère, pourquoi n'as-tu pas ordonné qu'ils sortent ?

Ils sont là tous les trois près de la cheminée.

L'un d'eux touche la tapisserie abandonnée

Sur ton métier, un autre interroge la pendule

En se chauffant le bout des doigts au bois qui brâle.

Et le troisième, debout, regarde dans la glace

Où il me voit. Son œil est mort. Sa joue est flasque,

Sa lèvre est un filet de sang

O mère, j'ai peur

L'enfant qui va mourir dit sa vision d'horreur.

chemin. — 3.

Elle était toujours là

Elle était toujours là — comme ceci est loin ! — Assise dans sa bergère aux coussins brodés d'or, Dans sa bergère fidèle à ce même petit coin De la fenêtre qui regardait les vieux ormes Et les massifs plantés de rosiers du Bengale. Là toujours elle était, la vénérable dame, Dès l'heure où le laitier heurtait l'huis du logis Jusqu'à l'heure où on lui remettait sa bougie A la flamme de follet, pour monter dans sa chambre.

Elle était là quand les noirs fantômes de Décembre

Du dehors se penchaient aux vitres des croisées

Et convoitaient le feu qui craquait au foyer.

Elle était là quand les lourdes grappes des glycines

Oscillaient sur la baie par où riait le soleil

Et mettaient la caresse de leur ombre mobile

Aux fins cheveux d'argent bouclés sur les oreilles.

Elle était là quand les lilas et les vieux ormes

Balançaient dans l'air mauve leur frondaison de rouille

Et qu'en haut, dans les cieux travaillés par des houles,

Les grands oiseaux fuyaient la venue des jours mornes.

O grand-mère, ô plus que grand-mère, vous étiez belle,

Avec votre bonnet de soie et de dentelles,

Vos tins cheveux d'argent bouclés sur les oreilles,

Vos traits longs, délicats, et vos yeux bruns perçants.

Vous étiez belle avec vos mains blanches, que le sang

Ne teintait plus jamais de taches incertaines,

Et vos doigts en fuseaux qui sortaient des mitaines

Et frôlaient joliment votre robe de soie rousse

Ou feuille-morte, qui bruissait comme une eau sur la mousse.

O grand-mère, vous lisiez des romans, des romans, De longs romans de cape et d'épée, patiemment,

Faisant la généalogie des personnages,

Et vous m'en commentiez quelquefois les images

Lorsque j'avais été tranquille en déjeunant.

Et votre commentaire était fort pertinent,

Gomme eût écrit Monsieur Faguet, de la Sorbonne ;

Car il était tout plein de pensée riante et bonne

Et brave et très guerrière — et je partais rêvant

De combattre des choux et des moulins à vent,

Lesquels seraient des persécuteu»s et des traîtres.

On vous disait bien vieille, et vous deviez paraître Assez vieille en effet aux gens de la maison, Qui jugeaient par des souvenirs et des raisons Et croyaient gravement aux lois de la nature.

Mais moi, je vous voyais très-jeune, ô créature

De charme naturel et de sens éveillés,

Dont mon âme était pleine, lorsque sur l'oreiller,

Aux soirs d'hiver, j'oyais vaguement la tempête

En m'endormant avec vos propos dans la tête.

Et je crois aujourd'hui que je n'avais pas tort

Et que, sur la bergère aux Lisérés vieil or,

Vous gardiez le cœur ferme et prompt comme autrefois,

Au temps où vous alliez voir les chevaux du roi

Et où l'on s'abordait avec des révérences;

Temps des boutons d'acier et des gilets garance,

Temps familial des longs dîners sentimentaux, Temps de labeur paisible où l'on se couchait tôt, Où l'on se complaisait aux soucis du ménage

Car vous aviez été de vie obscure et sage,

L'œil ouvert, attentive à ces combinaisons

Qui font le charrue et la renommée des maisons,

Surveillant la cuisine et tenant bien vos livres,

Et n'imaginant pas la volupté de vivre

En éternels errants, loin des sentiers battus

Que vos aïeux avaient parfumés de vertus.

Vos jours avaient coulé sans être monotones,

Car vos devoirs étaient comme le psaume qu'entonne

Le desservant pour louer et bénir le Seigneur

Lorsqu'il sent que la grâce est présente à son cœur.

Et cette ardeur éparse en vos labeurs modestes D'antan, se retrouvait aux Livres romanesques Dont maintenant vous me parliez entre deux quintes Du catarrhe dont les accalmies étaient des feintes Et qui vous faisait vous verser des cuillerées De sirop de tolu ou bien de chicorée.

Or ce soir, en rêvant, je vous revois encore Dedans votre bergère aux fins lisérés d'or,

Ayant cessé de lire et serré vos lunettes,

Examiné mes mains de vos yeux droits et nets

Et lissé mes cheveux du bout de vos doigts pâles.

On va dîner. Le feu craque et rougeoie dans l'âtre.

Mouton, le gros chat blanc, sur vos genoux ronronne.

La lampe fait miroiter les faïences bretonnes.

Au jardin et là-haut dans les greniers obscurs,

Le vent d'automne épand sa plainte et ses murmures.

Mais l'éternel été sourit dans vos histoires,

Et ce soir d'ouragan ressemble à tous les soirs

Où votre passé plane et se verse sur nous 1

Le gros chat blanc voudrait rester sur vos genoux .

Pendant que nous glissons sur le fleuve

Pendant que nous glissons sur le fleuve dans la yole, Vous à la barre et moi frappant l'eau qui somnole Avec les rames qui font chanter des voix d'enfant, Vous me parlez ; vous me questionnez sur les temps Dont j'ai parfois pour vous réveillé les fantômes ; Sur le jardin hanté de murmures et d'arômes ; Sur le joli village enfoui dans les noyers; Sur l'église où les cœurs simples avaient prié Six cents ans dans le clair-obscur des nobles voûtes

Où le repos console, où le silence écoute;

Sur la maison d'enfance embellie de jasmins,

De lierres patients qui vont, étreignant leur chemin,

Vers l'air plus transparent et les souffles des cimes,

De vieux rosiers aux fleurs moussues et de glyeines

Dont les grappes, chaque année, disaient les vœux précoces;

Sur les massifs où se balançaient des corolles

Multicolores ainsi que des vases de Venise

Où venait vers le soir se parfumer la brise,

Où les cétoines, les sphinx diffus, les papillons

Posaient des taches de neige, d'or et de vermillon.

Mais surtout les anciens du logis vous captivent :

Les gens, les chiens, les chats, celles qui font les lessives

A la pompe, en chantant les beaux chants du terroir,

Et les rares visiteurs que je voyais s'asseoir

Dans les fauteuils sculptés du grand salon baroque

Et qui parlaient avec les mots d'une autre époque.

Et votre songe inquiet s'exprime avec douceur

Nous qui nous en allons, d'un mouvement glisseur, Le long des jours comme aujourd'hui le long du fleuve; Nous qui voyons les gens, les actes et les oeuvres Se faire et se défaire en un tourbillon vague

D'où n'émerge nul bien, nul appui ferme et stable, Ni conseil, ni appel, ni joie large et profonde; Nous qui vivons parmi du passé qui s'effondre Et qui ne sentons rien qui soit notre passé, Connaîtrons-nous jamais l'abri calme et bercé Au souffle régulier de la vie qu'on s'est faite Et qui vous a suivi du pas puissant des bêtes Revenant les pis lourds et les naseaux fumants ? Connaîtrons-nous jamais le bon logis dormant Où j'aurais mon fauteuil près de la cheminée ; Où, dame des temps jadis aux grâces surannées, Mais aimée des petits pour mes bontés vieillottes, Après dîner, pendant la chanson des bouillottes, Je vous ouirais, avec respect et dévotion, Prophétiser l'émeute et les révolutions, En me disant tout bas que vous parlez en sage.

Ainsi les songes de ma compagne au paysage Fluvial et d'or vêtu montent, se répandant Comme un essaim d'abeilles dispersées par le vent. Et vous renouvelez ainsi, ma douce aimée, Les heures lointaines, de foi et d'espoir embaumées.

Oui, rien n'est plus de ce qui fut le foyer grave

Où tout un grand passé fait d'œuvres et d'ouvrages,

De labeurs ingénieux et de stricte vertu, De jours, de mois ouvrés par le vouloir têtu D'àmes qui savaient ouvrer le temps en artisanes, Fait de vœux innocents qui fleuraient la tisane De sauge ou de tilleul, fumante au coin du feu ; Fait de sourires discrets et de regards heureux Quand les gais souvenirs luisaient, par échappées ; Fait aussi d'art manuel, de science enveloppée En des gestes menus qui ornaient la maison Et l'agençaient suivant le rythme des saisons, Et s'y montraient partout souples et créateurs ; Un passé façonné en prudence et lenteur A la façon des chrétiennes architectures Dont les siècles avaient effilé les nervures

Évidé les arceaux et taillé les images

Tout ce grand passé-là, fait d'œuvres et d'ouvrages, Se tassait pour servir d'assise au lendemain.

Je le revois. Il est partout. Dans les chemins Du jardin, c'est le buis aux formes prismatiques ; Plus loin des fleurs qui portent des noms hiératiques Et qu'on mue en sirops, baumes et dragées fines Comme il se pratiquait jadis aux Feuillantines Pour faire un bon accueil aux nobles visiteurs ; C'est le mail entouré d'ormeaux et de tilleuls ; C'est le rocher conique et propret d'où l'eau suinte, Le fouillis de buissons dénommé labyrinthe,

Et les alignements militaires des cassis

Qui ont l'air d'exercer le solennel office

De gardes du palais rangés le long des murs,

Et dont les baies seront un jour des confitures

Et iront parfumer le secret des armoires

Les armoires ! si bourrées de ce qui fut l'histoire !

Les armoires au climat de camphre et de lavande

Où sommeillent, du sommeil profond des fées dormantes,

Les reliques des grands faits, des époques, des périodes,

Les débris en dentelle et en soie des vieilles modes,

Les voiles blancs, à présent jaunis, du joui' nuptial,

Les cachemires, châles autrefois ou écharpes,

Les bouquets desséchés et crispés qui s'effeuillent,

Et les habits de fête et les habits de deuil,

Et les premiers souliers que les enfants chaussèrent

O les armoires, bourrées de ces témoins sincères

Qui attendent je ne sais quel moment pour parler.

On les entend la nuit quand, le long des allées,

Les ouragans d'hiver font crier les ramures,

On les entend craquer ; on entend des murmures

Et des chuchotements sourds de voix monastiques

O maison d'autrefois qui n'étais que reliques

Je songe ainsi. Pourtant nous glissons dans la yole, Vous à la barre et moi frappant l'eau qui somnole Avec les rames qui font chanter des voix d'enfant. Le soleil est très bas. Une ombre d'or s'étend Au loin sur les bouleaux et les hêtres tranquilles.

Et vos yeux étoiles regardent fuir les îles.

Voici tomber la nuit sur la digue

Voici tomber la nuit sur la digue où les âmes Se laissent aller à la torpeur des eaux pâles Qui somnolent tout le long des polders infinis. Vos lèvres et vos yeux gardent leur ironie Qui pointe en moi comme une épée fine et glissante. Vous restez là, toujours ailleurs, toujours absente, Toujours pareille à l'énigme que j'ai connue Depuis le soir brumeux où vous êtes venue D'un pays, d'un passé qui sont pour moi mystère

Et le resteront quand, au logis solitaire.

Je ne vous verrai plus écrire et méditer,

Car vous serez partie soudain pour les cités

De glace, où quelque tâche effroyable vous tente.

Le carillon de cuivre et d'or s'égrène, et chante Un vieux Noël de Flandre aux pignons trilobés. La cathédrale est grise et va se dérober Dans son froc de brouillards en attendant matines. Les mouettes, jetant des cris larmoyants de victimes, S'enfuient le long des eaux clapotantes qui refluent.

Un jour va donc venir où vous ne serez plus Qu'une ombre vague éparse aux meubles de ma chambre Cependant que dehors les frimas de Décembre Feront plus sourd et plus éternel votre exil.

Aujourd'hui vous m'avez conduit dans la grand ville Issue du lent Escaut favorable aux négoces, Où, parmi les clochers, les tours poussées en force, On voit de sveltes mâts attendre les départs. Vous m'avez promené tout le long des remparts

fio

Parmi les docks et les bassins et les cordages. Vous alliez, ruminant de fabuleux voyages Comme en ont fait les .gens de Tyr ou de Venise ; Et vos esprits nerveux s'envolaient à la brise Qu'imprégnait la senteur de poivre et d'aromates. Et parmi les marchands de noix des îles, de dattes, D'ananas et de café vert et de perruches, Vous avez arpenté les rayons de la ruche, De l'air inquiet des grands oiseaux de nos étangs, Quand, l'automne éveillant leurs regrets du printemps, Ils s'exercent à balancer leurs larges ailes.

La nuit est presque close, et vous, fermée comme elle. Les étroites maisons sont plus hautes encore. Entre les croisillons de bois, les carreaux d'or Marquent l'intimité des gens autour des lampes. Dans les bassins gorgés de bois, dans l'eau dormante, S'émiette en fleurs de renoncule ou de genêt Le trouble feu suintant des bas estaminets, Où, dans la buée du tabac poilu de la Meuse, On siffle pesamment le genièvre et la gueuze Acidulée, qui sait vieillir comme un bon vin.

Mais les visions qu'aima Ruysdael s'offrent en vain Au travail de vos sens et de votre mémoire.

6l chemin. — 4

Car vous fixez obstinément les eaux de moire Du fleuve où les fanaux des bouées dansent un peu. Et vous ne plongez pas aux siècles orgueilleux Où Scaliger hantait la maison plantinienne ; Au temps où les logis des lignées patriciennes Exhibaient aux passants leurs solives sculptées, Et, lourds des bois précieux et des curiosités Qui sont venues de l'Inde à bord des caravelles, Des meubles incrustés, des retables de chêne Ou d'ivoire, taillés et dorés dévotement, Des coffrets embaumés de cinname et d'encens, Et des Saint Jean qu'ont peints Metsys et son école, Menaçaient de couler au fond de la boue molle, Comme en mer un galion chargé de poudre d'or.

Je ne vois plus vos yeux tendus vers les cieux morts Ou vers l'eau qui sifflote en léchant les balises. Je me demande en vain si vos rêves s'enlisent Au fond d'un cauchemar qui vous attache au sol Ou si quelque désir impatient vous isole De tout ce qui poursuit sa route et son labeur, De tout ce qui, vivant, continue ce qui meurt, De tout ce qui n'est pas subit et volontaire _____

Mais vous prenez ma main de votre main légère. Là-bas, un beuglement de trompe ou de taureau,

Puissant et soutenu, se répand sur les eaux, Perçant la brume et s'en allant vers les tourelles.

Un nouveau carillon parmi l'ombre s'égrène

Au fleuve, un feu ; des mots voilés ; un glissement ; Quelques cris ; des anneaux qui font des grincements ; Les voix diluées de l'eau, les voix rouillées du fer

C'est un paquebot noir qui descend vers la mer.

chemin, — 4.

Le vieil oncle

Le vieil oncle est très matinal : il s'est levé Dès L'aube, et il jardine. On ne saurait trouver Jardin plus net, où davantage on s'évertue A sarcler les allées et biner les laitues. Il a purgé de colimaçons les feuillages Des arbustes fruitiers qui sont rangés, bien sages, Près des chemins bordés de cerfeuil et d'oseille. ' Ses petits yeux perçants ont inspecté les treilles Qui le long du mur bas crispent leurs doigts menus ;

Il a rogné les rameaux fous et tard venus

Qui pompent aux rosiers les trésors de leur sève,

Egalisé le sol gras et mou que soulèvent

Çà et là les petits nœuds gordiens des lombrics,

Et contemplé d'un air content, presque lubrique,

Avec son rire aigu de vieux Faune amusé,

Les gros choux orgueilleux des perles de rosée

Qui s'irisent gaîment sur leur col de Florence.

Et le vieil oncle en eux met beaucoup d'espérance.

Par dessus le mur bas, il voit, dans la vallée,

Au ras du fleuve aimable et lent à s'écouler,

La buée fumeuse en train de fondre et de se fendre ;

D voit les peupliers déjà vêtus d'or tendre

Et les saules balancer leurs longs cheveux de cendre,

Et voici près de lui le figuier qui chuchote.

Il va manger et s'habiller en redingote,

Prend son chapeau de soie lissé par son épouse,

Et par dessus la redingote il met sa blouse

Brodée d'argent, comme on en voit dans les marchés

Quand les vendeurs de bœufs et les gros maraîchers

Parlent avec circonspection devant l'église.

Il a pris un panier, n'ayant pas de valise,

Chaussé de gros souliers carrés, munis de clous,

Puis il a décroché son lourd bâton de houx

Qu'il façonna lui-même et troua de manière

A pouvoir le brider d'une étroite lanière.

Et comme il voit la tante enfouie dans un roman,

Il dit : « Bon, je m'en vas. Porte-toi bien, maman. »

Puis le voilà parti de Mézy à Verneuil.

Ce bon vieil oncle, on l'aimait bien. Son petit œil Était fort sympathique à mon enfance obscure, Ainsi que les crins blancs poussés sur ses joues dures, Ses cheveux d'argent mat où mes doigts se piquaient, Ses traits noueux comme une écorce, et son caquet D'autrefois, qui fleurait le vieux parloir de France.

D était sympathique à mon obscure enfance.

J'allais impatiemment par le bois matinal

Avec Julie qui sait des chansons d'hôpital

Où l'on voit de cruels parents cloîtrer leur fille,

Par le bois matinal et gai, sous les charmilles,

Puis entre les sapins dûment disciplinés,

J'allais à sa rencontre et, (au fond des années,

Ces visions là ont des fraîcheurs d'aube ou de source),

Dès que je le voyais, je déchaînais ma course.

n marchait d'un bon pas alerte, étant piéton

Depuis des temps immémoriaux, et son bâton

Posé sur son épaule était coiffé — ô joie

Renouvelée toujours! — du grand chapeau de soie

Qu'il avait mis là pour le ménager, sans doute, Et pour avoir le front plus léger sur la route.

A notre table, il abondait en lins propos;

Du moins je l'en soupçonnais fort, car, sur sa peau

Corroyée par les ans, les froids, les vents acides,

Le soleil, se creusaient et se croisaient des rides,

Des rides qui ressemblaient à des lèvres fendues

Par les éclats de la gaîté bien entendue;

Et tout alors, sur son épiderme, était rire.

On causait. On lui rappelait des souvenirs,

Le temps jadis où, n'étant pas encore un Faune,

H marchait vaillamment de Paris à Epùne

Pour fleurir de jasmins l'enfant chère à son cœur;

Du temps jadis où il était restaurateur

Sur la place Saint-Georges ourlée de vieux hôtels

Et préparait les escargots sacramentels

Avec l'art minutieux et lent des cuisinières,

Et connaissait la vie privée de Monsieur Thiers;

Du temps jadis où l'on circulait dans des rues

D'ombre et d'eau croupissante, aujourd'hui disparues,

Mais où l'on n'était ni malotru ni maussade;

Du temps jadis où l'on dressait des barricades

Pour y mourir avec des gestes de Talma

Vieil oncle d'autrefois que mon enfance aima Pour sa gaîté foncière et ses propos rustiques, Vous n'étiez pas chez vous un maître despotique, C'est bien certain; pourtant vous aviez hérité Des siècles révolus, cet air d'autorité Qui décelait votre bourgeoisie militante;

Si bien qu« l'effacée, l'humble et modeste tante,

Ne tenait pas beaucoup de place en sa maison,

Et sa parole avait des rumeurs d'oraison;

Mais, nonobstant son doux maintien, sa voix contrite,

Un orgueil la tenait,

car elle était spirite

Monique, Agnès et vous, Sylvie

Monique, Agnès et vous, Sylvie, sœurs d'autrefois, Poudrées, busquées, vous évasant toutes les trois De la taille aux talons grâce aux paniers qui grincent, Dans ce cloître discret et désert de province, Vos ombres m'ont accompagné au promenoir,

chemin.

Et dans le vieux jardin où vous veniez le soir Entendre le jet d'eau qui gloussait en sourdine.

Monique, Agnès et vous, Sylvie, sœurs libertines Que n'effarouchaient pas les chansons de Vadé, Et qui cachiez dans vos tiroirs de quoi farder Vos jolis dessous d'yeux et vos lèvres hautaines, Avec des ahnanachs grivois et des mitaines En (ils de soie que prohibaient les règlements, Vous vous glissez encore sous les arceaux romans Du dortoir à piliers que vous disiez gothique.

Vos voix d'argent sont fort expertes aux cantiques.

Et Madame l'abbesse avec son clavecin

Vous accompagne en levant aux nues ses yeux saints

Que n'empourpra jamais le feu des convoitises,

Bien qu'en son art d'accommoder les friandises,

Nulle autre ne la vainque et peu lui soient rivales.

Aussi la flattez-vous d'un caquet virginal

Qui ravit l'innocente et pieuse créature,

Et parfois vous pouvez goûter les confitures

Et les pâtes de fruits et les fins caramels

Et les bonbons fondants de jujube et de miel

Qui sont fort estimés de Messieurs les chanoines.

Monique, Agnès et vous, Sylvie, plus rien ne voile A mon cœur le passé qui fut vôtre au couvent. Sœur Marthe, qu'on voyait larmoyer si souvent (Car elle avait quitté le vain siècle et ses pompes En son chagrin d'avoir perdu certain vicomte) A haussé vos maintiens, vos gestes, votre organe Au débit chaleureux de Phèdre ou de Roxane ; Et quand Monsieur l'évêque avec son nonchaloir De marquis est venu vous sourire au parloir, Vous l'avez honoré des soupirs de Racine. Et lui, fixant vos yeux de mauve ou de glycine Qui se baissaient modestement sous son grand nez, Il vous a fait des compliments fort bien tournés ; Puis il a dit qu'à la grand gloire de son diocèse, Il était membre de l'Académie française, Pour avoir fait de petits vers, étant abbé.

Monique, Agnès et vous, Sylvie, les scarabées Ailés, les sphinx, les bourdons passent et repassent Le long des avenues où vous jouiez aux grâces Et qu'envahit le flot des plantains et des ronces Entre les treillis verts qui ferment les quinconces. Et la cloche a cessé de mêler ses complaintes, Qui marquaient les moments de folie ou de crainte, Au doux grésillement du feuillage et des eaux. Plus de joie; la volière a perdu les oiseaux Qu'un oncle voyageur vous rapporta des Iles,

L'oncle qui avait vu nager des crocodiles Et qui portait des anneaux d'or sous les oreilles, Et dont la peau tannée par l'air et le soleil Semblait un parchemin de la bibliothèque, Dans le donjon fumeux où du soir au matin L'aumônier du couvent tournait des vers latins Suivant l'art délicat de Properce et d'Ovide.

Monique, Agnès et vous, Sylvie, le temps dévide

Sans cesse, et jamais plus, dans les jours, dans les mois,

Les fils qu'il a tirés ne rencontrent ses doigts.

Voici votre vieux banc de pierre où, le Dimanche,

Elancées, le front haut et montrant vos dents blanches,

Vous receviez parfois de nobles visiteurs

Qui vous disaient : ma belle, ou mon âme, ou mon cœur,

Et vous trouvaient l'air sage et la taille assez fine ;

Et déclaraient qu'un certain soir, chez la Dauphine

On s'était avec soUicitude et bonté

Fort enquis de votre âge et de votre santé ;

Vous étiez en faveur, selon les apparences -^— ^^

Et toutes trois alors faisiez la révérence,

Et vous jugiez décent de rougir quelque peu.

Sylvie, Monique, Agnès, le moment des adieux Vint par un noir matin de boue et de bruine. On chargea vos coffrets légers sur la berline,

Et vos cartons bourrés de chapeaux et d'écharpes, Et vos cahiers de style et votre grande harpe Et les dessins tracés aux crayons de couleur Et qui représentaient des bergers et des fleurs. La tendre abbesse était bien triste, et vous, rusées, Preniez des airs de petits agneaux défrisés, Afin de bien prouver que vous étiez sensibles. Et l'aumônier passa votre innocence au crible Et vous bénit avec des propos élégants. On vous donna des fruits en pâte et des onguents Pour les douleurs de Madame la chanoinesse, Votre tante. Il y eut des soupirs, des promesses

Puis vous voilà roulant sur le pavé du roi.

Monique, Agnès et vous, Sylvie, sœurs d'autrefois

Vous m'avez fait songer aux dandys

Vous m'avez fait songer aux dandys romantiques, Beaux ténébreux comme on en voit dans les boutiques D'estampes, sur les dessins de Tony Jobannot. Ils s'appelaient Gaspard, Ildefonse ou Renaud ; Ils savaient imiter les gestes de Werther.

Leur père avait guillotiné, volé des terres,

Détroussé lestement ses maîtres abattus

En prononçant de grands discours sur la Vertu.

Mais eux, les fils, gênés de leur force nouvelle,

Ne trouvant rien, et moins que rien, dans leur cervelle,

Qui servît de passé, de croyance et de foi,

Donc, incurablement bourgeois, fils de bourgeois,

Affectaient d'éprouver l'effroi des destinées

Qui les poussaient vers les tâches insoupçonnées

D'un Hamlet qui n'a point rencontré de fantôme.

Ils cachaient leurs mentons sous de hauts foulards jaunes, Ils portaient des gilets en forme de pourpoints, Autour d'un jonc à pommeau d'or crispaient leur poing Ganté, se corsetaient pour être plus étiques

Vous m'avez fait songer aux dandys romantiques.

chemin. — 5.

Ici, le ciel est transparent

Ici, le ciel est transparent. Tout s'y profile, Tout s'y étale et tout s'y meut d'un air facile. Les coteaux sont tracés d'un crayon ferme et sûr Qui sait bien où il va et qui craint les fissures Ou les crochets dont d'autres lieux sont coutumiers ; Leurs beaux flancs sont piqués de bouquets de pommiers Dont les ombres bleuies s'arrondissent en dômes Sur les labours cuivrés, les prairies et les chaumes. Et la plaine, à leurs pieds s'étend, puis se redresse

Avec des ondoîments de Nymphe ou de Faunesse Qui se réveille après un long sommeil égal.

Ici, le ciel est transparent. Tout s'y régale

De la lumière qui tombe en finesse et candeur,

Sans trop roussir les châtaigniers de ses ardeurs,

Et sans troubler au bois joli, dessous les hêtres,

Les fleurs qui cherchent l'ombre et la palpent des lèvres.

Et c'est au bois joli que s'appuient les maisons Dont les longs toits aux correctes inclinaisons Se découpent en rouille et velours dans les feuilles Des vieux noyers, gardiens de la fraîcheur des seuils.

Or, c'est dans ce pays si pur qu'est mon église -

Je ne sais pas du tout si je vous scandalise,

Charmante amie, qui dès l'enfance avez goûté

L'eau, le sel et le pain de la laïcité.

Mais le passé qui règne en mon pauvre village

Ne m'a pas enseigné les leçons de vos sages,

Et ma petite église, entourée de tilleuls,

Est demeurée pour moi la nourrice et l'aïeule,

Même après que ma foi d'enfant se fut dissoute.

C'est que dans ses arceaux, ses piliers et ses voûtes ; Dans la montée de ses fenêtres ogivales ; Dans son toit mince et long qui lestement dévale, Mais sans rien accuser d'abrupt ou de soudain ; Dans son clocher carré où chante un chant d'airain; Dans ses vitraux fleuris de lys et de jacinthes; Dans son abside ovale et ses masques de saintes Qu'on voit fondre et sourire au linteau du portail; Dans ce corps ferme, au dessin clair, où le travail Des artisans s'applique encore et se propage, Mes yeux revoient la simple et linéaire image Des tertres, des coteaux, des arbres, des maisons, Les profils adoucis qui forment l'horizon, La régulière allure et les fortes épaules Et les yeux malicieux et la lèvre finaude

Des gens d'ici du moins de ceux des temps jadis,

Car aujourd'hui leurs fils et les fils de leurs fils, Sont des messieurs en noir qui font des écritures.

Pour moi enfant, c'est là que se tient la nature, Et non pas dans les prés ni aux bois ni aux champs ; C'est là, sur le vieux banc fendu et trébuchant, Que je vois s'épanouir aux parfums de la messe, Dans la pénombre bleue, le monde et ses promesses

Les fleurs des chapiteaux, leurs pampres et leurs grappes,

Les œillets délicats brodés sur l'or des chapes

Et les rinceaux qui sont des lauriers et des lierres

Et les rosiers miraculeux, sur les verrières

Me montrent le secret des courbes végétales.

Partout, des animaux de pierre ou de métal

Sont occupés à quelque tâche utile et pieuse :

La colombe en volant supporte la veilleuse ;

L'aigle doré soutient le livre en parchemin

Où le vieux chantre myope et sourd trouve un chemin

Pour sa voix menacée de durables erreurs ;

Le cheval du soldat Martin s'arrête et pleure

En voyant grelotter un pauvre dénudé ;

Un mouton de la crèche a l'air intimidé

Devant les grands manteaux emperlés des trois rois.

Voici un bœuf Notre Seigneur taillé en bois

Qu'on a verni et peint de couleurs qui s'effritent,

Va sur l'ânesse, et cette ànesse est bien contrite,

Bien douce et bien modeste et bien sage et bien probe ;

On lui a peint des raies de zèbre sur sa robe,

De sorte qu'on lit d'elle un animal étrange.

La nef a les parfums des forêts et des granges,

Et les gens qu'on y voit semblent prendre racine

Et s'immobibser dans la torpeur divine

Des ceps de vigne aux beaux et longs alignements.

Le vieux curé qui tend ses bras au firmament,

Le vieux curé noueux, ridé, solide et torse

Semble un tronc revêtu de rameaux et d'écorce

Et tout ainsi végète et fleurit et verdoie

Et s'enracine au sol vénérable où il doit Rejoindre les aïeux qui ont fait cette église.

L'enfant sort. Le pays s'éclaire et se précise ;

Les arbres, les bosquets, les maisons, les jardins,

Le profil des coteaux qui, sans écart soudain,

Sans pointer, sans céder, sans creux et sans bavures,

Doucement infléchis, vont de la noble allure

D'un grand voilier qui fend la mer, le vent en poupe,

Et les petites haies et le lacet des routes

Et le ruisseau qui chante au sein de la pâture,

Tout est dessiné là d'un crayon ferme et sûr,

Et l'àme illuminée y trouve, sans analyse,

Les contours effilés de la petite église.

Nous montions les rues

Nous montions les rues dans le crépuscule Parmi la pluie fine et les vents bourrus, Parmi les brouillards de laine ou de tulle.

Nos coudes frôlaient dans les rues étroites Les murs des logis posés de guingois, Les murs écaillés, fendillés et moites.

Des croisées bâillaient sur notre passage, Révélant soudain la lampe et la table Où sont réunis des époux bien sages.

Le souffle manquait à votre poitrine, Et l'on s'arrêtait tous deux dans la brise Aux feux languissants de quelque vitrine.

Vous m'avez montré un vieux cimetière Que les murs géants des maisons nouvelles Avaient enserré d'un cercle de pierre,

Et vous m'avez dit : « Peu de gens y viennent.

On l'utilisait du temps des abbesses ;

Les morts sont bien loin pour qu'on s'en souvienne.

J'y fus un matin; j'étais très. petite; J'avais peur de me piquer aux orties - Mais je vis du lierre et des clématites.

C'était une sœur du couvent d'en haut Qui guidait mes pas le long des tombeaux Dont la mousse avait recouvert les mots.

Le couvent d'en haut lui-même est désert; Mais on y mettra, la saison prochaine, Sans doute un concierge et des locataires. »

Vous parliez ainsi de vos lèvres minces

Avant de longer les taudis anciens

De la ruelle où l'on se croit en province ;

Ce sont les plus vieux taudis de la butte. Nous y entendions tinter des pendules Et par accident pleurnicher des flûtes.

Et vous me disiez : « Peut-on vivre là ? » Un frisson passait dans quelque vieil arbre; Votre bras s'était blotti sous mon bras.

Vous disiez : « Voilà, il faut qu'on se quitte.

Regardez là-bas ces feux dans la nuit.

Ne m'embrassez plus, je rentre bien vite. »

Nous faisions durer longtemps nos adieux. Sous le réverbère un chien doux et vieux Nous examinait de ses tristes yeux.

Le vieux Monsieur revient

Le vieux Monsieur revient du fin fond des années Quand nos contemporains falots, ratatinés, Tout en prenant des airs brutaux de gens d'affaires, Me font fuir au passé toujours viril et vert Qui retourne vers nous ses petits yeux narquois.

Le vieux Monsieur vivait aux champs pour être coi

Et grignoter en paix sa pension de retraite.

Il revient Ce sont bien sa banne et ses lunettes,

Sa petite barbiche argentée, son manteau gris, Son haut chapeau de soie, ses guêtres de coutil Et, bien qu'il soit rhumatisant, son pas égal De vieux soldat pour qui c'est un point capital De ne pas traînailler ni trébucher en route.

Ceci est très ancien, de sorte que je doute

Si vraiment je l'ai vu passer, causer et vivre

Ou si c'est quelque image échappée d'un vieux livre

Illustré avec des personnages d'autrefois.

Il revient ' C'est à la maison. Je le revois.

Il s'assied au salon d'acajou, dans les choses

Qui tout comme lui ont l'air d'un autre âge, et il cause

Avec des mots choisis et bien articulés,

Et chacun prend plaisir à son charmant parler.

On étudie. On s'édiiie. On se régale.

Sur la pendule on voit parader Annibal, Un Annibal ressemblant à lord Palmerston

Qui surmonte un coffret que des lauriers festonnent, Et ce guerrier semble priser le visiteur, Car lui-même est mondain, courtois, complimenteur, Ce qui lui a valu d'être vainqueur à Cannes.

Le visiteur est fort galant. Il offre aux dames

Des bonbons et des fruits confits qu'il fut chercher

Tout exprès à Paris, au Fidèle Berger;

Il a pour les offrir des paroles exquises,

Des baise-mains, des saluts qu'on faisait aux marquises

Dont les falbalas blancs neigeaient à Trianon.

Car il fut à la cour et porte un noble nom.

Il revient. Je le trouve amusant et brave homme.

En quittant le logis, il emporte l'album

Du salon pour y déposer un madrigal.

Car il rime au printemps et n'a point son égal

Pour l'acrostiche. Il a du trait et de la sève.

L'institutrice a lu parfois à ses élèves

(Au grand ennui de deux conseillers radicaux)

Des vers qu'il fit pour feu son perroquet Jacquot.

Et quand on a donné les prix dans la grand salle (Aux sons cuivrés de la Fanfare municipale)

Sur l'estrade où siégeaient le maire et le curé

Est apparue avec ses souliers mordorés,

Sa robe en mousseline, ses gants blancs du Dimanche

Qui se hissaient péniblement par dessus manches,

Ses cheveux pommadés et son col de dentelles,

Une enfant qu'on nommait Mademoiselle Estelle

Et dont le père était régisseur au château.

Ses regards étaient doux, profonds, sentimentaux.

Elle avait appris l'art vieillot des révérences

Et faisait concevoir aux siens des espérances,

Car elle avait beaucoup d'orthographe et de style.

Et ce jour-là, de façon modeste et civile,

Elle sourit aux regards que sur elle on braquait

Et récita sans peur la mort du perroquet

Avec sa voix câline et ses gestes carrés

Qui paraissaient décents à Monsieur le curé

(Prêtre ridé, noueux, branchu comme un vieux hêtre).

Et chacun fut ému sans vouloir le paraître

Mais on se moucha fort dans les grands mouchoirs bleus.

Il n'est plus. Le chat blanc, le chien couleur de feu Dont il ne manquait guère à prendre des nouvelles, Bien qu'il n'ait point tenté de les rendre immortels

Dans quelque tin poème imité de Parny,

Ont aussi glissé hors de mon rêve infini;

Et mes pieds les cherchaient vainement sous la table,

Le soir C'étaient tous deux des gens bien respectables,

Et je comprends la sympathie du vieux Monsieur.

O village habillé de noyers, sous des cieux Qui me font évoquer les cieux purs de l'Attique, Tu étais un musée charmant d'êtres antiques.

chemin.

Notre pendule n'est pas frivole.

Notre pendule n'est pas frivole ou lunatique. Je parle ici de celle qu'on voit dans la grand salle Et qui connaît la théorie et la pratique De son métier qu'elle exerce en être moral, Sachant bien qu'elle a des responsabilités.

Ici le temps se laisse avec docilité

Mettre en petits carrés d'émail par les aiguilles ; C'est un temps de jardin clos de murs et de grilles, Et ces temps là sont rarement des révoltés.

Le balancier jamais pressé, disque de cuivre, Semble trancber dans le présent et l'avenir, D'un mouvement facile à comprendre et à suivre Gomme le souffle du chat quand on l'entend dormir.

La pendule est en marbre noir veiné de gris.

Son socle est bien d'aplomb sur le poêle en faïence

Qui s'obstine à ronfler sans souffle ni cadence

Quand l'automne est maussade et qu'il vente à la nuit.

Ce poêle est bien borné. Il n'a jamais compris Les égaux va-et-A'ient du balancier fidèle. Mettons qu'il n'est pas sage et qu'il a pris modèle Sur les révolutions que l'on fait à Paris.

Tricoter, ravauder, causer, lire un journal,

Tous les actes des gens qui se tiennent dans la salle,

Observent les avis constants de la pendule.

On a toujours de la mesure et des scrupules.

Quand on s'échauffe un peu en parlant du présent,

On fait scandale. On se rattrape en devisant Avec lenteur de ce qui s'est passé naguère, Et des uhlans qui sont venus pendant la guerre Demander des chevaux, de l'avoine et du foin.

La pendule a senti que cela était loin,

Et ses commandements toujours bien en cadence

Se sont faits plus discrets. Près du poêle en faïence

Qui ronflait en Cyclope et mangeait en glouton

J'étais assis et j'écoutais. Monsieur Mouton,

Chat blanc, fermait les yeux dans quelque vague attente.

Et je pensais que la pendule était contente.

chemin. — 6.

Le donateur et sa famille

Le donateur et sa famille, agenouillés Dévotement des deux côtés de Notre Dame, Les hommes du côté droit et de l'autre les femmes, Joignant les mains paume à paume afin de prier Pour leur salut au ciel ou leur négoce aux Halles, Sont des seigneurs de vie opulente et béate.

Le père, un peu ventru dans sa robe écarlate,

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Le teint fleuri, l'œil satisfait, le menton double,

Vieux marchand patricien dont les gros vaisseaux roulent

Aux flots lointains et qui, autour de son comptoir,

Voit affluer les Byzantins, les Turcs, les Noirs

Venus d'Ophir et les Kalmouks de Tartarie,

Et les Anglais dont les cheveux semblent du chanvre,

Et le blond Vénitien qui jamais ne sourit,

Mais parle avec douceur et se parfume à l'ambre,

Le père, est un vieux magistrat de la cité Dont il maintient la charte ancienne avec fierté, D'un lent vouloir paisible et têtu qui rumine. Des tas d'or sont cachés dans son logis pointu, Et des joyaux, des peaux de renards et d'hermines, Des Passions taillées dans l'ivoire et des statues De saints flamands dont le bon conseil illumine.

Sa guilde le consulte et confie à ses mains La bannière où l'on voit, tout en or, la patronne Des marchands qui sourit dans le ciel et pardonne (La débonnaire !) au possesseur d'un mauvais gain. Il la porte bien haut quand luit Noël ou Pâques.

Le soir il lit quelque légende au coin de l'àtre Où siffle et crie le tronc résineux d'un sapin ;

Et Monseigneur le duc lui envierait le vin Qu'il boit dans un gobelet d'or, travail châtié D'orfèvre inimitable et maître en son métier, Car on y voit trois Séraphins jouer de la viole. Avant de s'endormir, il redit les paroles D'une oraison qu'on se transmit dans sa lignée Contre le vent contraire et les écus rognés, Contre les écorcheurs qui dépeuplent les routes, Contre les artisans des métiers qu'il redoute Et qui lui font crisper ses poings déjà goutteux.

11 a cinq fils, roux tous les cinq, et craignant Dieu,

Qui prient dévotement la Vierge très benoîte.

Ds sont en velours noirs, leur mine est grave et coite,

Leur figure en ivoire et leurs yeux sans émoi.

Sans doute ils sont d'assez bons clercs, sachant les lois

Du négoce, et parler roman, flamand, saxon.

Ils sont heureux de vivre et d'être ce qu'ils sont,

D'avoir des chiens, de pouvoir exceller aux danses,

Et qu'on les ait coiffés comme on l'est à Florence

Que l'aîné, pour apprendre à compter, visita.

Leur mère, comme il lui sied de tenir grand état, Porte un manteau bordé de martre zibeline, Et sa coiffe ajourée est en points de Malines. Elle a de fortes joues et des lèvres charnues,

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Des yeux bovins, couleur d'étang, jamais émus, Et le teint reposé que Ion trouve aux béguines. On dirait qu'elle est là pour couver des gélines Ou des pintades. Sa tâche en sa calme maison Fut de pondre et couver tout le long des saisons ; Mais le travail d'enfantement lui fut facile, Car elle a fait des dons aux couvents de la ville, A l'hospice, aux lépreux, aux nonnains d'alentour, Et elle a façonné en châteaux et en tours Maint pâté dûment épicé pour le chapitre, Et fait incruster de joyaux bombés la mitre De l'évèque, et planter des croix sur les chemins. A terre est son missel vêtu de parchemin Qui porte en ccusson sa devise et ses armes.

Derrière elle, ses sept filles, dont les aînées sont femmes

Et coiffées d'un bonnet de dentelle ou de soie :

Puis les petites qui sourient, et dont on ne voit

Que la tête, émergeant par dessus les doyennes.

Et l'on dirait un troupeau de poussins qui viennent

De s'arrêter devant des bœufs à l'abreuvoir,

S'étouffant presque et levant au ciel, pour mieux voir,

Leur bec inquisiteur et leurs yeux qui cbgnotent.

Or la plus jeune, au lieu de joindre ses menottes,

Tend vers le haut du cadre un rose œillet gantois,

Pour attirer les yeux du petit Enfant-Roi,

Tout nu, blondin, frisé, joufflu, le nez en l'air, Assis sur un genou de la Vierge sa mère, Montrant d'un doigt le ciel à ces humains fragiles Et désignant, de l'autre doigt, son Évangile Qui gît ouvert, livre blanc, sur l'autre genou.

Le donateur et sa famille, ainsi que nous,

Sont gens de chair et d'os qui boivent et qui mangent.

Mais ils ont rencontré des saintes et des anges

Et les voici tout près de Marie et Jésus

Sans être intimidés ni surpris ni émus;

Car ils ne voient pas là de redoutables juges,

Mais deux bons habitants de la cité de Bruges

Dont, par la porte ouverte à droite, on aperçoit

Deux tours, un petit pont de pierre et quelques toits

Dont les pignons font des escaliers qui s'affrontent.

Et, parmi ces logis pointus, la Vierge blonde

Aux humbles yeux presque à fleur de tête, aux traits fins

Que l'artisan brugeois avec amour a peints

Malgré que le nez soit un peu charnu des ailes,

A sa maison de brique où chantent avec elle

Aux soirs de Mai les enfants et les demoiselles

Qui sont venus la voir en longeant les canaux.

C'est là, dans des coffrets plaqués d'or et d'émaux,

Qu'elle a ses voiles, ses robes bleues et de grands peignes

Pour onduler ses cheveux couleur de châtaigne.

Chacun est son ami, lui parle et lui demande Sa grâce, en murmurant des oraisons flamandes. Et elle sourit et ne veut contrarier personne, Et parait s'amuser des carillons qui sonnent Et des petits cadeaux qu'on dépose à ses pieds.

Le donateur est son ami particulier.

René Salomé

chemin. — 7

Il a été tiré de ce cahier douze exemplaires sur whatman ainsi distribués :

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deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l'administrateur ;

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Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos tirages d'exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d'abonnements à chaque instant souscrits; nous ne vendons point d'exemplaires sur whatman en dehors de l'abonnement; l'abonnement sur whatman à cette neuvième série est de cent francs pour tous pays.

Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fonderie Majeur (Allainguillaume et compagnie successeurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième arrondissement.

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