POÉSIES POSTHUMES
de Louis BOUILHET
On simplifierait peut-être la critique si, avant d'énoncer un jugement, on déclarait ses goûts; car toute œuvre d'art enferme une chose particulière tenant à la personne de l'artiste et qui fait, indépendamment de l'exécution, que nous sommes séduits ou irrités. Aussi notre admiration n'est-elle complète que pour les ouvrages satisfaisant à la fois notre tempérament et notre esprit. L'oubli de cette distinction préalable est une grande cause d'injustice.
Avant tout, l'opportunité du livre est contestée. « Pourquoi ce roman? à quoi sert un drame? qu'avons-nous besoin? etc. » Et, au lieu d'entrer
dans l'intention de l'auteur, de lui faire voir en quoi il a manqué son but et comment il fallait s'y prendre pour l'atteindre, on le chicane sur mille choses en dehors de son sujet, en réclamant toujours le contraire de ce qu'il a voulu. Mais si la compétence du critique s'étend au delà d u procédé, il devrait tout d'abord établir son esthétique et sa morale.
Aucune de ces garanties ne m'est possible à propos du poète dont il s'agit. Quant à raconter sa vie, elle a été trop confondue avec la mienne, et là-dessus je serai bref, les mémoires individuels ne devant appartenir qu'aux grands hommes. D'ailleurs, n'a-t-on pas abusé du « renseignement »? L'histoire absorbera bientôt toute la littérature. L'étude excessive de ce qui faisait l'atmosphère d'un écrivain nous empêche de considérer l'originalité même de son génie. Du temps de Laharpe, on était convaincu que, grâce à de certaines règles, un chef-d'œuvre vient au monde sans rien devoir à quoi que ce soit, tandis que maintenant on s'imagine découvrir sa raison d'être, quand on a bien détaillé toutes les circonstances qui l'environnent.
Un autre scrupule me retient: Je ne veux pas
démentir une réserve que mon ami a constamment gardée.
A une époque où le moindre bourgeois cherche un piédestal, quand la typographie est comme le rendez-vous de toutes les prétentions et que la concurrence des plus sottes personnalités devient une peste publique, celui-là eut l'orgueil de ne montrer que sa modestie. Son portrait n'ornait point les vitrines du boulevard. On n'a jamais vu une réclamation, une lettre, une seule ligne de lui dans les journaux. Il n'était pas même de l'académie de sa pro^^ince.
Aucune vie, cependant, ne mériterait plus que la sienne d'être longuement exposée. Elle fut noble etlaborieuse. Pauvre, il sut rester libre. 11 était robuste comme un forgeron, doux comme un enfant, spirituel sans paradoxe, grand sans pose ; — et ceux qui l'ont connu trouveront que j'en devrais dire davantage.
Louis- Hyacinthe Bouilhet naquit à Cany (Seine-Inférieure) le27inai 1822. Son père, chef des ambulances dans la campagne de 1812, passa la Bérésina à la nage en portant sur sa tête la caisse du régiment, et mourut jeune par suite de ses blessures ; soii grand-père maternel, Pierre Hourcastremé, s'occupa de législation , de poésie, de géométrie, reçut des compliments de Voltaire, correspondit avec Turgol, Condorcet, mangea presque toute sa fortune à s'acheter des coquilles, mit au jour les Avcîitui^es demessh^e Afisei?ne, un Essai sur la faculté de penser, les Étrennes de Mnèmosyne, etc., et après avoir été avocat au
bnillagede Pau, journaliste à Paris, administra-
leur de la marine au Havre, maître de pension à Montivilliers, partit de ce monde presque centenaire, en laissant à son petit-fils le souvenir d'un bonhomme bizarre et charmant, toujours poudré, en culottes courtes, et soignant des tulipes. L'enfant fut placé à Ingouville, dans un pensionnat, sur le haut de la côte, en vue de la mer ; puis, à douze ans, vint au collège de Rouen, où il remporta dans toutes ses classes presque tous les prix, — bien qu'il ressemblât fort peu à ce qu'on appelle un bon élève, ce terme s'appliquant aux natures médiocres et à une tempérance d'esprit qui était rare dans ce temps-là.
J'ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d'extravagance, - expansions dernières du romantisme arrivant jusqu'à nous, et qui, comprimées parle milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus
sombres (épris d'Armand Carrel, un compa-| triote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robes pierre, qui, répandue hors du collège, scanda-; lisa un monsieur, si bien qu'un échange de lettres s'ensuivit avec proposition de duel, où l€ monsieur n'eut pas le beau rôle. Je me souviens d'un brave garçon, toujours aiïublé d'un bonnet rouge; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican, un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el- Kader. Mais on n'était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se crevait les yeux à lire, au dortoir, des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony, on faisait plus : par dégoût de l'existence. Bar*** se cassa la tête d'un coup de pistolet, And*** se pendit avec sa cravate; nous méritions peu d'éloges, certainement! mais quelle haine de toute platitude! quels élans vers la grandeur ! quel respect des maîtres 1 comme on admirait Victor Hugo ! Dans ce petit groupe d'exaltés, Bouilhet était
le poète, poète élégiaque, chantre de ruines et de clairs de lune. Bientôt sa corde se tendit et toute langueur disparut - effet de l'âge, puis d'une virulence républicaine tellement naïve qu'il manqua, vers les vingt ans, s'aflilier à une société secrète.
Son baccalauréat passé, on lui dit de choisir une profession ; il se décida pour la médecine, et, abandonnant à sa mère son mince revenu, se mit à donner des leçons.
Alors commença une existence triplement occupée par ses besognes de poète, de répétiteur et de carabin. Elle fut pénible tout à fait, lorsque, deux ans plus tard, nommé interne à l'Hôtel-Dieu de Rouen, il entra sous les ordres de mon père, dans le service de chirurgie. Comme il ne pouvait être à l'hôpital duranUa journée, ses tours de garde la nuit revenaient plus souvent que ceux des autres; il s'en chargeait volontiers, n'ayant que ces heures-là pour Jcrire ; - ettous ses vers de jeune homme, pleins l'amour, de fleurs et d'oiseaux, ont été faits penlant des veillées d'hiver, devant la double ligne les lits d'où s'échappaient des râles, ou paroles limanches d'été quand, le long des murs, sous
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sa fenêtre, les malades en houppelande se promenaient dans la cour. Cependant ces années tristes ne furent pas perdues; la contemplation des i plus humbles réalités fortifia la justesse de son coup d'œil,et il connut l'homme un peu mieux pour avoir pansé ses plaies et disséqué son corps. :
Un autre n'aurait pas tenu à ces fatigues, à] ces dégoûts, à cette torture de la vocation con trariée. Mais il supportait tout cela gaiement, grâce à sa vigueur physique et à la santé de son esprit. On se souvient encore, dans sa ville, d'avoir souvent rencontré au coin des rues ce svelte garçon d'une beauté apollonienne, aux allures un peu timides, à grands cheveux blonds, et tenant toujours sous son bras des cahiers reliés. Il écrivait dessus rapidement les vers qui lui venaient, n'importe où, dans un cercle d'amis, entre ses élèves, sur la table d'un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier une artère; puis il les donnait au premier venu, léger d'argent, riche d'espoir, — vrai poète dans le sens classique du mot.
Quand nous nous retrouvâmes, après une séparation de quatre années, il me montra trois pièces considérables.
La première, intitulée le Déluge^ exprimait le désespoir d'un amant élreignant sa niaîlresse sur les ruines du monde près de s'engloutir :
Entends-tu sur les montagnes Se heurter les palmiers verts?
Entends-tu dans les campagnes Le râla de l'univers?
11 y avait des longueurs et de l'emphase, mais d'un bout à l'autre un entrain passionné.
Dans la seconde, une satire contre les jésuiteSf le style, tout différent, était plus ferme.
0 prêtres de salons, allez sourire aux femmes; Dans vos filets dorés prenez ces pauvres âmesl
Et ministres charmants au confessionnal Tournez la pénitence en galant madrigal! Ah! vous êtes bien là, héros de l'Évangile, Parfumant Jésus-Christ des fleurs de votre style Et faisant chaque jour, martyrs des saintes lois. Sur des tapis soyeux le chemin de la croix !
Ces marchands accroupis sur les pieds du Calvairo Qui vont tirant au sort et lambeau par lambeau. Se partagent, Seigneur, ta robe et ton manteau ; Charlatans du saint Ueu, qui vendent, ô merveille, Ton cœur en amulette et ton sang en bouteille I
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Il faut se remettre en mémoire les préoccupations de l'époque, et observer que l'auteur avait vingt-deux ans. La pièce est datée 1844.
La troisième était une invective « à un poète vendu » qui rentrait tout à coup dans la carrière.
A quoi bon réveiller ton ardeur famélique ? Poursuis par les prés verts ta chaste bucolique Sur le rivage en fleur où dort le flot vermeil, Archange enivre-toi des feux de ton soleil ! Chante la Syphilis sous les feuilles du saule 1 Le manteau de Brutus te blesserait l^épaule, Et ton âme naïve et ton cœur enfantin Viendraient, peut-être encore, accuser le Destin 1 Le Destin qui t'a pris
Va ! c'est l'âpre Plutus qui marche la main pleine Et cote en souriant la conscience humaine 1 Le Destin ! c'est le sac dont le ventre enflé d'or Est si doux à palper dans un joyeux transport; C'est la Corruption qui, des monts aux vallées, Traîne aux regards de tous ses mamelles gonflées ! - C'est la Peur ! c'est la Peur ! fantôme au pied léger Qui travaille le lâche à l'heure du danger !
Ton Apollon, sans doute, en sa prudente course Pour monter au Parnasse a passé par la Bourse Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir Le soleil du matin s'éteindre avant le soir, La lunette en arrêt, promènes-tu ton rêve
De Ciiiizot qui pùlit à Tliiers qui se lève, Et, sur le temps mobile, aujourd'hui règles-tu Ta foi barométrique et ta souple vertu?
Arrière l'iiorame grec dont les stroplies serviles Ont encensé Xerxès le soir des Thermopyles !
et la suite, du même ton, rudoyait fort le ministère.
Il avait envoyé cette pièce à la Réforme^ dans l'illusion qu'elle serait insérée. On lui répondit par un refus catégorique, le journal jugeant inopportun de s'exposer à un procès — pour de la litléralure.
Ce lut dans ce temps-là, vers la fm de 1845, à la mort de mon père, que Bouilhet quitta définitivement la médecine. 11 continua son métier de répétiteur, puis, s'associant à un camarade, se mit à faire des bacheliers. 1848 ébranla sa foi républicaine; et il devint un littérateur absolu, curieux seulement de métaphores, de comparaisons, d'images, et pour tout le reste, assez froid.
Sa connaissance profonde du latin ( il écrivait dans celte langue presque aussi facilement qu'en français) lui inspira quelques-unes des
pièces romaines qui sont dans Festons et Astragales; puis le poème (5e Melœnis publié par la Revue de Paris, à la veille du coup d'État.
Le moment était funeste pour les vers. Les imaginations, comme les courages, se trouvaient singulièrement aplaties, et le public, pas plus que le pouvoir, n'était disposé à permettre Findépendance de Tesprit. D'ailleurs, le style, l'art en soi, paraît toujours insurrectionnel aux gouvernements et immoral aux bourgeois. Ce fut la mode, plus que jamais, d'exalter le sens commun et de honnir la poésie ; pour vouloir montrer du jugement, on se rua dans la sottise; tout ce qui n'était pas médiocre ennuyait. Par protestation, il se réfugia vers les mondes disparus et dans l'extrême Orient ; de là les Fossiles et différentes pièces chinoises.
Cependant la province l'étouffait. 11 avait besoin d'un plus large milieu, et, s^arrachant à Si3S affections, il vint habiter Paris.
Mais à un certain âge, \esens de Paris ne s'acquiert plus; des choses toutes simples, pour celui qui a humé, enfant, l'air du boulevard, sont impraticables à un homme de trente-trois ans, qui arrive dans la grande ville avec peu de re-
PRÉFACE AUX DERNIÈRES COANSONS. l'S
lations, pas de rentes et rinexpérience de la solitude. Alors de mauvais jours comincncèrenl.
Sa première œuvre, Madame de Moiitarcj, reçue à correction par le Théâtre-Français, puis refusée à une seconde lecture, attendit pendant deux ans, et ne parvint sur la scène de TOdéon qu'au mois de novembre I806.
Ce fut une représentation splendide. Dès le second acte les bravos interrompirent souvent les acteurs; un souffle de jeunesse circulait dans la salle; on eut quelque chose des émotions de 1830. Le succès se confirma. Son nom était connu.
Il aurait pu l'exploiter, collaborer, se répandre, gagner de l'argent. Mais il s'éloigna du bruit, pour aller vivre à Mantes dans une petite maison, à l'angle du pont, près d'une vieille tour. Ses amis venaient le voir le dimanche ; sa pièce terminée, il la portait à Paris.
Il en revenait chaque fois avec une extrême lassitude, causée par les caprices des directeurs, les chicanes de la censure, l'ajournement des rendez-vous, le temps perdu, — ne comprenant pas que l'Art dans les questions d'art pût tenir si peu de place ! Quand il fit partie d'une com-
mission nommée pour détruire les abus au Théâtre-Français, il fut le seul de tous les membres qui n'articula pas de plaintes sur le tarif des droits d'auteur.
Avec quel plaisir il se remettait à sa distraction quotidienne : l'apprentissage du chinois, car il l'étudia pendant dix ans de suite, uniquement pour se pénétrer du génie de la race, voulant faire plus tard un grand poème sur le Céleste Empire; ou bien, les jours que le cœur étouffait trop, il se soulageait par des vers lyriques de la contrainte du théâtre.
La chance, favorable à ses débuts,, avait tourné; mais la Conjuration (£ Amhoise fut une revanche qui dura tout un hiver.
Six mois plus tard, la place de conservateur à la bibliothèque municipale de Rouen lui fut donnée. C'était le loisir et la fortune, un rêve ancien qui se réalisait. Presque aussitôt, une langueur le saisit — épuisement de sa lutte trop longue. Pour s'en distraire, il essaya de différents travaux, il annotait Dubartas, relevait dans Origène les passages de Celse, avait repris les tragiques grecs, et il composa rapidement sa dernière pièce, Mademoiselle Aïsse'.
11 n'eut pas le temps de la relire. Son mal (une albuminurie connue trop tard) était irrémédiable, et, le 18 juillet 1869, il expira sans douleur, ayant près de lui une vieille amie de sa jeunesse, avec un enfant qui n'était pas le sien, et qu'il chérissait comme son fils.
Leur tendresse avait redoublé pendant les derniers jours. Mais deux autres personnes se montrèrent simplement atroces — comme pour confirmer cette règle qui veut que les poètes trouvent dans leur famille les plus amers découragements; car les observations énervantes, les sarcasmes mielleux, l'outrage direct fait à la Muse, tout ce qui renfonce dans le désespoir, tout ce qui vous blesse au cœur, rien ne lui a manqué — jusqu'à l'empiétement sur la conscience, jusqu'au viol de l'agonie
Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l'enterrement des hommes publics, les moins lettrés comprenant qu'une intelligence supérieure venait de s'éteindre, qu'une grande force était perdue. La presse parisienne tout entière s'associa à cette douleur; les plus hostiles même n'épargnèrent pas les regrets; ce fut comme une couronne envoyée de loin sur
i8 PH'ÉfACE AUX DERNIÈRES CHANSONà,
son tombeau. Un écrivain catholique y jeta à\-j la fange.
Sans doute, les connaisseurs de vers doivent déplorer qu'une lyre pareille soit muette pour toujours; mais ceux qu'il avait initiés à ses plans, qui profitèrentdeses conseils, qui enfînconnaissaient toute la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur il serait parvenu.
Il laisse, outre ce volume et Aïssé, trois comédies en prose, une féerie, et le premier acte du Pèlerinage de Saint-Jacques, drame en vers et en dix tableaux.
Il avait en projet deux petits poèmes : l'un intitulé le Bœuf^ pour peindre la vie rustique du Latium; l'autre, le Dernier Banquet^ aurait fait voir un cénacle depatriciensqui, pendant la nuit où les soldats d'Alaric vont prendre Rome, s'empoisonnent tous dans un festin, en disant la grandeur de l'antiquité et la petitesse du monde moderne. De plus, il voulait faire un roman sur les païens du v^siècle, contre-partie des il/<2r/yr5, mais avant tout son conte chinois, dont le scénario est complètement écrit ; enfin, comme ambition suprême, un poème résumant la science moderne et qui aurait été le de Natiirâ rerum de notre âge.
A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire : Celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième? Les revirements de la célébrité sont nombreux. II y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n'était-il pas oublié? Autrefois Saint-Amant passait pour un moindre poète que Jacques Delille. Do)i Quichotte, Gil Blas, Mcuion Lescaut, la cousi7ie Bette et tous les chefs-d'œuvre du roman n'ont pas eu le succès de l'Oncle Tom. J'ai entendu dans ma jeunesse faire des
parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo ; et il semble que « notre grand poète national » commence à déchoir. Donc il convient d'être timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations; — car la gloire d'un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d'un petit groupe d'intelligences qui, à la longue, impose son jugement.
Quelques-uns vont se récrier que je décerne àj mon ami une place trop haute. Ils ne savent pasplus que moi celle qui lui restera.
Parce que son premier ouvrage est écrit en stances de six vers, à rimes triplées, comme Namoima, et débute ainsi:
De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome» Du quartier de Suburre au mont Capitolin, Le cothurne à la grecque et la toge de lin, Le plus beau fut Paulus.
tournure pareille à cette autre :
De tous les débauchés de la ville du monde Où le libertinage est à meilleur marché, De la plus vieille en vice et de la plus féconde Je veux dire Paris, le plus grand débauché C'était Jacques Relia.
Sans rien voir déplus, el méconnaissant toutes lesclifîérences de facture, de poétique et de tempérament, on a déclaré que l'auteur de Mélœnis copiait Alfred de Musset! Ce fut une condamnation sans appel, une rengaine — tant il est commode de poser sur les choses une étiquette pour se dispenser d'y revenir.
Je voudrais bien n'avoir pas l'air d'insulter les dieux. Mais qu'on m'indique, chez Musset, un ensemble quelconque oii la description, le dialogue et l'intrigue s'enchaînent pendant plus de deux mille vers, avec une telle suite de composition et une pareille tenue dans le langage, une œuvre enfin de cette envergure-là ? Quel art il a fallu pour reproduire toute la société romaine d'une manière qui ne sentît pas le pédant, et dans les bornes étroites d'une fable dramatique !
Si l'on cherche dans les poésies de Louis Bouilhet l'idée mère, l'élément génial, on y trouvera une sorte de naturalisme, qui fait songer à la Renaissance. Sa haine du commun l'écartait de toute platitude, sa pente vers l'héroïque était rectifiée par de l'esprit; car il avait beaucoup d'esprit, — et c'est même une face de son talent presque inconnue; il la tenait un peu dans
l'ombre, la jugeant intérieure. Mais, à présent, rien n'cmpcchc d'avouer qu'il excellait aux épigrammes, quatrains, acrostiches, rondeaux, bouls-rimés et autres « joyeusetés » faites par distraction comme débauche. Il en faisait aussi par complaisance. Je retrouve des discours officiels pour des fonctionnaires, descompliments de jour de l'an pour une petite fille, des stances pour un coiffeur, pour le bapiéme d'une cloche J pour le passage d'un souverain. Il dédia à un de nos amis, blessé en 1848, une ode sur le patron de la prise de Namiir où l'emphase atteint au sublime de l'ennui. Un autre ayant abattu d'an^ coup de fouet une vipère, il lui expédia un mor-^ ceau intitulé : Lutte d'un monstre et d'un artiste français^ qui contient assez de tournures poncives, de métaphores boiteuses et de périphrases idiotes pour servir de modèle ou d'épouvantail. Mais son triomphe c'était le genre Déranger I Quelques intimes se rappelleront éternellement le Bonnet de colon, un chef-d'œuvre célébrant « la gloire, les belles et la philosophie », à faire crever d'émulaiion tous les membres du Caveau !
Il avait le don de l'amusement — chose rare
chez un poèlc. Que l'on oppose les pièces chinoises aux pièces romaines, Néera au Liedenormnnd, Pastel à Clair de lune, Chronique de printemps à Sombre Eglo^ue, le Navire à une Soirée, et on reconnaîtra combien il était fertile et ingénieux.
11 a dramatisé toutes les passions, dit les plaintes de la momie, les triomphes du néant, la tristesse des pierres, exhumé des mondes, peint des peuples barbares, fait des paysages de la Bible et des chants de nourrices. Quant à la hauteur de son imagination, elle paraît suffisamment prouvée par les Fossiles, cette œuvre que Théophile ^Gautier appelait « la plus difficile peut-être, qu'ait tentée un poète » ! j'ajoute : le seul poème scientifique de toute la littérature française qui soit cependant de la poésie. Les stances à la fin sur l'homme futur montrent de quelle façon il comprenait les plus transcendantes utopies ; — et sa Colo?nbe restera peut-être comme la profession de foi historique du XIX* siècle en matière religieuse. A travers cette sympathie universelle, son individualité perce nettement ; elle se manifeste par des accents lugubres ou ironiques dans Dernière Nuit,
24 PRÉFACE AUX DERNIÈllES CHANSOiNS.
A îtne femme, Quand vous m'avez guitté, boudeuse, etc., tandis qu'elle éclate d'une manière presque sauvage dans la Fleur rouge, ce cri unique et suraigu.
Sa forme est bien à lui, sans parti pris d'école, sans recherche de l'effet, souple et véhémente, pleine et imagée, musicale toujours. La moindre de ses pièces a une composition. Les rejets, les entrelacements, les rimes, tous les secrets de la métrique, il les possède ; aussi son œuvre fourinille-t-elle de bons vers, de ces vers tout d'une venue et qui sont bons partout, dans /« Lutrin comme dans les Châtiments. Je prends au hasard :
— S'allonge en crocodile et finit en oiseau i. »
— Un grand ours au poil brun, coiffé d'un casque d'or.
— C'était un muletier qui venait de Capoue.
— Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille.
— Mille choses qu'on voit dans le hasard des foules.
Et celui-ci pour la sainte Vierge :
Paie éternellement d'avoir porté son Dieu.
Car il est classique, dans un certain sens.