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CHAPITRE III

Château de Clisson. — Sur un coteau au

pied duquel se joignenl deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l'italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d'Hubert, près d'une longue cascade qui fait tourner un moulin, tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. A l'en tour, c'est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud ; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de molles touffes de verdure. L'horizon s'allonge, d'un côté, dans une perspective fuyante de prairies et, de l'autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont un ûot vert s'écrase et descend jusqu'en bas.

Quand on a passé le pont et qu'on se trouve au pied du scnlier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s'appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de mâchicoulis éventrés, tout empanaché d'arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toule sa longueur cl semble un immense voile vert que le géant couché remue, en rêvant, sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes, et ardues; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les relient dans le réseau de ses branchages. Un arbre, à un endroit, a percé l'épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l'air, a poussé au dehors l'irradialion de ses rameaux. Les fossés dont la pente s'adoucit par la Icrre qui s'émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux ont une courbe large et profonde, comme la haine et comme l'orgueil; et la porte d'entrée, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever

le pont-levis, a l'air d'im grand casque qui regarde par les trous de sa visière.

Entré dans l'intérieur, on est surpris, émerveillé par l'étonnant mélange des ruines et dos arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. C'est bien là Téternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses ; voilà bien les insolences de sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahissements mélodieux de son silence. Un enthousiasme grave et songeur vous prend à l'âme; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres s'écaillent et que les murailles s'affaissent. Un art sublime a arrangé, dans l'accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l'air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, mirant leur visage l'un dans l'autre, ce qui fut et ce qui est. Toujours l'histoire et la nature révèlent ainsi, en l'accomplissant dans

ce coin circonscrit du monde, le rapport incessant, l'hymen sans fin, celui de l'humanilé qui s'envole et de la marguerite qui pousse, des étoiles qui s'allument et des hommes qui s'endorment, du cœur qui bat et de la \ague qui monte. Et cela est si nettement établi à cette place, si complet, si dialogué, que l'on en tressaille intérieurement, comme si cette double vie fonctionnait en nous-mêmes, tant survient, brutale et immédiate, la perception de ces harmonies et de ces développements; car l'œil aussi a ses orgies et l'idée ses réjouissances.

Au pied de deux grands arbres dont les troncs s'entre-croisent, un jour vert coulant sur la mousse passe comme un flot lumineux et réchaufîe toute cette solitude. Sur votre tête, un dôme de feuilles troué par le ciel qui tranche dessus en lambeau d'azur, vous renvoie une lumière verdâtre et claire qui, contenue par les murs, illumine largement tous ses débris, en creuse les rides, en épaissit les ombi'es, en dévoile toutes les finesses cachées.

On s'avance enfin, on marche entre C3s murs, sous ces arbres, on s'en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades quis'éven-

trent et d'où s'épand quelque large plante frissonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas; les lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve.

Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours inlérieures, ses mâchicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château des Clisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir des existences d'autrefois découle de ses murs, avec l'émanation des orfies et la fraîcheur des lierres. D'autres hommes que nous ont agité là-dedans leurs passions plus violentes; ils avaient des mains plus fortes, des poitrines plus larges.

De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées vastes de dix- huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où Ton montait jadis par les escaliers tournants qui s'écroulent et qui ouvrent sur l'abîme leurs portes vides. Quelquefois un oî-

seau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d'un angle sombre, s'abaissait, ses ailes étendues, et passait par l'arcade d'une fenêtre pour s'en aller dans la campagne

Au haut d'un pan de muraille élevé, tout nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d'alignement, laissaient éclater à travers leurs barreaux croisés la couleur pure du ciel dont le bleu vif encadré par la pierre, tirait l'œil avec une attraction surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cîi aigre et répété. Au milieu de tout cela une vache broutait, qui marchait là-dedans comme dans un pré, épatant sur l'herbe sa corne fendue.

Il y a une fenêtre, une grande fenêtre qui donne sur une prairie que l'on appelle la prairie des chevaliers. C'était là, de dessus un banc de pierres enlablées dans l'épaisseur de la muraille, que les grandes dames d'alors pouvaient voir les chevaliers entrechoquer le poitrail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d'armes descendre sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon. Par uq beau jour d'été comme aujourd'hui, peut-être, quand ce moulin qui claque sa cliquette et met en bruit tout

le paysage n'existait pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs de Flandre sur ces parois, des toiles cirées à ces fenêtres, moins d'herbe, et des voix et des rumeurs de vivants, oui, là, plus d'un cœur, serré dans sa gaine de velours rouge, a battu d'angoisse et d'amour. D'adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que tapissent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate et qui courbait le panache des gentilshommes.

Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre ; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme capitonnée de fers. Au milieu, un petit guichet grillé servait à jeter dans la fosse ce qu'il fallait pour que la condamnée ne mourût pas. C'était cela qu'on ouvrait, et non la porte qui, bouche discrète des plus terribles confidences, était de celles qui se

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ferment toujours et ne s'ouvrent jamais. C'était le bon temps de la liaine ! Alors, quand on haïssait quelqu'un, quand on l'avait enlevé dans une surjtrise, ou pris en trahison dans une entrevue, mais qu'on l'avait enfin, qu'on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à toute minute, compter ses angoisses, boire ses larmes. On descendait dans son cachot, on lui parlait, on marchandait son supplice pour rire de ses tortures, on débattait sa rançon ; on vivait sur lui, de lui, de sa vie qui s'éteignait, de son or qu'on lui prenait. Toute votre demeure, depuis le sommet des tours jusqu'au pied des douves, pesait sur lui, l'écrasait, l'ensevelissait; et les vengeances de famille s'accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison ellemême qui en constituait la force et en symbolisait ridée.

Quelquefois, cependant, quand ce misérable qui était là était un grand seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était repu et que toutes les larmes de ses yeux avaient fait à la haine de son maître comme des saignées rafraîchissantes, on parlait de le relâcher. Le prisonnier promettait tout; il rendrait les

places fortes, il remettrait les clés de ses meilleures villes, il donnerait sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au Saint- Sépulcre. Et de l'argent! de l'argent encore! Il en ferait plutôt faire par les Juifs! Alors on signait le traité, on le contresignait, on l'antidatait; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le prisonnier revoyait le soleil. 11 enfourchait un cheval, partait au galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions féroces. C'était le moment des colères terrifiantes et des rages victorieuses. Le serment? le pape vous en relevait, et pour la rançon, on ne la payait pas.

Quand Clisson fut enfermé dans le château de l'Hermine, il promit pour en sortir cent mille francs d'or, la restitution des places appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du mariage de sa fille Marguerite avec le duc de Penthièvre. Et, dès qu'il fut sorti, il commença par attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo, qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa fille, et quant aux cent mille francs d'or qu'il avait sol-

dés, on les lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent.

Quand Jean V fut enlevé, au pont de Leroux, par le comte de Penlhièvre, il promit une rançon d'un million ; il promit sa fille aînée fiancée déjà au roi de Sicile. Il promit Montcontour, Sesson et Jugan, etc., ne donna ni sa fille, ni l'argent, ni les places fortes. 11 avait fait vœu d'aller au Saint-Sépulcre. Il s'en acquitta parprocureur. 11 avait fait vœu de ne plus lever ni tailles ni subsides ; le pape l'en dégagea. Il avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes son pesant d'or; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta fort endetté. Avec tout ce qu'il put ramasser et prendre, il forma bien vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter celte paix, qu'ils avaient vendue.

De l'autre côté delà Sèvre, et s'y trempant les pieds, un bois couvre la colline de sa masse verte et fraîche; c'est « la Garenne », parc très beau de lui-même, malgré les beautés factices qu'on y a voulu introduire. M. Semot (le père du propriétaire actuel) qui était un peintre de l'Empire, et un artiste lauréat, a travaillé là du mieux qu'il a pu à reproduire ce froid goût italien,

républicain, romain, qui était fort à la mode du temps de Canova et de madame de Staël. On était pompeux, grandiose et noble. C'était le temps oii on sculptait des urnes sur les tombeaux, oii l'on peignait tout le monde en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d'Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu'il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines.

Ce genre de beautés ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de Vesta, et en (ace, un temple à l'Amitié.

.... Les inscriptions, les rochers composés, les ruines factices sont prodigués ici avec naïveté et conviction Mais toutes les richesses

poétiques sont réunies dans la grotte d'Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre.

Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure

d'Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l'idéal étroit de la fillette sentimentale? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abailard, celle qui l'aimait

d'une admiration si dévouée, quoicju'il fût dur, quoi([u'il fût soinbré et qu'il ne lui épargnât ni les amerlumes ni les coups. Elle craignait de l'offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu'à lui. Elle ne voulait pas qu'il l'épousât, trouvant que : « c'était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous... une femme se l'appropriât pour elle seule. » Sentant, disaitelle : « plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu'à celui d'épouse, qu'à celui d'impératrice, et s'humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur. »

Le parc n'en est pas moins im endroit charmant. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d'arbres retombent dans la rivière. On entend Teau couler, on sent la fraîcheur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s'y trouve, c'est que nous sortions de Clisson qui est d'une beauté vraie, si solide et si simple, et puis, que ce mauvais goût, après tout, n'est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais d'ailleurs, qu'est-ce donc que le mauvais goût? C'est invariablement le goût

de l'époque qui nous a précédés. Le mauvais goût du temps de Ronsard, c'était Marot; du temps de Boileau, c'était Ronsard; du temps de Voltaire, c'était Corneille, et c'était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à cette heure, commencent à trouver un peu faible. 0 gens de goût des siècles futurs! je vous recommande les gens de goût de maintenant. Vous rirez un peu de leurs crampes d'estomac, de leurs dédains superbes, de leur prédilection pour le veau et pour le laitage, et des grimaces qu'ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies trop chaudes.

Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux boudoirs, nos charmants salons, nos ravissants costumes, nos intéressants feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh! oh! comme on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la bourre, du papier, du fumier, de l'engrais! 0 postérité! n'oublie pas surtout nos parloirs gothiques, nos ameublements renaissance, les discours de M. Pasquier, la forme

(\e nos chapeaux et l'esthétique de la Revue des Deux Mondes!

C'est en nous laissant aller à ces hautes considérations philosophiques, que notre carriole nous traîna jusqu'à Tiiïanges. Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids l'imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards. C'était le frétillement d'une anguille dans le corps d'un rat de Barbarie, Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l'agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bétel Je ne puis y penser sans de certains remords.

La route taillée dans la côte descend en tournant, couverte sur ses bords par des massifs d'ajoncs, ou par de larges langues d'une mousse roussùtre. A droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain qui se soulève du fond du vallon en s'arrondissant comme la carapace d'une tortue, on voit de grands pans de muraille inégaux qui allongent les uns par-dessus les autres leurs sommets ébréchés.

On longe une haie, on grimpe un petit chemin, on entre sous un porche tout ouvert qui

s'est enfoncé dans le sol jusqu'aux deux tiers de son ogive. Les hommes qui y passaient jadis à cheval n'y passeraient plus qu'en se courbant maintenant. (Quand la terre s'ennuie de porter un monument trop longtemps, elle s'enfle de dessous, monte sur lui comme une marée, et pendant que le ciel lui rogne la tête elle lui enfouit les pieds.) La cour est déserte, l'enceinte est vide, les herses ne remuent pas, l'eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les ronds nénuphars.

Le ciel était blanc, sans nuages, mais sans soleil. Sa courbe pâle s'étendait au large, couvrait la campagne d'une monotonie froide et dolente. On n'entendait aucun bruit, les oiseaux ne chantaient pas, l'horizon même n'avait point de murmure, et les sillons vides ne vous envoyaient ni les glapissements des corneilles qui s'envolent, ni le bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus à travers les ronces et les broussailles dans une douve profonde et sombre cachée au pied d'une grande tour qui se baigne dans l'eau et dans les rosecux. Une seule fenêtre s'ouvre sur un de ses pans, un carré d'ombre coupé par la raie grise de son croisillon

de pierre. Une toulTe folâtre de chèvrefeuille sauvage s'est pendue sur le rebord et passe au dehors sa bouffée verte et parfumée. Les grands mâchicoulis, quand on lève la tète, laissent voir d'en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement ou quelque petite fleur inconnuie qui s'est nichée là, apportée par le vent, un jour d'orage, et dont la graine aura poussé à l'abri, dans la fente des pierres.^

Tout à coup un souffle est venu, doux et long, comme un soupir qui s'exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs dans l'eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faîte, revêtaient la tour sous leur couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapoté leur feuillage; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s'allongeaient, s'allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis; la mare d'eau s'est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour; les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble et un pommier en fleur^ a laissé tomber ses boutons roses.

Rien, rien! Le vent qui passe, l'herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d'enfant en

guenille gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa têie barbue par une crevasse de remparts et qui s'enfuit tout elîrayée en faisant remuer les broussailles; pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit! Ce château est comme un fantôme, muet, froid, abandonné dans cette campagne déserte; il a l'air maudit et plein de ressouvenances farouches. 11 fut habité pourtant, le séjour triste dont les hiboux semblent maintenant ne pas vouloir. Dans le donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs, nous avons compté la trace de cinq étages. A trente pieds en l'air une cheminée est restée suspendue avec ses deux piliers ronds et sa plaque noircie ; il est venu de la terre dessus et des plantes y ont poussé comme dans une jardinière qui serait restée là.

Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d'une chapelle, aux fûts brisés d'un portail ogival. L'avoine y a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, il y a quatre cents ans, était remplie d'ornements de drap d'or et

de soie, d'encensoirs, de chandeliers, de calices, de croÎK, de pierreries, de plats de vermeil, de burettes d'or; un chœur de trente chanteurs, chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux. sons d'un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient couverts d'habits d'écarlate fourrés de gris perle et de menu-vair. Il y en avait un que l'on appelait l'archidiacre, un autre que l'on appelait l'évoque, et on demandait au pape qu'il leur fût permis de porter la mitre comme à des chanoines ; car cette chapelle étaitla chapelle et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Retz et de Craon, lieutenant général du duc de Rretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la Prée de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et atliée.

Il avait en meubles plus de cent mille écus d'or, trente mille livres de rente^ et les profits de ses fiefs, et les gages de son office de maréchal; cinquante hommes magnifiquement vêtus l'escortaient à cheval. 11 tenait table ouverte, on y servait les viandes les plus rares.

les vins les plus lointains, et l'on jouait chez lui des mystères, comme dans les villes aux entrées des rois. Quand il n'eut plus d'argent, il vendit ses terres; quand il eut vendu ses terres, il chercha l'or; et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. Il lui écrivit qu'il lui donnerait tout, sauf son âme et sa vie. Il fit des sacrifices, des encensements, des aumônes et des solennités en son honneur. Les murs déserts s'illuminaient la nuit à l'éclat des torches qui brûlaient au milieu des hanaps pleins de vin des îles, et parmi les jongleurs bohèmes; ils rougissaient sous le vent incessant des soufflets magiques. On invoquait l'enfer, on se régalait avec la mort, on égorgeait des enfants, on avait d'épouvantables joies et d'atroces plaisirs; le sang coulait, les instruments jouaient, tout retentissait de voluptés, d'horreurs et de délires.

Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du bûcher, l'ensevelirent et le firent porter aux Carmes où, après des obsèques fort honorables, il fut inhumé solennellement.

On lui éleva sur un des ponts de la Loire,

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en face do riiôlel de la Boule d'Or, dil Giiéj)in, un inonumoiil expiatoire. C'était une niche dans laquelle se trouvait la statue de la bonne Vierge de crée-lait qui avait la vertu d'accorder du lait aux nourrices ; on y apportait du beurre et d'autres oflrandes rustiques. La niche y est encore, mais la statue n'y est plus; de même qu'à l'hôtel de ville la boîte qui contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Mais nous étions peu curieux de voir cette boîte; nous n'y avons seulement pas songé. J'aurais préféré contempler la culotte du maréchal de Retz, que le cœur de madame Anne de Bretagne ; il y a eu plus de passions dans l'une que de grandeur dans l'autre.

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