‹ Par terre et par mer: épisodes de Romain KalbrisChapitre 1 sur 24 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

The offering of another book by Hector Malot requires no explanation after the success of Sans Famille whicb has gone througb so many éditions, and which bas been enjoyed in so many fonns.

The épisodes which hâve been chosen for this text, for second year reading, give a great variety of vocabulary and ofifer nnlimited opportunities for lively conversation.

The author is too well known to need introduction. He was bom, in 1830, near Havre. He studied law but soon tumed to writing, first newspaper articles and then books, notably En Famille^ Sans Famille, and Romain Kalbris, of which Par Terre et par Mer is a part. This last-named book he wrote for the delight of his children, and as he says in the preliminary notice to Romain Kàlbris:

"J'ai cherché à amuser ceux qu'on ennuyait, j'ai voulu leur donner le goût de la lecture, et aiguiser leur goût au lieu de Témousser: j'ai voulu aussi provoquer leur intérêt, émouvoir leur cœur, les attirer, les retenir, les amener à demander atix livres leurs joies ou leurs consolations."

Îl ne faut pas conclure que j'ai eu la Fortune pour marraine. Mes ancêtres, si le mot n'est pas bien ambitieux, étaient des pêcheurs; mon père était le dernier de onze enfants, et mon grand-père avait eu bien du mal à élever sa famille, car dans ce 5 métier-là plus encore que dans les autres, le gain n'est pas en proportion du travail; compter sur de la fatigue, du danger, c'est le certain; sur un peu d'argent, le hasard.

A dix-huit ans, mon père fut pris par l'inscription 10 maritime; c'est une espèce de conscription, au moyen de laquelle l'État peut se faire servir par tous les marins pendant trente-deux ans, — de dixhuit à cinquante. Il partit ne sachant ni lire ni écrire. Il revint premier maître, ce qui est le plus 15 beau grade auquel parviennent ceux qui n'ont point passé par les écoles du gouvernement.

Le Port-Dieu, notre pays, étant voisin des îles

anglaises, l'État y fait stationner im cotre de

guerre, qui a pour mission d'empêcher les gens de 20

Jersey de venir nous prendre notre poisson, en

même temps qu'il force nos marins à observer les

règlements sur la pêche: ce fut sur ce cotre que

mon père fut envoyé pour continuer son service. C'était une favQur, car, si grandement habitué que Ton soit à faire de son navire la patrie, on est toujours heureux de revenir au pays natal.

S Quinze mois après ce retour, je fis mon entrée dans le monde, et comme c'était en mars un vendredi, jour de nouvelle lune, on s'accorda pour prédire que j'aurais des aventures, que je ferais des voyages sur mer, et que je serais très malheureux,

lo si l'influence de la lune ne contrariait pas celle du vendredi: — des aventures, j'en ai eu, et ce sont elles précisément que je veux vous raconter; — des voyages sur mer, j'en ai faits — quant à la lutte des deux influences, elle a été vive; c'est vous qui direz

is à la fin de mon récit laquelle des deux l'a emportée.

Me prédire des aventures et des voyages, c'était

reconnaître que j'étais bien im enfant de la famille,

car de père en fils tous les Kalbris, avaient été

marins, et même, si la légende est vraie, ils l'étaient

20 déjà au temps de la guerre de Troie. Ce n'est pas nous, bien entendu, qui nous donnons cette origine, mais des savants qui prétendent qu'il y a au Port- Dieu une centaine de familles, précisément celles des marins, qui descendent d'une colonie de Phéni-

25 ciens. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'avec nos yeux noirs, notre teint bistré, notre nez fin, nous n'avons rien du type normand ou breton, et que nos barques de pêche sont la reproduction exacte du bateau d'Ulysse tel que nous le montre Homère:

30 im seul mât avec une voile carrée; ce gréement.

très commun dans l'Archipel, est unique dans la Manche.

Pour nous, nos souvenirs remontaient moins loin, et même leur uniformité les rendait assez confus; quand on parlait d'un parent, l'histoire n'était s guère variée: tout enfant il avait été à la mer ou au delà des mers, chez des peuples dont les noms sont difficiles à retenir, et il était mort dans un naufrage, dans des batailles, sur les pontons anglais; les croix portant le nom d'une fille ou d'une veuve étaient lo nombreuses dans le cimetière, celles portant le nom d'un garçon ou d'un homme l'étaient peu; ceux-là ne mouraient pas au pays. Comme dans toutes les familles pourtant, nous avions nos héros: l'un était mon grand-père maternel, qui avait été le compa- 15 gnon de Surcouf; l'autre était mon grand-oncle Flohy. Aussitôt que je compris ce qui se disait autour de moi, j'entendis son noin dix fois par jour; il était au service d'un roi de l'Inde qui avait des éléphants; il commandait des troupes contre les An- 20 glais, et il avait un bras d'argent; des éléphants, un bras d'argent, ce n'était pas un rêve.

Ce fut le besoin d'aventures inné dans tous les Kalbris qui fit prendre à mon père un nouvel embarquement peu d'années après son mariage; il eût 25 pu commander comme second une des goélettes qui partent tous les ans au printemps pour la pêche d'Islande; mais il était fait au service de l'État et il l'aimait.

Je ne me rappelle pas son départ. Mes seuls sou- 30

venirs de cette époque se rapportent aux jours de tempête, aux nuits d'orage et aux heures que j'allais passer devant le bureau de poste.

Combien de fois, la nuit, ma mère m'a-t-elle fait

S prier devant un cierge qu'elle allumait^! Pour nous, la tempête au Port-Dièu c'était la tempête partout, et le vent qui secouait notre maison nous semblait secouer en même temps le navire de mon père.

Quelquefois il soufflait si fort, qu'il fallait se relever

lo pour attacher les fenêtres, car notre maison était une maison de pauvre gens; bien qu'elle fût abritée d'un côté par un éboulement de la falaise, et de l'autre par un rouf qui avait autrefois été le salon d'un trois-mâts naufragé, elle résistait mal aux

is bourrasques d'équinoxe. Une nuit d'octobre, ma mère me réveilla: l'ouragan était terrible, le vent hurlait, la maison gémissait, et il entrait des rafales qui faisaient vaciller la flamme du cierge jusqu'à l'éteindre; dans les moments d'apaisement, on en-

20 tendait la bataille des vagues contre les galets, et, comme des détonations, les coups de mer dans les trous de la falaise. Malgré ce bruit formidable, je ne tardai pas à me rendormir à genoux: tout à coup la fenêtre fut arrachée de ses ferrures, jetée dans la

25 chambre où elle se brisa en mille pièces, et il me sembla que j'étais enlevé dans un tourbillon.

«Ah! mon Dieu, s'écria ma mère, ton père est perdu!»

Elle avait la foi aux pressentiments et aux aver-

30 tissemçnts merveilleux; une lettre qu'elle reçut de

mon père quelques mois après cette nuit de tempête rendit cette foi encore plus vive; par une bizarre coïncidence, il avait été précisément, dans ce mois d'octobre, assailli par un coup de vent et en grand danger. Le sommeil de la femme d'un marin est im 5 triste sommeil : rêver naufrage, attendre une lettre qui n'arrive pas, sa vie se passe entre ces deux angoisses.

Au temps dont je parle, le service des lettres ne se faisait pas comme aujourd'hui; on les distribuait tout simplement au bureau, et quand ceux aux- 10 quels elles étaient adressées tardaient trop à venir les prendre, on les leur envoyait par im gamin de l'école. Le jour où le courrier arrivait de Terre- Neuve, le bureau était assiégé, car, du printemps à l'automne, tous les marins sont embarqués pour la 15 pêche de la morue, et un étranger qui arriverait au pays pourrait croire qu'il est dans cette île dont parle l'Arioste et d'où les hommes étaient exclus; aussi les femmes étaient-elles pressées d'avoir des nouvelles. Leurs enfants dans les bras, elles atten- 20 daient qu'on fît l'appel des noms. Les unes riaient en lisant, les autres pleuraient. Celles qui n'avaient pas de lettres interrogeaient celles qui en avaient reçues: ce n'est pas quand les marins sont à la mer qu'on peut dire: «Pas de nouvelles, bonnes nou- 25 velles.»

Il y avait une vieille femme qui venait tous les jours depuis six ans, et qui depuis six ans n'avait pas reçu une lettre: on la nommait la mère Jouan, et l'on racontait qu'un canot monté par son mari et 3°

ses quatre garçons avait disparu dans un grain, sans qu'on eût retrouvé ni le canot ni les hommes. Depuis que ce bruit s'était répandu, elle venait chaque matin à la poste. «Il n'y a encore rien pour

S vous, disait le buraliste, ce sera pour demain.)) Elle répondait tristement: «Oui, pour demain.» Et elle s'en retournait pour revenir le lendemain. On disait qu'elle avait la tête dérangée; si folle elle était, je n'ai depuis jamais vu folie triste et douce

10 comme la sienne.

Presque toutes les fois que j'allais au bureau, je la trouvais déjà arrivée. Comme le buraliste était à la fois épicier et directeur de la poste, il commençait naturellement par s'occuper de ceux qui lui

iS demandaient du sel ou du café, et nous donnait ainsi tout le temps de causer; méthodique et rigoureux sur les usages de sa double profession, il nous allongeait encore ce temps par toutes sortes de cérémonies préparatoires: épicier, il portait im tablier

20 bleu et une casquette; directeur de la poste, ime veste de drap et une toque en velours. Pour rien au monde, il n'eût servi de la moutarde la toque sur la tête, et, sachant qu'il avait entre les mains une lettre de laquelle dépendait la vie de dix

2$ hommes, il ne l'eût pas remise sans ôter son tablier.

Tous les matins, la mère Jouan me recommençait

son récit: «Ils étaient à pêcher, un grain est arrivé

si fort, qu'ils ont été obligés de fuir vent arrière au

lieu de regagner le Bien^Aimé; ils ont passé à côté

30 de la Prudence sans pouvoir l'accoster. Mais tu

comprends bien qu'avec un matelot comme Jouan il n'y avait pas de danger. Ils auront trouvé quelque navire au large qui les aura enunenés: ça c'est vu bien des fois; c'est comme ça qu'est revenu le garçon de Mélanie. On les a peut être débarqués 5 en Amérique. Quand ils reviendront, c'est Jérôme qui aura grandi I il avait quatorze ans; quatorze ans et puis six ans, combien que ça fait? — Vingt ans. — Vingt ans! ça sera un homme.»

Elle n'admit jamais qu'ils étaient perdus. Elle xo mourut elle-même sans les croire morts, et elle avait confié peu de jours auparavant au curé trois louis pour qu'il les remît à Jérôme quand il reviendrait: malgré le besoin et la misère, elle les avait toujours gardés pour son petit dernier. • is

L'embarquement de mon père devait durer trois années, il en dura six; l'état-major fut successivement remplacé, mais l'équipage tout entier resta dans le Pacifique jusqu'au jour où la frégate menaça de couler bas. 20

J'avais dix ans lorsqu'il revint au pays.

C'était un dimanche après la grand'messe; j'étais sur la jetée pour voir rentrer la patache de la douane. A côté du timonier on apercevait un marin de l'État; on le remarquait d'autant mieux 25 qu'il était en tenue et que les douaniers étaient en vareuse de service. Conune tous les jours au mo-

ment de la marée^ la jetée avait son public ordinaire de vieux marins, qui, par n'importe quel temps, soleil ou tempête, arrivaient là deux heures avant le plein de la mer pour ne s'en aller que deux heures 5 après.

«Romain, me dit le capitaine Houel en abaissant sa longue-vue, voilà ton père. Cours au quai si tu veux y être avant lui.»

Courir, j'en avais bonne envie: mais j'avais les

lo jambes comme cassées. Quand j'arrivai au quai, la patache était accostée et mon père était débarqué; on l'entourait en lui donnant des poignées de main. On voulait l'emmener au café pour lui payer une mocque de cidre.

is «A ce soir, dit-il, ça me presse d'embrasser ilia femme et mon mousse.

— Ton mousse! tiens, le voilà.»

Le soir, le temps se mit au mauvais; mais on ne se releva pas à la maison pour allumer im cierge.

20 Pendant six années de voyages, mon père avait vu bien des choses, et j'étais pour lui un auditeur toujours disposé. En apparence impatient et rude, il était, au fond, l'homme le plus endurant, et il me racontait avec une inaltérable complaisance non ce

25 qui lui plaisait, mais ce qui plaisait à mon imagination d'enfant.

Parmi ses récits, il y en avait un que je ne me lassais pas d'entendre et que je redemandais toujours: c'était celui où il était question de mon oncle

30 Jean. Pendant une relâche à Calcutta, mon père

avait entendu parler d'un général Flohy, qui était en ambassade auprès du gouverneur anglais. Ce qu'on racontait de lui tenait du prodige. C'était un Français qui était entré comme volontaire au service du roi de Berar; dans ime bataille contre les s Anglais il avait, par im coup hardi, sauvé l'année indienne, ce qui l'avait fait nommer général; dans une autre bataille, im boulet lui avait enlevé la main; il l'avait remplacée par ime en argent, et quand il était rentré dans la capitale, tenant de lo cette main les rênes de son cheval, les prêtres s'étaient prosternés devant lui et l'avaient adoré, disant que dans les livres saints il était écrit que le royaimie de Berar atteindrait son plus haut degré de puissance lorsque ses armées seraient comman- 15 dées par un étranger venu de l'Occident, que l'on reconnaîtrait à sa main d'argent. Mon père s'était présenté devant ce général Flohy et avait été accueilli à bras ouverts. Pendant huit jours mon oncle l'avait traité conmie un prince, et il avait 20 voulu l'enmaener dans sa capitale; mais le service était inexorable, il avait fallu rester à Calcutta!

Cette histoire produisit sur mon imagination l'impression la plus vive: mon oncle occupa toutes mes pensées, je ne rêvai qu'éléphants et palan- 25 quins; je voyais sans cesse les deux soldats, qui l'accompagnaient portant les mains d'argent; jusqu'alors j'avais eu une certaine admiration pour le suisse de notre église, mais ces deux soldats qui étaient les esclaves de mon oncle, me firent prendre 30

en pitié la hallebarde de fer et le chapeau galonné de notre suisse.

Mon père était heureux de mon enthousiasme; ma mère en souffrait, car avec son sentiment ma- S temel elle démêlait très bien l'effet que ces histoires produisaient sur moi:

«Tout ça, disait-elle, lui donnera le goût des voyages et de la mer.

— Eh bien, après, il fera conune moi, et pourquoi 10 pas comme son oncle?»

Faire comme mon oncle I mon pauvre père ne savait pas quel feu il allumait.

Il fallut bien que ma mère se résignât à l'idée que je serais marin; mais dans sa tendresse ingénieuse, elle 15 voulut au moins m'adoucir les commencements de ce dur métier. Elle décida mon père à abandonner le service de l'État; quand il aurait un commandement pour l'Islande, je ferais mon apprentissage sous lui.

Par ce moyen, elle espérait nous garder à terre 20 pendant la saison d'hiver, alors que les navires qui font la pêche rentrent au port pour désarmer. Mais que peuvent les combinaisons et les préviâons humaines contre la destinée?

Mon père était revenu en août; au nK)is de sep-

25 tembre, le temps, qui avait été beau pendant plus

de trois mois, se mit au mauvais; il y eut une série

d'ouragans comme il y avait eu une série de calme.

PAR TEBRE ET PAB MER 13

On ne parlait que de naufrages sur nos côtes; un vapeur s'était perdu corps et biens dans le raz Blanchard; plusieurs barques de Granville avaient disparu, et l'on disait que la mer aux alentours de Jersey était couverte de débris; à terre, les chemins 5 étaient encombrés de branches rompues; les pommes, encore vertes, couvraient le sol, aussi drues que si elles avaient été gaulées; bien des pommiers étaient les racines en l'air ou tordus par le milieu du tronc, et les feuilles pendaient aux branches, roussies 10 comme si elles avaient été exposées à un feu de paille.

Tout le monde vivait dans la crainte, car c'était le moment du retour des Terre-Neuviers.

Cela dura près de trois semaines, puis un soir il 15 se fit une accalmie complète à la fois siu* la terre et sur la mer: je croyais la tempête passée, mais au souper mon père se moqua de moi quand je lui demandai si nous n'irons pas le lendemain relever des filets qui étaient tendus depuis le conunencement 20 du mauvais temps.

«Demain, dit-il, la bourrasque se mettra en plein à l'Ouest; le soleil s'est couché dans un brouillard roux, il y a trop d'étoiles au ciel, la mer gémit, la terre est chaude; tu verras plus fort que tu n'as 25 encore vu.»

Aussi le lendemain, au lieu d'aller à la mer, nous nous mtmes à charrier des pierres sur le toit du rouf. Le vent d'Ouest s'était élevé avec le jour; pas de soleil, im ciel sale, éclairé de place en place 30

par de longues lignes vertes, et bien que la mer fût basse, au loin, un bruit sourd semblable à un hurlement.

Tout à coup mon père, qui était sur le toit du 5 rouf, s'arrêta dans son travail, je montai auprès de lui. Au large, à l'horizon, on apercevait un petit point blanc sur le ciel sombre: c'était un navire.

«S'ils n'ont point d'avaries, ils veulent donc se perdre,» dit mon père.

lo En effet, par les vents d'Ouest, le Port-Dieu est inabordable.

C'était une éclaircie qui nous avait montré le navire. Il disparut presque aussitôt à nos yeux. Les nuages s'entassaient dans une confusion noire; ils

15 montaient rapides, mêlés, roulant comme des tourbillons de fumée qui s'échappent d'un incendie; la courbure extrême de l'horizon était le foyer d'où ils s'élançaient.

Nous descendîmes au village; on courait déjà vers

20 la jetée, car tout le monde savait qu'il y avait un navire en vue, c'est-à-dire en danger.

Au loin conmie à nos pieds, à droite, à gauche, tout autour de nous, la mer n'était qu'une écume, une neige mouvante; elle montait plus vite qu'à

25 l'ordinaire avec un bruit sourd qui, mêlé à la tourmente, paralysait l'ouïe; les nuages, bien que poussés par un vent furieux, étaient si bas, si lourds, qu'ils semblaient appuyer de tout leur poids sur cette mousse savonneuse. Le navire avait grandi;

30 c'était un brick; il était presque à sec de toile.

«Voilà qu'il hisse son guidon, dit le capitaine Houel, qui avait sa longue-vue, c'est celui des frères Leheu.))'

Les frères Leheu étaient les plus riches armateurs du pays. S

«Il demande le pilote.

— Ah! oui, le pilote; il faudrait pouvoir sortir.»

Ce fut le pilote lui-même, le père Housard, qui répondit cela; et conune il n'y avait là que des gens du métier, on ne répliqua point; on savait bien qu'il lo avait raison et qu'il était impossible de sortir.

Au même moment, on vit arriver du côté du village l'aîné des frères Leheu. Il ne savait assurément pas quelle était la violence du vent, car à peine ^eut-il dépassé l'angle de la dernière maison 15 qu'il tourna sur lui-même et fut rejeté dans la rue comme un paquet de hardes. Tant bien que mal, trébuchant, tournoyant, piquant dans le vent, comme le nageur dans la vague, il arriva jusqu'à la batterie derrière laquelle nous étions abrités; en 20 chemin, il perdit son chapeau sans essayer de courir après, et tout le monde vit bien par là qu'il était terriblement tourmenté, car il était connu pour ne jamais rien perdre.

On sut en une minute que le brick lui appartenait: 25 il avait été construit à Bayonne, il était monté par un équipage basque, c'était son premier voyage; il n'était pas assuré.

«Vingt sous du tonneau si vous l'entrez, dit M. Leheu en tirant le père Housard par son suroît. 30

— Pour Taller chercher, il faudrait d'abord pouvoir sortk.»

Les vagues sautaient par dessus la jetée; le vent était devenu comme un immense balaiement qui 5 emportait avec lui l'écume des vagues, les goémons, le sable du parapet, les tuiles du corps de garde; les nuages éventrés traînaient jusque dans la mer, et la blancheur savonneuse de celle-ci les rendait plus noirs encore.

lo Quand le brick vit que le pilote ne sortait pas, il vira à moitié de bord pour tâcher de courir une bordée en attendant.

Attendre, c'était le naufrage sûr; entrer c'était le naufrage plus sûr encore.

is On accourait du village; en tout autre moment, c'eût été un risible spectacle de voir les trouées que le vent faisait dans les groupes; conune il les soulevait, les bousculait; il y avait des femmes qui se couchaient par terre et qui tâchaient d'avancer en

20 se traînant sur les genoux.

M. Leheu ne cessait de crier: «Vingt sous du tonneau, quarante sous!» Il allait, venait, courait, et, dans la même seconde, passait des supplications aux injures. ,

25 «Vous êtes tous les mêmes, à la mer quand on n'a pas besoin de vous, dans voxre lit quand il y a danger.»

Personne ne répondait: on secouait la tête ou bien on la détournait.

30 II s'exaspéra:

«Vous êtes tous des propres-à-rien; c'est trois cent mille francs de perdus; vous êtes des lâches.» Mon père s'avança:

((Donnez-moi im bateau^ j'y vas.

— Toi Kalbris, tu es im brave. S

— Si Kalbris y va, j'y vas aussi, dit le père Housard.

— Vingt sous du tonneau, je ne m'en dédis pas, cria M. Leheu.

— Rien, dit le père Housard, ce n'est pas pour vous; mais si j'y reste et que ma vieille vous de- lo mande deux sous le dimanche, ne les lui refusez pas.

— Kalbris, dit M. Leheu, j'adopterai ton gars.

— Ce n'est pas tout ça; il nous faut le bateau à Gosseaume.

Ce bateau, qu'on appelait le Saint^ean, était 15 célèbre sur toute la côte pour bien porter la toile par n'importe quel temps.

«Je veux bien, dit Gosseaume, cédant à tous les yeux ramassés sur lui, mais c'est à Kalbris que je le prête, il faut qu'il me le ramène.» 20

Mon père m'avait pris par la main; nous nous mtmes à courir vers la cale où le Saint-Jean était à sec: en une minute il fut appareillé de sa voile et de son gouvernail.

Outre mon père et le pilote, il fallait un troisième 25 marin, un de nos cousins se présenta: on voulut le retenir.

«Kalbris y va bien,» dit-il.

Mon père me prit dans ses bras, et d'une voix dont je me rappelle encore l'accent: 30

((On ne sait pas, dit-il en m'embrassant, tu diras à ta mère que je Tembrasse.»

Sortir du port avec ce vent debout était la grande difficulté; les haleurs qui tiraient sur l'amarre du S Saint-Jean n'avancèrent pas; il y avait des secousses qui leur faisaient lâcher prise et les éparpillaient en les bousculant. La pointe extrême de la jetée était balayée par les vagues; il fallait cependant que le Saint-Jean fût halé en dehors de cette pointe pour

lo prendre le vent. Le gardien du phare se noua autoiu* des reins im grelin, et, pendant que les haleurs maintenaient tant bien que mal le Saint-Jean dans le chenal, il se baissa le long du parapet et s'avança en tenant à deux mains la rampe en fer qui y est

15 fixée. Il n'avait pas la prétention, vous le sentez bien, de sortir à lui tout seul la barque, que cinquante bras pouvaient à peine entraîner, mais seulement, et c'était rude travail, de passer l'amarre autour de la poulie de bronze qui est à l'extrémité

20 de la jetée, de telle sorte que la barque, trouvant là son point d'appui, pût s'avancer en sens contraire des haleurs revenant sur leurs pas. Trois fois il fut couvert par la vague, mais il avait l'habitude de ces avalanches d'eau; il résista et parvint à enrouler le

2$ grelin. Le Saint-Jean recommença à avancer lentement en plongeant si lourdement dans les lames que c'était à croire qu'elles allaient l'emplir. Tout à coup l'amarre mollit et vint d'elle-même; elle avait été larguée et le Saint-Jean doublait la jetée.

30 Je sautai sur le glacis de la batterie et j'embras-

sai si solidement de mes bras et de mes jambes le mât des signaux, que je pus m'y cramponner; il ployait et craquait comme si, vivant encore, il se fût balancé siu* ses racines dans la forêt natale.

J'aperçus mon père au gouvernail: auprès de lui s les deux hommes étaient appuyés contre le bordage, le dos au vent. Le Saint-Jean s'avançait par saccades; tantôt il s'arrêtait, tantôt il filait comme un boulet qui ricoche dans des flots d'écume; tantôt il disparaissait entièrement dans cette poussière d'eau lo que les marins nomment des embruns.

Le brick, dès qu'il le vit, changea sa .route et gouverna en plein sur le phare; aussitôt que le Saint- Jean se fut assez élevé dans le vent, il changea aussi sa bordée et gouverna pour couper le brick; 15 en quelques minutes ils se joignirent: la barque passa sous le beaupré du grand navire et presque aussitôt pivota sur elle-même; ils étaient attachés l'im à l'autre.

«La remorque ne tiendra pas, dit une voix. — 20 Quand elle tiendrait, ils ne pourront jamais s'aflFaler le long du brick,» dit une autre.

Il paraissait, en effet, impossible que le Saint- Jean pût s'approcher assez du brick pour permettre au père Housard d'y grimper: ou le Saint-Jean de- 25 vait être broyé ou le père Housard devait tomber à la mer.

Joints l'un à l'autre, emportés dans la même rafale, poussés par la même vague, le navire et la barque approchaient. Quand le beaupré plongeait, 30

v20 FAR TERRE ET PAR MER

on voyait le pont se dresser et l'équipage, incapable de tenir pied, s'accrocher où il pouvait.

«Monte donc, monte donc,» criait M. Leheu.

Trois ou quatre fois déjà le père Housard avait

S essayé de s'élancer, mais les deux navires s'étaient violenmient séparés: la barque, lancée à vingt ou trente mètres au bout de la remorque, allait, devant, derrière, au hasard des lames qui l'emportaient. Enfin, le brick fit une embardée du côté du

10 Sain^eaUf et, quand .la vague qui l'avait soulevé s'abaissa, le pilote se cramponnait à son bord sur le porte-haubaijs.

Il semblait que le vent avait vaincu toute résistance, nivelé, démoli, emporté les obstacles: il pas-

15 sait sur nous et au travers de nous irrésistiblement, sans ces intervalles de repos et de reprise qui laissent au moins un moment pour respirer. On ne sentait plus qu'une violente poussée, toujours dans le même sens; on n'entendait plus qu'un soufiiement qui

20 rendait sourd. Sous cet aplatissement, les vagues étaient soulevées avant de se former; elles s'écroulaient les unes sur les autres en tourbillons.

Le brick arrivait rapide comme la tempête ellemême, portant seulement tout juste ce qu'il fallait

2$ de toile pour gouverner. Bien que la mer parût aplatie, il avait des mouvements de roulis et de tangage dans lesquels il s'abattait furieusement de côté et d'autre comme s'il allait chavirer: au milieu d'une de ces secousses, on ne vit plus que des lam-

30 beaux de toile; son hunier avait été emporté;

n'ayant plus de point d'appui pour gouverner, il vint par le travers: il était à peine à deux ou trois cents mètres de rentrée.

Un même cri sortit de toutes les poitrines.

Le SairU^ean, à bord duquel étaient restés mon s père et mon cousin, suivait le brick à une petite distance; pour ne pas se heurter contre cette masse, il prit au large, mais au même moment une trinquette fut hissée à bord du brick; celui-ci revint dans la passe, en coupant une fois encore la route à la lo barque, qu'il masqua entièrement de sa masse noire. Deux secondes après, il donnait dans le chenal.

C'était la barque que je suivais bien plus que le brick; quand je la cherchai, celui-ci entré, je ne la vis plus. Puis presque aussitôt je l'aperçus en de- 15 hors de la jetée; gênée par la manœuvre du grand navire, elle avait manqué la passe trop étroite, et elle courait vers une sorte de crique à droite de la jetée, où ordinairement, dans les jours d'orage, on trouvait une mer moins tourmentée. 20

Mais ce jour-là, comme partout, à perte de vue, la mer y était fiuieuse, et il fallait une impossibilité absolue de remonter dans le vent pour s'y laisser affaler; la voile fut amenée, ime ancre fut mouillée, et, aux vagues qui se précipitaient du large le canot 25 présenta l'avant; entre lui et la plage se dressait une ligne de rochers qui ne devaient pas être couverts d'eau avant une demi-heure. L'ancre tiendrait-elle? La corde ne serait-elle pas coupée? Le SainUJean pourrait-il toujours s'élever à la lame sans plonger? 30

Je n'étais qu'un enfant, mais j'avais assez l'expérience des choses de la mer pour calculer l'horrible longueur de cette attente. Autour de moi, j'entendais aussi se poser ces 5 questions, car nous avions couru sur la grève et nous étions groupés en tas pour résister au vent:

«S'ils tiennent encore, ils pourront échouer; si le SairU^edn vient au plein, il sera brisé en miettes. — Kalbris est un rude nageur, lo — Ah! oui, nager!»

Une planche elle-même eût été engloutie dans ces tourbillons d'eau, d'herbe, de cailloux, d'écume, qui s'abattaient siu* la plage, où ils creusaient des trous. Les vagues, repoussées par les rochers, produisaient 15 un ressac qui, en reculant, rencontrait celles venant du large, et ainsi pressées elles montaient les imes par-dessus les autres et s'écroulaient en cascades.

Tandis que je restais haletant, les yeux sur le SainUeartf je me sentis saisir à deux bras; je me re- 20 tournai, c'était ma mère qui accourait à moi, éperdue; elle avait tout vu du haut de la falaise.

On vint nous entourer, le capitaine Houel et quelques autres; on nous parlait, on tâchait de nous rassurer: sans répondre à personne, ma pauvre mère 25 regardait au large.

Tout à coup un grand cri domina le bruit de la tempête:

«L'ancre a lâché!»

Ma mère tomba à genoux et m'entratna avec elle. 30 Quand je relevai les yeux, je vis le SainWcan

arriver par le travers sur la crête d'une vague immense; soulevé, porté par elle, il passa par-dessus la barrière de rochers; mais la vague se creusa pour s'abattre; la barque se dressa tout debout en tournoyant, et je ne vis plus qu'une nappe d'écmne. s

Ce fut seulement deux jours après qu'on retrouva le corps de mon père horriblement mutilé; on ne retrouva jamais celui de mon cousin.

Pendant six années la place de mon père avait été vide au bout de la table, mais ce n'était pas le lo vide effrayant et morne qui suivit cette catastrophe.

Sa mort ne nous réduisit pas absolument à la misère, car nous avions notre maison et un peu de terres; cependant ma mère dût travailler pour vivre.

Elle avait été autrefois la meilleure repasseuse du 15 pays, et comme le bonnet du Port-Dieu est une des belles coiffures de la côte, elle retrouva des pratiques.

Les messieurs Leheu crurent devoir venir à notre aide.

«Mon frère vous prendra tous les quinze jours, 20 dit l'aîné ^ ma mère, et moi tous les quinze jours aussi; une journée assurée toutes les semaines, c'est quelque chose.»

Et ce fut tout. Ce n'était pas payer bien cher la vie d'un homme. 25

La journée de travail, au temps dont je parle, se r^ait sur le soleil; j'eus donc, le matin et le soir,

avant comme après l'école, des heures où, en l'absence de ma mère, je fus maître de faire ce qui me plaisait.

Or ce qui me plaisait, c'était de flâner sur la jetée 5 ou sur la grève, selon que la mer était haute ou basse. Tout ce que ma pauvre maman essayait pour me retenir à la maison était inutile; j'avais toujours des raisons pour m'échapper ou me justifier; heureux encore quand je n'en avais pas pour

lo faire l'école buissonnière, c'est-à-dire quand les navires ne rentraient pas de Terre-Neuve, quand il n'y avait pas de grande marée, quand il n'y avait pas gros temps.

Ce fut dans un de ces jours de grande marée et

15 d'école buissonnière que je fis une rencontre qui eut une mfluence capitale sur mon caractère et décida de ma vie.

On était à la fin de septembre, et la marée du vendredi devait découvrir des rochers qu'on n'a

2o vait pas vus depuis longtemps. Le vendredi matin,

au lieu d'aller à l'école, je me sauvai dans la falaise,

où, en attendant que la mer descendît, je me mis à

déjeuner: j'avais plus de deux heures à attendre.

La marée montait comme une inondation, et si

25 les yeux se détournaient un moment d'un rocher, ils ne le retrouvaient plus, il avait été noyé dans cette nappe qui se soulevait avec une vitesse si calme que c'était le rocher qui semblait avoir lui-même coulé à pic; pas une vague, mais seulement une ligne

30 d'écume entre la mer bleue et le sable jaune; au

PAB TEBRE ET PAB M£B 25

large; au delà de l'horizon voûté des eaux, le regard se perdait dans des profondeurs grises; on voyait plus loin qu'à l'ordinaire; sur les côtes, le cap Vauchel et l'aiguille d'Aval, ce qui n'arrive que dans les grands changements de temps. 5

La mer resta étale bien longtemps pour mon impatience, puis enfin elle commença à se retirer avec la même vitesse qu'elle était venue. Je la suivis; j'avais caché dans im trou mon panier et mes sabots et je marchais pieds nu& sur la grève, où mes pas lo creusaient une souille qui s'emplissait d'eau.

Nos plages sont en général sablonneuses, cependant on y rencontre, semés çà et là, des amas de rochers, que la mer, dans son travail d'érosion, n'a pas encore pu user, et qui forment à marée basse 15 des tlots noirâtres. Comme j'étais dans un de ces Ilots à poursuivre des crabes sous lès goémons, je m'entendis héler.

Ceux qui sont en faute ne sont pas très braves, j'eus un moment de frayeur; mais en levant les 20 yeux je vis que je n'avais rien à craindre, celui qui m'avait hélé n'allait point me renvoyer à l'école: c'était un vieux monsieur à barbe blanche que, dans lé pays nous avions baptisé monsieur Dimanche, parce qu'il avait un domestique qu'il appelait 35 Samedi. De vrai, il se nommait M. de Bihorel et il habitait une petite île à un quart d'heure du Port- Dieu; autrefois cette île avait tenu à la terre, mais il avait fait couper la chaussée de granit qui formait l'isthme et l'avait ainsi transformée en une île véri- 30

table que la mer, lorsqu'elle était haute, baignait de tous côtés. Il avait la réputation d'être le plus grand original qui existât à vingt lieues à la ronc e; et cette réputation il la devait a un immense para- S pluie qu'il portait toujours tendu au-dessus de sa tête, à la solitude absolue dans laquelle il vivait, surtout à un mélange de dureté et de bonté dans ses relations avec les gens du pays.

«Hé! petit, criait-il, qu'est-ce que tu fais là? lo — Vous voyez bien, je cherche des crabes.

— Eh bien, laisse tes crabes et viens avec moi; tu me porteras mon filet, tu ne t'en repentiras pas.»

Je ne répondis pas; mais ma figure parla pour moi. 15 «Ah! ah! tu ne veux pas?

— C'est que ...

— Tais-toi, je vais te dire pourquoi tu ne veux pas; dis-moi seulement ton nom.

— Romain Kalbris.

20 — Tu es le fils de Kalbris, qui a péri pour sauver un brick l'année dernière? Ton père était \m homme.»

J'étais fier de niion père; ces paroles me firent régarder M. de Bihorel moins sournoisement.

25 «Tu as neuf ans, continua-t-il en me posant la main sur la tête et en plongeant ses yeux dans les miens, c'est aujourd'hui vendredi, il est midi, tu fais l'école buissonnière.»

Je baissai les yeux en rougissant.

30 «Tu fais l'école buissonnière poursuivit-il, ceci

n'est pas bien difficile à deviner; maintenant je vais te dire pourquoi. Ne tremble pas, petit nigaud, je ne suis pas sorcier. Allons, regarde-moi. Tu veux profiter de la marée pour pêcher.

— Oui, monsieur, et pour voir la Tête de chien,)) s

La Tête de chien est im rocher qui ne découvre que très rarement.

«Eh! bien moi aussi je vais à la Tête de chien; prends mon filet et suis-moi.»

Je le suivis sans souffler mot, j'étais abasourdi lo qu'il m'eût si facilement deviné. Quoique je le connusse bien, c'était la première fois que j'échangeais autant de paroles avec lui, et je ne savais pas que son plaisir était de chercher le mobile secret des actions de ceux avec lesquels il se trouvait; une is grande finesse et une longue expérience le faisaient souvent toucher juste, et, comme il ne craignait personne, il disait toujours son impression quelle qu'elle fût, gracieuse ou blessante.

Bien que j'en eusse peu envie, il me fallut parler, 20 tout au moins répondre aux questions qu'il ne cessa de me poser. Il n'y avait pas un quart d'heure que je marchais derrière lui qu'il savait tout ce que je pouvais lui apprendre sur moi-même, sur mon père, sur ma mère, sur ma famille. Ce que je lui racontai 25 de mon oncle l'Indien parut l'intéresser.

«Curieux, disait-il, esprit d'aventure, sang normand mêlé au sang phénicien; d'où peut venir Calbris ou Kalbris?»

Cet interrogatoire ne l'empêchait pas d'examiner 30

la grève sur laquelle nous avancions et de ramasser de temps en temps des coquillages et des herbes qu'il me fallait mettrje dans le filet.

«Comment appelles-tu ça?» me disait-il à chaque

5 chose.

Presque toujours je restais muet, car si je connaissais bien de vue ces herbes ou ces coquillages, je ne savais pas leur nom.

«Tu es biçn un fils de ton pays, dit-il impatienté;

lo pour vous autres, la mer n'est bonne qu'à piller et à ravager; c'est l'éternelle ennemie contre laquelle il faut se défendre; vous ne verrez donc jamais qu'elle est une mère aussi nourricière que la terre, et que les forêts qui couvrent ses plaines et ses mon-

15 tagnes sont peuplées de plus d'animaux que uqs

forêts terrestres. Cet horizon infini, ces nuages, ces

flots ne vous parleront donc jamais que d'ouragans

et de naufrages?»

Il s'exprimait avec ime véhémence qui stupéfiait

20 ma timidité d'enfant, et c'est l'impression de ses paroles que je vous donne plutôt que ses paroles elles-mêmes, car j'ai mal retenu ce que je ne comprenais guère; mais l'impression m'est restée si vive que je le vois encore sous son parapluie, étendant

25 son bras sur la haute mer et entraînant mes yeux avec les siens.

«Viens ici, continua-t-il, en me montrant une crevasse de rocher d'où l'eau ne s'était pas retirée, que'je te fasse comprendre im peu ce que c'est que

30 la mer. Qu'est-ce que ça?»

Il m'indiqua du doigt une sorte de petite tige fauve collée par la base à une pierre, et terminée à l'extrémité par une espèce de corolle jaune dont les bords découpés en lanières étaient d'un blanc de neige. 5

«Est-ce une herbe, est-ce ime bête? Tu n'en sais rien, n'est-ce pas? Eh bien, c'est ime bête; si nous avions le temps de rester là, tu la verrais peutêtre se détacher, et tu sais bien que les fleurs^ ne marchent pas. Regarde de tout près, tu vas voir ce lo qui ressemble à la fleur s'allonger, se raccourcir, se balancer. C'est ce que les savants nomment une anémone de mer. Mais pour que tu sois bien convaincu que c'est un animal, tâche de m'attraper une crevette. Tu sais que les fleurs ne mangent point, 15 n'est-ce pas?»

Disant cela, il prit la crevette et la jeta dans la corolle de l'anémone; la corolle se referma et la crevette disparut engloutie.

Dans un trou plein d'eau, je pris une petite raie: 20 elle avait enfoui ses ailerons dans la sable pour se cacher, mais ses taches bnmes et blanches me la firent apercevoir; je la portai à M. de Bihorel.

«Tu as trouvé cette raie, me dit-il, parce qu'elle a des marbrures, et ce qui te l'a fait découvrir la 25 dénonce aussi aux poissons voraces; or, comme au fond des mers règne une guerre générale dans laquelle on se tue les uns les autres, ainsi que cela arrive trop souvent sur la terre, simplement pour le plaisir et la gloire, ces pauvres raies, qui nagent 30

mal, ne tarderaient pas à être exterminées si la nature n'y avait pourvu; regarde la queue de ta raie, elle est hérissée d'épines et de dards, si bien que quand elle se sauve, elle ne peut être attaquée 5 par là, et que les ennemis que ses tâches attirent doivent s'arrêter devant sa cuirasse. Il y a là une loi d'équilibre universel que tu peux remarquer aujourd'hui et que tu comprendras plus tard.»

J'étais émerveillé; vous pouvez comprendre quel

lo effet produisait cette leçon démonstrative sur un enfant naturellement curieux et questionneur qui n'avait jamais trouvé personne pour lui répondre. La crainte, qui tout d'abord m'avait clos la bouche, s'était promptement dissipée.

15 Suivant toujours la marée qui se retirait, nous arrivâmes à la Tête de chien. Combien y restâmesnous? je n'en sais rien. Je n'avais plus conscience du temps. Je courais de rocher en rocher, et je rapportais à M. de Bihorel les coquilles ou les plantes

2o que je voyais pour la première fois. J'emplissais mes poches d'un tas de choses qui me semblaient très curieuses au moment où je les trouvais et que bientôt je jetais pour les remplacer par d'autres, qui avaient l'incontestable supériorité d'être nou-

25 velles.

Tout à coup, en levant les yeux, je ne vis plus la côte; elle avait disparu dans un léger brouillard; le ciel était uniformément d'un gris pâle; la mer était si calme que c'était à peine si nous l'entendions

30 derrière nous.

J'aurais été seul que je serais rentré, car je savais combien il est difficile, par un temps de brouillard, de retrouver son chemin au milieu des grèves; mais M. de Bihorel ne disant rien, je n'osai rien dire non plus. S

Cependant le brouillard, qui enveloppait toute la côte, s'avança vers nous conune un nuage de fumée montant de la terre droit au ciel.

«Ah! ah! voici le brouillard, dit M. de Bihorel; si nous ne voulons pas faire une partie de Colin-Mail- lo lard un peu trop sérieuse, il faut nous en retourner: prends le filet.»

Mais presque aussitôt le nuage nous atteignit, nous dépassa, et nous ne vîmes plus rien, ni la côte, ni la mer qui était à cinquante pas derrière nous; 15 nous étions plongés dans une obscurité grise.

«La mer est là, dit M. de Bihorel sans s'inquiéter, nous n'avons qu'à aller droit devant nous.»

Aller droit devant nous sur le sable, sans rien pour nous guider, ni ornière, ni trace quelconque, ni 20 pente même pour indiquer si nous descendions ou nous montions, c'était jouer sérieusement le jeu du tapis vert de Versailles, dans lequel il s'agit d'aller les yeux bandés du parterre de Latone au bassin d'Apollon sans dévier et sans marcher sur le sable; 25 avec cette circonstance aggravante pour nous que nous avions au moins une demi-lieue à faire avant de trouver les falaises.

Il n'y avait pas dix minutes que nous marchions, quand nous fûmes arrêtés par un amas de rochers. 50

«C'est les Pierres vertes, dis-je.

— C'est le Pouldu, dit M. de Bîhorel.

— C'est les Pierres vertes, monsieur.»

Il me domia une petite tape sur la joue:

S «Ah! ah! il paraît que nous-ttvons une bonne petite caboche,» dit-il.

Si c'était les Pierres vertes, nous devions les longer

en allant à droite et nous rapprocher ainsi du

Pouldu. Si, au contraire, c'était le Pouldu, nous

lo devions prendre à gauche, sous peine de tourner le

dos au village.

En plein jour rien n'est plus facile que de distinguer ces deux rochers; même la nuit, à la clarté de la lune, je les aurais facilement reconnus; mais, 15 dans le brouillard, nous voyions les pierres couvertes de varech et voilà tout.

«Écoutons, dit M. de Bihorel, le bruit de la côte nous guidera.»

Nous n'entendîmes rien, ni le bruit de la côte, ni 20 même le bruit de la mer. Il ne faisait pas un souflOie de vent. Nous étions conmie plongés dans une ouate blanche, qui nous bouchait les oreilles aussi bien que les yeux.

«C'est le Pouldu,» dit M. de Bihorel.

25 Je n'osai le contredire davantage et le suivis en tournant comme lui à gauche.

«Viens près de moi, mon enfant, me dit-il d'une voix douce, donne-moi la main que nous ne nous séparions point; une, deux, marchons au pas.» 30 Nous marchâmes encore environ dix minutes,

puis je sentis sa main qui serrait la mienne. On entendait un faible clapotement. Nous nous étions trompés, c'étaient les Pierres vertes; nous nous dirigions droit vers la mer et nous n'en étions plus qu'à quelques pas. S

«Tu avais raison, dit-il, il fallait prendre à droite; retournons.»

Retourner où? Conmient nous diriger! Nous savions où était la mer parce que nous entendions le flot se briser doucement, mais en nous éloignant lo nous n'entendions plus rien, et nous ne savions plus si nous tournions le dos à la côte ou si nous donnions sur elle.

L'obscurité devenait de plus en plus opaque, car à l'épaisseur du brouillard s'ajoutait l'approche de 15 la nuit. Nous ne voyions plus depuis quelques instants déjà le bout de nos pieds, et ce fut à peine si M. de Bihorel put distinguer l'heure à sa montre. Il était six heures; la marée allait commencer à remonter. 20

— Il faut nous hâter, dit-il; si le flot nous prend, il ira plus vite que nous; il a des bottes de sept lieues.»

Il sentit au tremblement de ma main que j'avais peur. 25

— N'aie pas peur, mon enfant, le vent va s'élever de terre et pousser le brouillard au large; d'ailleurs, nous verrons le phare, qui va bientôt s'allirnier.»

Il n'y avait pas là de quoi me rassurer; le phare, je savais bien que nous n'apercevrions pas sa lu- 30

mière. Depuis quelques minutes je pensais à trois femmes qui, Tannée précédente, avaient comme nous été smprises sur cette grève par le brouillard et qui avaient été noyées; on avait retroifvé leurs

S cadavres seulement huit jours après; je les avais vu

rapporter au Port-Dieu, et je les avais maintenant

là devant les yeux, épouvantables dans leurs pauvres

guenilles verdâtres.

Quoique je voulusse me retenir, je me mis à

lo pleurer. Sans se fâcher, M. de Bihorel tâcha de me calmer par de bonnes paroles.

— Crions, me dit-il, s'il y a un douanier sur la falaise, il nous entendra et nous répondra; il f^t bien que ces mâtins-là servent à quelques chose.»

15 Nous criâmes, lui d'une voix' forte, moi d'une voix entrecoupée de sanglots. Rien ne nous répondit, pas même l'écho; et ce silence morne me pénétra d'un effroi plus grand encore; il me sembla que j'étais mort au fond de l'eau.

20 — Marchons, dit-il, peux-tu marcher?»

Il me tira par la main, et nous avançâmes à l'aventure. Aux paroles qu'il m'adressait de temps en temps pour m'encourager, je sentais bien qu'il était inquiet aussi, et sans confiance dans ses propres

25 paroles.

Après plus d'une longue demi-heure de marche, le désespoir me gagne tout à fait, et, lui lâchant la main, je me laissai tomber sur le sable.

— Abandonnez-moi là, monsieur, pour mourir, 30 lui dis-je en pleurant.

— Allons bon! fit-il, autre marée maintenant, veux-tu bien rentrer tes larmes; est-ce qu'on meurt quand on a une maman? Allons, lève-toi, viens.»

Mais tout, même cela, était inutile; je restais sans pouvoir bouger. S

Tout à coup je poussai un cri.

— Monsieur!

— Eh bien, mon enfant?

— Là, là, baissez-vous.

— Veux-tu que je te porte, pauvre petit? lo

— Non, monsieur, tâtez.»

Et, lui prenant la main, je la posai à plat à côté de la mienne.

— Eh bien?

— Sentez-vous, voilà Peau.» 15 Nos plages sont formées d'un sable très fin, profond et spongieux; à marée basse, ce sable, qui s'est imbibé comme ime éponge, s'égoutte, et Teau se réunissant forme de petits filets presque invisibles, qui suivent la pente du terrain jusqu'à la mer. 20 C'était im de ces petits filets que ma main avait barré.

«La côte est là,» et j'étendis le bras dans la direction d'où venait l'eau.

En même temps je me relevai: l'espérance m'avait 25 rendu mes jambes; M. de Bihorel n'eut pas besoin de me traîner.

J'allais en avant; de minute en minute, je me baissais pour coller ma main sur la plage, et, par la direction de l'eau remonter le courant. 30

«Tu es un brave garçon, dit M. de Bihorel; sans toi, nous étions, je crois, bien perdus.»

Il n'y avait pas cinq minutes qu'il avait laissé échapper ces craintes lorsqu'il me sembla que je ne s trouvais plus d'eau. Nous fîmes encore quelques pas;-ma main se posa sur le sable sec.

«Il n'y a plus d'eau.»

Il se baissa et tâta aussi à deux mains; nous ne sentîmes que le sable himxide, qui s'attacha à nos lo doigts.

En même temps il me sembla entendre comme un léger clapotement. M. de Bihorel l'entendit aussi.

«Tu te seras trompé, dit-il, nous marchons vers la mer.

15 — Non, monsieur, je vous assure; et puis, si nous approchions de la mer, la sable serait plus mouillé.»

Il ne dit rien et se releva. Nous restâmes ainsi

indécis, perdus une fois encore. Il tira sa montre;

20 il faisait bien trop sombre pour voir les aiguilles,

mais il la fit sonner: elle sonna six heures et trois

quarts.

«La marée monte depuis plus d'une heure.

— Alors, monsieur, vous voyez bien que nous 25 nous sommes rapprochés de la côte.»

. Comme pour donner une confirmation à mon

raisonnement, nous entendîmes derrière nous im

ronflement sourd; il n'y avait pas à s'y tromper,

c'était la marée montante qui arrivait.

30 «C'est une nau que nous avons devant nous, dit-il.

PAB TERBE ET PAB MER 37

— Je le crois bien, monsieur.»

Ces plages, précisément parce qu'elles sont formées d'un sable mouvant, ne restent pas parfaitement planes; il s'y forme çà et là de petits monticules séparés les uns des autres par de petites s vallées; tout cela à peu près plat pour l'œil, tant les différences de niveau sont légères, mais parfaitement sensibles pour l'eau, si bien qu'à la marée montante ce sont les vallées qui se remplissent les premières et les monticules restent à sec, formant lo des îles, battues d'im côté par le flot montant, entourées de tous les autres par l'eau qui court dans les vallées comme dans le lit d'une rivière. Nous étions en face d'une de ces rivières. Était-elle profonde? Toute la question était là. 15

«Il faut passer la nau, dit M. de Bihorel; tiensmoi bien.

Et comme j'hésitais:

— As-tu pas peur de te mouiller, dit-il, les pieds ou la tête? Choisis; moi, j'aime mieux les pieds. 20

— Non, monsieur, nous allons nous perdre dans l'eau.

— Veux-tu donc rester là pour être pris par la mer?

— Non, mais passez le premier, je resterai là à 25 crier, vous irez contre ma voix, quand vous serez de l'autre côté, v,ous crierez à votre tour et j'irai sur vous.

— Passe le premier.

— Non, je nage miçux que vous. 3Q

— Tu es un brave petit, viens, que je t'embrasse.» Et il m'embrassa conmie si j'avais été son fils; ça

me remua le cœur.

Il n'y avait pas de temps à perdre, la mer arrivait 5 rapidement; de seconde en seconde on entendait son soufflement plus fort. Il entra dans l'eau et je commençais à crier.

«Ne crie pas, dit M. de Bihorel, que je ne voyais plus, chante plutôt si tu peux.

10 — Oui, monsieur, et je me mis à chanter:

Il est né en Normandie; Il y fut nommé Rageau.

Sa beauté, dès son berceau, :■

A chacun faisait envie.

15 Tra la, la, tra la, la.

Je m'interrompis.

— Avez-vous pied, monsieur?

— Oui, mon enfant, il me semble que je commence à remonter; chante

2o Ses lèvres étaient vermeilles

Comme du sang de navet; Sa bouche ne s'arrêtait Qu'en rencontrant ses oreilles.

Tra la, la, tra la, la.

25 J'allais chanter le troisième couplet de cette ronde.

— A ton tour, me cria M. de Bihorel, je n'ai plus d'eau que jusqu'aux genoux, viens.»

Et il entonna un air sans paroles qui était triste 30 comme une chanson de mort.

J'entrai dans l'eau; mais je n'étais pas de la taille de M. Bihorel et ne tardai pas à perdre pied; ce n'était rien pour moi qui nageais comme un poisson. Seulement, conmie il y avait du courant, j'eus peine à me diriger droit, et il me fallut plus d'un s quart d'heure pour arriver jusqu'à lui.

Lorsque je l'eus rejoint, nous ne tardâmes pas à sortir tout à fait de l'eau et à nous retrouver siu* le sable.

Il respira avec une satisfaction qui me montra lo combien son anxiété avait été vive . . .

«Prenons une prise, dit-il, nous» l'avons bien gagnée.»

Mais à peine avait-il atteint sa tabatière, qu'il poussa une exclamation en secouant ses doigts. is

«Mon tabac qui est changé en marc à café et ma montre qui, bien sûr, tourne comme la roue d'im moulin dans l'eau, qu'est-ce que Samedi va dire?»

Je ne sais à quoi cela tenait, mais je n'avais plus peur du tout. Il me semblait que le danger était 20 passé.

Il ne l'était pas, et il nous restait plus de chemin à faire que nous n'en avions fait; nous étions entourés des mêmes dangers et nous avions les mêmes difficultés pour nous diriger. , 25

Le brouillard semblait s'être encore épaissi; la nuit était venue, et, bien que nous fussions plus rapprochés de la falaise, nous n'entendions aucun bruit de ce côté qui nous dît: «la terre est là,» ni le beuglement d'une vache, ni im coup de fouet, ni le 30

grincement d'un essieu, rien: im silence loiu*d devant nous; derrière, le grondement sourd de la mer qui montait.

C'était là notre seule boussole maintenant, mais S bien incertaine et bien perfide. Si nous avancions trop vite, nous pouvions nous perdre; si nous n'avancions pas assez vite, la marée menaçait de nous atteindre et de nous engloutir avant que nous fussions arrivés au galet, où la pente plus rapide ralentirait

lo sa course.

Nous recommençâmes donc à marcher en nous tenant par la main; souvent je me baissais pour tâter le sable, mais je ne trouvais plus d'eau courante: nous étions sur un banc coupé de petites 15 rides, et l'eau y restait stagnante dans les creux, ou bien, en petits filets, elle se répandait parallèlement au rivage.

L'espoir que j'avais eu, la nau traversée, nous abandonnait, lorsque subitement nous nous arrê- 20 tâmes tous les deux en même temps. Le son d'une cloche avait déchiré l'atmosphère qui nous enveloppait.

Après un intervalle de deux ou trois secondes, nous entendîmes un deuxième, puis bientôt un troi- 25 sième coup.

C'était l'angelus au Port-Dieu; nous n'avions plus qu'à marcher du côté d'où venait le son, nous étions sauvés.

Sans rien nous dire, et d'un commun accord, nous 30 nous mîmes à coiuir.

«Dépêchons-nous, dit M. de Bihorel. L'angelus ne durera pas assez longtemps; c'est une trop courte prière, on devrait y joindre les litanies, pour nous guider.))

Avec quelle émotion, courant sans reprendre ha- s leine, nous comptions les volées de la cloche. Nous ne parlions ni l'un ni l'autre, mais je comprenais très bien que si elle cessait de se faire entendre avant que nous eussions atteint le galet, nous pouvions n'avoir été sauvés quelques instants que pour lo nous reperdre une fois encore.

Elle cessa; nous étions toujours sur le sable. Peut-être le galet n'était-il qu'à quelques mètres; peut-être n'avions-nous que la jambe à allonger pour le toucher; mais comiment savoir de quel côté? 15 Le pas que nous allions faire en avant pouvait aussi bien nous rapprocher du salut que nous en éloigner, et dans ce cas nous rejeter au milieu des dangers que nous venions de courir.

«Ârrétons-nous, dit M. de Bihorel, et ne faisons 30 plus un seul pas à l'aventure; tâte le sable, mon enfant.»

Je tâtai; je collai mes deux mains sur la grève j'attendis; je les relevai sèches toutes les deux.

«Âs-tu compté combien nous passions de nausf 35

— Non, monsieur.

— Alors, tu ne sais pas s'il nous en reste encore à traverser: si nous les avons toutes passées, nous n'avons qu'à attendre; quand la mer arrivera, nous marcherons doucement en la précédant. 30

— Oui, mais si nous ne les avons pas toutes passées?»

Il ne répondit pas, car il n'avait à me répondre que ce que je savais aussi bien que lui; c'est-à-dire

S que si nous avions encore une nau entre nous et le galet, et si nous restions sans avancer, la mer remplirait doucement; il nous faudrait la passer à la nage et nous exposer à être entraînés par le courant, jetés peut-être dans des rochers d'où nous ne

lo pourrions jamais sortir.

Nous eûmes un moment d'anxiété terrible, restant là, ne sachant que faire, n'osant nous décider à avancer, à reculer, à aller à droite, à aller à gauche, car en demeurant immobiles dans la position même

15 OÙ nous avions cessé d'entendre la cloche, nous étions sûrs au moins que le pays était là devant nous, comme si nous l'avions vu dans une éclaircie, tandis que si nous faisions un seul pas, nous nous retrouvions livrés à toutes les angoisses de l'incertitude.

20 Notre seul espoir était désormais dans im coup de vent qui, balayant le brouillard, nous laisserait voir le phare, car d'entendre le bruit de la côte, il n'y fallait pas compter; nous estimions être au sud du village, en face d'une falaise déserte, d'où à pa-

25 reille heure ne pouvait venir aucun bruit; mais l'atmosphère était si calme, si lourde, le brouillard était si compacte, si solide, que pour croire à une brise il fallait être dans une position conune la nôtre où l'on en arrive à espérer l'impossible et à attendre

30 un miracle.

Ce miracle se fit; la cloche qui avait cessé de sonner reprit en carillonnant.

Il y avait un baptême, et pour cette fois nous étions bien certains d'arriver, car le carillon du baptême dure souvent une demi-heiu*e et quelque- s fois plus, quand le parrain s'est arrangé pour donner des forces au sonneur.

En moins de dix minutes nous atteignîmes le galet, et, en le remontant, longeant le pied de la falaise, nous arrivâmes à la chaussée qui joignait l'île lo de M. de Bihorel à la terre. Nous étions sauvés . . .

M. de Bihorel voulut me faire entrer chez lui; malgré toutes ses instances je refusai. J'avais hâte d'arriver à la maison, où ma mère était peut-être déjà arrivée. 15

«Eh bien, dis à ta mère que j'irai la voir demain soir.»

J'aurais bien voulu qu'il ne nous fît pas cette visite qui allait apprendre à ma mère où j'avais passé ma journée, mais comment l'empêcher? 20

Ma mère n'était pas encore rentrée; quand elle arriva, elle me trouva avec des habits secs, auprès du feu que j'avais allumé.

Je m'acquittai de la commission de M. de Bihorel.

Le lendemain soir, comme il l'avait promis, il 25 arriva; je le guettais; quand j'entendis ses pas, j'eus envie de me sauver.

«Ce garçon-là vous ar-t-il raconté ce qu'il a fait hier? dit-il à ma mère, après s'être assis.

— Non, monsieiu*. 30

— Eh bien, il a fait l'école buissonnière toute la journée.»

Ma pauvre maman me regarda avec une douloureuse inquiétude, croyant avoir à entendre tout im ^ réquisitoire contre moi.

«Ah! Romain, dit-elle tristement.

— Ne le grondez pas trop, interrompit M. de Bihorel, car en même temps il m'a sauvé la vie. Allons, ne tremble pas comme ça, mon garçon et

lo viens là. Vous avez un brave enfant. Madame Kalbris, vous pouvez en être fière.»

Il raconta coniment il m'avait trouvé la veille, et conmient nous avions été surpris par le brouillard. >

1$ «Vous voyez que sans lui, continua-t-il, j'étais bien perdu, n'est-ce pas, ma chère dame? Je m'étais fâché le matin contre son ignorance, parce qu'il ne savait pas le nom d'une actinie. Mais quand le danger est arrivé, ma. science ne m'a plus

20 servi à rien; et si je n'avais pas eu pour m'aider l'instinct de cet enfant, ce seraient les actinies, les crabes et les homards qui, à cette heure, étudieraient mon anatomie. J'ai donc contracté une dette envers votre fils, je veux m'en acquitter.»

25 Ma mère fit un geste.

«Rassurez-vous, dit-il, sans se laisser interrompre, je ne veux rien vous proposer qui ne soit digne de votre fierté et du service que j'ai reçu. J'ai fait causer l'enfant, il est curieux de voir et de savoir;

30 donnez-le-moi, je me charge de son éducation; je

n'ai pas d'enfant et je les aime, il ne sera pas malheureux auprès de moi.»

Ma mère accueillit conmie elle le devait cette proposition, mais elle n'accepta pas.

«Permettez, fit M. de Bihorel, en étendant la 5 main vers elle, je vais vous dire pourquoi vous me refusez: vous aimez cet enfant passionnément, vous l'aimez pour lui et pour son père que vous avez perdu, il est désormais tout pour vous, et vous voulez le garder; c'est vrai, n'est-ce pas? Maintenant 10 je vais vous dire aussi pourquoi' vous devez me le donner néanmoins: il y a en lui un fond d'intelligence qui ne demande qu'à être cultivé; à Port- Dieu, cela n'est pas possible, et, sans entrer dans vos affaires, il ne vous est pas possible, à vous, je 15 crois, de l'envoyer ailleurs; ajoutez que l'enfant a im caractère indépendant et aventureuse qui a besoin d'être surveillé. Pensez à cela, ne me répondez pas de suite, réfléchissez à tête posée, quand les premiers mouvements de votre cœur maternel se seront 20 calmés; je reviendrai demain soir.»

Lorsqu'il fut parti, nous nous mimes à souper, mais ma mère ne mangea pas; elle me regardait longuement, puis quand mes yeux rencontraient les siens, elle se détournait du côté du feu. 25

Quand je lui dis adieu, avant d'aller me coucher, je sentis ses larmes mouiller mes joues. Qui les faisait couler, ces larmes? Ëtait-elle fière de moi pour ce que M. de Bihorel avait raconté? Était-elle désespérée de notre séparation? 30

Je ne pensai en ce moment qu'à la séparation dont ridée me troublait aussi.

— Ne pleure pas, maman, lui dis-je en l'embrassant, je ne te quitterai pas.

S — Si, mon enfant, c'est pour ton bien, M. de Bihorel a trop raison, il faut accepter.

Ma réception chez M. de Bihorel justifia pour moi sa réputation d'originalité, dont j'avais entendu parler.

lo En arrivant, je le trouvai devant la porte de la maison, car, m'ayant vu de loin, il était venu audevant de moi.

— Arrive, ici, dit-il, sans me laisser le temps de me reconnaître. As-tu jamais écrit une lettre?

15 Non. Eh! bien, tu vas en écrire une à ta mère pour

lui dire que tu es arrivé et que Samedi ira demain

chercher ton linge. Par cette lettre je verrai ce que

tu sais. Entre, et mets-toi là.

Il me fit entrer dans une grande salle pleine de

20 livres, me montra une table sur laquelle étaient du papier, des plumes, de l'encre, et me laissa.

J'avais plus envie de pleurer que d'écrire, car cette brusquerie, me tombant sur le cœur, après l'émotion de la séparation, me suffoquait; cepen-

25 dant je tâchai d'obéir. Mais je salis mon papier de plus de larmes que d'encre, car, bien que ce fût ma première lettre, je sentais que: «Je suis arrivé et

Samedi ira demain chercher mon linge,)) c'était mi peu court, mais il m'était impossible de trouver autre chose

J'étais depuis un quart d'heure écrasé sous cette malheureuse phrase qui ne voulait pas s'allonger, s lorsque mon attention fut distraite par une conversation qui s'engagea dans la pièce voisine entre M. de Bihorel et Samedi.

— Pour lors, disait Samedi, l'enfant est arrivé.

— Pensais-tu qu'il ne viendrait pas? lo

— Je pensais que ça va changer tout ici.

— En quoi?

— Monsieur déjeune vers midi; moi, je prends ma goutte le matin: l'enfant attendra-t-il midi pour manger, ou bien boira-t-il la goutte avec moi? 15

— Tu es fou avec ta goutte. *

— Dame, je n'ai jamais pris d'enfants en nourrice.

— Tu as été enfant, n'est-ce pas? Eh bien, souviens-toi de ce temps-là et traite-le comme on te traitait toi-même. 20

— Ah! mais non, pas de ça dans votre maison; moi, j'ai été élevé à la dure; si vous voulez l'élever comme ça, mieux vaut le renvoyer chez lui. N'oubliez pas que vous lui devez quelque chose, à ce petit. 25

— Ne l'oublie jamais toi-même et agis en conséquence.

— Alors faut lui donner la goutte avec du sucre.

— Tu lui donneras ce que tu aimais à son âge; ou plutôt tu lui demandera» ce qu'il veut. 30

— Si VOUS le mettez sur ce pied-là, ça ira bien.

— Samedi, sais-tu à quoi servent les enfants?

— Ça ne sert à rien qu'à dévaster tout et à faire danmer le monde.

S — Cela sert encore à autre chose: cela sert à recommencer notre vie quand elle a dévoyé; cela sert à réussir ce que nous avons manqué.

Presque aussitôt il rentra.

— Tu ne fais rien, dit-il en lisant ma lettre; tant lo mieux, il n'y aura pas à arracher avant de planter.

Maintenant, va te promener.

C'était vraiment une singulière habitation que cette île, qu'on nommait la Pierr&-Gante, et telle que jamais je n'ai rien vu qui lui ressemblât.

15 Du rivage, l'île se présente en amphithéâtre sous la forme d'un triangle allongé dont la pointe la plus longue et la plus basse n'est séparée de la terre ferme que par un petit bras d'eau large à peine de quatre cents mètres. Tout ce qui est incliné vers la

20 côte est couvert de verdure, herbes et arbustes que

crèvent seulement çà et là quelques aiguilles grises

de granit; tout ce qui regarde la mer est dénudé,

pelé, brûlé par les vents et le sel.

La maison est située au sommet de l'île, à l'en-

25 droit même où les pentes se réunissent pour former un petit plateau, et si, par le fait de sa position, elle jouit d'une vue circulaire qui embrasse l'horizon aussi bien sur terre que sur mer, elle est, par contre, exposée à toute la violence des vents, de

30 quelque côté qu'ils soufflent. Mais les vents ne

PAB TEBRE ET PAR MEB 49

peuvent rien contre elle, car, bâtie sous le ministère de Choiseul poiu* s'opposer aux débarquements des Anglais et se relier aux nombreux corps-de-garde de la côte, elle a des murailles en granit de plusieurs pieds d'épaisseur, et un toit à l'épreuve de la bombe. 5 Quand M. de Bihorel avait acheté cette vieille bicoque, il l'avait, à l'extérieur, entourée d'une galerie qui l'égayait en l'agrandissant, et, à l'intérieur, transformée en maison habitable, au moyen de cloisons et de portes. Il ne l'avait rendue ainsi ni com- 10 mode ni élégante, mais il ne lui avait rien enlevé de sa qualité indispensable, qui était d'être aussi solide sous le vent que le rocher lui-même dont elle faisait partie.

Ces vents terribles, qui sont l'ennemi contre le- 15 quel il faut sans cesse se défendre, sont cependant en même temps im bienfait pour l'île. Ils lui donnent en hiver une températiu^e plus douce que dans l'intérieur des terres, si bien que, dans les creux du terrain, à l'abri des rochers ou des éboulements, on 20 rencontre des plantes et des arbustes qui, sous des climats moins rudes, ont besoin de la protection d'une serre: des lauriers-roses, des fuchsias, des figuiers.

Le plus grand nombre des accidents de terrain 25 étaient dus à la nature, mais quelques-uns avaient été créés par M. de Bihorel, qui, aidé de Samedi, avait transformé l'île en \m grand jardin sauvage; seule, la partie exposée à l'Ouest avait échappé à leiu* travail; continuellement tondue par les vents et 30

arrosée de récume des vagues, elle servait de pâturage à deux petites vaches bretonnes et à des brebis noires.

Ce qu'il y avait de curieux dans ces travaux de S transformation et d'appropriation en réalité considérables, c'est qu'ils avaient été accomplis par ces deux hommes seuls, sans le secours d'aucun ouvrier. J'avais souvent entendu dire dans le pays que c'était par avarice que M. de Bihorel agissait ainsi;

lo lorsque je le connus, je vis que c'était, au contraire,

en vertu d'im principe. «L'honmie doit se suffire à

lui-même, répétait-il souvent, et je suis un exemple

vivant que cela est possible.»

Il poussait si loin cette idée dans son application,

15 que, même pour les choses ordinaires et journalières de la vie, il n'avait recours à aucim étranger. On se nourrissait du lait des vaches, des légumes et des fruits du jardin; du poisson péché par Samedi, du pain cuit à la maison avec de la farine moulue dans

20 un petit moulin à vent, qui était assurément le chefd'œuvre de M. de Bihorel: l'île eût été assez grande, qu'on lui eût fait produire le blé nécessaire à la provision de l'année, et les ponmies pour presser le cidre.

25 Pour être juste, il faut dire que la part de Samedi était considérable; il avait été mousse, matelot, domestique d'un officier de l'État, cuisinier à bord d'un baleinier, et il avait ainsi fait l'apprentissage de tous les métiers.

30 Les rapports entre ces deux hommes n'étaient pas

PAB TERBE ET PAB MER 51

ceux d'un maître et d'un domestique, mais de deux associés; ils mangeaient à la même table, et la seule distinction entre eux était que M. de Bihorel occupait le haut bout. Ainsi organisée, cette existence avait quelque chose de simple et de digne qui ne 5 m'étonna pas quand je m'y trouvai mêlé, mais qui maintenant me touche et m'émeut encore.

«Mon garçon, me dit M. de Bihorel, dès le jour de mon arrivée, je n'ai pas l'intei^tion de faire de toi un monsieiu*, c'est-à-dire un notaire ou un mé- 10 decin, mais tout simplement un marin qui soit un honmie. Il y a plus d'une façon de s'instruire, on peut s'instruire en jouant et en se promenant. Ce système est-il de ton goût?»

Ce discours était un peu bizarre pour un enfant 15 tel que moi. La pratique m'expliqua ce que je n'avais pas tout d'abord bien compris.

J'avais été un peu surpris d'apprendre que l'éducation pouvait se faire même en jouant, car ce n'était pas ainsi que j'avais été habitué à travailler 20 à l'école. Je le fus bien plus quand il me mit à l'œuvre, c'est-à-dire dans l'après-midi même.

Je l'accompagnais dans sa promenade sur la côte, et, tout en marchant, il me faisait causer; nous étions entrés dans un petit bois de chênes. 25

«Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il en me montrant des fourmis qui traversaient le chemin.

— Des fourmis.

— Oui, mais que font-elles?

— Elles en portent d'autres. 30

— ^ Bon, tu vas les suivre jusqu'à leur founniliêre;

tu les regarderas et tu me diras ce que tu auras vu;

si tu ne remarques rien qui t'étonne, tu reviendras

demain, après-demain, jusqu'à ce que tu aies ob-

5 serve quelque chose.»

Après deux journées passées autoiu* de la fourmilière, je vis qu'il y avait des fourmis qui ne faisaient absolument rien, tandis qu'il y en avait d'autres qui travaillaient sans cesse et qui même donnaient

lo à manger aux paresseuses.

«C'est bien, me dit-il, quand je lui communiquai le résultat de mes observations; tu as vu le fait principal, cela suffit. Ces fourmis qui ne font rien ne sont pas des malades ou des invaUdes, comme tu

15 crois; ce sont les maîtres de celles qui travaillent et qui sont des esclaves. Sans le secours de ces esclaves, elles seraient incapables d'aller chercher leur nourriture. Cela te surprend; il en est poiu*tant quelquefois de même dans notre monde; il est

2o encore quelques pays où il y a des honmaes ne faisant rien qui sont nourris par ceux qui travaillent. Si cette oisiveté avait pour cause l'inj&rmité chez les maîtres, rien ne serait plus explicable que le travail des uns et le repos des autres; il faut bien s'entr'ai-

25 der; mais il n'en est pas ainsi. Les maîtres, chez les fourmis, sont précisément ceux qui sont les plus aptes aux choses qui demandent la force et le courage, — à la guerre. Nous retournerons observer ensemble ces fourmis, et nous les verrons sans doute

30 se livrer entre elles quelque grande bfttîiille. Ce

PAB TERRE ET PAR MEB 53

sont les maîtres seuls qui y prennent part, et leur but est de conquérir des esclaves. En attendant que tu sois témoin de ces luttes, je vais te donner à lire, dans le livre d'un savant qui se nonmie Huber, le récit d'un de ces combats qui eut lieu précisément s au moment même où une autre grande bataille, bien plus terrible, se livrait à cinq cents lieues de là entre les hommes. Les honmies avaient-ils, ce jour-là, de meilleures raisons pour s' entretuer, je ne le sais pas, mais je sais que le massacre fut épou- lo vantable. Moi-même, si je ne suis pas resté sur le champ de mort, il s'en est fallu de bien peu. Nous marchions le long d'une rivière qu'on nomme l'Elbe, et de l'autre côté, sur la rive droite, les Russes avaient en batterie une formidable artillerie is dont nous entendions les détonations, mais dont nous ne voyions pas les ravages, parce que nous étions abrités par im coude de la rivière et par un mouvement de terrain. Tout en marchant je n'avais qu'ime idée, c'est que ce jour, qui pouvait 20 être le jour de ma mort, car il fallait passer sous le feu de cette artillerie, était aussi celui de la fête de ma fenune. Je pensais combien j'aurais été heureux de la lui souhaiter. Tout à coup, j'aperçois à mes pieds, dans le fossé humide où je marchais, 25 toute une traînée de myosotis en pleine fleur. Il ne faut pas croire que dans les batailles les choses se passent comme le représentent les tableaux, avec une parfaite régularité d'alignement. Nous étions déployés en tirailleurs, c'est-à-dirç libres dç nos 30

mouvements. En dépit du sérieux de la position, les petites âeurs bleues m'attiraient. Je me baissai pour cueillir quelques brins de myosotis, et au même moment je sentis au-dessus de moi un vent S terrible qui me passait à quelques pouces de la tête, puis j'entendis une détonation épouvantable et je reçus sur le dos une bourrée de branches de saule. Nous étions arrivés en face de la batterie, et c'était elle qui venait de faucher autour de moi tous mes

lo camarades. Si j'étais resté debout, sans mon petit bouquet, par conséquent, j'étais mort conune eux. Avoue que j'avais bien fait de penser à ma femme. Quand je parvins à sortir de dessous les saules, le maréchal Ney avait fait taire les canons russes.»

15 Tout pénétré encore de ce récit de la bataille de Friedland, le soir même, je lisais celui du combat des fourmis dans Huber. Huber était aveugle, il regardait par les yeux du plus dévoué et du plus intelligent des domestiques et lui dictait en suite le

20 plus charmant livre qu'on eût écrit sur les abeilles et les fourmis. Si M. de Bihorel n'eût point ainsi amené cette lecture, et s'il me l'eût imposée comme un devoir au lieu de me la donner comme une récompense, quel effet eût-elle produit sur un enfant

as de mon âge, ignorant de tout comme je l'étais? Grâce à la façon dont il me la présenta, elle entra si pleinement dans mon esprit préparé, qu'aujourd'hui encore, malgré les années écoulées, j'en retrouve le souvenir plus sensible et plus net que pour le livre

30 que je lisais hier.

Il n'aimait pas beaucoup les livres. Il y en eut un pourtant qu'il me mit tout de suite entre les mains, mais celui-là était à ses yeux ce qu'est la Bible pour les protestants, VlmitaMon pour un catholique; c'était sur ce livre qu'il avait modelé sa 5 vie, c'était lui qui avait créé la Pierre-Gante et les merveilles de travail qu'on y voyait; c'était lui qui avait donné l'idée du grand parapluie; lui qui avait baptisé Samedi que, par respect pom* Robinson, il n'avait pas voulu nommer Vendredi, — c'était le 10 Robinson Crusoé.

«Tu apprendras là-dedans, me dit-il, en me le remettant, ce que peut chez un homme la force morale; tu apprendras aussi que si l'homme peut à lui seul, par la volonté, recommencer toutes les in- 15 ventions himiaines, il ne doit pas trop s'enorgueillir de sa puissance, car au-dessus de lui il y a Dieu. Tu ne sens peut-être pas en ce moment ce que je te dis là, mais ça te reviendra plus tard, et il était nécessaire que cela te fût dit. Au reste, si tu n'es pas 20 frappé par ce grand enseignement, tu feras comme tous les lecteurs, tu prendras dans le livre ce qui te plaira.»

Je ne sais pas s'il est des enfants qui peuvent lire Robinson de sang-froid; pour moi, je fus transporté. 25

Il faut avouer pourtant que ce qui me toucha ce ne fut pas le côté philosophique qui m'avait été indiqué, mais bien le côté romanesque, — les aventures sur mer, le naufrage, l'île déserte, les sauvages, Feffroi, l'inconnu. Mon oncle l'Indien eut un rival. 30

Je trouvai là comme une justification de mes désirs. Qui de nous ne s'est pas mis à la place du héros de de Foê, et ne s'est pas demandé:

«Pourquoi ne m'en arriverait-il pas autant?

S Pourquoi n'en ferais-je pas autant?»

Ce ne sont pas seulement les enfants de six mois qui croient qu'il n'y a qu'à étendre la main pour prendre la lune.

Samedi, qui savait tant de choses, ne savait pas lo lire. En voyant mon enthousiasme, il eut envie de connaître ces aventures et me demanda de les lui lire.

«Il te les contera, dit M. de Bihorel, et ça vaudra mieux; tu es assez primitif pour préférer le récit à 15 la lecture.»

Dix années de voyages avaient donné à Samedi

une certaine expérience, et il n'acceptait pas toutes

mes histoires sans y faire des objections. Mais

j'avais une réponse qui ne permettait pas la discus-

20 sion.

«C'est écrit.»

«En es-tu sûr? mon petit Romain.))

Je prenais le livre et je lisais.

Samedi écoutait en se grattant le nez, puis, avec 25 la résignation d'une foi aveugle:

«Puisque c'est écrit, disait-il, je veux bien; mais

c'est égal, j'y ai été, à la côte d'Afrique, et je n'ai

jamais vu de lions venir à la nage attaquer les

navires. Enfin!»

|o II avait surtout été dans les mers du Nord, et il

avait gardé de ces voyages des souvenirs avec lesquels il payait mes récits.

Une année, surpris par les glaces, ils avaient été obligés d'hiverner: pendant six mois ils avaient vécu sous la neige; plus de la moitié de Téquipage était 5 resté enseveli sous cette neige; les chiens eux-mêmes étaient morts, non de froid ou de privation de nourriture, mais de privation de lumière; si on avait eu assez d'huile pour tenir toujours les lampes allumées, ils auraient vécu. C'était presque aussi 10 beau que Rohinsoriy quelquefois cependant c'était trop beau pour ma crédulité.

«Est-ce écrit?»

Samedi était bien alors obligé de convenir qu'il ne l'avait pas lu; maïs il l'avait vu. 15

«Qu'est-ce que cela fait, puisque ce n'est pas écrit?»

De pareils entretiens n'étaient pas de nature, il faut en convenir, à me donner l'idée de vivre tranquillement à terre; aussi ma mère, tourmentée de 20 voir mes dispositions, naturelles si malheureusement encouragées, voulut-elle faire ime tentative auprès de M. de Bihorel.

«Ma chère dame, répondit-il, je vous rendrai l'enfant si vous trouvez que je le pousse dans une voie 25 que vous ne voudriez pas lui voir suivre; mais vous ne le changerez jamais tout à fait, il est de la race de ceux qui cherchent l'impossible; je conviens avec vous que cela mène rarement à la f ortime, mais cela mène quelquefois aux grandes choses. 30

58 PAS TEBBE ET PAR lf£B

Telle est l'ingratitude des enfants, qu'à ce moment j'aurais presque volontiera quitté la Piene- Gante. M. de Bihoiel avait étudié les cris des oiseaux, et dans ces cris il avait cru, à tort ou à rai-

5 son, trouver un langage dont il avait composé le lexique; il voulait me l'apprendre: je n'y comprenais absolument rien. De là étaient nées des occasions continuelles, pour lui de colère, pour moi de pleurs.

lo C'était cependant chose curieuse que ce langage, et je r^rette bien aujourd'hui de n'en avoir retenu que quelques mots. Tout ce qu'un oiseau peut exprimer, M. de Bihorel affirmait qu'il était arrivé à le traduire, selon lui couranmient: «J'ai faim . . .

15 manger là-bas . . . sauvons-nous vite . . . faisons un nid . . . kia ouah tsioui, voilà la tempête.» Mais alors j'étais encore trop enfant et trop paysan pour admettre, même à l'état d'hyjwthèse, que les bêtes pussent parler. Nous sentons la musique, qui n'est

20 pas notre langue, et nous ne voulons pas que les oiseaux la comprennent, eux qui nous ont donné les premiers modèles! Nos chiens, nos chevaux, nos animaux domestiques entendent notre langage; était-il donc tout à fait impossible que M. de Biho-

2$ rel entendit celui des oiseaux?

Ma mère, troublée par cette réponse de M. de Bihorel, ne persista pas dans sa demande, et je dus continuer à étudier le dictionnaire des Guillemot et des Pierre Garin.

go «Tu verras plus tard, me dit M. de Bihorel, l'uti-

lité de ce qui te parait aujourd'hui ridicule. Ta mère a peur que tu sois marin, je ne le souhaite pas non plus; car aujourd'hui, si on entre avec enthousiasme dans la marine à quinze ans, on en sort souvent à quarante, avec dégoût. Mais tu as la 5 passion des voyages, c'est chez toi une vocation de famille, et il faut s'arranger pour donner. satisfaction à ta vocation et aux désirs de ta mère. Je voudrais donc que tu fusses un homme comme André Michaux dont tu lisais l'autre jour la vie, comme lo Siebold, un médecin hollandais qui nous a fait connaître le Japon; comme l'Anglais Robert Fortime; je voudrais te préparer à voyager dans des pays peu connus, au profit de ta patrie que tu enrichirais de plantes nouvelles et d'animaux utiles, au profit de 15 la science dont tu serais un soldat. Voilà qui vaut mieux que d'être marin pour transporter toute ta vie, conmie im entrepreneur de roulage maritime, du café de Eio-Janeiro au Havre, et des articles- Paris du Havre à Rio-Janeiro; et si cela se réalise, tu 20 verras que ce que je veux t'apprendre aujourd'hui te rendra de réels services.

C'était là un beau rêve. Par malheur ce ne fut qu'im rêve. Cette direction prévoyante et élevée eût-elle fait de moi l'honmie que M. de Bihorel vou- 25 lait, je ne sais; car elle cessa de s'exercer sur moi précisément au moment où elle m'était le plus nécessaire et où je commençais à profiter des leçons de cet excellent homme. Voici comment arriva cette brusque catastrophe: 30

Habituellement j'accompagnais M. de Bihorel dans toutes ses courses; quelquefois cependant il s'embarquait seul dans la chaloupe pour aller étudier tout à son aise les cris des oiseaux à Tile des S Grunes, qui est à trois lieues au large du Port-Dieu. Un jour qu'il était ainsi parti avant que je fusse levé, nous fûmes très surpris de ne pas le voir revenir à l'heure du dîner.

«Il aiu*a manqué la marée, dit Samedi, ce sera 10 pour celle de ce soir.»

Le temps était calme, la mer tranquille; il n'y avait en apparence aucun danger. Cependant Samedi paraissait assez inquiet.

Le soir, M. de Bihorel n'arriva pas, et Samedi, 15 au lieu de se coucher, alluma un grand feu de fagots sur le point le plus élevé de l'île. Je voulus rester auprès de lui; il m'envoya à mon lit assez durement. Vers le matin, je me levai et l'allai rejoindre. Il marchait en long et en large devant le feu qui 20 jetait de grandes flammes rouges, et de temps en temps il s'arrêtait pour écouter: on n'entendait que le murmure de la mer; quelquefois il se faisait une sourde rumeur, un bruit d'ailes, et des oiseaux, que la lumière avait été troubler dans leurs cavernes, 2$ s'abattaient affolés sur notre feu.

Une lueur blanche entr'ouvrit le ciel du côté de l'Orient.

«Bien sûr, il lui sera arrivé quelque chose, dit Samedi, il faut emprunter le bateau à Gosseaume 30 et aller à l'île des Grunes.»

L'île des Grunes est un amas de rochers granitiques qui n'est habité que par les oiseaux de mer; nous l'eûmes bientôt explorée; nulle part nous ne trouvâmes traces de M. de Bihorel ni de la chaloupe.

Au Port-Dieu tout le monde fut bientôt en émoi^ s car, malgré son originalité, on aimait le vieux M. Dimanche. Cette disparition était inexplicable.

((Il aura chaviré, disaient les uns.

— On retrouverait la chaloupe.

— Et les courants?» lo Samedi ne disait rien, mais de toute la journée il

ne quittait pas la grève; quand la marée baissait, il suivait 1% âot, et les uns après les autres il visitait tous les rochers; il y avait des soirs où nous nous trouvions ainsi éloignés de cinq à six lieues du 15 Port-Dieu. Il ne parlait pas, jamais il ne prononçait le nom de M. de Bihorel; seulement, quand il rencontrait un pêcheur, il lui disait d'une voix dolente:

«Rien de nouveau?» 20

Et le pêcheur, qui comprenait cette brève interrogation, répondait:

((Rien de nouveau.»

Et alors, s'il voyait ime larme dans mes yeux, il me donnait une petite tape sur la tête en disant: 25 «Tu es un bon garçon; oui, tu es un bon gars.» Quinze jours après cette inexplicable absence, arriva à la Pierre-Gante un M. de la Berryais qui habitait la basse Normandie. C'était un petitneveu de M. de Bihorel et son seul parent. 30

Après nous avoir fait longuement raconter ce qui s'était passé, il embaucha douze hommes au Port- Dieu avec Tordre d'explorer le rivage. Les recherches continuèrent pendant trois jours, puis, le S soir du troisième jour il les arrêta déclarant qu'elles étaient désormais inutiles et que bien certainement M. de Bihorel avait péri; les com-ants avaient entraîné le "corps et la chaloupe.

«Qu'en savez-vous? s'écria Samedi; pourquoi lo voulez-vous qu'il soit mort? Les courants peuvent bien avoir entraîné la chaloupe sans qu'elle ait chaviré; peut-être que le maître a été débarquer en Angleterre. Pourquoi ne reviendrait-il pas demain?»

C'était devant les gens qui avaient fait les re- 15 cherches qu'il avait répondu ces paroles. Personne ne répliqua par respect pour son chagrin, mais personne n'était de son avis.

Le lendemain, M. de la Berryais nous fit comparaître devant lui, Samedi et moi, et il nous annonça 20 qu'il n'y avait plus besoin de personne à la Pierre- Gante: on allait fermer les portes, et le notaire ferait soigner les bêtes en attendant qu'on les vendît.

Samedi fut tellement suffoqué qu'il ne put que balbutier des paroles inintelligibles; puis tout à 25 coup, se tournant vers moi:

«Fais ton sac, me dit-il, nous allons sortir d'ici tout de suite.»

En quittant l'île, nous rencontrâmes M. de la Berryais sur la chaussée; Samedi marcha droit à 30 lui:

«Monsieur, dit-il, vous êtes peut-être bien son neveu pour la loi, mais pour moi vous ne l'êtes pas; non, vous ne l'êtes pas, et c'est un vrai matelot qui Tous le dit.»

Il avait été convenu que Samedi accepterait l'hos- s pitalité chez ma mère jusqu'à ce qu'il eût trouvé à se loger dans le village, mais il ne resta pas longtemps avec nous.

Tous les matins il s'en allait sur la place et il continuait ses recherches. Cela dura à peu près trois lo semaines, puis un soir il nous annonça qu'il nous quitterait le lendemain pour passer aux îles anglaises et peut-être en Amérique.

«Parce que, voyez-vous, dit-il, la mer ne garde rien, c'est peut-être qu'elle n'a rien pris.» 15

Ma mère voulut le faire parler, il n'en dit pas davantage.

Je le conduisis jusque sur le cotre, où il s'embarqua.

Comme je l'embrassais: 20

«Tu es im bon garçon, dit-il; tu iras quelquefois à la Pierre-Gante, et tu porteras une poignée de sel à la vache noire; elle t'aimait bien aussi.»

J'étais depuis longtemps tourmenté d'une idée qui me tenait éveillé la plus grande partie de mes nuits; 25 c'était de m'enfuir de Port-DieUj et de m'en aller au Havre m'embarquer.

Pendant des heures et des heures je ruminais mon projet et je m'étais bien souvent amusé à tracer mon itinéraire sur une carte de la Normandie qui était 30

accrochée dans V escalier; à défaut de compas^ je m^en étais fabriqué un en bois et f avais mesuré les distances comme M. de Bihorel m'avait appris à le faire. De Port-Dieu, en passant par Pontorson, f irais

S coucher à Avranches; d'Avranches f irais à Villers- Bocage, Caen, Dozulé, Pont-VÉvêque et Honfleur. C'était huit jours de marche au plus; le pain coûtait alors trois sous la livre; si je pouvais amasser vingtquatre sous seulement j'étais sûr de ne pas mourir de

lo faim en chemin, et en couchant dans les champs mon projet était réalisable.

En faisant de petits travaux pour nos voisins je réussis enfin à réunir cette grande somme de vingtquatre sous, et un beau soir quand tout le monde était

15 couché je sautai par-dessus le mur et me mis en route le cceur gros et les larmes aux yeux en pensant au chagrin que mon départ allait causer à mère, mais résolu dans mon entreprise et décidé à suivre l'exernple des autres Kalbris et à m' engager sur un bateau,

20 Je mis dix jours pour arriver au Havre marchant presque toute la journée et tard que mes jambes pouvaient me soutenir, couchant tantôt dans les bois, tavrtôt dans une grange, quand un paysan plus charitable que les autres m'offrait l'hospitalité.

J'avais cru que je n'aurais qu'à me présenter à bord d'un navire pour être immédiatement engagé.

A peine arrivé dans l'avant-port, je commençai * ma promenade sur les quais pour faire mon choix; dans le bassin du Roi je ne vis que quatre ou cinq s vapeurs, ce n'était pas mon affaire; dans le bassin de la Barre je trouvai de grands navires américains d'où l'on déchargeait des balles de coton qui s'entassaient en montagnes sur le quai; ce n'était pas encore ce qu'il me fallait; je voulais un navire lo français.

En faisant le tour du bassin du Commerce je fus émerveillé; il y avait des navires de tous les pays du monde, des grands, des petits, une forêt de mâts enguirlandés de guidons, de âanmies et de 15 pavillons.

Il y avait des navires qui exhalaient une odeur de cassonnade qui me faisait venir l'eau à la bouche; il y en avait d'autres qui sentaient le poivre et la cannelle. Partout on travaillait à charger et à dé- 20 charger les cargaisons; des douaniers regardaient rouler des balles de café et écoutaient les chants des matelots d'im air mélancolique.

Parmi ces navires il y en eut un qui tout de suite me séduisit; il était peint en blanc avec un liston 25 d'azur; c'était un petit trois-mâts; sur un tableau accroché aux haubans on lisait: «En charge pour

Pemambuco et Bahia, VÉtoile du matirij capitaine Frigard, partira incessamment.» Comment ne pas faire un beau voyage sur un navire blanc et bleu? Pernambuco et Bahia, est-il dans la géographie deux

5 noms plus séduisants?

Je montai à bord; l'équipage et des ouvriers du bord étaient occupés au chargement; on descendait dans la cale, grande ouverte, de lourdes cesses qui se balançaient au bout* des chaînes. On ne fit pas

lo tout d'abord attention à moi; mais comme je ne bougeais pas de place, n'osant trop m'approcher d'un monsieur qui inscrivait les caisses à mesure qu'elles passaient devant lui, et qui me semblait être le capitaine, je finis par attirer l'attention.

15 «Allez-vous-en! me cria ce monsieur.

— Monsieur, je voudrais vous parler.

Et je lui fis ma demande, c'est-à-dire que je désirais être mousse à bord de VÉtoile du matin.

Il ne me répondit même pas, et d'un geste il se

2o contenta de me montrer le pont par lequel j'étais entré.

Je n'étais pas dans ime situation à me rebuter facilement. J'allai un peu plus loin; sans doute VÉtoile du matin ^ était trop belle pour moi; je

25 chosis cette fois im brick noir et sale en charge pour Tampico, et qui se nommait le Congre. On me répondit simplement qu'on n'avait besoin de personne. Dans un troisième, au lieu de m'adresser à un capitaine, je m'adressai à un matelot; ma de-

30 mande formulée, il haussa les épaules, et tout ce

que j'en pus tirer fut que j'étais un drôle de petit bonhomme. Enfin, sur une goélette en partance pour les côtes d'Afrique, le capitaine, qui n'avait pas du tout ime figure rassurante, voulut bien m'accepter; mais quand il apprit que je n'avais pas de s père pour signer mon engagement, pas d'inscription à la marine, pas de sac pour mon trousseau, surtout pas de trousseau, U m'engagea à sortir plus vite que je n'étais entré, si je ne voulais pas faire connaissance avec ses bottes. lo

L'affaire se présentait désagréablement, et je commençais à me trouver mal à l'aise. Me faudrait-il retourner au Port-Dieu? Je continuai donc mes recherches.

En tournant autour des bassins, j'étais revenu à 15 l'avant-port; la mer conmiençait à monter, et déjà quelques petites barques de pêche prenaient le large. Je m'en allai sur la jetée voir l'entrée et la sortie des navires; il y avait longtemps que je n'avais assisté à ce spectacle, et ce mouvement de la marée, l'hori- 20 zon qu'embrassaient mes regards, le va-et-vient des bateaux de Caen, de Rouen et de Honfleur, l'appareillage des grands navires pour les voyages lointains avec les adieux, les mouchoirs voltigeants des passagers, les cris des marins, le grincement des 25 poulies et des manœuvres, le mélange de toutes ces voiles blanches dans la rade depuis la côte jusqu'à la courbure extrême de la mer, me firent oublier ma préoccupation.

J'étais depuis plus de deux heures accoudé sur le 30

parapet, lorsque je me sentis tirer par les cheveux. Surpris, je me retournai et me trouvai en face de Hermann. Il me dit qu'il avait quitté le pays pour se rendre auprès d'im de ses frères qui habitait la 5 république de l'Equateur.

Hermann me demanda si j'étais enfin marin; je lui racontai les difficultés que l'on me faisait.

— Si tu veux, dit-il, j'irai t'engager comme si tu étais mon frère.

lo Et le trousseau?

C'était là une impossibilité. Hermann n'était pas beaucoup plus riche que moi. Son voyage était payé d'avance par son frère jusqu'à Guayaquil, et nous ne pouvions pas, avec nos ressources réunies,

15 faire une pareille dépense.

Il fallut renoncer à cette idée; pour me consoler il m'emmena dîner avec lui, puis après dîner au théâtre, où l'im de ses compatriotes, musicien de l'orchestre, nous donna deux places. On jouait

20 comme première pièce une comédie qui a pour titre Guerre ouverte, et dans laquelle on apporte un des personnages dans une caisse.

«Voilà ton affaire, me dit-il; à l'entr'acte, je t'expliquerai mon idée.»

25 Son idée était d'acheter une grande caisse: je me cacherais dedans; une heure avant le départ, il la porterait à bord bien fermée, bien cordée. Lorsque nous serions au large, il l'ouvrirait, et le capitaine, dans l'impossibilité de me débarquer, à moins de

30 me jeter par-dessus le bord, serait bien forcé de me

garder; une fois en route, ce serait à moi de trouver le moyen de me faire employer.

C'était insensé, mais cela avait une certaine tournure aventureuse qui me séduisit.

Le lendemain, nous visitâmes toutes les boutiques s des brocanteurs de la ville, et nous trouvâmes, pour dix francs, une grande caisse cerclée en fer, qui était juste à ma taille, comme si elle eût été faite sur mesure. Hermann l'emporta chez lui, où il m'avait donné l'hospitalité, et il y perça plusieurs trous lo pour me permettre de respirer; je me plaçai dedans, il la ferma et j'y restai deux heures parfaitement à mon aise; je pouvais remuer les bras et les jambes, et me mettre sur le côté ou sur le dos, quand je voulais changer de position. 15

Le navire sur lequel Hermann avait pris passage partait le lendemain à la pleine mer de deux heures du soir; j'occupai mon temps jusque là à visiter ce navire, qui s'appelait VOrénoquej et écrire une longue lettre à ma mère pour lui dire que j'étais 20 enfin embarqué et que je lui demandais pardon d'agir ainsi contre sa volonté, mais que j'espérais que c'était pour notre bonheur à tous.

Deux heures avant la pleine mer, c'est-à-dire à midi, Hermann me fit entrer dans la caisse, et* me «s donnant un morceau de pain:

«A demain, me dit-il en riant; si tu as trop faim, tu pourras manger.»

Je devais rester vingt heures dans cette boîte, car nous avions réfléchi que dans les environs du Havre 30

nous étions exposés, si je me montrais trop tôt, à ce que le capitaine me débarquât sur une barque de pêche ou sur un bateau-pilote, tandis qu'au large le danger d'une rencontre était beaucoup moins à

S craindre. Depuis plusieurs jours les vents du Sud soufflaient assez fort; en vingt heiu-es nous devions être bien au delà de Cherboug, en pleine Manche.

Nous avions attaché deux poignées de cuir à intérieur, j'y passai les bras poiu* ne pas être ballotté

lo dans les secousses du transport. Hermann ferma

les deux serrures à clef, fit plusieurs tours à la corde

et me chargea siu* son dos. Il riait si fort que j'étais

secoué comme sur un cheval.

Quand il arriva à bord de VOrénoquef cette gaieté

15 fut brusquement coupée.

«Qu'est-ce que vous apportez là? cria le capitaine.

— Ma malle.

— Il est trop tard: les panneaux sont fermés.» C'était bien sur cette fermeture que nous avions

20 compté, car les panneaux ouverts on me descendait dans la cale, on entassait d'autres caisses par-dessus la mienne, j'étais dans ma boîte jusqu'à-Guayaquil; tandis que, les panneaux fermés, on me déposait sur le pont ou dans la cabine d'Hermann.

25 Mais les choses ne s'arrangèrent pas aussi facilement; longtemps le capitaine refusa de recevoir la caisse, et je crus que j'allais être reporté à terre; enfin on me descendit dans l'entre-pont, avec d'autres caisses arrivées au dernier moment.

30 «On l'arrimera en route,» dit un matelot.

En route, cela m'importait peu; j'espérais bien ne pas être longtemps dans la caisse.

J'entendis bientôt les amarres tomber dans Teau, en même temps Ton vira au cabestan, et sur ma tête résonna le pas cadencé des matelots qui ha- s laient le navire hors le bassin.

Par les bruits de la manœuvre je pouvais la suivre dans ma caisse, conmie si de mes yeux je l'eusse vue sur le pont.

En entendant im roulement de voitures, une con- lo fusion de voix, je compris que nous étions dans l'écluse. Le navire resta immobile durant quelques minutes, puis je sentis qu'il était doucement entraîné en avant; — c'était le remorqueur qui venait de le prendre; un léger balancement m'inclina 15 d'avant en arrière, nous étions dans l'avant-port. Le balancement devint plus sensible, — nous étions entre les jetées; les poulies grincèrent, on hissait les voiles: le navire s'inclina sur le côté, la remorque tomba dans l'eau, le gouvernail gémit, — nous pre- 20 nions le large.

C'en était donc fait, ma vie de marin commençait! Ce moment tant désiré, que j'avais acheté au prix de tant de fatigues, et qui devait, je le croyais, me donner une si grande joie, me laissa triste et in- 25 quiet. Il est vrai que la situation n'était pas propice à la gaieté.

Peut-être sur le pont, mêlé aux matelots, occupé de la manœuvre, voyant devant moi la mer ouverte et derrière la terre et le port, je me serais jeté avec 30

bonheur dans l'inconnu; enfermé entre les quatre planches d'une malle, je ne pus me défendre d'un sentiment d'effroi.

Je fus tiré de mes tristes réflexions par trois ou

S quatre petits coups frappés contre ma caisse; mais comme on ne parlait pas, je n'osai répondre de peur que ce fût un matelot; les coups ayant repris de manière à me bien faire comprendre que c'était Hermann, je cognai à mon tour avec mon couteau.

lo Cet avertissement calma mon inquiétude; après tout, je n'étais pas abandonné, il ne s'agissait que de quelques heures à passer dans cette botte; en sortant je me trouverais en pleine mer et le monde serait à moi.

15 Le vent était frais; le navire, qui présentait le travers à la lame, roulait beaucoup. Habitué tout enfant à aller à la pêche et à me faire balancer dans les barques à l'ancre, je n'avais jamais éprouvé le mal de mer; je me croyais bien à l'abri de cette in-

20 disposition; je fus très désagréablement surpris de me sentir bientôt le cœur embarrassé.

Je crus tout d'abord que ce malaise était causé par la diflBculté que j'éprouvais à respirer; car, malgré les trous que nous avions eu la précaution de

25 percer dans les planches, l'air ne pénétrait que difficilement dans la boîte, et il en sortait plus difficilement encore, si bien qu'il y faisait une chaleur lourde; mais mon malaise se précisa. Les étourdissements et le sentiment indéfinissable de toumoie-

30 ment que j'éprouvais, lorsque le navire s'enfonçait

dans un coup de tangage, ne me laissèrent plus aucun doute. Cela m'inquiéta assez vivement, car j'avais vu des gens atteints de ce sot mal pousser de véritable beuglements; si j'allais en faire autant, et si un matelot passant près de ma caisse pendant 5 une de ces crises m'entendait!

J'avais souvent entendu dire que le meilleur remède contre cette maladie était le sommeil; conmie c'était le seul qui fût à ma disposition, je m'enfonçai la tête entre les mains et, de toutes mes forces, 10 je tâchai de m'endormir. Assez longtemps ce fut inutilement; le lit n'était pas doux. Si encore j'avais eu la précaution de garnir ma prison d'un peu de paille! Mon cœur suivait les mouvements du navire, se soulevant, s'affaissant avec lui; mais 15 enfin l'assoupissement me gagna.

Combien de temps je dormis, je n'en sais rien, car, la lumière ne pénétrant pas dans ma boîte, j'étais plongé dans une obscurité absolue, qui ne me permettait pas de savoir s'il était jour ou nuit; 20 seulement, au silence qui régnait sur le bâtiment, je compris que nous devions être dans la nuit; je n'entendais sur le pont que le pas régulier des hommes de quart, et par intervalles le grincement du gouvernail. Le roulis avait augmenté: il y avait des 25 craquements dans la mâture, des sifflements et des ronflements dans les agrès; des coups de mer, en frappant lourdement contre le bordage, indiquaient que le vent soufflait plus fort.

Soit que la fraîcheur de la nuit eût rendu l'air de 30

la malle plus respirable, soit que je me fusse habitué au roulis, je ne sentais plus le mal de mer, et ne tardai pas à me rendormir, bercé par cette musique grave qui me reportait en pensée dans ma petite 5 chambre de la maison paternelle durant les nuits de gros temps.

Cette fois, je fus réveillé par un épouvantable fracas: un craquement, un déchirement de tout le navire, suivi aussitôt d'un effondrement sur le pont to comme si la mâture s'écroulait tout entière; les cordages cassaient avec un bruit semblable à ime détonation, les mâts éclataient.

«Stop! cria une voix en anglais.

— Tout le monde sur le pont,» cria une voix en 15 français.

Au milieu d'une confusion de cris et de bruits s'éleva un mugissement rauque, que je reconnus tout de suite; c'était l'échappement de la vapeur. Nous avions dû être abordés par un vapeur anglais 2o qui s'était jeté sur nous, et notre navire s'était couché sur le côté, car j'avais roulé contre une des parois de la malle.

Avant que je fusse revenu de mon saisissement, le mugissement de la vapeur cessa, il y eut un nou- 25 veau craquement, et une formidable clameur s'éleva de notre bord; presque aussitôt notre navire se releva; le vapeur anglais avait-il coulé bas, ou bien s'était-il éloigné?

Je me mis à pousser des cris désespérés pour ap- 30 peler un homme d'équipage qui vînt me délivrer, et

j'écoutais: sur le pont, un murmure de voix et des pas précipités allant et venant de tous côtés; contre la muraille du bâtiment, les vagues brisant avec force; au-dessus de tout, le mugissement du vent qui soufflait en tempête. 5

Allions-nous couler? Herm^lnn allait-il donc me laisser dans cette boîte? Je ne saurais dire quel horrible sentiment d'angoisse me serra le cœur. Mon sang s'arrêta, mes mains se mouillèrent de sueur comme si elles eussent trempé dans l'eau. lo Instinctivement je voulus me lever, ma tête frappa le couvercle de la malle. Je m'agenouillai afin de pousser de toutes mes forces; les deux serrures étaient solides, le couvercle était jointoyé et assemblé avec des traverses de chêne; rien ne bougea. Je 15 retombai mort de peur, d'épouvante.

' Après quelques instants, je me mis à crier de nouveau et à appeler Hermann, mais un grand bruit s'éleva sur le pont, qui m'empêcha d'entendre moimême ma voix; avec des haches, on coupait les mâts. 20

Et Hermann qui ne venait pas me délivrer; que faisait-il donc?

En même temps que des hommes débarrassaient la mâture, d'autres travaillaient aux pompes, j'entendais le tic-tac régulier du balancier. 25

Nous coulions; je me ruai désespérément contre le couvercle; il ne fut pas ébranlé et je retombai, anéanti de mon impuissance, fou de rage et d'effroi.

«Hermann! Hermann!»

Toujours les mêmes bruits au-dessus de ma tête, 30

c'est-à-dire sur le pont, mais rien du côté où j'étais enfermé. Ma voix se perdait dans cette caisse. Et si quelques cris éclataient au dehors, ils étaient étouffés, emportés par le souffle puissant de la tem- 5 pête.

Hermann était-il donc tombé à la mer? avait-il été emporté par une vague? était-il écrasé par un mât? ou bien, tout à la pensée de son propre salut, ne songerait-il pas au mien? Alors j'allais donc

lo mourir noyé dans cette boîte!

Et pas de secours à attendre?

Attendre la mort avec courage, la voir en face n'est pas chose impossible de la part même d'im enfant; lorsqu'on est libre, au moins on peut se dé-

iS fendre, et la lutte vous soutient; mais enfermé

comme je l'étais entre quatre planches, pouvant à

peine me soulever et respirer, cela me paraissait à

la fois misérable et monstrueux!

Je me jetai avec furie contre les parois de ma pri-

20 son; elles tinrent bon et ne ployèrent seulement pas. Je voulus crier de nouveau, ma gorge desséchée ne laissait sortir aucun son. Je ne sais comment un homme eût supporté une pareille situation; je n'étais qu'un enfant, je m'évanouis.

25 Quand je revins à moi, après combien de temps, je l'ignore, j'eus une étrange sensation; il me sembla que j'étais mort et au fond de l'eau, ballotté par le remous. Mais les bruits du pont me rappelèrent à la réalité. On pompait toujours, et j'entendais par

30 instant le glouglou sinistre de l'eau dans les clapets.

Le vent hurlait dans le navire, et les vagues frappaient contre lui des coups sourds qui l'ébranlaient; il roulait si effroyablement que je heurtais tantôt le côté droit, tantôt le côté gauche de ma caisse. Je recommençai mes cris, m'arrêtant de temps en 5 temps pour écouter: rien, si ce n'est le tumulte assourdissant de la tempête.

J'étouffais, je défis mes vêtements. Quand j'ôtai mon gilet, une de mes mains rencontra mon couteau, que j'avais oublié: c'était un solide couteau zo de paysan à manche de corne, à lame forte et coupante.

Puisque personne ne venait à mon secours, c'était à moi de m'aider moi-même.

J'ouvris mon couteau et j'attaquai une des ser- 15 rures de la malle, non pour la faire sauter, j'aurais cassé mon couteau, mais en entaillant le bois tout autour. Ce bois était du hêtre desséché par vingt ou trente années de service, il était dur conmie fer et mon couteau l'entamait difficilement. 20

Je mettais tant d'ardeur à ce travail que je ne tardai pas à être inondé de sueur; le couteau me glissait entre les doigts, et à chaque instant j'étais obligé d'essuyer mes mains.

Je n'avançais guère, car le roulis et le tangage me 25 faisaient à chaque instant lâcher prise; au moment où j'appuyais le plus fort sur mon couteau, j'étais jeté contre la paroi opposée.

Enfin la serrure fut ébranlée et je comptai sur une secousse pour la détacher tout à fait. J'atta- 30

quai la seconde; mon couteau s'était tellement chauffé, qu'en rafraîchissant la pointe dans ma bouche je me brûlai la langue.

On ne pompait plus, mais le mouvement sur le S pont n'avait pas cessé; les pas étaient plus précipités; on travaillait évidenmient avec activité. A quoi? je ne pouvais le deviner.

Il y avait des roulements sourds comme si l'on tratnait quelque chose de très lourd, une grande lo caisse, une embarcation. Pourquoi? Qu'est-ce que cela voulait dire?

Je n'avais ni le temps de le chercher, ni le temps d'écouter; je me remis au travail.

Mon couteau ne coupait plus, et j'entamais en- 15 core moins facilement le bois autour de cette seconde serrure qu'autour de la première. J'y employais pourtant toute ma force, toute mon énergie; mais par instants mon bras s'engourdissait, j'avais les reins brisés par la gênante position dans laquelle 20 je me tenais, et j'étais forcé de m'arrêter un peu. Alors j'entendais le souffle de l'ouragan, le choc des vagues, les gémissements du navire qui craquait. Certainement mon travail dura plus d'une demiheure. Combien elle parut longue pour moi, vous 25 ne pouvez le sentir. Enfin la seconde serrure comme la première fut ébranlée.

Je me mis à genoux et, m'arc-boutant sur les

mains, je poussai avec mon dos de toutes mes forces

contre le couvercle pour le faire sauter: les deux

30 serrures se détachèrent, le couvercle ne s'ouvrit pas.

Il était solidement, à chaque bout, attaché par une corde; je l'avais oublié.

Il fallait maintenant couper cette corde. Je crus tout d'abord que ce serait très facile; je me trompais, car le couvercle, tout en se soulevant un peu, s ne sortait pas de la feuillure, et je devais enlever cette feuillure avant d'arriver à la corde. C'était un nouveau travail à entreprendre.

Je ne me décourageai pas et m'y mis aussitôt: heureusement je coupais maintenant dans le fil du lo bois. Enfin j'arrivai aux cordes, je les coupai^ j'étais libre.

Je poussai vivement le couvercle, il se souleva un peu et retomba; je le poussai plus fort, il ne se s'ouvrit pas davantage; qu'est-ce qui pouvait le retenir 15 encore?

J'eus une angoisse si cruelle que je me laissai retomber au fond de la malle, anéanti.

Mais j'en avais trop fait pour ne pas lutter jusqu'au bout. Le couvercle s'ouvrait assez pour me 20 permettre de passer la main, et, arrivé à cette hauteur, il s'arrêtait sans que rien pût l'ébranler. Je passai ma main par cette oViverture et tâtai tout autour, car il faisait nuit et je ne voyais qu'une faible lueur blanche presque insensible. 25

A force de tâter, de chercher, je compris à quel obstacle j'avais affaire: c'était une grande, une énorme caisse! Posée sur une autre, elle couvrait à moitié, et sans s'appuyer absolument dessus, elle ne laissait cependant pas le couvercle fonctionner. Je 30

tâchai de la pousser; elle était trop lourde, elle ne bougea pas; d'ailleurs, dans la position où j'étais, je n'avais aucune force; mon bras ne pouvait, pour ainsi dire, pas s'étendre; entreprendre de la soulever S ou seulement de la déranger était folie.

Je ne m'étais donc donné tant de peine que pour en arriver là; que faire maintenant? Je tremblais d'impatience et d'angoisse, et il me semblait que mon sang bouillonnait dans ma tête comme dans

lo une chaudière.

C'était peut-être la malle qui avait étouffé ma voix; maintenant que je pouvais entr'ouvrir, on m'entendrait.

Je poussai des cris désespérés. Puis j'écoutai.

15 Sur le pont, il se fit un grand tapage, et il me sembla que quelque chose tombait à l'eau. Puisque je les entendais, ils devaient m'entendre aussi. Je criai encore. En écoutant de nouveau, je n'entendis plus de roulements, plus de bruits de pas, plus rien que

20 le mugissement du vent; mais chose étrange, il me sembla que des cris partaient de la mer contre le bordage où ma caisse était appuyée.

Décidément on ne m'entendrait pas. Je résolus de démonter les charnières du couvercle; par ce

25 moyen, si je réussissais, je n'aurais pas besoin de l'ouvrir, je n'aurais qu'à le faire glisser pour être libre.

Je me mis au travail avec plus de hâte encore; ce silence m'effrayait horriblement; l'équipage avait-il

30 été enlevé par la mer? C'était possible, car la vio-

lence du roulis et du tangage, le hurlement du vent me disaient que nous étions en pleine tempête.

Les charnières étaient moins solides que les serrures; je n'eus pas besoin d'entailler le bois; j'aurais dû commencer par là et non par les serrures, elles s n'étaient que clouées; avec la pointe de mon couteau, je parvins à en détacher une, et cela fait, en secouant vigoureusement le couvercle, je fis tomber les clous de l'autre.

Je poussai le couvercle, il glissa librement. Je lo sautai hors de cette horrible prison. Avec quelle joie je me retrouvai libre enfin de mes mouvements! Mourir dans ce coffre, c'eût été mourir dix fois!

Ce succès relatif m'avait rendu presque l'espoir. Je n'étais pourtant pas au bout de mes épreuves. 15 Guidé par un filet de lumière, je me dirigeai à tâtons vers l'escalier; le capot était rabattu, heureusement il n'était pas fermé, je le poussai et me trouvai sur le pont.

Il faisait à peine jour, mais dans ma caisse mes 20 yeux s'étaient habitués à l'obscurité; d'un regard j'embrassai tout le pont, je ne vis personne; au gouvernail personne non plus. Le navire avait été abandonné par l'équipage.

Je sautai sur la dunette, et regardant au loin, 25 j'aperçus dans le pâle rayon du matin un point noir sur la mer; c'était la grande chaloupe.

Je criai tant que je pus; mais la barque était bien trop loin, la bourrasque était bien trop violente pour que ma faible voix pût être entendue. 30

J'étais seul sur ce navire abandonné au milieu de la mer, désemparé, coulant bas; et cependant telle avait été mon angoisse dans cette misérable malle, que je me sentis moins épouvanté.

5 En regardant autour de moi, je vis que VOrénogue avait été abordé par le travers au milieu de la coque; c'était miracle qu'il n'eût point été coupé en deux; mais le vapeur anglais l'avait frappé obliquement; dans ce choc il avait brisé les haubans du

lo grand mât et du mât d'artimon, et ces deux mâts, n'éAnt pas soutenus précisément du côté d'où venait le vent qui chargeait les voiles, s'étaient brisés comme des allumettes; il ne restait plus de la mâture que la moitié du mât de misaine et le beau-

15 pré intact; de la voilure il ne restait que le foc et le grand hunier déchiré en lambeaux.

Le jour se levait: du côté de l'Orient, les contours des nuages s'éclairaient de lueurs fauves, fugitives, changeantes comme l'éclair et qui se perdaient bien

2o vite dans le ciel noir. La mer était blanche d'écume

à perte de vue et, sous cette lumière blafarde, elle

avait un aspect sinistre; le vent soufflant en tempête

aplatissait les vagues.

Si l'équipage avait abandonné le navire, c'est que

25 celui-ci était en danger; il n'y avait pas besoin de longues réflexions pour comprendre cela.

Livré au caprice du vent et des vagues, sans gouvernail et sans voilure, il roulait effroyablement, et les paquets de mer s'abattaient sur la coque à croire

30 qu'ils allaient l'enfoncer. Pour me tenir debout sur

le pont, j'avais dû m'accrocher à une manœuvre et j'étais déjà aussi mouillé que si je fusse tombé dans l'eau.

Je voulus voir au juste quelles étaient les avaries de l'abordage, je vis que tout le flanc du navire s était déchiré. Cette déchirure s'étendait-elle audessous de la ligne de flottaison? Il me fut impossible de m'en rendre compte; combien d'eau dans la cale? je ne pus le savoir non plus, car je ne pouvais faire fonctionner les pompes trop lourdes pour lo moi.

Combien de temps VOrénoquef dans cet état, pourrait-il encore résister au vent et à la mer? toute la question était là.

Qu'il dût couler bas, cela ne faisait pas de doute 15 pour moi; mais peut-être n'allait-il pas couler tout de suite; un navire pouvait l'apercevoir et me sauver. Je ne perdis pas tout espoir; et, en pensant que c'était par la lutte que j'avais pu sortir de mon horrible boîte, je pris la résolution de lutter encore 20 et de ne pas m'abandonner.

J'avais assez la connaissance des choses de la marine pour savoir que, si le navire restait ainsi sans direction, il ne tarderait pas à se disloquer ou bien à sombrer dans un coup de mer. Je devais 25 donc me mettre au gouvernail et, sans me préoccu- ^ per de direction, essayer de profiter du foc pour appuyer le navire contre la lame.

Mais je n'avais jamais gouverné que de petites barques; à peine avais-je pris la roue de ce grand 30

84 PAK TEBRE ET PAB MER

navire qu'un coup de mer lui imprima un irrésistible mouvement de rotation qui me fit lâcher prise, et m'envoya tomber à quatre ou cinq pas.

Heureusement tout avait été paré à bord pour ré-

5 sister à cette tempête: la barre était garnie de ses palans, ce qui permettait de gouverner sans danger; comme je n'avais aucune direction à suivre, puisque je ne savais où j'étais, j'attachai cette barre de manière à avoir tout simplement vent arrière.

lo Ma grande espérance était la rencontre d'un nar^

vire; je tâchai donc de m'installer de mon mieux

sur la dunette, pour voir au large et embrasser du

regard tous les points de l'horizon.

Il me sembla que le vent diminuait de violence;

is le jour s'était fait, et le ciel était moins chargé de nuages; il y avait de petits trous, où se montraient des lueurs d'un bleu pâle; et, bien que la mer fût toujours aussi tourmentée, l'espérance me revint. Si près des côtes, il était impossible qu^un navîje ne

3o parût pas.

Pendant trois heures au moins, je restai les yeux fixés sur l'horizon sans rien voir. Le vent faiblissait sensiblement; la mer se calmait, c'est-à-dire que les vagues, ne se heurtant plus dans ime confusion

35 désordonnée, prenaient une ampleur qui fatiguait beaucoup moins le navire, en lui donnant le temps de s'élever et de s'abaisser.

Tout à coup il me sembla apercevoir un point blanc sur le fond noir d'un gros nuage traînant dans

30 la mer. Le point grossit, c'était im navire; il grossit

encore; il naviguait vent arrière, c'est-à-dire dans le même sens que VOrénoque,

Je m'élançai à la barre pour gouverner de manière à le couper; mais tandis qu'il avait toutes ses grandes voiles dehors, je n'en avais qu'ime petite s qui n'ofifrait presque pas de prise au vent.

Pendant une demi-heure, je le vis grandir encore au point de pouvoir compter ses voiles, puis il me sembla qu'il diminuait.

Je courus à la cloche, je la sonnai avec furie, puis lo sautant sur le bastingage, je regardai. Il avait diminué de grosseur encore, et il continuait sa route! Décidément il ne m'avait ni vu ni entendu . . .

Ce fut une cruelle déception: pendant une heure, je le suivis des yeux; il diminua, diminua, ne fut 15 plus qu'un point, ne fut plus rien; et je me retrouvai seul dans l'immensité.

Ce n'était pas assez qu'il passât des navires, il fallait qu'ils vissent eux-mêmes VOrénoqiLe; ce n'était pas assez d'attendre leur secours, il fallait le 20 faciliter, le préparer, l'amener jusqu'à moi.

Je pris dans le coffre aux signaux le plus grand pavillon que je pus y trouver; puis, conmie les drisses étaient cassées, je grimpai l'attacher au haut du mât de hune. Ce fut une rude ascension par le 25 roulis qu'il faisait, mais j'avais été heureusement habitué à ce métier et je redescendis sans encombre, plein d'espoir dans ce large drapeau qui flottait au vent; il dirait à ceux qui le verraient qu'il y a un navire en détresse. 30

Ma crainte la plus vive, maintenant que la mer se calmait; était dans la voie d^eau; mais rien ne m'indiquait qu'elle augmentât; le navire ne paraissait pas s'enfoncer. Cependant pour ne rien

S négliger, si VOrénoque venait à couler sous moi, je ramassai les planches et les coffres que je pus trouver, et attachant le tout solidement, j'en fis une sorte de radeau.

Les heures s'avançaient vers midi, et depuis la

lo veille je n'avais pas mangé; la faim commença à

parler. La cambuse du cuisinier avait été emportée

à la mer lorsque le navire avait été démâté; je me

décidai à descendre pour chercher ma nourriture.

Mais ce ne fut pas sans de longues hésitations que

15 je pris cette résolution: si le navire sombrait pendant que j'étais dans l'entrepont? La faim l'emporta sur la peur.

Je descendis; je n'avais point fait deux pas que j'entendis un grognement. Je reculai épouvanté.

20 D'un saut brusque et violent l'animal qui l'avait poussé m'écarta. C'était le chien du capitaine qui avait été oublié. Il sortait de son coffre lui aussi et à sa façon. Il arriva plus vite que moi sur le pont. Une fois là, il se retourna et me regarda assez long-

25 temps avec défiance; mais sans doute son examen le

rassura, car bientôt il s'approcha de moi et me tendit

son museau. Nous fûmes tout de suite bons amis;

il me suivit; comme moi il avait faim.

Je trouvai tout ce que je pouvais désirer: du pain,

30 de la viande froide, du vin. Je m'emparai de ce

qui me tomba sous la main et remontai promptement.

J'étais à deux pas de la mort, je mangeai cependant avec appétit; le chien, assis devant moi, courait après les morceaux que je lui jetais. Nous s étions déjà liés, je ne me sentais plus seul; le repas £ni, il se coucha à mes pieds et resta près de moi. Il me regardait avec de si bons yeux que je l'embrassai.

En passant dans la cabine du capitaine, j'avais lo vu des pistolets sur une table; j'allai les chercher: si j'apercevais un navire, ils me serviraient peut-être à provoquer son attention.

La journée s'écoula ainsi sans qu'une seule voile parût; la mer n'était plus que faiblement houleuse 15 et le vent était à peine sensible: VOrénoque se comportait toujours bien et la voie d'eau devait être aveuglée. Ce fut sans trop d'efifroi que je vis s'avancer la nuit. Il me semblait que. Turc et moi nous ne devions pas être bien éloignés des côtes; peut- 20 être dans l'obscurité j'allais apercevoir un phare; alors je n'aurais qu'à gouverner dessus pour être sauvé.

Le soir tomba tout à fait; mon espérance ne se réalisa pas. Successivement les étoiles s'allumèrent 25 dans les profondeurs du ciel; je n'aperçus pas de phare.

En même temps que les pistolets, j'avais pris dans la cabine un monceau de vêtements: je m'en fis un chaud matelas, et m'établis dessus, décidé à 30

ne pas fermer les yeux de toute la nuit, et à interroger toujours rhorizon.

Longtemps je restai ainsi les yeux perdus dans l'obscurité, qu'ils cherchaient inutilement à percer.

S Turc, couché près de moi, s'endormit; le vent s'apaisa, et le navire n'éprouva plus qu'un balancement régulier, qui n'avait rien d'inquiétant. Vers dix ou onze heures, la lune se leva et me montra tout à l'entour une mer calme qui clapotait douce-

lo ment en faisant miroiter la lumière. Insensiblement le calme me gagna, le ronflement du chien m'engourdit, et, malgré mes efforts pour me tenir éveillé, je m'endormis.

Mais ce calme sur la mer n'était pas la fin du

15 mauvais temps; vers le matin, je fus éveillé par la fraîcheur du vent; des nuages couraient bas, et la mer commençait à se troubler.

Le vent fraîchit vite; j'allai interroger la boussole: elle indiquait qu'il était au Nord-Ouest. Je mis la

20 barre vent arrière, car sans savoir où j'étais, il me semblait que c'était une bonne direction pour trouver les côtes de Normandie ou de Bretagne.

En moins d'une heure, la mer redevint aussi tourmentée que la veille, et elle recommença à embar-

25 quer à bord de VOrénoque, qui s'enlevait mal à la

laîne ou plutôt ne s'enlevait pas du tout, si bien

que des paquets d'eau balayaient le pont d'un bout

à l'autre.

Sous l'effort du vent, le mât de misaine, déjà

30 ébranlé, craquait avec des bruits sinistres; les hau-

bans et les cordages avaient molli, et je craignais, à chaque rafale nouvelle, de le voir s'abattre. Alors c'en était fait, VOrénoque sombrait.

Je ne quittais pas ce mât des yeux, quand il me sembla apercevoir à Tavant une ligne sombre qui s se continuait au loin. Malgré le danger, je m'élançai dans les haubans. C'était la terre! !

Je courus au gouvernail et mis la barre droit sur cette ligne: mes jambes tremblaient, et, par un singulier effet de joie, j'avais les yeux pleins de larmes. lo Sauvé! étais-je sauvé?

La ligne se dessina bien vite assez nettement. UOrénoque irait-il jusque-là? le mât tiendrait-il bon?

Je passai là ime heure 'de cruelle angoisse, car la violence du vent allait toujours croissant, et le mât 15 tremblait avec des craquements qui m'étreignaient le cœur. Turc, assis devant moi, ne me quittait pas des yeux. Il semblait qu'il cherchait à lire dans mes regards.

La côte vers laquelle le navire courait était basse: 20 à ime certaine distance du rivage, elle s'élevait en pente douce pour former des collines; je ne voyais ni villages, ni ports.

Mon espoir, vous le pensez bien, n'était point d'entrer VOrénoque dans un port, lors même qu'il 25 s'en fût trouvé im devant moi; c'était une tâche audessus de mes forces, et même, je le crois bien, qui eût été au-dessus de celles de vrais marins, avec un navire dans cet état: je ne demandais qu'à échouer à la côte et à me sauver à la nage. 30

Mais serait-il possible d'arriver jusqu'à la côte? n'était-elle pas défendue par des rochers sous-marins qui ne laisseraient point passer le navire? Dans ce doute terrible^ je détachai les différentes S pièces du radeau que j'avais formé la veille, et je les plaçai autour de moi, pour en trouver au moins une à ma portée si le navire sombrait: je me déshabillai, ne gardant que mon pantalon, et j'attendis. La côte était maintenant distinctement visible lo dans tous ses détails, et j'apercevais très bien les vagues se briser en un long cordon d'écume sur le rivage: la marée était basse.

Encore un quart d'heure, encore dix minutes, encore cinq, et mon sort allait s'accomplir. O maman! 15 Au moment où je me laissais attendrir par cette pensée, le navire fut irrésistiblement soulevé, j'entendis im craquement, la barre fut arrachée du gouvernail, la cloche tinta quelques coups, le mât vacilla, tomba en avant, et je fus jeté à plat ventre 20 sur le pont: VOrénoque avait touché.

Je me relevai; une seconde secousse me fit tomber de nouveau. Le navire craquait de l'avant à l'arrière: avec un choc épouvantable il s'arrêta brusquement et se coucha sur le côté.

25 Je voulus me relever et me cramponner, je n'en eus pas le temps, une vague s'abattit sur le pauvre navire devenu un obstacle et je me sentis entraîné dans un tourbillon d'eau.

Quand je pus sortir de ce tourbillon, j'étais déjà à 30 quinze ou vingt mètres du lîavire; à quelques pas

de moi nageait le chien qui me regardait désespérément. Je l'encourageai de la voix.

Nous n'étions pas à plus de deux cents mètres de la plage. En temps ordinaire, cette distance n'eût rien été pour moi, mais avec les montagnes 5 d'eau qui se ruaient sur la grève, c'était ime terrible affaire. '

Sans perdre courage, je nageai doucement en tâchant surtout de m'élever au-dessus de la lame; mais, au milieu de ces tourbillons d'écume, c'était lo presque impossible, et c'était à peine si je pouvais respirer entre deux vagues.

Je ne voyais personne sur la plage, et bien évidemment je n'avais pas de secours à espérer. Heureusement le vent et la mer poussaient à la côte. 15 Dans le creux d'une vague, je sentis la terre du pied; c'était le moment décisif. La vague qui suivit me lança contre la grève comme elle eût fait d'un paquet de varech. Je tâchai d'enfoncer mes doigts dans le sable, mais le ressac me reprit encore sans 20 qu'il me fût possible de me cramponner.

Je compris que si je voulais continuer cette lutte, je serais bien vite noyé. Je regagnai le large: je ne • pouvais me sauver que par im moyen dont mon père m'avait autrefois parlé. Dans un moment de 25 repos entre deux vagues, j'atteignis mon couteau et l'ouvris. Alors je nageai vers la terre, et quand la vague m'eut jeté sur la plage, je plantai mon couteau dans le sable, le ressac me tira à lui, mais j'avais un point d'appui, je pus résister. La vague reti- 30

92 PAB TERBE ET PAB MEB

rée, je me relevai et courus en avant; celle qui vint ne me couvrit que jusqu'aux jambes; je fis encore quelques pas et tombai sur le sable.

J'étsds sauvé, mais si à bout de forces que je per- 5 dis connaissance.

Ce fut mon ami Turc qui, en me léchant la figure,

me fit revenir à moi. Ses yeux brillaient, il avait

l'air de me dire: «Sois donc content, nous sommes

tirés d'affaire.» Je m'assis, et, sur la grève, j'aper-

lo çus im douanier et des paysans qui accouraient.

C'étidt à l'est du cap Lévi, à quatre ou cinq lieues

de Cherbourg, que VOrénogue avait été jeté à la

côte.

Les paysans qui étaient venus à mon secours

15 m'emmenèrent à Fermanville, le village le plus

proche, et l'on me coucha chez le curé.

J'avais été si rudement secoué par les émotions et la fatigue, que je dormis plus de vingt heures sans m'éveiller; je crois même que Turc et moi nous au- 2o rions dormi cent ans, comme dans la BéUe au bois dormant, si le commissaire de la marine et les agents des assurances n'étaient venus nous déranger.

Il me fallut comparaître devant eux et raconter

tout ce qui s'était passé depuis le départ du Havre

25 jusqu'au moment où VOrénogue avait fait côte; il

me fallut dire aussi comment je me trouvais dans

la caisse; ce ne fut pas sans crainte que je m'y dé-

PAB TEBBE ET PAB MEB 93

cîdai. Il fallait bien avouer la vérité, si invraisemblable qu'elle fût et quoi qu'il en pût advenir.

Il en advint que je fus envoyé au Havre, auprès de Tarmateur de VOrénoqv£. On m'embarqua donc trois jours après à Cherbourg, sur le Colibri, et s j'arrivai au Havre le soir même.

Mon histoire y était déjà connue; les journaux l'avaient publiée et j'étais presque un héros, ou tout au moins un sujet de curiosité. Quand je parus au haut de l'échelle du Colibri, il y avait foule lo sur le quai, et l'on nous montrai du doigt. Turc et moi, en disant:

«Les voilà! les voilà!»

J'appris au Havre que l'équipage de VOrénoque n'avait pas péri; il avait été recueilli en pleine mer 15 par un navire anglais, et le bateau de Southampton l'avait rapatrié. Quant au pauvre Hermann il avait été jeté à la mer lors de l'abordage, et soit qu'il ne sût pas nager, soit qu'il eût été tué ou blessé par les pièces de la mâture qui l'avaient en- 20 traîné, il n'avait pas reparu. Ainsi s'expliquait comment il n'était pas venu me délivrer.

Mon récit était, paraît-il, un témoignage très grave contre le capitaine: les assureurs disaient que s'il n'avait pas abandonné son navire, il pouvait le 25 sauver: puisqu'un enfant avait bien su le conduire à la côte, un équipage l'eût assurément entré dans un port. On discutait là-dessus, on ne parlait que de cela au Havre; de tous les côtés on m'interrogeait. 30

On jouait alors au théâtre le Naufrage de la Méduse, et le directeur eut Tidée de me faire figurer dans cette pièce en donnant la première représentation à mon bénéfice. On refusa du monde à la

S porte. On m'avait confié le rôle muet, bien entendu d'un mousse; quand j'entrai en scène avec Turc, les acteurs furent obligés de s'arrêter tant on applaudit. Toutes les lorgnettes étaient pointées sur moi; je commençai sottement à croire que j'étais vrai-

lo ment un personnage. Turc aurait pu en penser tout autant.

Les frais du directeur prélevés, et il dut les prélever largement, cette représentation me rapporta deux cents francs; on joua encore huit fois la pièce,

15 et chaque fois il me donna cinq francs; cela me fit une somme totale de deux cent quarante francs, c'est-à-dire une fortune.

Je résolus de l'employer en grande partie à m'acheter im trousseau, car ma passion pour la mer

20 avaient résisté à tout. Abandonné sur YOrénoque, ballotté par la tempête, jeté à la côte, c'est-à-dire presque sûrement à la mort, j'avais fait, je l'avoue, de tristes réflexions, et le sort de ceux qui vivent tranquilles sous leur toit m'avait paru plus enviable

25 que celui des marins; mais, retombé sur mes pieds, il en avait été de ces craintes comme de l'eau qui mouillait mes vêtements: elles s'étaient évanouies sous le premier rayon de soleil; et, en arrivant au Havre, je n'avais pensé qu'à trouver un navire sur

30 lequel on voulût bien me prendre comme mousse.

L'armateur de VOrénogue m'avait fait engager sur un autre de ses bâtiments, V Amazone, et cet argent m'arrivait tout à fait à point pour acheter les objets nécessaires à mon embarquement.

Lors de ma rencontre avec le pauvre Hermann, il s m'avait, vous vous en souvenez, n'est-ce pas? emmené loger chez lui. Ce chez-lui était un petit cabinet noir au fond d'une cour du quai des Casernes. J'y retournai. La propriétaire voulut bien me le louer; seulement elle me prévint qu'elle ne lo pourrait pas me nourrir, parce qu'elle était malade; mais cela m'inquiétait peu, la question de nourriture étant pour moi tout à fait secondaire et n'existant même pas, dès que j'étais sûr d'avoir un morceau de pain. 15

C'était une excellente femme que cette propriétaire; bien qu'elle pût se traîner à peine, je trouvais en elle toutes sortes de prévenances et de bontés qui me rappelaient la maison maternelle.

Elle était veuve, jeune encore, et elle avait im fils, 20 de deux ans plus âgé que moi, qui naviguait; il était parti depuis huit mois pour un voyage aux Indes, et on attendait le retour de son navire, la Neustrie, d'im moment à l'autre.

Il n'y avait pas seulement entre elle et ma mère 35 ces analogies lointaines de position; mais, comme ma mère aussi, elle détestait la marine. Son mari était mort loin d'elle de la fièvre jaune, à Saint- Domingue, et c'était pour elle un désespoir de tous les instants que son fils eût voulu s'embarquer. Sa y>

seule consolation était d'espérer que ce premier voyage, qui avait été très pénible à l'aller, l'aurait dégoûté du métier, et qu'il reviendrait disposé à rester à terre.

5 Avec quelle impatience elle l'attendait! Chaque fois que je revenais de la jetée, où je passais presque toutes mes journées, elle voulait savoir quel était le temps, où était le vent, s'il était entré beaucoup de navires. Le voyage aux Indes est très long, incer-

lo tain, capricieux, et la Neustrie pouvait arriver aujourd'hui, demain, dans quinze jours, dans un mois, tout aussi bien un jour que l'autre.

Il y avait un peu plus d'une semaine que je demeurais chez elle, lorsque sa maladie s'aggrava

is d'une façon inquiétante. J'entendis dire aux voisines qui venaient la voir ou la soigner qu'elle était en danger et que le médecin ne répondait plus d'elle. Effectivement elle était de plus en plus faible, très pâle, presque sans voix, et quand j'entrais dans sa

20 chambre pour lui dire quel temps il faisait à la mer, j'éprouvais, à la regarder dans son lit, comnie un sentiment de peur.

Après les bouirasques que noua avions eues et qui avaient perdu VOrénoque, le temps s'était mis

25 au beau. La mer était continuellement paisible,

comme aux plus beaux jours de l'été, et même il

régnait un calme plat qui n'est pas ordinaire à cette

saison de l'année.

Ce calme la désespérait, et chaque fois qu'en ren-

30 trant je répétais ce que je lui avais annoncé la veille:

«Pas de vent, petite brise de l'Est,» elle secouait doucement la tête en disant:

«Le bon Dieu m'est dur: je mourrai sans l'embrasser.»

Alors les voisines ou les amies qui étaient dans sa 5 chambre la grondaient de penser ainsi à la mort, et tâchaient de la rassurer en lui faisant tous ces mensonges qu'on invente pour les malades qui sont en danger. Mais ils ne la persuadaient pas, et toujoiu's elle répétait: «Bien sûr que je ne le reverrai pas.» 10

Ses yeux s'emplissaient de larmes, et cela donnait envie de pleurer comme elle. Je ne me rendais pas bien compte de son état, mais par ce que j'entendais dire je comprenais qu'il était tout à fait désespéré, et je n'osais jamais rentrer sans deman- 15 der auparavant comment elle se trouvait.

Un matin, c'était im mardi, j'avais été voir l'entrée des navires, et je revenais pour déjeuner; en arrivant devant la voisine que j'avais coutume d'interroger, elle me fit signe d'entrer. ao

— Le médecin est venu, dit-elle.

— Eh bien?

— Il dit qu'elle ne passera pas la journée.

Je n'osais monter l'escalier; à la fin, je me décidai et retirai mes souliers pour ne pas faire de bruit. 25 Mais quand je passai devant sa porte, elle reconnut mon pas.

— Romain! — dit-elle d'une voix faible.

J'entrai; ime de ses sœurs, qui ne la quittait plus,

était près d'elle; celle-ci me fit signe de m'asseoir, 30

98 PAB TEBRE ET PAB MEB

mais la malade m'appela près ,de son lit. Elle me regarda sans parler, mais je la compris.

— Toujours le même temps.

— Pas de vent?

S — Non.

— Quels navires?

— Des barques de pêche, les navires de la Sdne et le vapeur de Lisbonne.

J'avais à peine achevé ces mots, que la porte fut lo poussée vivement, et le mari de sa sœur, qui était ouvrier sur le port, entra. Il paraissait ému.

— Le vapeur de Lisbonne est arrivé, dit-il.

— Oui, Romain vient de nous l'apprendre.

Elle dit cela négligenunent; mais en même temps 15 ses yeux rencontrèrent ceux de son beau-frère; elle vit qu'il y avait en lui quelque chose qui n'était pas ordinaire.

— Mon Dieu! fit-eUe.

— Eh bien, oui, il y a du nouveau; il a rencontré 20 la Neustrie dans le raz de l'tle de Sein; tout va bien

abord. Elle était étendue sur son lit, si pâle et si faible

qu'on pouvait presque la dire morte; elle se souleva

sur le bras.

2$ — Mon Dieu! mon Dieu! — dit-eUe; et ses yeux

éteints se ranimèrent; le sang lui rougit le visage. Elle voulut qu'on lui expliquât combien il fallait

de temps à la Neustrie pour venir de l'tle de Sein au

Havre. C'était assez difficile: deux jours, si le vent 30 était favorable; six jours, huit jours, s'il était mau-

vais. Le vapeur de Lisbonne avait mis une trentaine d'heures, la Neustrie pouvait donc arriver le lendemain.

Elle envoya chercher le médecin.

— Il faut que je vive jusque-là, disait-elle; le bon s Dieu ne voudra pas me faire mourir avant de Tavoir embrassé.

Là force lui était revenue, la raison, l'énergie; le médecin, quand il la vit, ne voidait pas croire à ce miracle. lo

C'était ime maison de pauvres gens; la pièce dans laquelle elle était couchée servait à la fois de cuisine et de chambre; après quinze jours de maladie, il n'était pas extraordinaire qu'elle fût en désordre, encombrée de mille objets, de vases, de tasses à 15 tisane, de fioles qui traînaient dans la poussière. Â proprement parler, la malade n'avait personne pour la soigner, seulement des amies, des voisines, sa sœur, qui venaient passer quelques heures, et qui retournaient bien vite chez elles, rappelées par leur 20 travail ou leurs enfants.

Elle nous pria de nettoyer un peu cette pièce et d'y mettre de l'ordre; elle voulut aussi qu'on ouvrit la fenêtre, et conmie sa sœur s'y refusait, de peur que l'air ne lui fît du mal, elle insista: 25

«Ça ne fait rien pour moi, mais je ne veux pas que ça sente la maladie quand il arrivera.»

Quand arriverait-il? Le temps ne changeait pas, il était toujours au calme plat, sans la plus faible brise qui pût pousser la Neustrie, 30

Dans les ports de commerce il est d'habitude qu'on signale les navires qui sont en vue; pour le Havre, c'est à la pointe de la Hève que se font ces signaux, qui sont répétés au Havre et aussitôt afii-

5 chés. Elle me demanda si je voudrais lui rendre le service d'aller lire ces affiches; on pense bien que je ne songeai pas à m'en excuser, et, d'heure en heure, j'allais du quai des Casernes à la rue d'Orléans, où se trouvait alors le bureau de la chambre des assu-

lo reurs, qui recevait ces signaux.

Mais, par ce calme plat, il n'y avait aucim navire

en vue, tous étaient retenus à l'entrée de la Manche.

Cependant elle ne se découragea pas, et, le soir

arrivé, elle nous fit rouler son lit auprès de la fe-

15 nêtre. Sur le toit de la maison en face était ime grande girouette, elle nous dit qu'elle voulait la voir à chaque instant, parce qu'elle sentait bien que le vent allait changer. Dans tout autre moment, cela nous eût fait rire; car sur le fond du ciel bleu,

20 éclairé par la pleine lune, on voyait la girouette se détacher en noir, inmiobile comme si elle eût été soudée au pivot.

Sa sœur, qui était restée pour la veiller, m'envoya coucher. Dans la nuit, je fus réveillé par un bruit

2$ que je n'avais pas encore entendu depuis que j'habitais mon cabinet: une sorte de grincement. Je me levai; c'était la girouette qui tournoyait en criant sur la tige de fer; le vent s'était élevé.

Je descendis dans la rue et j'allai jusqu'à la jetée.

30 La mer commençait à clapoter; le vent soufflait

frais du nord: un douanier avec qui je causai me dit qu'il allait fraîchir encore et probablement passer à Touest.

Je rentrai à la maison pour porter cette bonne nouvelle, car le vent à l'ouest, c'était la Nenstrie au s Havre dans la journée ou à la marée du soir.

«Vois-tu, dit-elle, que j'avais raison; je savais bien que le vent changerait; ah! le bon Dieu est bon.»

Sa sœur me dit qu'elle n'avait pas dormi de la lo nuit, et qu'elle était restée sans bouger, les yeux fixés sur la girouette, ne disant qu'un seul mot, toujours le même:

«A quelle heure la pleine mer?»

EUe voulut boire un peu de vin; le médecin avait is dit qu'on pouvait lui donner ce qu'elle voudrait; elle en prit à peine une gorgée, car elle était bien faible, respirant difficilement et haut.

«Cela me soutiendra jusque-là,» dit-elle.

Puis ses yeux se tournèrent vers la girouette, et 20 elle ne dit plus rien. Seulement de temps en temps elle murmurait:

«Pauvre Jean, pauvre Jean!»

Jean, c'était son fils.

Quand le ciel commença à blanchir, elle m'appela 25 près de son lit:

«Tu vas aller chez le boucher, dit-elle, tu lui demanderas trois livres pour le pot-au-feu, du meilleur; tu achèteras aussi un chou.

— Le chou te fera mal, dit la sceur. 30

— C'est pour Jean; il aime ça, et il y a si longtemps qu'il n'en a mangé. Tiens, voilà de l'argent.»

Et elle tira difficilement mie pièce de cent sous de dessous son oreiller.

S Le médecin vint le matin; il nous dît qu'il n'avait jamais vu pareille énergie contre la mort, qu'elle ne vivait que par la volonté et l'espérance, mais que, puisqu'elle avait pu aller jusque-là, il était probable qu'elle irait maintenant jusqu'au soir, et qu'elle ne

lo mourrait qu'à la marée basse.

Lorsque l'heure de l'ouverture du bureau fut arrivée, je courus rue d'Orléans; les navires commençaient à se montrer, mais la Neustrie ne se trouvait pa« parmi ceux qu'on afficha. De huit heures du

15 matin à trois heures de l'après-midi, je fis vingt voyages à la rue d'Orléans; à trois heures enfin, je lus sur l'affiche: la Neustrie, venant de Calcutta.

Il était temps de rapporter cette bonne nouvelle, car la malade allait toujours baissant, et la décep-

20 tion de ne pas voir arriver son fils à la marée du matin lui avait porté im coup funeste. En apprenant que la Neustrie était signalée, elle se ranima. «A quelle heure la pleine mer? demanda-t-elle.

— A six heures.

25 — Je crois bien que je vivrai jusque-là; un peu de vin.»

Je m'en allai sur la jetée; on voyait en rade plus de vingt grands navires qui tiraient des bordées en attendant la pleine mer. A quatre heures, ceux qui

30 ne calaient pas beaucoup conmiencèrent à entrer;

PAB TEREE ET PAR MER 103

mais la Neuatrie était d'un fort tonnage^ elle ne donna dans la passe que vers cinq heures.

Je courus à la maison; je n'eus pas besoin de parler.

«Elle est entrée? dit-elle.

— Elle entre. s

— Arrange-moi,» dit-elle à sa sœur, et elle se fit soutenir avec des oreillers; ses yeux seuls étaient encore vivants; ses lèvres étaient décolorées.

Un quart d'heure après, la rampe de l'escalier trembla comme si on l'arrachait: c'était son fils; lo elle eut la force de se soidever pour le prendre dans ses bras.

Elle mourut le soir à onze heures, à la marée basse, comme l'avait dit le médecin.

Cette mort, cet amour de mère pour son fils, cette 15 lutte contre l'agonie, ce désespoir, firent sur mon esprit et siu* mon cœiu' ce que n'avaient fait ni mes ennuis ni le naufrage de VOrénoqae.

Ma mère aussi pouvait mourir tandis que je serais loin d'elle: pour la première fois je le vis, je le 20 sentis.

Je ne dormis pas de la nuit: cette pensée m'étreignait, m'étranglait. VAmazcme partait dans quinze jours, le bateau de Honfleiu' partait le matin à cinq heures. L'esprit d'aventure me poussait à l'em- 25 barquement; la pensée de ma mère me retenait au Port-Dieu. Si ma mère ne voulait pas que je fusse marin, elle en avait le droit: avais-je, moi, le droit de me sauver sans son consentement? Ne seraitelle pas fâchée contre moi quand je reviendrais? 30

Et si je ne revenais pas, qui prendrait soin d'elle quand elle ne pourrait plus travailler?

A quatre heures, je me levai et fis mon paquet; à quatre heures et demie, j'embarquais sur le bateau 5 de Honfieur; à cinq heures, je quittais le Havre, et trente-six heures après, à six heures du soir, au soleil couchant, j'apercevais les premières maisons du Port-Dieu.

Jamais je ne m'étais senti si heureux, si joyeux, lo Arrivé à notre haie, je sautai sur le talus; à vingt pas devant moi, maman ramassait des mouchoirs étendus sur une corde.

«Maman!»

Elle se tournait du côté d'où partait ma voix; mais 15 elle ne me vit pas, car j'étais caché par la haie.

Un seul cri m'échappa:

«Maman!»

Et avant qu^eïle puisse répondre fêtais dans ses bras, bien décidé à ne pliLS jamais la quitter.

Tbe heavy fleures refer to pages; the light figures to li

S. — 1. n ne faut pas conclure, it must not he inferred. 2. si le mot n'est pas ambitieisz, if the word is not anibUiouBt ifilis not aspiring to say so.

6. avait eu bien du mal à élever, had to vxjrk hard to hring up. 10. fut pris par l'instruction maritime, toas drafted as a saUor,

The whole of the abl&-bodied population of the French aea-coast come imder the law of the '' Instruction Maritime"; the men are enlisted as sailors and may be called upon to serve up to the âge of fifty.

12. peut se faire servir par tous les marins, can compd aU aaiiors to serve, (Military service.)

18. Port-Dieu, small seaport in the Department of Ille-et- Vilaine.

18. Hes anctlaises. The référence hère is to the Channel Islands.

21. Jersey, the largest Channel Island, between England and France.

4. — 2. d grandement habitué que l'on soit. In phrases with si . . . que, the subjunctive is always used.

7. on s'accorda pour prédire, people wUh one accord predicted. 15. l'a emportée, has had the ascendant oœr the other,

20. guerre de Troie, Trojan war, 1000 b.c. The Greeks laid siège for ten years, before capturing Troy.

24. Phénidens, Phœnicians, ancient nation on the coast of Syria. Their réputation as a searfaring nation has become proverbial.

29. Ulysse, Ulysses, Greek King, husband of Pénélope, and one of the heroes of the Trojan war.

29. Homère, Homer, the celebrated Greek poet, regarded as the author of the Iliad and the Odyssey.

ff. — 1. Arch^èl, Archipelago, a tenn i4>plied to any deûnite éheet of water intenpersed with many islands. 3. remontaient moins loin, didnotgoèo far hack,

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