‹ Par un jour de pluie; comédie-vaudeville en un acteChapitre 2 sur 10 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JOSEPH, ADÈLE. Au lever du rideau, on entend tomber la pluie. Joseph, un domestique, est à la fenêtre en train de regarder au dehors. Adèle, une femme de chambre, va et vient du meuble du fond à la table apportant une serviette, des assiettes, etc.. Tout en causant, elle met le couvert [un seul],

JOSEPH, à la fenêtre.

Sapristi ! Pour le jour de notre arrivée au château, nous sommes bien servis !... Quel temps!... Ce qu'il pleut ce ! qu'il pleut 1

ADÈLE

Dites donc, Joseph?

Ne me dérangez pas, Adèle... Je contemple 1

ADÈLE

Ça vous amuse donc tant de regarder tomber la pluie?

JOSEPH, lyrique.

J'adore çà. Ça a quelque chose d'émouvant, de poïétique.

ADÈLE, ironique.

Eh bien, Joseph, sortez de votre poïésie. Madame vous fait dire d'atteler le coupé.

JOSEPH

Hein ?

ADÈLE

Elle veut sortir après le dîner.

JOSEPH

Par ce déluge?

ADÈLE

Oui, et comme Jean est resté à Pans, c'est vous qui conduirez.

JOSEPH, furieux.

Moi ! Ah 1 mais non ! Ah ! mais non !

• ADÈLE

Puisque c'est si amusant, la pluie !

C'est amusant I C'est amusant ! Mais pas quand on est dessous.

ADÈLE

Puisque c'est si... poïétique!

JOSEPH

Comment?... Nous arrivons au château par le train de cinq heures pour villégiaturer trois mois et nous sommes à peine arrivés que madame veut déjà courir les routes, le soir !... Voyons! Est-ce qu'elle ne ferait pas mieux de rester chez elle ? Elle n'a donc plus de romans à lire, de pantoufles à broder? ADÈLE, tout en continuant son ouvrage.

Dites-le lui.

JOSEPH

Et puis elle pourrait bien aller se coucher, comme tous les honnêtes gens! Est-ce que je demande à sortir, mol?

ADÈLE

Vous n'avez pas l'air content.

JOSEPH

Et oij allons-nous ?

ADÈLE

Au château de Borneville.

JOSEPH, bougonnant.

Six kilomètres !

ADÈLE

Madame veut passer la soirée chez madame de Guérandières.

JOSEPH

Mais j'y songe ! Je ne savais pas qu'on se promè-

nerait dès ce soir par les grands chemins, moi ! J'ai laissé ma malle à la gare. Je n'ai même pas un paletot à me mettre sur le dos. Je vais m'enrhumer. ADÈLE, espiègle.

Voulez- vous que je dise à madame de vous prêter son manteau de loutre ?

JOSEPH

Pas de danger qu'elle y songe !

ADÈLE

Jeté crois!... Mais le jardinier vous cédera bien un carrik.

JOSEPH

Je vais être joli.

ADÈLE, souriant.

Non. Vous ne pouvez pas.

JOSEPH

Ah ! tenez, Adèle, voulez-vous mon avis?

ADÈLE

Non.

Eh bien, je vous le donne tout de même... Si madame se précipite ainsi, le soir même de son arrivée, par une telle averse, chez les Guérandières, c'est qu'il y a quelque chose là-dessous.

ADÈLE, après avoir regardé si personne n entre,

et d'un ton de confidence.

Il y a...

JOSEPH

Vous savez ?

ADÈLE

Une nouvelle épatante.

JOSEPH

Dites.

ADÈLE, lui donnant une lettre.

Tenez. Lisez cette lettre.

JOSEPH, lisant.

« Ma chère amie... [Haut, outré.) Comment, vous chipez maintenant les lettres adressées à la patronne?

ADÈLE

Pardon ! Je ne chipe rien du tout. Je viens de ramasser ce papier. Madame a dû le laisser tomber en passant.

JOSEPH

Et vous vous êtes permis de lire I

ADÈLE

A bien fallu... Pour savoir à qui c'était...

JOSEPH, qui se remet à lire.

Adèle, vous n'avez pas de conscience.

ADÈLE

Eh bien, et vous?

JOSEPH

Oh ! moi, ce n'est pas la même chose. Je lis parce que vous m'avez dit de lire, mais je n'aurais jamais lu de moi-même.

ADÈLE

Chinois, val

JOSEPH, lisa7it et s'arrêtant, stupéfait. Oh ! ça, par exemple.

ADÈLE, triomphante.

Hein?

JOSEPH, lisant.

« Ma chère amie... Venez sans faute passer votre soirée d'arrivée chez nous. Vous savez que je me suis juré de vous remarier. »

ADÈLE

Hein !... Madame qui veut se remarier !

JOSEPH

C'est son droit. Elle est veuve... (Lisant.) J'ai cherché pour vous le merle blanc... et comme (Essayant de déchiffrer.) Ar... Archi... Archim... [A Adèle.) Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?

ADÈLE, exaniinant la lettre.

n ne sait seulement pas lire... Est-il bête? C'est... Archimerle !

JOSEPH

Parfaitement ! (// lit.) J'ai cherché le merle blanc et comme Archimerle, je puis m'écrier : « Eu... eu... » (A Adèle en lui montrant la lettre.) Eu... quoi?

ADÈLE, essayant de lire.

Eu... Eu...

JOSEPH, trouvant.

Ah ! Eurêka !

ADÈLE, sans comprendre.

Eurêka ! Qu'est au'c'est qu'ça?

JOSEPH

C'est un mot dans le genre de : « Chouette, mes enfants! »

ADÈLE

Ah 1 bien !... C'est de Targot !

JOSEPH, lisant.

« Ma jolie amie, j'aurai ce soir deux messieurs à dîner. Vous ne les connaissez pas. Ils ne vous connaissent pas et ne savent pas encore nos projets. Vous jugerez ainsi avec plus de liberté. L'un est, d'ailleurs, un célibataire indécrottable, mais l'autre est un célibataire qui ne demande qu'à se laisser... (// tourne la page.) décrotter. »

ADÈLE

Jolie perspective pour madame !

JOSEPH, sentencieux.

C'est le mariage, Adèle I {Lisant.)<i Seulement, si je vous invitais également à dîner, cela aurait presque l'air d'une entrevue arrangée. J'ai tellement la réputation d'une vieille marieuse. Aussi est-il préférable que vous n'arriviez qu'au café, comme, par hasard, en châtelaine qui vient voisiner. A ce soir, sans faute. Votre vieille dévouée, Estelle de Guérandières. »

ADÈLE

Eh bien?

JOSEPH

C't'épatant !

ADÈLE, reprenant la lettre.

Moi, je comprends maintenant pourquoi madame

est si nerveuse. Elle doit avoir une rude envie de se remarier.

JOSEPH

Et voilà la justice !... C'est parce que madame a envie de se remarier que moi, qui crains les rhumes, je vais être obligé de pincer un coryza ! [Il va à la fenêtre.) Car ça dégouline!... Ça continue à dég.. {Poussant un cri.) Oh 1

ADÈLE

Quoi?

josEPn

Deux automobilistes qui s'arrêtent devant la grille ! Leur voiture est découverte et... Tiens, mais...

LES VOIX DE RAOUL et de CONTRAN, au dcfiors.

Monsieur ! Monsieur !

JOSEPH

Ils appellent?... {Il ouvre la fenêtre et crie au dehors.) Que voulez-vous, messieurs?

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