LE SILENCE
Un monsieur s'approcha de Théophile, dans une réunion, et lui demanda, en lui désignant un homme connu par sa piété, qui restait dans un coin assis et silencieux : « Pourquoi parle-til si peu? »
Théophile lui répondit : « Cet homme dont le silence vous étonne pourrait me demander, à son tour, pourquoi vous parlez autant. Et ne pen*
âe2-V0us pas que le calme et le silence sont som vent préférables à beaucoup de paroles? Nous devrions tous tant que nous sommes soustraire quelques instants chaque jour aux affaires mondaines, aux conversations et aux plaisirs , pour les consacrer à la prière, à de pieuses méditations et au silence. On n'apprend à bien parler qu avec beaucoup de peine et d'études ; mais ce n'est qu'à l'école du Saint-Esprit et de la croix qu'un chrétien apprend à se taire. Le roiprophète disait : Je me suis tû, et je n'ai point ouvert la bouche parce que c'est toi qui Vas fait (Ps. XXXIX, 40), montrant par là qu'il avait appris la difficile leçon de garder le silence , alors même que les décrets de son Dieu lui paraissaient inexplicables et confondaient sa raison. Oh! c'est là surtout ce qui nous est malaisé à apprendre. Comme la chair et ie sang se taisent difficilement, par exemple, en présence des voies de Dieu envers ses enfants!
Lorsqu'il veut les rendre pieux, il fait d'eux des{)écheurs désespérés; lorsqu'il veut les rendre sages, il commence par les rendre fous; lorsqu'il les veut forts, il les rend faibles; lors* qu'il les veut vivants , il les livre aux bras de la mort; lorsqu'il veut les conduire au ciel, il les précipite dans les abîmes de l'enfer. Je le répète il nous est difficile de garder le silencQ
dans de telles occasions; néanmoins cela nous est avantageux. C'est ce qui nous est enseigné d'une manière assez originale dans un ancien poème j qui contient le récit suivant :
« Jean Prieur, charretier, obtint l'entrée du ciel sous la condition expresse que quoi qu'il vit, il ne critiquerait rien. Deux anges passèrent devant lui portant une poutre de telle façon qu'ils s'en donnaient des coups à chaque pas; toutefois notre homme garda le silence. Deux autres anges vinrent ensuite puiser de l'eau dans une citerne et la versèrent dans un tonneau percé ; Jean Prieur s'en étonna , mais ne dit rien. Plusieurs choses semblables eurent encore lieu devant lui, mais il se garda bien de rire ou d'émettre aucune remarque , dans la crainte d'être chassé du paradis. Enfin il vit un charretier, dont le char était embourbé dans un fossé profond , et qui , pour l'en dégager, fouettait ses quatre chevaux, dont deux étaient attelés en avant du char, et les deux autres en arrière. A cette vue , qui réveillait en lui le souvenir de son ancien métier, Jean Prieur ne put se contenir; il apostropha son confrère , en le traitant de sot... A l'instant même il dut quitter le paradis. »
j> Apprenons de là, ajouta Théophile, à nous taire et à ne pas censurer les voies de notre Dieu, — Mais que fais-je? tandis que je loue
le silence, je dis ici beaucoup de paroles I Mon Dieu, apprends-moi à parler et à me taire à propos. »
XGI.