INTRODUCTION
Il est des hommes de qualité à qui les souffrances inspirent des compensations admirables et qui, privés des dons ordinaires de la vie, savent conquérir des biens rares et s’élever très haut. Tel fut Paracelse, qui ne connut ni le sourire d’une mère, ni le baiser d’une femme, mais qui donna tout son amour à la nature et en devint l’initié. Bafouée par les médecins, son œuvre eut la puissance spirituelle de faire tomber des trônes et d’ébranler le Vatican. Méprisées par ses contemporains, ses idées suscitent, après des siècles, des travaux incessants : il faudrait une bibliothèque pour contenir tout ce qu’on a écrit sur lui. Aucun médecin ne laissa de monument comparable, sauf Hippocrate.
Paracelse reçut, de son vivant, la considération d’hommes éminents comme Frobenius qui l’accueillit et le protégea à Bâle, Érasme qui se confia à ses soins, Lorenz Fries qui l’hébergea, l’archevêque-duc de Bavière qui lui fit de belles funérailles. Giordano Bruno lui reconnaissait un savoir médical plus profond que celui de Galien, Avicenne et tous les autres docteurs. Ambroise Paré s’inclinait devant son enseignement. Des esprits comme Gœthe lui exprimèrent de l’admiration, des chimistes comme Gmelin, Chevreul, lui rendirent hommage dans les siècles suivants, mais il fut toujours méconnu du grand nombre.
Les hommes regardent sans bienveillance ce qui dépasse leur médiocrité. Ils consentent à applaudir l’histrion, auprès de qui ils se sentent graves et importants, mais la noblesse des
vrais génies les écrase et le torrent de leurs idées les dérange. Calomnié bassement pendant sa vie, Paracelse a fini par devenir, aux yeux du vulgaire, le type du charlatan et de l’imposteur. De siècle en siècle ont couru les calomnies qui trouvent toujours un écho dans les âmes basses, promptes à souiller ce qui les domine. Ce fut d’abord son élève Oporin, puis le bigot inquisiteur Éraste, accusant Paracelse de tuer ses malades ou de ne guérir que « des maladies curables comme le goitre, la phtisie, l’épilepsie » (1) ; Dessenius, à la même époque, le disait impie, blasphémateur, imposteur. Broussais lui reprochera sa mauvaise foi, ses absurdités, ses contradictions, son mépris de la science (2) ; Barbillon, son imagination échevelée, son insouciance de l’observation (3) ; Zimmermann et Poggendorf, sa vie de cochon, son allure de charretier, ses basses fréquentations et son ivrognerie ininterrompue (4) ; Hœfer, sa violence, son ignorance de la géographie et des langues, comme s’il n’avait jamais quitté l’Allemagne (5) ; Kuhnholz, son ignorance des sciences les plus banales, son mépris pour les études fatigantes, sa vie ordurière (6) ; Daniel Leclerc, son effronté plagiat de Basile Valentin, ses mœurs déréglées, son inconséquence, son esprit de mensonge (7) ; P.-V. Renouard, son influence partout nuisible et rétrograde (8) ; Ch. Daremberg, le ridicule de ses noms, sa manière de caresser les préjugés et les passions populaires, ses rêveries qui n’ont conduit à rien (9) ; Ch. Fiessinger, ses folles excentricités, son ivrognerie (10) ; Ch. -G. Custom, son ignorance (11) ; Gurlt se demande comment un homme à jeun et possédant son bon sens peut écrire de telles insanités (12).
(1) Disputationes contra Paracelsum. Bâle, 1572.
(2) Examen des Doctrines Médicales, tome I. Paris, 1829.
(3) Histoire de la Médecine. Paris, 1826.
(4) Cf. G. W. A. Kahlbaum, Theophr. Paracelsus. (Conférence à Bâle, le 17 décembre 1893.)
(5) Histoire de la Chimie. 2® édit., Paris, 1869.
(6) Cours d’histoire de la Médecine. Montpellier, 1836.
(7) Biographies Médicales. Paris, 1855.
(8) Histoire de la Médecine. Paris, 1846.
(9) Histoire des Sciences Médicales. Paris, 1870.
(10) La Thérapeutique des Vieux Maîtres. Paris, 1897.
(11) Histoire de la Médecine. Paris' 1931.
(12) Geschichte der Chirurgie, tome III. Berlin, 1898.