SECOND DIALOGUE
Acteurs : L'OPÉRATEUR, COLIN, COLINETTE.
Colin. Bonjour, Monsieur l'Opérateur: n'est-ce pas vous, ne vous déplaise, qui vous nommez M. Friponelii? L'Opérateur.
Non, mon amy, mon nom est Fanfarinelli. De quoy s'agit-il ?
Colin.
Vous sçaurez, Monsieur, que je sommes marié, sans
reproche, avec ma femme que voilà. Je m'appelle
Colin, elle Colinette, et qu'elle est fille de Jean Thuyau,
oncle du cousin de la sœur de Mathurin Michaut, qui
demeure au Grand Vitry. Vous sçaurez donc que
Colinette.
Tu n'expliques pas bien ça, Colin. Monsieur, c'est que ma mère avoit épousé, en premières noces, le cousin de la bru de Jeanne Berthier qui, par alliance, touchoit de bien près à Léonard Bertrand, du costé du beau-frère de sa tante maternelle.
L'Opérateur.
Voilà une belle généalogie ! Au fait, mes enfans. Qu'est-ce qui vous amène icy?
14 prologue de l operateur
Colin.
Monsieur... Dame! Comme dit c't autre, c'est bien le diable qui nous amène icy. Voyez-vous, c'est que moy et ma femme j'avons une grande incommodité qui n'est voirement pas petite. Et, comme l'on dit que vous faites icy des merveilles avec des naissances, des élixirs, des poissons cordiales et d'autres brinborions. Comme ça, je sommes venus pour vous consulter, et nous vlà !
COLINETTE.
N'est-ce pas vous, Monsieur Faribonelli, qui ressuscitites l'autre jour le grand nigaud de garçon de la cousine Macé qui n'estoit pas encore mort dà? L'Opérateur.
Cela peut estre. J'ay fait des cures aussy surprenantes.
Colin.
Ah ! c'est Vostre Grâce ! C'est bian de l'honneur pour nous. Je vous sommes bian redevables de ce que vous estes vous-mesme.
L'Opérateur.
Il n'y a pas de quoy. Vous voulez apparemment un de mes remèdes ?
Colin.
Et vraiment ouy, Monsieur. Tout juste, c'est ce que je demandons. Colinette, voilà morgue ce qui s'appelle un habile homme. Il devine ça du premier coup. L'Opérateur.
Vous estes donc malades?
Colinette.
Vraiment nannin, Monsieur, et je n'en avons pas mesme d'envie. N'est-il pas vray, Colin ? Colin.
Parguenne ouy, Dieu marcy.
L'Opérateur.
Mais que me voulez-vous donc?
CRACHER NOIR l5
Colin.
Tenez, Monsieur l'Opérateur, c'est que j'avons à un quart de lieue d'icy des terres ; comme vous pourriais dire, des prés et des veignes.
COLINETTE.
J'avons itou quarante-cinq poulets d'Inde, quatorze cochons, sept vaches et trois chèvres.
Colin.
Colinette a raison ; ces diables de chèvres, surtout, me baillent plus de peine à garder que je n'en aurois avec dix asnes, Monsieur.
L'Opérateur.
Où diable tout cecy nous mènera-t'il?
Colinette.
Vlà de l'occupation, comme vous voyez, et j'avons besoin d'ayde.
Colin.
Quand je nous épousîmes, je disois à Colinette, la première nuit de nos nopces: « J'aurons des petits garçons; ces petits garçons deviendront grands, a Colinette.
« Quand ils seront grands, dis-je alors à Colin, Monsieur l'Opérateur, je les envoyerons à l'escole pour apprendre à lire, écrire et puis l'arusmétique. » Colin.
« Oh ! morgue, répondis-je, moy, ils n'y mettront jamais le pied. Je ne veux pas qu'ils en sachiont plus que leurs père et mère. »
Colinette.
« Mais, Colin, slifis-je, vous n'estes pas raisonnable. — Tatigué, stidit, je n'en demorderay pas. Ils n'iront jamais à l'escole. »
L'Opérateur, aparté.
Il faut avoir bonne patience.
10 prologue de l operateur
Colin.
« Et, si vous m'ostinez, Colinette, je nous brouillerons ensemble. » Là-dessus, voyez-vous?... Colinette.
Tant y a, Monsieur l'Opérateur, qu'après nous estre querellés assez longtemps il fallut céder, et vouloir, comme Colin, que ces petits garçons ne fussiont jamais que des ignorans.
Si bien, donc, que vos enfans n'ont pas esté à l'escole?
Colinette.
Vrament, vrament ! c'est bien pis que tout ça. J'avions arrangé ainsy nos petites affaires. Mais, mon cher Monsieur, j' nous sommes vus frustrisés de nos espérances. Depuis quatre ans que nous sommes mariés, je n'avons jamais eu que des filles.
L'Opérateur.
Eh bien ! que puis-je faire à cela ?
Colin.
Écoutez, Monsieur l'Opérateur, v'ià le principal. C'est que ma femme est encore grosse d'une fille. L'Opérateur.
Grosse d'une fille ? Et comment sçavez-vous cela ?
Colinette.
Oh ! Monsieur l'Opérateur, j'en suis seure et certaine: car, voyez-vous, j'ay toujours eu, à ce que m'a dit noustre curé, les mesmes symplômes dans mes autres grossesses.
L'Opérateur.
Cela ne finira donc pas 1 Et quels sont ces symptômes, et non pas symplômes?
Colin.
Monsieur, toutes les fois que Colinette a esté grosse d'enfant, elle a toujours craché blanc comme un fromage à la crème.
cracher noir 17
L'Opérateur.
Et, cette fois-cy, crache-t'elle de mesme ?
COLINETTE.
Oh ! pour ça ouy, Monsieur : voyez plutôt.
(Elle lui crache dans la main.)
Vous estes bien mal apprise, ma mie.
COLINETTE.
C'est pour vous mettre au fait de la chose.
Colin.
J'avons consulté un médecin du fauboug Saint-Marceau. «Mais, Monsieur, sli dis-je, après luy avoir expliqué sa maladie, est-ce qu'il n'y auroit pas moyen de faire cracher noir à Colinette pour qu'elle eût un garçon ? »
L'Opérateur.
Ah ! ah ! La demande est comique ! Eh bien ! que répondit vostre médecin du faubourg?
Colin.
« Oh ! Colin, s' me dit-il ; voyez-vous, ça n'est pas si aisé. Ça passe nostre sçavoir et je n'avons pas dans la médecine des secrets de ce calibre-là.... » Et, à propos de ça, comme j'en raisonnions avec la commère Cucu, nostre voisine: « Eh! grand nigaud, me dit -elle, parlant par respect, que ne vas-tu voir monsieur l'opéteur Faribonelli ? »
L'Opérateur.
Dites donc Fanfarinelli.
Colin.
C'est le plus habile homme qu'il y ait à un quart de lieue à la ronde.
Colinette.
Oh ! pour ça, Colin dit vray. « Ma commère, s'me ditelle en pleurant, si mon pauvre époux que j'enterris la semaine passéey d'une fluxion de poitrine, avoit pu
l8 PROLOGUE DE L'OPÉRATEUR
encore souffrir trois saignées, cinq purgations et estre tre'panisé, ce monsieur l'Opérateur que j'ay esté consulter m'a juré son grand juron qu'il en seroit revenu et ne seroit pas mort. »
Mais je ne connois ny votre commère Cucu, ny je ne suis capable de tenir des propos aussy impertinens que votre prétendu opérateur. Il faut que ce soit quelque misérable charlatan qui ait pris mon nom et qui ait passé dans les cantons.
COLINETTE.
Dame ! Monsieur, c'est pourtant sur la parole de nostre commère que j'avons pris nos jambes à nostre cou et que je sommes venus icy tout courans. L'Opérateur.
Comment me débarrasser de ces bonnes gens-là? Si bien, donc, que vous estes venus exprès pour me demander un remède qui vous fît cracher noir ? Colin.
Ouy, Monsieur. Nostre femme n'a pas oublié une seule sullable de toute nostre histoire. L'Opérateur.
Eh bien, il faut vous contenter. Tu es donc bien persuadé, Colin, que, si ta femme peut parvenir à cracher noir, elle accouchera d'un garçon?
Colin.
Oh ! pargué ouy 1
L'Opérateur.
Vostre médecin du faubourg n'est qu'un franc ignorant. Je vais chercher et apporter à ta femme ce qu'il luy faut pour cela.
{Il sort.)
Colinette.
Ah ! Colin, je cracherai donc noir !
cracher noir iq,
Colin.
Morgue ! Si cela pouvoit arriver, que je serois aise !
L'Opérateur, avec un charbon enveloppé dans du papier.
Tenez, Colin, prenez cecy, râpez-en environ plein un dé à coudre.
Colin.
Ouy, Monsieur, plein un dé. Entends-tu bien, Colinette?
Colinette.
Oh ! que ouy.
L'Opérateur.
Colinette le délayera dans une cuillerée d'eau de pluye.
Colinette.
Je n'y manqueray pas, Monsieur l'Opérateur. Colin, souviens-toi bien de ça : dans une cuillerée d'eau de pluye.
L'Opérateur.
Elle se rincera tous les matins la bouche avec cette cuillerée d'eau, et ensuite elle crachera. Colin.
Mais crachera-t'elle noir ?
L'Opérateur.
Dans le moment.
Colin.
Ça n'est pas possible!
L'Opérateur.
C'est un fait certain et que je vous garantis, toutes les fois qu'elle se lavera la bouche avec cette espèce de décoction.
Colinette.
Grand mercy, Monsieur l'Opérateur; que je vous embrasse. Colin, je ne me sens pas d'aise. Je cracheray noir !