‹ Parades inédites [par] Th.S. Gueullette. Avec une préfChapitre 60 sur 109 · LE MORT SUR LE BANC OU LE COMTE DE REGNIABABO · texte numérisé non relu

LE MORT SUR LE BANC OU LE COMTE DE REGNIABABO

Gille, parlant à la cantonade.

Je vous dis, Monsieur, que vous n'ayez aucune inquiétude. Vostre panier sera rendu. Parguenne ! seroit-il possible que ces deux hommes de tantost fussent des filous ? Ils n'en avoient pas la mine. Oh ! malheur des malheurs ! accident des accidents ! Ah! mon pauvre maistre! Quoy! je n'auray pas la satisfaction de vous conduire convenablement dans vos terres !

Gille.

Voilà un homme qui me paroist bien affligé !

Laisse-Rien.

Est-il possible que je ne trouveray personne qui veuille me rendre service en cette occasion? Je le payerois volontiers sur le pied (Tune pistole par heure.

Gille.

Une pistole par heure ! Ma foy, cela est bon à gagner. Voyons un peu de quoy il s'agit. Monsieur, dites-moy un peu pourquoy vous estes si triste. Laisse- Rien.

Ah ! Monsieur, c'est que je suis dans une grande affliction.

GlLLE.

Je le vois bien ; mais pourquoy ?

Laisse-Rien.

Par la mort de mon bon maistre, M. le comte de Regniababo.

GlLLE.

Je conçois cela, mais vous parliez de donner une pistole par heure ! Pourquoy faire, s'il vous plaist? Laisse- Rien.

Mon amy, il faut que tu saches que mon maistre est mort à l'armée d'un boulet de canon qui luy est entré dans l'œil.

Dans l'œil? houlas!

Laisse-Rien.

Comme il avoit un pressentiment que la campagne luy seroit funeste, il a fait son testament. 11 a ordonné qu'après sa mort on le transporteroit â sa terre de Regniababo. Il m'a chargé de ce soin et me donne mille escus pour ma peine.

GlLLE.

Mille escus ? Morguenne, je ne vois pas là dequoy vous désespérer.

Laisse-Rien.

Ah! que vous estes vif! Ecoutez jusqu'au bout. Il est vray qu'il me donne mille escus, mais à condition que, dans trois jours, je le feray conduire à sa terre sans accident et aussy entier qu'il se trouvera estre au moment de sa mort; et le chariot qui le portoit vient de verser à quatre pas d'icy.

GlLLE.

Eh bien ! il faut le raccommoder. Cela est-il difficile?

Laisse- Rien.

C'est aussy ce que l'on fait. Mais, pendant ce temps, qui sera au moins de trois ou quatre heures, il faut empescher que les mouches ne mangent mon cher maistre.

GlLLE.

Cela est plaisant! Et qu'est-ce que ça veut dire?

C'est qu'en arrivant à son chasteau, si on luy trouve seulement une piqûre de mouche, voilà mes mille escus perdus.

GlLLE.

Diable ! ça change la thèse et me paroît de conséquence pour vous. Mais quel remède y voyezvous?

Laisse-Rien.

C'est de trouver quelqu'un qui chasse les mouches d'autour de mon maistre pendant que je seray occupé à faire raccommoder le chariot.

GlLLE.

Et vous donnerez une pistole par heure?

Laisse-Rien.

Cela s'entend. Vous voyez bien que j'y gagneray encore.

GlLLE.

Eh bien! j'ay trouvé vostre homme.

124 deuxieme parade

Laisse-Rien.

Sérieusement?

Gille.

Ouy, c'est moy-mesme.

Laisse-Rien.

Ah ! mon amy, vous me ravissez d'aise. Tenez, mettez-vous là !

Gille.

Volontiers; mais écoutez, camarade. Quand je seray tout seul avec le mort, si je viens à avoir peur?

Laisse-Rien.

Eh ! fi donc ! vous estes grand comme père et mère. Sçavez-vous ce que vous ferez pour vous dissiper? Vous n'aurez qu'à chanter.

Gille.

Vous avez raison.

Laisse-Rien.

Après tout, je ne seray qu'au tournant de la rue, chez le charron. Si la frayeur vous prenoit, vous n'avez qu'à m'appeler.

Gille.

Et vostre nom, s'il vous plaist?

Laisse-Rien.

Abracadabra.

Gille.

Abracadabra? Voilà un drosle de nom. Mais avec quoy chasseray-je les mouches ?

Laisse-Rien.

Avec ce mouchoir.

GlLLE.

Fort bien ! Vous n'avez maintenant qu'à aller à vos affaires. Ma foy, je ne suis pas trop rassuré... Abracadabra, Abracadabra!

Laisse- Rien.

Qu'est-ce qu'il y a?

Gille.

J'ay jeté un coup d'œil sur vostre marquis de Regniababo. Ne m'avez-vous pas dit qu'il a esté tué d'un coup de boulet de canon dans l'œil ? Laisse-Rien.

Ouy, mon amy,

Et il a encore ses deux yeux?

Laisse-Rien.

Cela est vray. Le boulet ne luy a emporté que la prunelle de l'œil gauche et est sorty par l'oreille droite. Adieu.

Gille.

Houlas! Abracadabra ! Le mort vient de me faire une grimace épouvantable.

Laisse-Rien.

Tu te trompes, mon amy. C'est que, lorsque ce boulet de canon luy passa à travers l'œil , cela luy a causé une contraction de nerfs qui luy a dérangé la physionomie.

Gille.

Oh! je ne sçavois pas. Et cette contradiction de nerfs luy fait faire une si laide grimace? Laisse- Rien.

Ouy vraiment.

GlLLE.

Cela suffit. Tu peux t'en aller. (Laisse-Rien sort.) Pour ne pas m'effrayer, je vais me placer du costé des pieds.

[Le filou fait la pirouette sur le banc.)

Gille, effrayé.

Abracadabra ! Abracadabra !

Laisse-Rien.

Que me veux-tu donc?

Gille.

Tiens, regarde!

Je ne vois rien.

Gille.

Tu ne vois pas ce qui est arrivé ?

Laisse-Rien.

Non vraiment.

Gille.

Il n'y a qu'un moment qu'il avoit les pieds là. A présent il les a à la teste.

Laisse-Rien.

Erreur, mon amy. Il a toujours esté placé de cette manière.

Gille.

C'est donc la peur qui me fait voir double.

Laisse-Rien.

Cela se peut. Allons, rassure-toy!

Gille.

Pour le coup, je vais changer de place. {Le filon fait la pirouette.) Miséricorde ! je ne sçais ce que je

fais. Je me mets encore du costé de la teste. Songeons à mon panier de gibier, c'est essentiel. (Le filou lève un bras en Vair.) Eh ! eh ! Abracadabra ! Laisse- Rien.

A qui diable en as-tu donc ?

Gille.

Tiens! tiens, regarde sa main en Pair. Il m'a donné un coup de poing de toute sa force. Laisse-Rien.

La chose n'est pas impossible et ne doit pas te surprendre. Le boulet de canon Payant frappé droit dans la visière, il y porta d'abord la main, et la contraction des nerfs...

Gille.

Oh ! je n'ay rien à dire à cela.

Laisse-Rien.

Et nous avons eu toute la peine du monde à luy remettre la main dans une position conforme à son estât. Vois plutost.

(// luy abaisse la main qui se relève.)

Gille.

Parguenne! voilà qui est bien singulier. Voyons un peu si j'en viendrois à bout.

(// luy rabaisse la main, et le filou, en la relevant, luy donne un soufflet. )

Laisse-Rien.

T'en voilà bien convaincu à présent.

Gille.

Tu as raison.

128 deuxième parade

Laisse-Rien.

La main s'abaissera tout'doucement. Tiens, vois-tu, la voilà à sa place. Or çà, tu me laisseras peut-estre à présent en repos ?

Gille.

Ah ! ouy. Tu n'as qu'à aller chez le charron. Eh ! eh ! Abracadabra!

Laisse-Rien.

Mais ça ne finira point !

Gille.

Dame ! C'est bien autre chose que le bras. Il m'a sanglé deux coups de pied dans le dos. Laisse-Rien.

Eh bien! cela festonne?

Comment, cela m'estonne? C'est la contradiction des nerfs, n'est-ce pas?

Laisse- Ri en.

Sans doute. Cela part du mesme principe. Lorsqu'il fut atteint par le boulet de canon, il en fut renversé cul par-dessus teste et tomba les jambes en haut, comme tu le vois actuellement, et par la mesme raison naturelle, c'est-à-dire par la contraction des nerfs, nous aurons bien de la peine à le redresser; mais j'espère en venir à bout avec ton secours. Tire les jambes à toy.

Gille s"* appuie sur les jambes du filou qui se trouve sur son séant et lui fait une grimace horrible. A moy ! à moy !

LE MORT SUR LE BANC î 29

Laisse-Rien.

Qu'as-tu donc ? Ne suis-je pas avec toy ?

Gille.

Ne vois-tu pas le mort qui m'embrasse avec des yeux de fureur?

Laisse-Rien.

Je n'ay rien vu. Mais c'est le roidissement des nerfs qui fait cette opération. (Après quelques la^is ils le recouchent.) Si tu me retiens toujours, je ne pourray jamais faire raccommoder mon chariot.

Gille.

Voilà qui est fini. Tu peux partir... Tiens ! tiens ! Le voilà dans une autre posture !

Laisse- Rien.

C'est que tu l'avois mal placé.

(Pendant qu'il le replace, le mort fait un pet.) Gille.

L'entends-tu ? Est-ce que je rêve ? Là ! Comment appelles-tu cela ?

Eh ! mais... cela s'appelle... cela s'appelle faire un pet à la mort.

Gille.

Il pue comme une charogne !

Laisse- Rien.

Effectivement : ça ne sent pas bon. Tiens, prens une prise de tabac.

Gille.

Volontiers. Va-t'en, va! Je ne t'appelleray plus.

l3o DEUXIÈME PARADE

Ma foy, pour chasser la peur, j'ay envie de chanter. La, la, la, la ! etc.

{Le mort se lève, danse et se recouche.)

Abracadabra ! Abracadabra !... Au secours !

Laisse-Rien.

Tu piailleras donc toujours?

Gille, tout tremblant.

Voilà bien une autre paire de manches. Je chamois pour me désennuyer.

Laisse-Rien.

Eh bien?

Gille.

Eh bien! ne voilà t'il pas mon diable de mort qui s'est mis à danser !

Laisse-Rien.

A danser?

Gille.

Ouy ! à danser! Dame, je Fay vu. Ce ne sont pas des contes.

Tu te moques de moy. Il est vray pourtant que, comme Provençal, de son vivant il aimoit passionnément la danse et que, sitôt qu'il entendoit ou chanter ou jouer des instrumens, il ne pouvoit s'erapescher de danser. Il faut, si tu dis vray, que ce soient les esprits animaux qui jouent leur rosle. Gille.

Qu'appelles-tu esprits animaux?

Laisse-Rien.

Esprits animaux, c'est-à-dire esprits vitaux.

Gille'.

Esprits vitaux! J'entends cela. Et dans une femme, comment appelle t'on ces esprits-là ?

Laisse-Rien.

Oh ! que diable, avec tes questions impertinentes, tu m'occuperas tout le reste de la journée. Fais ton ouvrage et laisse-moy aller à mes affaires.

( // sort. )

GlLLE.

Parguenne ! Ce drosle-là, avec ses esprits vitaux, de quoy diable s'avise-t-il de danser ! Je vais bien l'attraper. Je vais chanter une chanson si triste qu'il n'en aura pas d'envie.

Monsieur Lapalice est mort, II est mort de maladie.

Hélas ! s'il n'estoit pas mort, Il seroit encore en vie.

( Le mort se relève, grince des dents, rosse Gille et se recouche. )

Abracadabra ! Abracadabra !

Laisse- Rien.

A qui donc en as-tu? Tu cries comme un enragé.

Gille, très tremblant.

Ah! parguenne, on crieroit à moins. J'avois chanté, il n'y a qu'un moment, sur un air gay, il s'est mis à danser. J'ay dit en moy-mesme : « Je l'attraperay bien ; je vais chanter sur un ton si lugubre qu'il ne branslera pas de sa place. » A peine ay-je eu

l32 DEUXIÈME PARADE

achevé ma chanson qu'il s'est levé, a grincé des dents horriblement et m'a rossé à tour de bras.

Laisse-Rien.

Parbleu ! mon amy, tu joues de malheur ! Il n'y a qu'une seule chanson capable de mettre les esprits animaux dans une pareille agitation. Il l'avoit en horreur ; apparemment que tu l'auras chantée. Gille.

Et quelle est-elle?

Laisse-Rien.

La voicy :

Monsieur Lapalice est mort...

Gille.

Justement, c'est elle-mesme que j'ay chantée. Parguenne, camarade, voyons en ta présence si elle fera sur luy le mesme effet.

Laisse-Rien.

Volontiers.

(Ils chantent ensemble : « Monsieur Lapalice est mort... » Le filou se relève, fait des grimaces épouvantables et rosse Laisse-Rien et Gille, qu'il culbute par terre. Gille laisse tomber son panier. Le filou le ramasse et s'enfuit avec.)

Laisse-Rien.

Ah ! misérable ! avec ta maudite chanson, je suis moulu de coups. Jenesçais à quoy il tient que je ne t'assomme!... Mais, ciel! Voilà M. le comte de Regniababo party et mes mille escus au diable.

( // rosse Gille et s'en va. )

GlLLE.

A moy ! à moy ! Ah ! je n'en puis plus. Voilà bien le diable. Le mort s'est sauvé, l'autre court après. Il ne rattrapera jamais, et ma pistole est bien aventurée. Mais où est donc mon panier! Abracadabra !... Mon panier ! Abracadabra ! Ah ! malheureux que je suis! M. de Regniababo l'aura emporté. Au voleur ! au secours !

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