PARIS
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AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
Pourquoi ce titre de Paradoxes donné par Tauleur de DéfjtUu'resconce aux essais de psychologie qui composent ce volume, comme aux essais qui suivront sous le titre de Paradoxes sociologiques-^ C'est que, dans les uns aussi bien que dans les autres, le penseur aborde les problèmes en pleine indépendance d'esprit, sans se laisser intimider par les décrets de l'Ecole et sans se préoccuper des opinions traditionnelles. Ces « paradoxes » sont donc moins des opinions contraires à l'opinion commune, que des opinions raisonnées et qui peuvent, en conséquence, différer de celles du grand nombre, tout en se rapprochant plus que celles-ci de la vérité. M. Nordau aime mieux, avec Jean-Jacques Rousseau, « être
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homme à paradoxe qu'homme à préjuges ». Comme il Ta dit lui-môme, des afOrmations qui passent pour être incontestables parce qu'on ne les a jamais mises en question, n'en doivent pas moins présenter, quand on les exige, leurs papiers de légitimation, — et souvent alors on constate que ceux-ci n'ont aucune valeur. Des lieux communs accrédités de temps immémorial peuvent être mis en demeure de faire la preuve de leur bien-fondé et de leur raison d rtre, et, s'ils n'y parviennent pas, rien, ni plus ou moins longue possession d'état, ni situation plus ou moins brillante, ne doit les protéger contre la condamnation méritée. Ces divers essais, qui traitent des questions les plus importantes susceptibles de s'offrir aux méditations de tout homme aimant à penser et au regard duquel la vérité est plus chère que même le maître Platon, sont destinés à démontrer que les choses paraissant les plus évidentes laissent néanmoins encore ouvertes beaucoup de questions et apprêtent de sérieuses difficultés, de manière à être l'objet des vues et des exjdications les plus opposées, qui toutes semblent
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également probantes, et qui toutes, vraisemblablement, sont également fausses. En mettant ainsi en garde les esprits contre des généralisations trop luUives, contre l'acceptation sans garant sérieux du fait acquis, en leur enseignant, d'une façon générale, à attacher plus d'importance à la recherche de la vérité qu'à la découverte môme de celle-ci, M. Nordau rend service à la psychologie et à la sociologie, comme il a rendu récemment service à la morale et à l'esthétique, en soumettant au crible de sa critique peut-être sévère mais absolument désintéressée et sincère, dans Dégénérescence, certaines tendances et manifestations intellectuelles de notre époque, de notre « fin de siècle », qui menacent de compromettre pour longtemps, si une réaction rapide ne se produit pas, le bon renom des lettres et des arts dans la vieille Europe civilisée.
Paris, novembre i89a.
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MATIÈRE DE LA LITTÉRATURE DE FICTION
Quel est le rapport réciproque entre la vie et les lettres? La littérature de fiction dccoule-t-elle de l'observation de la re'alité ? Gejle-ci ne s*efforce-telle pas plutôt de se conformer à la fiction et de lui ressembler? Laquelle est modèle? Laquelle imitation? Le roman et le théâtre vont-ils chercher leurs figures aux carrefours? La foule se formet-elle d'après les figures du roman et du théâtre ? Pour moi, la réponse à ces questions n'est pas douteuse. L'action de la littérature de fiction sur la vie est incomparablement plus grande que l'action inverse. D'abord le poète s'affranchit souvent complètement des faits et applique exclusivement son attention au jeu capricieux de son imagination. Et même quand il puise ses inspirations dans la réalité, il ne s'en tient pas aux vérités et aux faits moyens que l'observateur consciencieux déduirait du cours ordinaire de la vie des masses, MAX NORDAU. — Parad . psych . i
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PARADOXES PSYCUOLGCÎUJU^
mais il choisit quelque 'cas exceptionnel que le hasard lui a iiji^ sous t^'s>yeu.x!'()tf: qui; pour des raisons organiques personnelles, a produit sur lui de l'impression; et ce cas exceptionnel même, il ne le reproduit pas non plus fidèlement, mais le transforme selon son individualité propre. C'est là tout le plan de contact entre la vie et la fiction. 11 est aussi étroit que le fil d'un couteau. Une goutte d'écume lancée par un coup de vent capricieux, et chatoyante en couleurs étranges, représente dans la fiction le large et profond océan de la vie. S'il peut encore être question là d'une action de la vie sur la fiction, cette action n'est pas plus grande que celle de la réalité sur les rêves, qui, en partie aussi, sont produits jiar de très faibles impressions des sens, mais transforment démesurément et arbitrairement celles-ci en représentations des plus irréelles. L'action de la fiction sur la vie est au contraire énorme. Elle exerce une puissante et incessanle'suggestion, qui se soumet toute la personnalité intellectuelle, toute la manière de penser et d'agir du lecteur.
Qu'on se représente seulement les conditions d'existence de la foule moyenne. L'individu passe sa vie dans les conditions les plus c'iroi tes. 11 ne connaît pas beaucoup de monde en dehors de son cercle de famille, et n'a pour ainsi dire jamais occasion
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de jeter un regard dans l'intérieur d'une âme étrangère. Il ne sait rien par sa propre expérience des grandes passions et des sentiments, des troubles ni des déchirements de l'humanité, et soupçonnerait difficilement, réduit à ses expériences personnelles, qu'en dehors de la cuisine et de la boutique, et tout au plus encore de l'église, du marché et de l'hùtel de ville, il y a encore un monde. Mais il lit des livres de fiction, va au théâtre, et voit alors des figures qui n'ont jamais existé dans sa réalité à lui : princes de contes de fées et grandes dames avec des étoiles dans les cheveux, aventuriers et scélérats, hommes radieux d'une bonté angélique et méchants intrigants ; il observe des situations étranges dans lesquelles il «e s'est jamais trouvé, et apprend comment, dans ces situations, pensent, sentent et agissent les créatures de la fantaisie du poète. D'après toutes les lois de la psychologie, il est inévitable que l'individu qui ne peut réduire ou rectifier par ses propres observations les affirmalions du poète se présentant sous la forme de récits positifs, croie à lui sans défiance, puise dans ses œuvres ses notions de la vie, prenne ses personnages pour modèles, s'assimile ses jugements, ses sympathies et ses aversions. Gomme toute suggestion, celle exercée par le roman et le
théâtre impressionne rindividu intellectuellement moins développé ou moins sain, plus que l'individu d'élite, original, et complètement équilibré : donc, en première ligne, les natures banales, ensuite la jeunesse, la femme, les hystériques et les débiles d'esprit ou de nerfs. Je suis à même d'observer cela directement depuis des années.
La Parisienne est complètementl'œuvredes journalistes et romanciers fran(;ais. Ils font d'elle, à la lettre, ce qu'ils veulent, physiquement et intellectuellement. Elle parle, elle pense, elle sent, elle agit, elle s'habille même, prend des attitudes, marche et se lient debout, comme ses écrivains à la mode le lui imposent. Elle est entre leurs mains une poupée à ressort et obéit docilement à toutes leurs suggestions. Un être au goût affreusement blasé décrit dans un journal ou dans un livre son idéal de la femme , tel qu'il a pu le couver dans Tatmosphère corrompue de sa fantaisie de dégénéré : elle trotte mejiu, elle parle en fausset comme un enfant, ses yeux sont largement ouverts, son petit doigt, écarté des autres, point dans Tair pendant qu'elle mange, etc. Aussitôt toutes les lectrices se hâtent de réaliser cet idéal, et l'on ne voit plus que des petits êtres qui sautillent à tout petits pas, pépient en notes élevées, relèvent les sourcils jusqu'au milieu du front, tiennent leur petit doigt
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convulsivement écarté du reste de la main, et, par l'affectation de leurs allures enfantines, se rendent absolument insupportables à tout goût sain. Et ce n'est pas même là une afféterie consciente et voulue, mais une habitude automatique, devenue une seconde nature.
Un autre satyre de la plume, dont les sens émoussés sont émoustillés par d'autres représentations que celle d'un être féminin à l'âge infantile, s'excite voluptueusement par la description des petites frisettes qui s'enroulent sur la nuque de certaines femmes; il en parle dans ces termes lascivement caressants qui caractérisent les états d'excitation sensuelle, et s'attarde sur eux, dans des mots raffinés aussi impudiques que certains regards et certains attouchements. Immédiatement les lectrices se peignent de façon à faire descendre les cheveux de l'occiput, les dressent en touffes dures, les tournent en lire-bouchons raidcs, et se promènent avec une collerette pendante dans le dos, qui leur donne une ressemblance frappante avec un condor ou un vautour, — tout cela uniquement pour ressembler à la femme que l'écrivain leur a dépeinte comme propre à exciter éroliquement un homme (oui, un homme fermentant en plein dans le vice, mais c'est ce qu'il ne leur dit pas).
Il n'en est pas autrement chez nous autres Alle-
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mantls. Comment les figures féminines de Clauren jadis, comment aujourd'hui les « Goldelse » de Marlitt et les € Geierwally » de Hillern ont formé sur leur modèle des générations entières de jeunes filles et de femmes allemandes, c'est ce que savent tous ceux que la présence de la femme ne met pas aussitôt hors d'eux-mêmes, au point de paralyser leur jugement et de les Taire tomber en adoration. Heureusement, les créateurs des Goldelse et des Geierwally ne sont pas de sales empoisonneurs du peuple, et les figures qu'ils présentent comme modèles à leurs lectrices sont, quoique contraires à la vérité, à la nature et au bon goût, du moins tolérables sous le rapport de la morale.
L'homme est moins soumis quela femme à la suggestion du roman et du théâtre, avant tout parce qu'il lit moins de livres de fiction que celle-ci ; mais il ne lui échappe pas non plus. Quand parurent les Souffrances du jeune }Vcrlhei\ l'Allemagne fourmilla bientôt de Werthers qui n'affectaient pas seulement de penser et de sentir comme leur modèle, mais le faisaient sincèrement et attestèrent en maints cas leur sérieux par le suicide, limite fatale que le simple cabotinage aurait difficilement atteinte. En France, la victime de l'amour et du destin, Antony, a suscité toute une race d'Antonys, et Byron est responsable de ce que,
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vers 1830, le monde civilisé entier pullula d'adolescents démoniaques aux joues pâles, aux longs cheveux, au col de chemise largement rabattu, au front ravagé et au regard sinislrement ténébreux. Ainsi les poètes et les conteurs s'établissent, comme le Jacob biblique, en face de l'abreuvoir intellectuel, et y plongent, suivant leur gré, leurs « verges de peuplier, de coudrier et de châtaignier », dans lesquelles ils ont « tracé des raies blanches », et produisent des générations < marquetées, picotées et tachetées ».
Ce ne serait pas autrement un malheur, si la littérature de fiction présentait à la foule des modèles sains et vrais. Mais elle ne le fait pas. A part de si faibles exceptions qu'on doit les négliger, la littérature poétique ne renferme qu'impossibilités, invraisemblances et anomalies. Les cas qu'elle décrit sont des cas exceptionnels, qui ne se sont jamais présentés ou ne se sont présentés que très rarement ; les êtres humains qu'elle dessine n'appartiennent qu'à une infime minorité, en admettant qu'on puisse se les imaginer en chair et en sang ; les idées, les sentiments, les actions qu'elle représente, sont, dans un sens ou dans l'autre, maladivement exagérés, et très dilTérents de ceux des hommes moyens typiques, en possession de l'équilibre intellectuel et moral. La littérature de fiction est un mons-
Irueux recueil de cas pathologiques, dont quelquesuns sont au moins consciencieusement observés, tandis que la plupart sont imaginés avec une fantaisie cruelle ou ignare; un registre sans fin de tous les troubles qui peuvent affliger l'homme, depuis le plus léger obscurcissement du jugement par une passion déraisonnable, jusqu'à la plus monstrueuse dégénérescence morale.
Déjà le journal a ce caractère de l'exceplionnel et du maladif. Les nouvelles dont il entretient ses lecteurs concernent le meurtre et l'assassinat, les incendies, les accidents de chemins de fer, les inondations, les tremblements de terre, tous événements que, dans les pays civilisés, un homme à peine sur cent a, durant sa vie entière, pu voir de ses propres yeux. Et cela n'est que naturel. La vie normale, d'après les idées courantes, ne semble rien renfermer qui mérite d'être raconlé. Que M. Joseph Prudhomme ait bien dormi, bu le matin son café au lait, donné ensuite ses leçons de calligraphie et dîné de bon appétit, aujourd'hui comme hier, cela n'offre pas lieu à une nouvelle du jour. On n'enregistre que ce qui s'écarte de la règle, et c'est précisément l'exception, le maladif. Aussi, si un sage Thébain ignorant Tinstitution du journal paraissait parmi nous et prenait une feuille, il demanderait sûrement à son hôte : « 0 noble
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hôte, le monde et l'humanité sont-ils devenus si méchants, qu'il ne se passe plus que des crimes ? Les dieux sont-ils irrités contre les habitants de la terre, qu'ils leur envoient toute sorte de malheurs? Tous les peuples brûlent-ils du désir de porter la guerre les uns chez les autres? ». Seuls les bulletinsdes halles etmarchés et quelques annonces tranquilliseraient jusqu'à un certain point son cœur oppressé, en lui montrant qu'à côté des horreurs et des alarmes, il y a encore une vie quotidienne paisible et régulière.
Dans leur forme plus élevée, le roman et le théâtre ont néanmoins la même tendance que le journal. Ils s'occupent uniquement de l'exception et du maladif. La pacotille littéraire raconte des faits grossièrement matériels de caractère inaccoutumé, c'est-à-dire des aventures, des accidents et des crimes inouïs ; la littérature à plus hautes prétentions décrit des êtres et des états d'âme exceptionnels. Au lecteur de culture inférieure, les écrivains qui travaillent pour ce public servent les histoires sanglantes et spectrales des romans de colportage, — au meilleur cas, des voyages de découvertes, des aventures étranges parmi les brigands et les pirates, dans des guerres et des naufrages ; au lecteur de culture plus élevée, on offre des passions et des conflits intérieurs que
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l'on n'a pas non plus coutume de rencontrer sous le pas d'un cheval ; mais toujours c'est quelque chose s'écarlant des destinées humaines ordinaires, qui fait l'objet de l'œuvre de fiction. Sans doute, il y a ici encore celte diiïérence, que les écrivains ayant la vocation ne s'éloignent de la vérité qu'en ce qu'ils l'exagèrent ou partent simplement de prémisses arbitraires, mais en tirant de celles-ci des conclusions justes ; tandis que les médiocres et les imitateurs, dans leur tentative pour représenter la réalité, n'appuient pas seulement trop sur les lignes et chargent trop les couleurs, mais dessinent incorrectement et peignent en bousilleurs. Jamais, toutefois, l'écrivain n'esta même de dire à la majorité de ses lecteurs, au lieu de le dire à un seul d'entre eux péniblement choisi, découvert à l'aide de la lanterne de I)iogène,le profond « Tat Iwam asi » (Ceci c'est toi !) du sage hindou. Combien y a-t-il de livres qui, en face de l'homme sain normalement développé, sont en droit de répéter avec le vieux Romain : t De te fabula narratur » (Celte fable est ton histoire^ ? Cherchons ensemble. Chaque Germain, peut-être chaque homme parvenu à un degré élevé de culture, a en lui quelque chose de Faust, la soif de la vérité et de la connaissance, le sentiment d'horreur des limitations de sa nature ; mais combien
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de nous ressentent celte soif d'une façon assez torlurante, pour vouloir l'apaiser par l'absorption du contenu de la « coupe cristalline et pure »? La plupart des jeunes filles éprouveront, à une certaine période de leur vie, les mêmes sentiments que Juliette ; mais c'est le petit nombre d'entre elles qui poussent l'excentricité de leur amour envers Roméo assez loin pour aller trouver le vieil ermite et se coucher dans le caveau. Des hommes jaloux, cela ne manque pas, et il y en a beaucoup, malheureusement, qui ont plus de motifs de tourment et de soupçon qu'Olltello ; mais ils n'étranglent pourtant pas leur Desdémone, même s'ils appartiennent à la minorité presque imperceptible des généraux et des gouverneurs. Pour ma part, je n'ai connu qu'un seul homme en chair et en os qui ait tenté de réaliser la suggestion de Shakespeare. Mais toute l'histoire est déplorablement gâtée par le fait que l'Othello, garçon de magasin chez un marchand de café en gros, se donna au préalable du courage en buvant de l'eau-de-vie, et, qu'une fois arrêté, après n'avoir d'ailleurs réussi qu'à moitié son crime, il ne voulut plus se souvenir de rien. Et les œuvres citées jusqu'ici comme exemples sont parmi les plus vraies et les plus humaines de la littérature universelle. Que sera-ce, si nous descendons aux degrés moins élevés de celle-ci?
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Les joyeux Tî^ois Mousquetaires n'ont jamais ve'cii, et, surtout, ne pourraient dans notre monde acluel mener une semaine leur existence faite d'amour irrégulicr, de jeu et de rixes, sans avoir aux talons tous les gendarmes du pays. Sur des millions de lecteurs, il n'en est pas un seul qui soit exposé à la possibilité de devenir un Robinson Grusoe, et le bon Vendredi a incontestablement moins de signification pour nous tous qu'Ilécube pour les come'diens (dans Hamlet). N'y a-t-il donc pas de créalion poétique qui soit tout entière réelle, tout entière universellement humaine ? Je réponds de bonne foi : je n'en vois pas. Même Hermann et Dorothée, ce tableau sincère et simple de la vie bourgeoise allemande des petites villes, n'est pas réel, en ce sens qu'il part de suppositions qui se réalisent une fois dans des siècles. On voit en eiïet bien rarement les habitants de communes entières quitter leur patrie et errer à l'aventure, et par conséquent llermann ne trouve pas l'occasion de rencontrer, comme au temps des patriarches, Dorothée à la fontaine, et d'introduire la vierge dans la maison paternelle. Tous ces êtres qui se démènent dans le roman et sur la scène sont des gens venus de la lune, des phénomènes de foires avec une corne sur le front, des femmes à barbe, des magiciens, des géants et des nains; ils traînent
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derrière eux une curieuse destinée qui mérite d'être montrée pour deux sous aux badauds; ils ont un secret précieux cousu dans la doublure de leur vêtement, ils sont à Tintérieur plus profonds de plusieurs mètres qu'à l'extérieur; l'humanité paisible ordinaire qui n'est ni particulièrement bonne ni particulièrement méchante, qui se nourrit honnêtement et meurt en laissant son testament, si elle a quelque chose à léguer, et dont le soleil éclaire sur la vaste terre le fourmillement joyeux, ce n'est pas cette humanité-là que la littérature reflète.
J'espère que personne ne m'objectera le v naturalisme » que quelques littérateurs de nos jours ont donné comme étant leur découverte toute neuve. Je sais bien que celui-ci se vante de ne décrire que la vérité nue de la vie et de travailler d'après des € documents humains », c'est-à-dire d'après des faits observés. Mais c'est là un grossier charlatanisme, une pure duperie. Les écrivains qui spéculent sur le naturalisme font exactement ce que j'ai vu faire à un photographe de bas étage dans une petite ville de Hesse. Celui-ci possédait une vaste collection de vieux portraits-cartes qu'il avait achetés à vil prix dans une vente aux enchères à Francfort. Chaque fois qu'une personnalité quelconque était poussée par les événements
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au premier plan de l'intérêt du jour, il cherchait dans son immense tas une tête répondant à ridée qu'il se faisait de la nouvelle célébrité à la mode, et la mettait en vente comme portrait de la célébrité en question. C'est ainsi qu'il vendit en 1878 un Disraeli au nez en concombre fortement alcoolisé, et quatre ans plus tard un Gambetta avec une vénérable barbe de prophète et une espèce de kalpack fourré sur la tête. Il ne dut renoncer à son métier qu'après avoir exposé, sous le nom de Garfield, la photographie d'un homme qui lui était inconnu, mais dans laquelle toute la contrée reconnut feu l'inspecteur des impôts.
Les écrivains naturalistes ont hérité de la vieille méthode de leurs prédécesseurs des derniers trois mille ans; mais parce qu'hier la tendance de l'époque était sérieuse, scientifique, cogitative, parce que le public prétendait et peut-être même croyait n'avoir plus d'intérêt que pour les faits observés et les expériences scientifiques, ils donnaient à leur méthode des noms à la mode comme ceux de naturalisme, de roman expérimental, de document humain, etc. Un roman d'Emile Zola est exactement comme un roman d'Eugène Sue ou comme un roman de l'abbé Prévost ou de Scarron : une histoire librement inventée, qui s'est déroulée dans l'imagination de l'auteur, et nulle part ailleurs.
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Si un écrivain se vautre avec prédilection dans la boue, tandis qu'un autre préfère les endroits propres ; si l'un dépeint volontiers des ivrognes, des prostituées et des idiots, l'autre des citoyens exemplairement riches, distingués et recommandables, c'est Là une particularité personnelle, mais cela ne change rien à la méthode. Le c naturalisme » est pour cela aussi peu la nature, la vie réelle, que le sont l'idéalisme ou le conventionnalisme, car chaque statistique nous enseigne que même dans la grande ville la plus corrompue il n'y a pas plus d'une Nana sur cent habitants, plus d'un Assommoir sur cinquante appartements bourgeois, que le cas de Nana ou de l'Assommoir est pour l'immense majorité des gens un cas exceptionnel inconnu et par conséquent sans signification, et que Nana et l'Assommoir, même s'ils existent en fait, môme s'ils sont décrits sans exagération et sans arrangement arbitraire (ce que l'on ne peut d'ailleurs accorder), peuvent tout au plus avoir la valeur d'un curieux numéro dans un musée pathologique, mais non celle d'un c document humain » d'une portée universelle.
Mais pourquoi la littérature de fiction — la littérature naturaliste tout comme l'autre — s'occupe-
t-elle exclusivement des phénomènes exceptionnels et morbides ?
La première raison, indiquée plus haut, est due au lecteur lui-même. Le public ne veut pas retrouver dans le livre les choses qu'il connaît déjà. Il cherche des sensations, et celles-ci ne se produisent qu'au passage d'un état de conscience existant à un nouvel étal, à la cessation d'une impression et à la naissance d'une autre, différente. Les conditions où nous vivons habituellement sont si familières à nos sens et à notre conscience, que nous ne les percevons même plus, de même que nous ne sentons pas la pression atmosphérique à laquelle nous sommes constamment soumis. Pour exciter le public, l'écrivain doit donc lui montrer d'autres situations et d'autres êtres inconnus, et il ne peut naturellement les trouver qu'en dehors de l'ordinaire, en dehors de la majorité et de
sa norme.
La seconde raison n'est plus dans le lecteur, mais dans l'auteur. Aujourd'hui et à peu près depuis un siècle déjà, le romancier comme le poète dramatique est ou le fils ou du moins Thabitant à perpétuité d'une grande ville, et subit l'induence de l'atmosphère intellectuelle et morale de celle-ci. Il vit parmi des êtres surexcités, et, dans beaucoup de cas, morbidement dégénérés. H ne faut pas oublier que l'habitant des grandes villes représente un type de l'humanité destiné à périr.
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Chaque famille des grandes villes s'éteint à la troisième, au plus tard à la quatrième génération, si de nouveaux membres venus de la campagne ne renouvellent pas son sang et ne lui apportent pas une force vitale fraîche. Principalement les troubles nerveux sont fréquents dans cette cohue. D'innombrables individus habitent là ce paysfrontière entre la raison saine et la folie, qui, depuis un certain temps, attire si puissamment l'attention des médecins aliénistes et des psychologues. Ils ne sont pas encore véritablement fous, mais ne sont plus complètement normaux. Leurs centres cérébraux ne travaillent plus comme ils le doivent. L'un est affaibli et dégénéré , l'autre hyperexcitable et innaturellement prépondérant. Ils sentent, pensent et agissent autrement que les êtres sains et forts. De légers, contacts déchaînent en eux des tempêtes ; leurs sentiments deviennent des passions sur lesquelles le jugement n'a aucun pouvoir ; ils sont émotionnels et impulsifs, exagérés dans la haine et dans l'amour, pleins d'étrangetés dans leurs vues, incohérents dans ce qu'ils font et dans ce qu'ils ne font pas. Ce sont là les êtres que les écrivains des grandes villes voient constamment devant eux, qu'ils observent, dont eux-mêmes font presque tous partie. Il est clair que la juxtaposition de semblables natures
enfante des problèmes qui ne pourraient jamais se poser parmi des hommes normaux. Les rapports d*attraction et de répulsion, les conQits intérieurs et extérieurs, les complications et les catastrophes sont tout autres que chez les gens sains, dans l'existence desquels les rayons du soleil et le babillage du ruisseau de la prairie, l'ombre des forêts de la montagne et les vents libres de la plaine, bref, la vie et les faits de la nature, jouent le rùle d\\\\ régulateur constamment en action.
L'écrivain des grandes villes, dans son entourage d'êtres extrêmes, supra-sensibles ou obtus, nerveux ou hystériques, sentimentaux ou pervers, qui sont des demi-génies et des demi-idiots et oscillent toute leur vie entre les mains de raliénistc et celles du juge criminel étendues vers eux, cet écrivain perd la compréhension de la vérité humaine, et finalement ne sait plus comment le monde se redf'te dans un d'il non embrouillé et dans un cerveau ni surexcité ni dégénéré. Alors on écrit ces romans d'Emile Zola sur la folie héréditaire, alors on écrit Les Revenants d'Ibsen, et toutes ces histoires délirantes d'amour, de jalousie et d'adultère, qu'un organisme vigoureux et en bon état ne connaît pas et ne comprend pas plus qu'il ne connaît et ne comprend les migraines et les crampes d'estomac des valétudinaires chlorotiques.
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Et le tableau de ces déplaisantes passions, de ces élrangetés, de ces ruptures d'équilibre de rintelligcnce et de la moralité, est mis sous les yeux du lecteur, agit sur lui comme suggestion, lui sert (Vorbis pictus à l'aide duquel il apprend à connaître le monde et les hommes, et de modèle sur lequel il se forme lui-même ! Que faire contre cela? Les écrivains amuseurs des siècles passés, qui n'habitaient pas encore les grandes villes et n'étaient pas encore des névropathes, offraient à leur public les excitations qu'il réclamait, sous la forme de farces crues, d'aventures de voyages, de chasses et de guerres, ou de fariboles avouées que seul un pauvre fou comme le noble Don Quichotte pouvait prendre au sérieux. Pour de telles lectures, nos contemporains sont désormais devenus trop malins, et les Peaux-Rouges de Fenimore Cooper, les nègres du Congo de Mayne-Reid et les princesses enchantées de Perrault, ne captivent plus que les enfants au-dessous de douze ans.
La formule idéale de l'œuvre de fiction serait évidemment celle-ci : trouver des faits humains particuliers d'où se dégagent des lois biologiques et sociologiques gén^érales, applicables à toute l'espèce ou du moins à des groupes humains considérables ; ces faits ne devant être exceptionnels qu'en ce sens qu'ils démontrent avec une netteté
et une vigueur iaaccoutumées les lois habituellement voilées dont ils sont l'elTet et l'expression ; plus laconiquement : la loi commune, incarnée dans le fait rare. L'œuvre bâtie selon cette formule satisferait en même temps au désir du philosophe qui lui demande d'être compréhensive, largement vraie et généralement humaine, et à celui du lecteur moyen qui la veut différente de son expérience journalière. Mais, pour réaliser la formule, il ne faut pas moins que le plus haut génie, lequel, îiélasî est rare.
Aussi, faute d'avoir toujours ce génie sous la main, je ne vois aucun remède contre l'intoxication de l'imagination des lecteurs par les pulridités littéraires, h moins qu'on ne se résolve à interdire de par l'Etat à tous les romanciers et à tous les auteurs dramatiques moyens le séjour des grandes villes et à les exiler dans des villages paisibles au milieu de robustes paysans, ou qu'on ne persuade aux écrivains professionnels de présenter au peuple des faits généraux statistiquement établis, au lieu de cas exceptionnels, de la physiologie intellectuelle au lieu de pathologie intellectuelle, et d'écrire, au lieu du livre du malade, le livre de l'homme bien portant.
Je crains seulement, je crains fort que ce livre utile et recommandable ne trouve ni un éditeur, ni un lecteur.