MADAME MARGES, MADAME DEGUINGOIS
madame degcingois. — De l'homéopathie. .. Qu'est-ce que ça cache encore? Alors, M. Bouif ne vous a rien dit.
madame marges. — Non, rien.
madame DE«.i 1N..01.S. — .Naturellement, il sème la discorde entre nos enf ants et, le coup fait, il se retire.
madame marges. — Je ne suis pas au courant.
. madame degcingois. — Paul a fait à Christiane une scène odieuse, et dans un moment où il devait la, ménager.
madame marges. — Comment ça... c'est la première nouvelle... serait-elle dans une situation?
madame degcingois — Dieu merci, non; mais elle a ce soir quinze personnes à dîner et elle a besoin de toute sa tête.
madame marges. — Ah! elle a du monde à dîner; je n'en savais rien.
madame degcingois. — Votre fils est trop nerveux, trop impresskmnable. Parce qu'il a plu à un méchant journaliste d'écrire un méchant article dans une feuille que personne ne lit, le voilà qui s'affole jusqu'à vouloir réduire son train de maison, prendre un tout petit appartement... il parle même de vivre à la campagne !
madame marges. — Si Paul reconnaît que leurs dépenses sont disproportionnées, je ne puis que l'approuver.
madame degcingois. — Naturellement vous donnez raison à votre fils; mais, moi, je vous déclare que ma fille n'est pas faite pour l'existence médiocre qu'on lui fait entrevoir.
madame marges. — S'il le fallait, pourtant.
madame degcingois. — Vous en prenez aisément votre parti... vous supporteriez que ma fille fût pauvrement logée, pourvu que la vôtre ait son hôtel aux Champs-Elysées, son château à Epernay et sa villa à Cannes.
madame marges. — Ce n'est pas la même chose : Juliette a épousé tin Raidzell.
madame degcingois. — Ah ! comment l'at-elle épousé?
madame marges. — Mais à la mairie et à l'église.
madame degcingois. — Je n 'ai pas eu la chance qu' un archimillionnaire manquât de se casser la figure devant ma porte pour l'héberger et lui jeter ma fille dans les bras.
madame marges. — Moi, j'ai jeté Juliette dans les bras de M. Raidzell?
m ADAMK degcingois. — Nous avons tous été témoins de votre manège matrimonial.
m adame marges. — Avec ça que vous n'en eussiez pas fait autant... seulement, ça ne s'est pas trouvé.
madame degcingois. — Ah! non ! ça ne s'est pas trouvé, loin do là!
madame marges. — Loin de là?... Mais si vous rêviez pour Christiane une existence dorée, brillante, il ne fallait pas qu'elle épousât mon fils. D'ailleurs, là n'est pas la question. Je trouve, en effet, qu'elle l'entraîne à des dépenses exagérées. Qu'ils viennent donc faire des économies chez nous, à la campagne. îs'ous irons tous vivre à Pressagny, je n'y verrais que des avantages.
madame deguingois. — Cela ferait le plus grand bien à votre mari, évidemment.
madame marges. — Pourquoi, à mon mari ?
madame degcingois. — Certains hommes, à son âge, ont besoin d'une vie calme et régulière... Paris, avec ses distractions forcées, ses tentations possibles, ne leur est pas recommandé... j'exprime là une généralité...
madame marges. — Une généralité directe... vous êtes pleine de bon 6ens, Virginie, lorsqu'il s'agit des autres; mais, croyez-moi, la vie de Paris n'est pas bonne non plus à certaines jeunes femmes qu'il faudrait mettre aussi à l'abri des tentations possibles.
madame degcingois. — Vous parlez par énigmes, Julie.
madame marges. — Voyez-vous, il y a des choses auxquelles je ne veux même pas penser... ce serait tellement effroyable.
madame degcingois. • — Mais quelles choses?... Si vous faites des allusions à Christiane, elle est capable de résister à toutes les tentations, croyez-moi ; on n'a rien à dire sur elle, j'imagine. Décidément, vos chagrins personnels, vos désillusions conjugales vous rendent pessimiste... il ne faut pas s'en étonner ; mais, rassurez- vous, ma fille est une honnête femme.
madame marges. — Tant mieux... car mon fils ne serait pas un mari complaisant ou aveugle comme le fut sans doute, ce pauvre M. Deguingois.
madame degcingois. — Vous insultez un mort !
madame marges. — Où prenez-vous que je l'insulte?
madame degcingois. — Vous avez dit complaisant.
madame marges. — Ou aveugle.
madame deguingois. — Je vous défends de parler de mon mari.
madame marges — - Il ne fallait pas me parler du mien. C'est vous qui avez commencé.
madame deguingois — La vengeance ne vous fait pas reculer devant la calomnie.
madame marges. — Oh! la calomnie, je n'invente rien II paraît que, lorsque M. Deguingois était simple employé aux forges de Maubeuge, son avancement fut rapide.
madame deguingois — Je sais ce qui a donné lieu à cette légende. Ma pauvre amie, vous ne connaissez donc pas la province? L'avancement de mon mari fut rapide, en effet.,, j'étais jolie... on a rapproché ces deux circonstances, alors qu'il eût été plus juste de reconnaître que M. Deguingois était un homme probe, laborieux, capable, estimé de ses supérieurs et qui contentait ses chefs.
madame marges. — C'est surtout vous qui les contentiez.
madame deguingois. — C'est odieux ce que vous dites là... vous-même ne le croyez pas. Vous ne pouvez pas le croire. C'est odieux.
Elle tire son mouchoir.
madame marges. — Laissez cela... entre femmes, les larmes sont inutiles.
madame deguingois. — Et quand cela serait... M. Deguingois était un homme sans initiative, sans hardiesse, comme votre fils. Christiane grandissait... il fallait songer à son avenir. Vous qui avez eu tant d'ambition pour vos enfants, pour votre fille, vous ne nie reprocherez pas, j'espère, d'en avoir eu pour la mienne. Je ne considère pas que j'aie trompé mon mari.
madame marges. — Non?
madame dep.uingois. — Je l'ai poussé.
madame marges. — Question de mots.
madame deguingois. — Ah ! vous pouvez bien rire. Je n'ai pas eu des aventures par curiosité, moi, par désœuvrement, par vice, ni même par amour, comme tant d'autres femmes passionnées ou frivoles. Ah! non, l'amour n'est pas mon péché, et j'en ai toujours tiouvé les gestes burlesques et pénibles. Ces ehoses-là m'ont toujours assommée et, chaque fois, je peux dire que je me suis sacrifiée, oui, sacrifiée. C'est pour ça que j'ai le droit de lever la tête.
madame marges. — Oh ! levez-la tant que vous voudrez !
Sur ces derniers mots. Jean Raidzell est entré.
jean. — Bonjour, mère... Rebonjour, ma»
dame...
madame marges. — Bonjour, Jean.
jean — Je ne vous fais pas partir?
madame marges. — Non, je m'en allais.
Elle sort.
madame deguingois. — Eh bien, vous êtes allé chez cette personne?
jean — Oui, oui, tout est arrangé.
madame deguingois. — Ah! Christiane sera contente. Elle sait que vous êtes là?
jean. — Oui, oui, on l'a prévenue.
madame deguingois. — Ah! justement...
En effet, Christiane e6t entrée.
christiane. — Bonjour, mon ami.
jean. — Bonjour, Christiane.
christiane. — Je croyais que Mme Marges était ici.
madame deguingois. — Elle vient de 6'en aller... et moi- aussi, d'ailleurs, je vais rentrer chez moi... tu n'as plus besoin de moi?
christiane. — Non, non, tout est prêt maintenant.
madame deguingois. — Alors, à ce soir... (A Jean.) Au revoir, Jean... à ce soir!