AVANT-PROPOS
ANS toutes les provinces romaines, les préteurs, au moment d'entrer en fonctions, devaient faire connaître, par une déclaration apposée à la porte du tribunal,
comment chacun d'eux comptait interpréter
Fe pendant sa magistrature les principales lois en … vigueur, afin que les citoyens connussent à l’avance
…. sous quel angle spécial le juge examinerait leurs
| causes et comprissent plus nettement ensuite la
… portée de ses décisions.
4 KE . les écrivains d'art à ce système, en leur demandant
po l'exposition, brève mais nette, des principes . au nom desquels ils prétendent apprécier les œuvres nouvelles, les combattre ou les exalter. Il y aurait ne la sorte moins de malentendus de part et no. nous pourrions nous exprimer plus libre-
Vs pe
ne Il me semble que le public soumettrait utilement
ment, et le lecteur saurait à quel critique accorder sa confiance, avec une sympathie de vues parfaite.
Pour mon compte, à l’heure où le CourRRIER MusiCAL veut bien me charger de suivre les grands concerts, et d’en parler régulièrement dans ses colonnes, je considère comme un véritable devoir de définir de quelle façon j'entends accomplir cette mission délicate. Peut-être me reprochera-t-on de remplir ainsi tout un article de ma personnalité; c'est un mal, j'en conviens. Mais, à mes yeux (et c’est où je prétends tout de suite en venir), ce mal s’impose, inéluctable, non seulement dans une telle pro-
fession de foi, mais encore dans tous les travaux
dont elle constitue la préface. Je veux dire que toute critique d’art, — surtout d’art musical, — me paraît devoir toujours rester subjective, du moins dans une très large mesure.
Ceux qui me feront l’honneur de me lire sau-
ront vite que je ne professe en cette matière aucun.
critérium. Les éléments intrinsèques de la beauté me demeurent inconnus, et ne relèvent, à mon sens, que de l’émotivité de chacun. Par là je n’entends certes point diminuer le rôle éminent de l’Art dans notre vie de luttes et de misères, où son intervention nous apporte l'incomparable décor de
l'esprit, l’insondable joie du cœur, linégalable vo- ; lupté des sens. Etsi, par exemple, dans la Musique,
ce et poétique intuition de tee ce et de donnee | abstrait, et non pas un miroir de vérités précises, 4 me ne l’en estime ni moins sublime, ni moins indisk pensable aux hommes. Mais, tout en reconnaissant, L dans sa technique, certaines normes utiles, — bien 3 LL conventionnelles, il faut l'avouer, et nécessairement . soumises aux lois universelles de l’évolution, — je 4 n’entreprendrai jamais l’analyse des émotions se- Hiicrètes et souveraines qui constituent le mystérieux … ressort de cet art, émotions également individuelles chez le compositeur qui les traduit dans la langue des sons, et chez tous ceux qui les ressentent à la É be Diabre ou à l’audition d’une œuvre.
L Je ne crois par conséquent ni à l’unité, ni à l’uni- versalité, ni à la perpétuité d’aucune formule har- 4 monique ou mélodique, et n'importe quelle ma- Re: nifestation concrète d’un sentiment s'affirme, à mon Bios. comme réellement artistique pour tout indin vidu parvenu au même degré de développement “à ‘intellectuel que le producteur dont elle émane. Cela “3 revient à prétendre qu’il n’y a pas d'œuvre d’art en 4 soi, que tout est relatif en l’espèce et que la Czarine, par exemple, est aussi indiscutablement belle pour . œux qui goûtent une telle chanson, que Zarathus- - tra peut l'être pour les cérébraux épris de ce poème DA nphonique. J’estime, il est vrai, ces derniers
se amateurs plus avancés que les autres dans la Con- 1
naissance et dans le Sentiment. Mais, n’étant maître :
de modifier brusquement le plan d’évolution de personne, pas plus le mien que celui d'autrui, je ne conteste la légitimité de leur satisfaction particulière ni aux premiers, n1aux seconds, et je leur demande, en retour, de ne pas me contester davantage la légitimité de l’ennui que j’éprouverais à entendre aussi
bien la musique de M. Ganne que celle de M. Ri- .
chard Strauss.
En présence d’une composition, je ne puis que spécifier franchement jusqu'à quel point j'ai pris plaisir à l’écouter, quelle somme d’enthousiasme, d'indifférence ou d’agacement elle me cause, et l’on devine, dès lors, que j’ai toujours devant moi deux ennemis à combattre sans trève : le dogmatisme et le snobisme.— Le dogmatisme, quiproclamecomme articles de foi des tas de vérités évanouies, indiscutablement justes dans leur temps et dans leur milieu,
mais dénuées du droit de se survivre en d’autres
époques et parmi des circonstances différentes. — Le snobisme, sorte de dogmatisme à rebours, qui sacre, comme seules dignes de notre admiration, les manifestations de l’art, en raison inverse de la facilité que nous pouvons avoir à les goûter. Le
premier nous force à marcher gravement à recu-
lons, les yeux munis de besicles et rivés sur le passé; le second nous lance non moins autoritairement à
tâtons dans l’avenir, en nous défendant d’allumer.
+: En (we Li
À ît tous ste en de même sorte, si nous | prétendons juger de la beauté d’une conception par le plaisir qu’elle nous procure, et considérer 3 Vart autrement que comme une citadelle impéné- trable aux Âmes naïves et sincères.
Eh bien ! je jure que ni l’un ni l’autre ne me fera - nier, pour lui plaire, mes propres impressions, facteur primordial des joies de cet ordre, et c’est | pour cela que je plaide hautement le droit le plus : absolu de chacun à l'émotionnalité partiale. … Cet aveu peut surprendre, mais il ne permet pas : qu'on me traite d’anarchiste, ni que l’on soupçonne tous mes jugements d’être dictés par le caprice.
A côté des affinités naturelles, dont un homme ioya ne saurait chercher à se rendre maître, il