‹ Paris à cheval (volume 2)Chapitre 2 sur 43 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

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A M. GRAFTY — PARIS

Mon cher Ami,

Vous voulez bien m'envoyer les épreuves de voire charmant livre; je suis on ne peut plus sensible à cette aimable attention, et je vous remercie mille fois.

Certains de vos croquis ont la sûreté d'un Carie Vernet, et votre texte conserve d'un bout à l'autre des allures pimpantes, faciles et malicieuses, dont le succès n'est pas douteux.

Tout cela est vivant, observé, et sent la causerie délicate d'un homme bien élevé. Bravo, mon cher, et bonne chance.

Mais, dites-moi, c'est un album anglais feuilleté chez moi, il y a bien des années, qui vous donna, paraît-il, l'idée de tailler votre plume de celte façon -là?

Si courtoisement que vous vouliez bien me rappeler ce souvenir, le

X PRÉFACK.

mérite est bien minco d'avoir en un albuiii anglais sur sa table au inomcnt où un homme d'esprit passait par là.

Je n'eu remercie pas moins le ciel de cette coïucideiice, puisqu'elle va me donner quelque droit à la reconnaissance publique et me vaut dès maintenant votre gracieux envoi.

Un léger reproche, cependant, voulez-vous me permettre? Je cherche en vain dans votre livre quelques paroles émues au sujet d'un animal infiniment précieux auquel il m'est impossible de songer sans émotion. J'entends parler, mon ami, du cheval dit pour vieux monsieur , de cette bête aimable et superbe qui semble toujours emporter un héros à travers le Grand Saint-Bernard. Vous l'avez vue comme moi, rassemblée, écumante, rongeant son frein... C'est un ouragan prêt à éclater : les enfants crient, les femmes s'écartent; cependant que le vieux monsieur, souriant et calme, contient cette tenqjète en tirant sa manchette avec des grâces infinies.

— Ce cheval, me dites-vous, n'est qu'un mouton prétentieux.

— Il est fort doux, j'en conviens.

— Une bête sans fond ni moyens, un cheval à roulettes, un bibelot d'étagère qui dépense en une petite heure de coquetteries savantes tout ce qu'il a de force, de volonté, et, après son tour de lac, rendu mais triomphant comme un pianiste, ne demande, à l'exemple de son mailre, qu'à retrouver sa flanelle et ses bonbons fondants. Pour fout dire, c'est la bête la plus inutile de la création.

— Inutile, en ell'el , dans le sens courant de ce mol; mais c'est précisément celle inuliiilé qui me ravit.

Au milieu d'un monde affolé de raisonnable, on se prend de tendresse

rp.Ki'Ar.r;. xi

pour les t'tres qui n'ont pas le sens connnun. A une époque où tous les hommes sans exception sont bons à tout, il y a une jouissance réelle à rencontrer an moins un cheval qui no soit hon à rien.

Qu'il est flatteur, dans ces temps de gros ouvrages, de n'être hon à rien, d'avoir les pieds trop sensibles pour chausser les hottes fortes qu'il faut pour barboter par le monde !

L'inutile n'est-il pas le seul petit coin à l'abri du vent où l'on trouve un peu de mousse pour s'étendre, rêver un moment et mourir?

L'inutile! Eh! grand Dieu! Mais c'est l'idéal, c'est l'exquis, c'est -Morand, Voiture, Saint-Evremond! C'est la perle limpide qui s'échappe des doigts de la Fontaine; c'est la politesse aussi, et l'amour, et l'honneur! C'est la fleur qui embaume le sentier et ne croît pas sur les talus de chemins de fer.

L'inutile, c'est Dieu.

Saluons, mon cher ami, ne serait-ce que par excentricité.

Oui , j'aime le cheval dit iiour vieux monsieur, parce qu'il est le dernier représentant de la vieille équitalion française, d'un art exquis, tout d'élégance et de finesse, qui ne mettait pas la perfection du cheval uniquement dan's sa rapidité, mais bien dans sa soumission, sa souplesse, c'est-à-dire dans le pai'fait équilibre de ses forces.

Vous arrivez, il est vrai, par le croisement et l'élevage à tripler la vitesse d'un cheval, comme vous arrivez à tripler la grosseur du chou par l'usage raisonné île certains engrais. J'admire ce travail; mais, en fin de compte, les bêtes ainsi obtenues ne sont que des hèles admirablement déséquiUbrées. Ces monstres puissants ne sont plus des animaux, mais des engins, et vous montez dessus comme on monte en wagon.

XU PRÉFACE.

Assoc'k'S {lanfforoux que vous dirigez taiil bien que mal, comme on dirige un incendie, en faisant la i)nr( du l'eu, mais dont vous ne serez jamais les Hiaîtres.

— Ces b^tes sont nécessaires à l'heure qu'il est, car il faut bien aller le train de tout le monde.

— Je l'admets, quoique à regret. Permettez-moi du moins de regretter le temps où les chevaux marchaient leur pas et les hommes aussi, où le monde n'était pas une usine, l'art un produit, l'àme une bétisc et la vitesse l'unique vertu.

— Les chevaux vites, me dites -vous encore, ne sont pas seulement utiles, ils sont agréables, puisqu'à la chasse même vous ne pouvez vous en passer, et...

— M'achevez pas : vos tendances m'inquiètent. Vos hèles sans souplesse, toujours en avant de la main et en dehors du cavalier, ont tué du môme coup la chasse et l'équitation. Aussi bien l'un n'allait pas sans l'autre.

Forcer un cerf en trente-cinq minutes, humilier un chevreuil ou un renard, dévorer l'espace en soufflant dans les petites trompettes du marchand de robinets qui ont remplacé la noble Dampierre delà vieille vénerie, ce n'est pas ce qu'on appelle chasser; c'est courir très -vite, rien de plus. Les chemins de fer et les autruches vont encore plus rapidement.

L'hallali n'est pas un but, mais une fin, négligeable d'ailleurs. Chasser, c'est lire posément les ruses du gibier, c'est dénouer un écheveau sans effort ni violence, c'est trouver sur l'heure des expédients, c'est mettre à profit une expérience longuement acquise, une science qui veut de l'étude, du temps, et ne s'improvise pas.

PRKFACE. XIII

On ne j<uu' pas aux échecs sur un cheval lancé comme un boulet.

Courir vite n'est donc pas chasser; souffler fort dans des appareils étonnants n'est pas faire de la musique; casser les vitres et brûler les maisons n'est pas conquérir son indépendance; et c'est merveille en vérité que l'aisance avec laquelle nous saisissons d'abord le côté brutal et sot de toute chose.

Partout on s'épuise à trouver des moyens surhumains, et de ces efforts il est résulté un outillage formidable qui ne peut servir qu'à une société de Titans. Mais est-il bien sur que nous ferons souche de demi-dieux; est-il bien silr que les idées deviennent d'autant plus belles et nombreuses que se font plus puissants les moyens de les répandre; est-il bien certain qu'en triplant la portée des canons on ait aussi triplé la vue des artilleurs, et que notre faculté de jouir ait augmenté avec les moyens de jouissance?

Hélas! notre société ressemble pas mal à ces vieillards qui font construire une annexe à leur cuisine le jour où ils ne digèrent plus.

Il n'y a pas que le cheval où l'équilibre soit rompu : je vois des bras partout et de tête nulle part.

IVe serions-nous pas, mon ami, de très-petits hommes en train d'être mangés par leurs engins?

Je vous serre les deux mains.

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