MON DOSSIER
Et dire que M. Félix Pyat qui a donné sa démission de membre de la Commune pour faire sa rentrée littéraire dans le rôle du chiffonnier de Paris, qu'il a créé, va en être réduit, s'il veut continuer sa malheureuse polémique, à recueillir ses ordures dans sa hotte. Pitié!
Le Vengeur vécut du 3o mars au 24 mai ; Félix Pyat en était ie directeur, et avait pour collaborateurs : MAI. A. Gromier, Henri Beilanger, A. Rogeard, Pierre Denis et J. Gambon.
Félix P3^at répondit à Vermorei :
— Quant au citoyen Vermorei, je serai toujours heureux de recevoir de lui des leçons de moralité politique, dès qu'il aura quitté la commission de Police, où il a fort affaire, s'il tient avec ou sans la permission de Rigault à vider son dossier de certains rapports chiffrés à M. Rouher. C'est un papillon polychrome qui butine toutes sortes de fleurs : royauté ou république, et je n'ai pas besoin d'épingles pour lui clouer ses ailes sur le dos.
Ce bombyx à lunettes m'avait dit qu'il voulait me suivre sur le terrain de la question électorale; je devais m'en défier ; il m'a suivi, en effet, et m'a piqué par derrière pour un article de Pierre Denis sur la question des journaux.
Félix Pyat est un écrivain de mérite, et certainement s'il n'avait jamais fait de politique, il eijt été un des premiers dramaturges de notre époque. Lui seul pouvait choisir le Vengeur comme titre de journal, lui la contradiction faite homme, lui
l'ange de la fuite, le contraire de Bayard, car il eut toujours peur et n'est pas exempt de reproches.
Il a passé sa vie à vouloir se venger... de qui?
De la société qui a été pour lui d'une tendresse sans égale?
La fortune lui aplanit son entrée dans la vie littéraire. Jamais il ne connut ni misère, ni déboires, ni souffrances. Sa première pièce: Les Deux servuriers fut un succès; ses premiers articles au Charivari, à laRéforme lui valurent une célébrité hâtive. Sans avoir « pourri sur la paille humide des cachots » comme Martin Bernard, Blanqui, Barbés, et tant d'autres morts pauvres, épuisés par la lutte, il fut élu député en 1848.
Félix Pyat est un égoïste, un cœur sec, à qui la reconnaissance est inconnue.
A la suite du 1 1 iuin 1849, il se réfugia en Angleterre. Voici commentilreconnaissait l'hospitalité que lui donnaient les Anglais.
Je ne sais plus écrire un mot, je désapprends même le français. En vérité ce pays est affreux, on y respire un poison physique au moral, mortel pour le corps et l'âme des Français. Je n'y resterai pas. Si je ne vais pas en Amérique je quitterai l'Angleterre, il n'y a ni gendarmes ni carabiniers qui tiennent ! Le spleen est le pire des sergents de ville...
La plupart des autres sont ici, attendant le reste. Si cela continue, nous n'avons plus qu'à prendre Londres et à y proclamer la Sociale.
Ce fragment est extrait d'une lettre particulière adressée en i85i à son amie madame Goingt sous la signature : Julie!
Au sortir de l'avant-dernière séance de la Commune, Félix Pyat demanda au chimiste Parisel, assez haut pour être entendu par ses collègues, un poison violent qui pût tuer instantanément.
— Je ne veux pas, disait-il, tomber vivant entre les mains des Versaillais.
Le lendemain Parisel apporta à Pyat un petit flacon contenant de l'acide prussique.
Il le prit du bout des doigts en s'informant avec inquiétude si on pouvait le porter sur soi sans danger?
— Autant que possible, repartit Parisel, il faut éviter qu^il se débouche.
— Gardez-le! s*écria vivement Félix Pyat. Je préfère décidément le poignard.
En fait de poignard il prit... la fuite.
Sa fuite est toute une histoire que nous raconterons par le menu dans un autre volum.e. On peut, en attendant, dire que la police fut d'un aveuglement qui frise la bêtise. Un ami demandait à ce sujet à Félix Pyat comment il avait fait pour échapper aux recherches ?
— Je n'ai pas été obligé de changer de nom, répondit-il. Les agents sont tous Corses ou Alsacien^. Or, les Corses prononcent mon nom : Piatte^ et les Alsaciens : Byàtt.Qu3ind ilsme demandaient quelque part, on ne savait pas de qui ils voulaient parler.
Se non e vero, e ben trovato.
Félix P3'at, pendant la Commune, avait voué une haine féroce à M. Henri Rochefort, question de boutique. Le Mot d'ordre faisait une terrible concurrence au T^e/igeur et il ne badinait pas avec la caisse.
Lorsque ÀL Henri Rochefort comprit que l'insurrection touchait à sa fin, il se décida à quitter Paris; il prit si bien ses mesures, que le lendemain de son arrestation à Meaux, les membres de la Commune ignoraient encore sa fuite.
Ce soir-là, vers neuf heures, Félix Pyat corrigeait ses épreuves dans les bureaux du Vengeur^ lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit brusquement, livrant passage à un jeune homme qui s'écria aussitôt :
— Citoyen Pyat, j'arrive de Saint- Denis et je vous apporte une nouvelle importante.
— De quoi s'agit-il ?
— Rochefort s'est sauvé, hier!
— Déjàl
— Et il a été arrêté par les Versaillais.
A ces mots, le directeur du Vengeur bondit sur sa chaise.
— Il a été arrêté, vous êtes sijr ?
— Oui.
— Ah ! le brigand! le scélérat! c'est bien fait... Ils vont le fusiller, n'est-ce pas }
Et tout en parlant, il se frottait les mains avec
une joie indicib e; soudain sa figure s'assombrit -.
— C'est égal, fit-il, je crains que cette nouvelle ne produise un effet déplorable. On va dire que nous sommes des lâches, nous autres, les chefs, que nous poussons le peuple à se battre et que nous fuyons au moment du danger.
Cependant cette crainte de passer pour lâche n'était pas assez forte pour troubler sérieusement la joie de F'élix Pyat, car il ne tarda pas à reprendre en serrant la main de son interlocuteur. :
— Ainsi, il est arrêté, le misérable..! Citoyen, je n'oublierai jamais que c'est vous qui m'avez apporté cette nouvelle, et si vous avez besoin de moi, je suis à votre disposition.
Puis il se remit à corriger des épreuves.
— Pourvu qu'ils le fusillent.
M. Rochefort se vengea par un mot que j'emprunte à Y Éclipse :
— A Versailles — dans la salle du manège — chambrée superbe : femmes du monde, du demi-monde, du tiers et du quart!
Athalie Manvoy « notre belle cousine Mathilde ».
Mademoiselle Catinette aussi, — Catinette?. .. pour le diminutif.
M. Henri Rochefort est en vedette sur l'affiche — Henri Rochefort qui a repris pendant un certain temps, non sans succès, l'emploi de Paul Louis Courrier.
Avec lui, âitu^ doublures : Mourot et Maret,
Le dénouement de la pièce paraît impressionner péniblement le public.
Dans un entr'acte, les reporters s'entretiennent au foyer
— côté cour — du dernier mot de l'ancien directeur de la Marseillaise.
On lui rappelait son concurrent de la baraque d'en face l'impressario du Vengeur^ lequel, comme vous savez, excellait à distribuer aux autres les rôles dont il redoutait de se charger.
— ^ Ah! oui, Pyat, dit Rochefort, un lapin qui bat du tambour.
Le 3o mai 1881, Félix P\^at tenta de ressusciter le Vengeur; ses collaborateurs étaient xMM. Mary, Vindex et Catilina; son but était d'affirmer la foi sociale et politique des marins de 1792 et des combattants de 1 87 1 . « Nous avons l'orgueil de les venger et de les suivre » disait l'exposé de principe. Ce journal ne put parvenir à publier que quelques numéros. Le public resta indifférent au ronflement de la peau-d'âne du vieux lapin.
Le Bien public fut créé le 5 mars 187 1 ; il fut supprimé le vendredi 21 avril ; ses collaborateurs étaient MM. H. Vrignault, Frédéric Fort, E. Drumont, J. de Gastynes, Saint-Aimé et H. Murgeard,
V Anonyme fut supprimé le lendemain de son premier numéro. Ce journal n'était que la continuation de la Paix, feuille qui, elle-même, n'était que la suite du Bien jn'^blic. La Paix eut quatre numéros, du 18 avTil au i^^ mai.
Rien de saillant n'est à noter dans la courte existence de ces feuilles. M. Vrignault dut néan-
moins, pour se soustraire au mandat d'amener, lancé contre lui par la Commune, fuira Versailles.
Le Bonnet Rouge, sous la direction de M. Secondigné, assisté de MM. G. Dautray, A. de Saint- Léger, Le Guillois et H. Jacques, commença sa publication le lo avril, il dut la terminer le 22 du même mois.
Malgré les plus violentes philippiques contre les « Versaillais » et la « gueule » de ses vendeurs qui étaient coiffés du bonnet rouge, il disparut faute d'acheteurs.
Son dernier mot fut : « Pas de conciliation avec les fusilieurs de la rue Transnonain. »
Le Bon sens n'eut guère plus de chance du côté des adversaires de la Commune, il n'eut que cinq numéros.
Son rédacteur gérant, M. Maxime, se proposait de faire une guerre acharnée aux gens de THôtel-de- Ville ; il n'eut pas le temps de réaliser son programme.
Csiïn et Abel, rédigé par M. A. Le Béalle, ne vecutquedeuxjours.il voulait la conciliation et l'apaisement, il avait pris pour épigraphe : « Les hommes se sont mis en société pour s'aider les uns les autres, pour protéger Abel contre Caïn. »
Caïn tua Abel une fois de plus.
Le Châtiment QUI trente-neuf numéros, dix-sept à Bordeaux, vingt-deux à Paris, du 2 3 mars au 14 avril. Ses fondateurs furent MM. deMontferrier et Alfred Sirven.
Le programme de cette feuille, excusez du peu, se résumait en ceci : — « Ce journal sera un journal de liberté et de représailles, de « régénération morale et de rectification sociale î »
La Coviviune (il y a progrès), eut soixante numéros. Ce journal avait pour rédacteurs : MAL Georges Duchêne, Henri Brissac, Emile Clerc, J. Capdevielle, Camille Clodong, Odélon Délimai, Henri Maret, A. Rogeard, Hadrian, Segoillot, Ch. Lullier, G. Daubes et .Millière.
La Commune était rédigée avec talent. Dans son numéro 48, Gc^orges Duchène^ l'ancien collaborateur de Proudhon et de Vermorel, publia un article qui mit sens dessus dessous le ban et Tarrière-ban des chefs de la Commune.