Paris chantant
C'est une collection faite au jour le jour et au courant des circonstances. C'est Paris pris sur le fait de ses joies, de ses railleries, et de quelques-unes de ses tristesses. Celles-ci seulement tiennent la moindre place dans cet ouvrage, et la raison en est facile à concevoir.
Tout en laissant pour ce quelle vaut la vieille locution du Français né malin, il ne faut pas se dissimuler que dans le sang gaulois il y a pour la gaieté quelques molécules de plus que pour la mélancolie.
Et c'est tant mieux! Et s'il est quelque chose à regretter du Iiaut de l'apogée où nous avons hissé la civilisation moderne, c'est ce vieux rire de nos pères, un peu trop dissimulé sous le pli boudeur de la gravité de leurs fils.
Quoi qu'il en soit, réjouissons-nous encore du peu qui nous reste de cette verte folie, prenons soin de ne pas en étouffer les éclairs, plaisons-nous quelquefois à les poursuivre, à les surprendre au sein des nuages sombres où se dérobent nos fronts.
Il ne faut pas donner à croire que nous ne savons plus rire.
Notre arme la plus invincible fut pendant bien des siècles la faria francese.
On ne saurait faire l'histoire de notre prépondérance en Europe, sans y mêler un peu celle de nos épigrammes et de nos bons mois.
Dieu me garde de viser ici au paradoxe, mais il me semble que la France n'est plus tant redoutée depuis qu'elle est devenue si sérieuse.
D'ailleurs il y a je ne sais quelle rare outrecuidance à prétendre l'emporter ainsi sur la gravité britannique. La partie n'est pas égale assurément, et nous en voyons les effets.
Et ce que j'insinue là touchant notre posture en face de l'étranger, comme parlerait M. Mauguin, je l'affirme en ce qui regarde plus particulièrement nos affaires de famille.
Ici et là, au-dedans comme au-dehors, la situation est la même. Nous avons pris les choses d'une maladroite façon. Nous nous imaginons, niais que nous sommes, que nos trente journaux graves sont plus graves, à eux trente, que l'imperturbable austérité, la parole solennelle, et je dirai presque le sang-froid britannique de monseigneur l'apôtre de la Doctrine. A d'autres! Croyez-moi, ne combattez pas avec des armes qui vous sont étrangères, et que vos adversaires du dehors, comme vos ennemis du dedans, manient infiniment mieux que vous.
Sifflez davantage, et pérorez moins.
D'où je conclus que notre sérieux de fraîche date nous habille mal, et que c'est faire un métier de dupe que de lutter de morgue avec la morgue incarnée. Laissons-là les sermons, et retournons à répigramme.
Voilà toute la pensée des pages qui vont suivre.
Nous étions convaincus, en dépit de la médisance, qu'on pouvait, avec un peu de soin, retrouver encore sous le Paris dissertant, quelques traces précieuses du Paris chantant.
Faut-il le dire? En nous amusant à rassembler ces bribes trop éparses, nous pensions un peu aux historiens futurs. Oui, nous songions avec effroi que la Clio des siècles à venir n'aurait à compulser, dans ses doctes loisirs, que le Constitutionnel ou le Courrier Français , et si nous avons persévère jusqu'à la fin dans ce travail futile en apparence, c'est pour empêcher que la
muse nVerive un jour sur ses tablettes d'airain : En dix-huit cent quarantequatre, le peuple français était le plus sérieusement lourd et le plus lourdement grave de tous les peuples connus.
Toutefois nous voulûmes, en face d'une mission si haute, appeler à notre aide toute la conscience dont nous étions susceptible. Nous jetâmes les yeux sur le champ que nous allions explorer, et nous reconnûmes qu'à côté de la chanson pure et simple, doux héritage de Collé, patrimoine charmant de l'école française d'Êpicure, il y avait un autre domaine ouvert à d'autres adeptes, et consacré à d'autres dieux.
C'eût été donc ne montrer qu'un profil que de s'en tenir à la Chanson.
La Romance occupe une grande place dans nos mœurs musicales, et refuser à la Romance le droit de figurer à côté de sa joyeuse sœur, c'était laisser notre lâche inaccomplie. Puisque Paris soupire sur les pipeaux de M. Lemoine et de Mlle Puget, il faut bien, pour être justes envers tout le monde, ne pas laisser nos neveux ignorer ce côté sensible de nos âmes. Nous voulions être vrais avant tout.
Nous ne terminerons pas sans remercier les écrivains, les poètes et les compositeurs qui ont bien voulu nous prêter généreusement leur concours.
L'idée de cette œuvre est à nous, mais l'œuvre entière est à eux tous.
Chacun d'eux, en nous offrant la page échappée à son caprice, nous apportait sans le savoir un trait fidèle, propre au tableau que nous prétendions esquisser, et c'est de l'ensemble de ces traits divers que jaillira, pour le lecteur, la physionomie réelle, naïve et originale de ce Paris qui chante encore, quoiqu'on disent d'obstinés Héraclites.