RONDE DE L'IMPRIMERIE
Chantée au théâtre du Panthéon dans Thomas l'imprimeur. Vir : lin avant, lieau mililalre
Dès le matin, quand le coq citante,
filer son nœud le pain sous I' bras;
D'vanl l'verr' d'eau d' vie ou d'crèm'de menthe
Ne jamais reculer d'un pas;
Tout P long du jour devant sa presse,
Chasser les ennuis, la paresse;
Bon ouvrier, jamais loupeur,
Voilà P véritable imprimeur.
Ami de la philosophie, Brave comme un ; riit romain ; Narguant tous les maux de la vie Avec un p'Iil canon en main !
L'humeur gnillurile cl mm ; aieille, l'éler et maîtresse et bouteille!
Bon amoureux, joyeux buveur.
Voilà P véritable imprimeur.
Lorsque l'étranger nous menace Courir sur lui sans avoir peur , A coup d' fusil lui lair' la chasse, Sur P champ d' batailP rester vainqueur Pour fair' respecter sa patrie Donner son sang, donner sa vie!
Tout sacrifier pour son honneur, Voilà P véritable imprimeur.
&&£ '£%'&iïZ
VOïAliE ABTOITO D'UN FAI TEL IL VIDE.
I ïcttrt J Iforricl) )
.... Je sortis hier, comme je t'ai dit, pour porter à IVI. <l<- Béranger la lettre de l'oncle Josias.
Mais, mon bon Roërich, il n'y a(|u'une créature au monde qui puisse lire le récit de mon excursion.
Celte humble et douce créature est un maître d'école à V...., cher petit village suspendu comme un nid de chardonnerets, entre deux roches assises dans le torrent glacé de l'Arve, lieu de refuge et de paix, où rien ne change, ni l'église aux broderies de lichen avec sa nef rayée par les sabots des fidèles, ni son clocher de chaume hanté par les colombes, ni le vieux tilleul qui sert de portique à la maison du Seigneur, et partage fraternellement son ombre entre Jes tombes du cimetière et la salle de verdure où est l'orchestre du bal. Ce maître d'école qui, je pense, n'a pas cessé non plus de vêtir le dimanche ce bel habit tabac d'Espagne qui flotte si magistralement sur ses hanches, et que lui légua l'oncle Josias, avec sa grosse montre d'argent et son édition prirteeps des odes de Béranger, cet homme qui a eu le bonheur, quand tout vieillit si vite, de rester enfant par le cœur, enfant par l'enthousiasme et par la crojance, ce frère de mon âme, et ce compagnon de mes rêves, c'est toi... Et à qui, Roërich, raconterai -je autour de moi ce triste
et doux poème qui s'est ému hier jusque dans les réduits les plus secrets de mon être. pauvre exilé que je suis perdu dans Babylone! Non. non, Roërich, notre voix qui dominait jadis celle des avalanches et des torrents alpestres, est bien trop faible pour percer l'assourdissant tumulte de tant de passions amoncelées par-dessus tant d'égoïsme. Soupirs et pleurs, vains murmures! Et je ne sache qu'un bruit aigre et stri dent qui puisse se faire entendre, celui du rire et des sifflets.
Écoute donc, Roërich, et garde pour toi seul cette page de mes odyssées, car si l'on apprenait, vois-tu, qu'il nous reste encore quelques larmes sous les paupières, ou quelque idole dans la pensée, cela ne nous ferait pas honneur.
La journée d'hier était une journée d'automne. Le ciel, tourmenté par la bise, secouait de sombres nuées d'un horizon à l'autre, et communiquait tout à la fois le frisson et la tristesse. Moi, je m'acheminais le long des Champs-Elysées, écoutant pleurer le vent dans les arbres dépouillés, ce qui me rappelait l'hiver de nos vallées et nos forêts de sapins dans l'Oberland.
Quand je fus sorti des avenues, la route s'éclaircit, je dépassai Chaillot, et au boul de quelques minutes j'entrai dans Passy et commençai de gravir une rue longue et tortueuse qui mène à la ville. Parvenu au sommet, je pris à gauche, dans la grande rue, je crois, et m'en allai frapper chez une des célébrités musicales le plus populaire parmi les grisettes et les habitués de Valentino. Tu ne sais pas ce que c'est que les grisettes et Valentino? Tant mieux et tant pis, car je ne me sens pas en veine de te l'expliquer. Je te prie pourtant de croire, Roërich, que je n'allais point chez l'illustre maëslra pour lui demander une romance sur le Chourineur ou la Goualeust (encore des mots que vous ignorez, ô pédant trop candide!); j'allais tout simplement m'informer auprès d'elle de l'adresse exacte de Béranger.... 11 est impossible, me disais-je, qu'une femme qui fabrique tant de romances ne sache pas me dire où demeure dans le village le chantre de Lisette et d'Octavie. Eh bien, vous vous trompez. Roërich, elle ne sut pas me le dire... Ce fut un enfant qui jouait avec un canard dans le ruisseau de la rue qui me montra du doigt la porte de Réranger. Pour l'illustre cigale, elle pense apparemment qu'il n'y a pas deux soleils à Passy.
La maison de Réranger est tout au bout du village, dans une rue très-solitaire et qui aboutit aux champs. Je rencontrai sur le seuil une grosse fille en sabots, qui épluchait des herbes, et ce ne fut qu'en tremblant que je m'approchai d'elle et lui exposai mon désir d'élre reçu par son maître. C'est que, vois-tu, Roërich, je ne suis qu'un pauvre garçon fort inconnu par ici, et si j'ai écrit des cantiques pour le bon M. Corne, le pasteur de notre village, je me suis bien vite aperçu que ma réputation de poëte ne m'avait pas suivi dans la patache de Gros-Jean, et qu'elle était demeurée sur la route à deux cents pas du presbytère.
La grosse fille en sabots me regarda d'un air d'ébahissement plein de bonhomie, et me dit : « Quien ! pisque vous voulez le voir, le cher homme, vous faut monter. C'est tout « en haut, la porte à gauche. Si n'y est pas, y n'est pas loin, vous n'aurez qu'à rat— « tendre. «
Je fis un salut profond à la grosse fille, qui fut très-empruntée pour me le rendre, et je gravis deux étages qui me conduisirent sous les combles de la maison. Je frappai discrètement et j'attendis. La porte resta muette. Je frappai plus fort, même silence.
I» IBIS i.M w l ni, 89
Me rappelant alors ce que m'avait «lit la servante, je lovai doucemenl lu loquet; la porte céda, s'ouvrit] et je nie trouvai dans une petite mansarde de huit pieds carrés, mi je ne \i- personne. Allons, pensai-je, c'est qu'il n'est pas loin, et que le plus court est de l'attendre Suivons le conseil de la grosse QUe et attendons. Je m'assis près de la cheminée où brûlaient deux lisons modestes. Bien que je russe seul, j'étais en présence des meubles et des objets qui devaient être familiers au poëtc, et je me décow ris.
Je me rappellerai, dans vingt ans, l'aspect et la distribution de cette pièce comme je m'en souviens aujourd'hui.
Le lit est à droite en entrant ; c'est un petit lit en 1er, recouvert d'une courte-pointe verdâtre en Blet de laine. Les rideaux sont de cotonnade verte. Il y a une petite pendule sur la cheminée, avec deux pois de Meurs naturelles, et à côté de l'âlre une armoire do sapin à hauteur d'appui sur laquelle sont quelques livres, La Fenêtre est étroite, souillante, et l'embrasure profonde est ce qu'on appelle lambrissée par l'abaissement du toit. Sous cette partie plus liasse du plafond, à gauche de la fenêtre, se trouve une petite table, année d'un pupitre à écrire, avec une chaise de paille rangée auprès. Lu l'ace de la cheminée est le secrétaire, un modeste secrétaire du goût le plus empire, orné, sur le inarbre qui le couronne, de deux ou trois statuettes et d'un portrait lithographie. Je crois que c'est Lamennais.
Voilà tout.... Ah! j'oubliais la chaise longue, \aste fauteuil de cuir brun, à dos renversé, qui se chauffait solitairement les jambes lorsque j'entrai. Te souviens-tu, Roërich, du grand caractère que nous reconnûmes un jour au fauteuil à oreilles de M. Corne? celui de Déranger m'a rappelé l'air pensif et recueilli qu'ont ces grands fauteuils vides, avec leurs pieds de chiens dogues et leurs tibias retournés en dehors. L'n fauteuil a pour moi un sens, une figure, une pensée. Ils affectent tous, plus ou moins, une telle gravité de pose, et quelque chose de si magistral dans leur immobilité vivante, que je n'ai jamais regardé celui de M. Corne sans me sentir ému d'une vénération stupide. Mais je ne sais, Roërich, si les accessoires de la scène contribuèrent à modifier en moi l'austérité de ce respect en présence du fauteuil vide de Déranger. A mesure que je regardais mieux celte vaste chaise, avec son dos renversé et ses bras pendants comme une personne éplorée, je ne sais ce qui se remua dans mon âme, ô Kick ! mais je sentis se fondre peu à peu les glaces de l'étiquette et en même temps poindre une larme au coin de mes paupières. Ce lit, ce l'eu avare, ce plafond surbaissé, cette petite fenêtre, celte petite table, cet ensemble d'une simplicité navrante qui côtoyait la misère, jet puis je ne sais quoi de triste et de découragé qui planait à l'entour, joint aux lamentations de la bise à travers les ais mal joints, que te dirai-je, mon frère, tout cela me serra le cœur, el j'ignore comment se lil la chose, mais je
pleurai tout de bon Oh! voilà, Roërich, voilà pourquoi ces lignes, je veux que
personne, entends-tu, personne au inonde ne les lise, excepté toi. Eh! que diraientils, ceux de par ici, que penseraient-ils de moi. s'ils apprenaient qu'un de leurs confrères, un aspirant à la gaie science du pataquès et du calembour, un néophyte dans l'art sublime du petit journal et du tout petit vaudeville, un apprenti Corsaire ou Figaro, un rieur, un hâbleur, un railleur, un vaurien qui préférerait se donner à mille diables plutôt que de passer pour entaché de chauvinisme (mot terrible!), que diraient-ils, Roëricjl, s'ils apprenaient qu'hier, dans une petite mansarde, par un
temps d'orage, et à deux genoux, oui, Roërich, à deux genoux devant un fauteuil
vide, j'ai pleuré? Oh! ce que je pleurais, mon frère, ne le leur dis pas, c'était la
gloire de la Fiance, c'était la Muse de la patrie, c'était le chantre de toutes les belles amours, de Lisette et de la Liberté ! A quoi bon leur rappeler ce temps des grandes guerres et des défaites plus grandes, alors que le monde changeait quatre fois de face en cent jours, et que les géants tombaient morts par-dessus les aigles vaincus ! Que savent-ils, les étourdis, de ces quinze ans de lutte où se sont usés nos pères, lutte infatigable, par la plume, par le pinceau, par l'éloquence, par le vaudeville, par la chanson, par la chanson, surtout ! L'homme qui s'assied ici, Roërich, dans ce fauteuil usé, et qui s'endort là sous ces courtines pauvres, ce fut le poëte de trente-deux millions d'hommes, fils privilégié des dieux qui lui donnèrent en partage l'inspiration de Pindare, les roses d'Anaeréon, et le courroux de Tyrtée. Cet homme-là, vois-tu, faisait pâlir l'Empereur rien qu'en choquant son verre contre son pot d'étain, et lorsque le Titan fut enchaîné sur sa montagne, de tous les rois, ses vainqueurs, celui-là seul qui eut le courage de le pleurer, fut l'humble roi d'Yvetot! Et j'ai pleuré aussi, Roërich, car j'ai compris que ce poêle, dont les cendres reposeront peut-être au Panthéon, ne s'était ainsi retiré de nous, silencieux et solitaire, et ne s'était confiné dans sa pauvreté mal dissimulée, qu'en sentant lui-même la génération nouvelle se retirer de lui, et le vieil amour de la patrie, flamboyant au cœur des pères, pâlir et s'éteindre dans le cœur des enfants. Oh! non, Roërich, ne leur dis pas que j'ai pleuré. Je suis sûr qu'ils m'appelleraient Ch r ri vin.'
Quand je revins à moi, la grosse fille en sabots qui était entrée sans que j'y prisse garde me regardait avec des yeux plus ébahis que jamais. Je me relevai tout confus, et. ne sachant que lui dire, je la regardai aussi. — « Don ! fit-elle, faut pas vous interloquer pour ça, M'sieu! Pardi, vous n'êtes pas le seul, au moins, qui s'est senti tout chose en entrant ici. Moi qui vous parle, quand j'y suis venue pour la première fois, eh ben, j'ai senti le cœur qui me gribouillait... Mais, vous savez, on voit tous les jours le bonhomme, et on s'y habitue... — Et... pensez-vous que j'aurai aussi le plaisir de le \oir? — Ah ! j'oubliais, c'est pour ça que je monte. La grosse Lise vient de me dire qu'elle avait vu le bonhomme filer par le bas de la rue. Quand y file comme ça par le bas de la rue, c'est qu'y s'en va à la ville, et y ne reviendra guère que sur le tard. — Alors, veuillez lui remettre mon nom et cette lettre... j'aurai l'honneur de me présenter de nouveau. — Oh! ben, y vous recevra, allez! y ne lui vient pas beaucoup de visites au pau\re cher homme. »
En m'en allant, j'aperçus près de mon chapeau, qui avait roulé par terre, une fleur tombée de l'un des vases de la cheminée. Je m'en emparai, et je me sauvai comme un larron. Mais lorsque je fus dans la rue, j'ouvris la main pour considérer la fleur. C'était une rose séchée dont je ne trouvai plus que la poussière.
J'ai fait deux parts de ces débris, Roërich, l'une que je garde et l'autre que je t'envoie... Je n'ai que toi de frère.
iîlarr JFoumirr.
IVItls CHANTANT
Bl