‹ Paris chantantChapitre 84 sur 130 · PP · texte numérisé non relu

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il est grand l'amour de ceux qui aiment dans l'épouvante. I.onn Bvbo\. — Le Ciel et la Terre.

L'organiste Mooser avait deviné l'histoire deThékla dès le premier mot qu'en avait dit \\ illebrod, et, en lui-même, il se l'était résumée.

Qu'est-ce que vivre, s'était-il dit, si ce n'est développer ses sens et son esprit en raison des réalités qui nous entourent?

Donc la vie, c'est la réalité ; et au delà de ce cercle fini, au delà de ces barrières matérielles, ce n'est plus la vie, c'est une sorte d'affranchissement anticipé de l'âme, c'est souvent la folie, et la folie, c'est le péristyle de la mort.

a \n lace à face, dans le Uni îles Aulnes, celte vérilé terrible qu'au delà du

l'AlUS CHANTANT.

monde réel il n'y a pour l'homme comme pour l'enfant que périls et épouvantes. Quel est ce cavalier qui passe emporté dans la nuit?... c'est le père, l'homme sage, l'homme affermi dans l'exercice d'une raison solide, d'une intelligence sobre et lidèle, mais celui-ci c'est l'enfant effrayé, c'est la créature jetée violemment en dehors des sensations communes, pauvre âme égarée dans les sphères invisibles et vaincue par l'attrait fatal de l'inconnu... Mon père, te Hoides Aulnes nui fait mal! Hélas! oui, le Roi des Aulnes, c'est-à-dire la poésie, c'est-à-dire l'amour de tout ce qui passe dans l'enchantement des rêves, le roi des riches domaines de la fantaisie et du bel empire des chimères, le lioi des Aulnes fait toujours mal !

Mooseravait si bien compris toutes ces choses, qu'il glissa, par une transition insensible et presque à son insu, des dernières mesures de fit Matinée d'orage à l'une des plus déchirantes inspirations de Schubert : la Jeune fille et la Mon.

Toute l'histoire de Thékla était dans le rapprochement de ces deux pensées.

— Oui, oui, s'écria AVillebrod en se levant, le visage inondé de larmes, oui, c'est bien cela, Mooser, tout ce que je sentis alors, Iule comprends et tu l'expliques. Thékla se débattait sous les caresses de la mort, et ces caresses étaient pour elle un mélange d'horreur et de séduction. Je me souviens de cette matinée funeste, ma sœur écoutait encore Franz, que je me précipitai vers lui et l'entraînai loin d'elle. Alors je lui dis : Franz, ma sœur se meurt, il vous faut partir. — 11 pâlit et me regarda longtemps avant de répondre. — Je m'en doutais! murmura-t-il enfin, mais partir! quitter tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai jamais...— Je repris : Si vous aimez Thékla, vous la sauverez, vous la sauverez, vous dis'-je, ou, de parle ciel, il est un de nous deux qui ne lui survivrait pas !

Franz baissa la tète et fit quelques pas en silence, ensuite il me tendit la main :

— Vous avez raison, Willebrod, j'entraîne Thékla dans un tourbillon fatal. J'ai vu son front se pencher sous la pensée comme une plante qui tient à peine à la terre et qui n'a pas la force de porter ses fruits. Oh ! le travail de lame, besogne dure et périlleuse ! moi-même, je sens que j'y succombe; comment cette douce créature y résisterait-elle ? Je partirai, Willebrod, je partirai sans la revoir... C'esl aux forts à sauver les faibles... Le soleil couchant de ce soir ne me trouvera pas sous ton toit. .

Je nie précipitai dans les bras de Franz, et nous nous tînmes longtemps embrassés. Mais lorsque nous réprimes le chemin de la maison, nous entrevîmes une forme blanche glisser et disparaître derrière les lilas du jardin. Mon cœur se serra ; j'eus peur que Thékla ne nous eût entendus. Mais il était dans ma destinée de tout pressentir et de ne savoir rien empêcher.

Vers le soir, le cheval de Schubert piaffait dans la cour, et dès que les rayons obliques du couchant eurent atteint la cime de nos chênes, le maestro mit le pied à l'étrier, et mouilla ses lèvres dans la coupe des adieux. Je vis ses yeux errer d'une fenêtre à l'autre, cherchant sans doute un regard qui répondit au sien ; mais Thékla, comme si l'instinct des cœurs qui aiment lui eût failli dans ce moment suprême, Thékla ne parut point. Alors Franz baissa la tète pour me cacher ses larmes, et enfonça l'éperon dans les flancs de son cheval

l.e chemin qu'il suivait conduisait aux montagnes qu'il faut traverser pour atteindre

PARIS Cil \\H\I ni

1,1 roule do Spire, ri le jour oui presque entièrement disparu qu'il s'engageait a peine dans les défilés.

I Oui à coup I'' choyai de Franx rail un soubresaut de retraite, et sa crinière se dresse. Schubert, surpris do cette terreur subite, cherche à percer les ombres du crépuscule) el interroge toutes les profondeurs de la gorge du llolhbcrgoù il venait d'en lier. Mais il n'aperçoit rien que des bouleaux et des frênes qui se courbent smis lo vont du >«>ii . et que «tes flocons de bruine qui se balancent aux parois des montagnes Cependant le cheval, dont l'épouvante redouble, continué de bondir sur lui-même et de blanchir le mors de sou écume. Schubert ramène alors les yeux plus près do lui. et aussitôt il découvre une femme, les cheveux épnrs, debout au milieu du sentier. Cl les liras étendus vers le coursier qui se calre et qui Cherche à se soustraire à cette apparition.

C'était Thékla. Schubert n'eut que le temps de mettre pied à terre et d'accourir vers elle pour la recevoir dans ses bras. Elle était d'une pâleur mortelle, et ses cheveux, dénoués et trempés de rosée, ruisselaient sur ses épaules. Il devina qu'elle était en proie à quelque horrible délire. Cependant la pauvre enfant tenait à la main un bouquet de roses sauvages qu'elle eut encore assez de calme pour présenter à Franz en lui disant : — Je savais que vous parliez ce soir... personne demain ne vous eût offert d'églantines... et je me suis échappée pour vous en cueillir moi-même... Mais, dépêchez-vous, Franz, éloignez-moi de ce spectre... je viens de le voir monter des abîmes et traverser mon chemin... il m'a parlé... il m'a fait signe... Oh! de grâce, emmenez-moi, Franz, oui, c'est lui, c'est le fantôme qui m'emporterait dans sa nuit.

Franz, pénétré d'horreur, soulève la jeune tille dans ses bras, et remonte à cheval en tournant la bride du côté de ma demeure.

— 0 Franz ! murmurait toujours la pauvre enfant, mon bon Franz, cachez-moi la lêlc de votre manteau, car la vision nous suit...

— Calme-toi, ma fille, répondait Schubert en frissonnant, appuie ton front sur mon coeur, cl ne crains rien.

— Hélas! disait-elle, voilà bien des jours et bien des nuits que j'entends la voix de cet esprit des ténèbres... Je ne sais où fuir, je ne sais où me cacher, il est toujours devant moi, souriant quand je pâlis de crainte, et menaçant quand j'ose le regarder en face. . Mais secouez donc la bride., Franz, ne voyez-vous pas qu'il a pris la bride de votre cheval... Ciel!... oh! j'ai froid!

— Thékla, ma fille, vous voulez donc me faire mourir de douleur ?

— Mourir, c'est cela... Je sens ici vers le coeur et vers le Iront... Oh! si vous saviez, Franz, combien la tombe est belle, et les belles Heurs qui la parfument, et les beau", concerts qu'y murmurent les anges lorsqu'ils descendent des étoiles peur venir con* templcr les jeunes filles couchées dans leur cercueil... Voilà ce que la vision médit... La tombe est remplie de délices, la tombe me sourit, la tombe m'attire comme le? bras de ma mère m'attiraient autrefois.

Franz, éperdu d'angoisses, faisait jaillir le sang des lianes de son coursier.

— Arriver ! murmurait-il, arriver avant le suprême effort de cette affreuse agonie. et je vous abandonne ma vie, ô mon Dieu !

— Franz, dit encore la jeune fille, ceci est une chose bizarre ; quand vous chante/

PARIS f.lIVNTANT.

vos douces ballades, je sens chaque note me traverser le cœur comme des flèches de feu... Alors mes forces s'en vont par ces blessures, et les ballades voltigent la nuit dans mes rôves en m'invitant à les suivre au ciel d'où elles descendent... Mais n'entendezvous pas .. oui, c'est cela, le spectre se rapproche... Écoutez, écoutez, on entend le galop de son cheval... il va plus vite que la tempête... 0 ciel! ne voyez-vous pas... ces lueurs, ces lumières qui courent dans la montagne... ce sont elles... les ballades... voyez-vous comme ses jeux brillent au travers des fourrés... Thékla! il a dit Thékla ! il m'appelle! il approche... j'entends le souffle de son cheval... le voilà! ô Franz ! pas encore, sauvez-moi... je ne veux pas mourir... ah!!!...

— Malheureux ! s'écria Franz en heurtant de son cheval le poitrail du mien qui tournait le sentier dans ce moment.

J'arrivais, en effet, accompagné de trois de mes domestiques armés de torches. Mortellement inquiet de l'absence de ma sœur à une pareille heure, je l'avais cherchée longtemps dans tous les environs avant de pénétrer dans le Rothberg, et c'est moi cpji l'appelais, hélas ! à mesure que je gravissais la montagne.

Ce fut alors une scène lugubre que la langue humaine ne saurait décrire. Moi et mes gens nous entourâmes Franz et Thékla, celle-ci pâle et froide comme une statue de marbre, celui-là nous apercevant à peine dans son muet désespoir, et passant une main frissonnante sur les yeux de la jeune fille qui ne devaient plus s'ouvrir. Les torches éclairaient cette halte, et la foudre grondait sourdement dans les nues, comme une plainte qu'exhalait la création en présence de cette belle créature, fauchée avant son heure. Ma sœur avait achevé de mourir.

Schubert se remit en marche sans proférer Une parole. 11 chemina lentement devanl nous, portant le fardeau inanimé sur le cou de son cheval, et se baissant de temps à autre pour baiser au front celle qui l'avait aimé. Mes domestiques pleuraient à chaudes larmes, et moi, l'œil sec et brûlant, je regardais ce cavalier sombre qui emportait ma sœur...

Ici le licencié d'Heidelberg fit une longue pause, durant laquelle nous vîmes son regard suivre ce cortège de deuil, invisible pour nous, mais qui semblait s'être redressé devant lui. Il reprit ensuite :

Schubert, le lendemain des funérailles, monta à cheval après m'avoir montré la terre en secouant la tête, et s'éloigna sans avoir pu verser une larme. Je le jugeai perdu, l'eu de temps après son retour à Vienne, il m'envoya, cacheté de cire noire, un paquet où se trouvaient une lettre et une mélodie. La mélodie, c'était le Roi des Aulnes.

« Un souvenir affreux qui me poursuit et qui nous est commun, m'écrivait-il, s'est réfugié, malgré moi, dans ce chant de mes derniers jours. Je vous l'envoie, mon frère, et vous prie de le garder en mémoire de celle que je n'ose plus nommer, mais vers qui j'ose demandera Dieu de me réunir bientôt. »

Trois mois après, les vœux de Schubert furent exaucés.

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Nota. — La [lonzi^me livraison eonliendra la Ballade <ln Hm des Aulnes.

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