‹ Paris chantantChapitre 86 sur 130 · CHANSONNETTES · texte numérisé non relu

CHANSONNETTES

Prenez deux doses d'esprit, quatre pincées d'ironie, un soupçon de sens commun, noyez le tout dans une sauce allongée d'exhilarante gaieté, et servez chaud.

Si, ce ragoût ainsi assaisonné, vous réchauffez à l'une des plus fugitives étincelles de ce feu céleste que déroba Prométhée, vous obtiendrez un petit animal assez gentil, d'allures lestes et pimpantes, à l'œil vif, au caractère taquin, très inconstant, très moqueur, très hâbleur, et passablement érudit en matière de sauts de carpe et de gambades. Cet animal-là s'appelle un Parisien.

Si, dans cette œuvre un peu satanique, vous remplacez le feu de Prométhée par If chic des crayons de Dauoiier ou de Gavarni, au lieu d'un Parisien, \<m^ aine/, une cari calure, ce qui est absolument la même chose.

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Si le feu créateur ne s'appelle uiGranville, ni Promélhée , mais Duvert, Bayard , l.auzanne ou Dumersan, votre caricature, qu'elle vive en chair et en os, ou qu'elle rayonne sur la pierre, deviendra le vaudeville, autre genre de caricature qui a bien son prix.

Enfin, si votre mets fantastique est accommodé, poivré, salé et mis en vers par Bourget, le tout au bruitjoyeux des mélodies de Marquerie ou des grelots de Clapisson, vous aurez quelque chose qui ne sera ni le Parisien, ni la caricature, ni le vaudeville, mais qui sera tout cela tout à la fois, qui aura du Parisien l'impertinente moquerie , de la caricature la spirituelle grimace, du vaudeville l'action piquante et légère, le trait, le mot étincelant, le rire et la morsure ; vous aurez ce que nulle nation au monde n'a jamais eu, mais ce que l'Europe entière traduit aujourd'hui dans toutes ses langues, chante sur tous ses théâtres, et met une sorte de gloire à écouter, comme si elle y comprenait quelque chose, vous aurez enfin la Chansonnette comique.

La créature, le croquis, la pièce, la chanson, tout cela est jeté dans le même moule, créé du même souffle, inspiré du même esprit, animé du même rire.

On nous a pris la rive du Bhin, on nous a pris nos colonies, on nous a pris notre prépondérance politique ; maints biographes étrangers nous ont pris notre gloire, on nous prendra peut-être un jour nos Alpes et nos Pyrénées; l'Angleterre, qui a les clefs de Gibraltar, voudra de même les clefs de la Syrie; la Méditerranée, ce lac français rêvé par l'Empereur, deviendra l'une des grandes routes britanniques; enfin le monde n'aura plus que deux maîtres : l'empire des mers au cabinet de Saint-James, et au Czar celui des continents...; tout cela peut arriver, et bien d'autres choses encore; mais ce dont je défie les Machiavels de Londres, les soldats de Berlin, les diplomates de Vienne et les Cosaques du Kremlin, c'est d'empêcher la caricature de les croquer, le vaudeville de les siffler, la chanson de se moquer d'eux, et le Parisien de leur rire au nez.

Il y aura toujours à la disposition de la France quelque chose d'infiniment plus fbrl que toutes les invasions de Goths, de Visigolhs, de Huns ou de Teutons, — c'est le calembour.

Or, il y a beaucoup de calembours dans la chansonnette comique. Mais d'où vient-elle' où est-elle née? donnez-nous l'histoire de ses origines et de ses premiers pas dans le monde, faites-nous voir ses progrès, montrez-uous-la d'abord faible, incertaine, talonnant, s'essayant, bégayant, et se frayant peu à peu la route du théâtre et de la célébrité.

Autant de questions qui n'ont pas de réponse possible. Elle est née d'un éclat de rire, d'une charge d'atelier, d'un de ces hoar qui se promènent incessamment dans Paris, et que débite un peu tout le monde, depuis MM. Henry Monnier, ou Dûpin aîné, jusqu'à MM. Thiers ou Levassor. Le Postillon de marri' Ablou, par exemple, qui a fait rire l'univers entier, appartient à une de ces plaisanteries où excelle Henry Monnier, et qu'un jour, je crois, il trouva en s'asseyant sur une chaise, et en y prenant cette pose illustre et débraillée qui distingue le Napoléon au bivouac et le portrait de Tamburini. Levassor s'empara de l'idée, lui fit faire son tour de Paris, de salon en salon, et la produisit un jour sur le théâtre du Palais-Royal. l>e ce jour-là, nous eûmes la chansonnette comique. Il est une remarqué à faire, c'est qu'à Paris les choses de l'esprit n'ont pas d'enfance. Elles sortent tout armées du cerveau des rieurs, comme la Minerve antique. Elles ne mettent à être que le temps de les penser, et tout de suite elles sont ce qu'elles doivent toujours

l'AIIIS C.IIAM'ANT. i.

être. Le rire, chez nous, est endémique, on n'a pas besoin de l'inoculer à grands Irais Un de sos celais trouve aussitôt mille échos, et il ne Faut qu'un jour à un enfant du rire pour être compris et adopté par tout le monde. Levassor n'avait pas achevé le premier couple! de mam'Ablou que la chanson comique était devenue populaire.

Ml maintenant, qu'est-ce que la chanson comique?

la chanson comique se distingue de la chansonnette simple en ce que l'auteur des pa raies intercale habituellement de la prose entre ses couplets et donne ainsi plus d'étendue, plus de couleur et plus de comique a l'action. La manière dédire cette prose, de la traduire en gestes, en grimaces, en pantomimes qui soient autant de traits expressifs ajoutés à la physionomie que l'on trace, aux mœurs que l'on décrit, au ridicule que l'on taquine, au type que l'on dessine, constitue un talent spécial, fruit d'études quelquefois difficiles et d'observations heureuses.

L'auteur, par exemple, veut-il nous montrer ce singe toujours sautant, gambadant, grimaçant, criant, taquinant et hàblant, qu'on appelle le gamin de Paris, vite, vous avez l'anolel aux Champs-Elysées ou Pingot au bat Musard. Et qui est-ce que Panotct? qui est-ce que Pingot? c'est Acliard. Ou plutôt, Achard, grâce à cette souplesse de talent que nous regrettons de ne plus pouvoir applaudir, est devenu dans toute sa personne, dans son langage, dans sa voix, dans ses traits, dans chacun de ses gesles d'un naturel charmant, une image vivante, réelle, ébouriffante du gamin de Paris, non pas de ce gamin un peu apprêté et romanesque qu'a imaginé Bouffé, mais du gamin prosaïque, en déshabillé, celui que vous voyez dans la rue, qui vous saute aux jambes, ou qui vous tombe sur le dos, du haut d'un arbre, le jour de la fête du Roi.

Après cela, il faut bien le dire, l'essence de la chanson comique, c'est un peu la charge. Ce que Bouffé tente dans le sens sérieux, Achard l'accomplit dans le sens gai. Tous deux idéalisent leur type, l'un à force de le faire beau, l'autre a force de le faire drôle. Mais ce sont là de ces conditions de perspective sans lesquelles rien ne serait possible à la scène.

Maintenant que nous avons défini le genre, parlons de ceux qui le pratiquent.

C'est un petit monde assez nombreux et surtout fort attrayant.

Il y a d'abord les écrivains qui se bornent à composer les paroles, puis les musiciens chargés de mettre en musique les couplets qui accompagnent la prose, et enfin les auteurs qui font tout à la fois et les paroles et la musique. L'œuvre ainsi achevée, viennent les artistes qui la chantent, la propagent sur l'aile de leur propre renommée, et la préparent aux triomphes de l'orgue de Barbarie. Et encore, parmi ces vulgarisateurs, faut-il distinguer ceux qui chantent au théâtre de ceux qui chantent dans les salons : autant de physionomies, autant de célébrités diverses. Mais le chanteur de salon est à lui tout seul un type fécond, riche en variétés si intéressantes, que nous ne saurions lui refuser l'honneur d'une notice particulière. Revenons à notre nomenclature.

MM. Bourget, Lefort, Delange, Letellier ne font que les paroles; mais MM. Paul de Kock, Edouard Donvé, Bérat et de Beauplan sont aussi forts sur la prose que sur les vers, sur le texte que sur la musique, sur la saillie que sur la mesure à six huit. Ce sont les androgynes de la chanson comique.

Reprenons par ordre chacun de ces courtisans du rire.

M. Bourget, dont le lecteur pourra quelques pages plus loin apprécier la verve intarissable, est sans contredit le plus heureux des paroliers et en même temps celui qui nié-

rite le plus son bonheur. Pingot au bal Musard, chan lé trois cents fois au théâtre du Palais-Royal, a pris rang dans le répertoire classique; Tire la ficelle, ma femme, le Gainpin industriel, Jean Bonhomme, hluette pleine de grâce et de sentiment, le Marchand d'images qui a dû faire le tour du monde, le Puils de Grenelle qui a pénétré jusqu'en Chine, Panolel aux Champs-Elysées, la Marseillaise des femmes, sout autant de petits croquis d'une finesse et d'une vérité parfaites.

M. Letellier n'est arrivé au théâtre qu'une seule fois avec la P~enle à la criée pour Achard; mais il fait mieux la chansonnette de salon, et ses compositions manquent en général de cette allure franche et vive qui provoque le succès. Il se formera.

M. Delange a abandonné le vaudeville pour la chansonnette. Il a cru ce genre-ci plus facile que l'autre ! On cite son Bureau de placement.

M. I.efort a fait deux petits chefs-d'œuvre : Le Postillon de mam' Ablou et l'Enlfa<t< au paradis. Pourquoi ne travail le-t-il pas?

M. Paul de Kock... Votre Homère sommeille quelquefois, 6 mes pétulantes grisettes, et le rire échevelé passe encore dans ses rêves sous la figure du Maître d'école, du Caissier, des Baigneurs, de la Cuisinière amoureuse et des Enfants mal gardés.

M. Bérat n'est jamais sorti que deux fois des gras pâturages delà Normandie, l'une pour se jeter dans les jambes deBéranger (la Lisette, dont nous parlerons ailleurs), l'autre pour produiredans le monde la Marquise de Haut en Bas. Voilà un nom malheureux et qui donnait lout de suite au public l'idée de traiter l'auteur d'une certaine façon. M. Bérat s'est constitué par droit de conquête le chantre de la Normandie ; son fief s'étend dans tout le Calvados, et en vertu de cette suzeraineté poétique, il a cru devoir introduire dans ses chansonnettes un certain idiome fantastique qu'on ne parle heureusement dans aucun pays du monde, même dans celui qui lui adonné le jour. Car M. Bérat partage avec Corneille l'honneur d'être né dansla Seine-Inférieure. La Xormande, Main P lit Pierre et le Marié sont, du reste, trois drôleries fort amusantes.

M. Amédée de Beauplan n'aime pas la prose et n'en met jamais entre ses couplets ; mais le Père Trinqueforl et l'Ingénue de Saint-Lù, n'en sont pas moins deux petits chefsd'œuvre.

M. Edouard Donvé... Saluons, je vous prie, ces deux personnages qui passent en longeant la rue de Sèvres d'un pas grave et mesuré. L'un et l'autre sunt des poètes populaires, avec celte différence que la gaieté de l'un n'excite que le rire, tandis que le rire de l'autre fait quelquefois songer. L'un est le Fade de la chanson nette, l'autre est le chantrede la plus colossale des épopées; celui-là descend quelquefois du comique au grotesque, du grotesque au trivial, du trivial au cynisme ; celui-ci remonte superbement du comique au sublime, et sait le chemin rêveur qui conduit de la moquerie aux premiers pleurs de l'attendrissement. Mais celui-ci et celui-là, bras dessus, bras dessous, comme deux frères en gai savoir, s'en vont au Moulin de Beurre, chez la mère Saguel, cette tavernière aux bras rouges et au vin bleu qui a vu s'asseoir bien des gloires sur ses bancs de chêne et qui a dit trouver, le soir, au fond de ses verres, plus d'une larme secrètement mêlée aux dernières gouttes du festin. Que sont-elles devenues toutes ces nichées d'artistes et de poètes, d'écrivains et de journalistes? Où sont-ils allés tous ces bohémiens qui n'avaient, hélas : que l'avenir pour patrimoine et la foi pour noblesse? En vérité, ce serait tout à la Ibis - une étrange et saisissante histoire que celle de ce cabaret de la mère Saguet, cl ce serait aus>i un éloquent tableau que de voir nos deux \ tes, ceux que nous avons laissés

l'Allls CHANTANT. Ub

en roule, seuls demeuré! fidèles parmi tous 1rs convives, venir encore s'asseoir à celle même table ei à ce même vieux liane de chêne où s'est assis M. Tliiers, pour deviser à eux trois, avec la cabaretière, du temps qui passe, des gloires qui se fanent, et des vignes qui Qeurissent. Alors vous verriez l'un des poêles saisir sa guitare, car il a aussi une guitare ee Qdèle entre les lidèles, ci improviser un de ces refrains avinés qui valent presque tout un cours de philosophie pratique. Ce sera Alrindarâ la chaumière, ee sera /<• Moutard de Parti, c& sera Tèiimaqut et Cafypto, ce fera la Crusse cause, ce sera le Trompette de Mareinjo, ou bien ce laineux Balochnrd qui parle une langue d'un coloris si pur !

Frauçais, troubadour et pocharA,

Oui, voilà Bolockurd !

fendant ce temps l'aulre barbouillera la table avec un morceau de charbon, et sans trop savoir si c'est le fusin qui conduit sa rêverie ou si son rêve guide les caprices de son esquisse, voilà bientôt que des figures apparaissent, se groupent, s'alignent en bon ordre sous des perspectives immenses et des horizons infinis. Un souffle passe aussitôt sur elles qui les anime; elles se meuvent, elles vivent! Alors le clairon sonne, le tambour gronde en roulements prolongés, l'airain tonne, le ciel s'obscurcit, des masses s'ébranlent et se ehoquent. (l'est la guerre, c'est le carnage, c'est la désolation... Non pas! c'est la gloire ! Ne voyez-vous pas ce cavalier sombre qui passe là-bas au milieu des phalanges? reconnaissez-vous le cheval blanc d'Austerlitz? Temoriluri salulant, ô César !

Kt maintenant que direz-vous, je vous prie, de celte union loute fraternelle de deux eréatures si diverses, qui boivent et rêvent ainsi côte à côte, chacune le nez dans son verre, et l'œil dans sa poésie, ne parlant pas la même langue, mais se comprenant toujours? Edouard Donvéet Chartet ne feraient-ils pas croire à ce panthéisme de l'esthétique nouvelle qui veut que la poésie soit dans tout, et tout dans la poésie?

Mais cela, Dieu merci, n'a rien de commun avec la chansonnette. Elle s'embarrasse bien de savoir, la rieuse, d'où lui vient le venl '

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