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Paris dans le théâtre de Corneille

Corneille a toujours senti pour les critiques dramatiques une antipathie irrésistible, à quoi l'on voit d'abord qu'il était « homme de théâtre ». Déjà, dans Fépître dédicatoire de la Suivante (i63/i), il écrivait,

Principales sources. — Allas des anciens plans de Paris (Hist. générale de Paris), voir nolaminent plans de Goniboust et de La Caille. — A. Babeau, Le jardin des Tuileries au wii"^ et au xviii" siècles, dans Mém. de la Soc. de l'hist. de Paris et de Vlle-de- France, igoi (extrait). — A. Berly, Topographie hisl. du vieux Paris ; région du Louvre et des Tuileries (llist. générale de Paris). — Celler, Les décors, les costumes et la mise en scène au xvii'' siècle, 1869. — - Corneille, Œuvres ; éd. Marty-Lavcaux (Grands écrivains). — [Corneille, Boisrobert, Collelel, de L'Estoile, liotrou], La comédie des Tuilleries, par les cinq autltcurs, ifi38. — Evelyn, extraits à la suite du ]^oyage de Lister à Paris (Soc. des Bibliophiles françois), 1870. — F. de Guilhcnny, Itinéraire archéol. de F*aris, s. d. — A. Hallavs, dans Journal des Débats, 25 décembre igoS. — R. Hénard, La rue Saint- Honoré, 1908, 2 \ol. — HoITbauer, elc, Paris à travers les âges, 18-5. — L. Lambeau, La Place Royale, igo6. — Id., L'' Iconographie de la Place Royale, dans la Correspondance Itist., 1906 et 1907, et dans la Cité, igio. — E. Lamé, Le costume au théâtre... depuis i63o, dans Rev. d'art dramatique, 1886. — t^arroumet, dans Rev. des cours et conférences, 27 mai 1897. — E. Magne, dans Mercure de France, juin 1906. — L. Mabelot, Mémoire publ. par E. Dacier, dans Mém. de la Soc. de Vllist. de Paris et de rile-de-France, 190 1. — A. de Monlaiglon, dans Annuaire de la Seine, 18G0. — E. Picot, Bibliographie cornélienne, 1876, et le Supplément à la Bibliograpjhie cornélienne, par P. Le V^crdier et E. Pelay, igo8. — Sauvai, Antiquités de Paris.

I. Conférence faite le 7 juillet 191 i, à l'Exposilion de « Paris durant la grande époque classique ».

non sans ameiiume, ceci que disent encore presque tous nos auteurs de pièces :

Puisque nous faisons des poëmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la Cour et au peuple et d'attirer un grand nondDre de monde à leurs représentations. Il faut, s'il se peut, y ajouter les règles afin de ne déplaire pas aux savants et de recevoir un applaudissement universel ; mais surtout gagnons la voix publique ; autrement notre pièce aura beau être régulière : si elle est sifflée au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les règles que de nous donner des louanges, quand nous serons décriés par le consentement général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir.

Pourtant, âgé de 28 ans à peine à l'époque oii il publiait ces lignes. Corneille était déjà célèbre. Mondory, le directeur de ihéàlrc qui, en ce temps-là, protégeait (( les jeunes », lui avait joue une comédie, Mélile (1625), puis une tragi-comédie, Clitandre, et une comédie, la Veuve (iQ32?), enfin, en i633, deux comédies encore : la Gcderiedu Palais et la Place Royale. Et ces deux dernières, ainsi que Mélile, avaient obtenu un grand succès. Mais j'imagine aussi qu'elles n'avaient pas dû contenter beaucoup les critiques de l'époque.

Si on les compare, en effet, aux pièces contemporaines, on trouve toutes ces premières comédies de Corneille très réalistes. Il est visible que l'auteur tâche à y représenter la vie de son mieux, ^ion seulement les personnages y sont plus caraclcrisés, en effet, mais encore Corneille s'efforce dy mettre ce que les romantiques nommeront la « couleur locale ». Ainsi la scène ne s'en passe pas, comme c'était l'usage, sur une vague place publique, mais dans un lieu bien déterminé, un lieu connu de tous les Parisiens de ce temps et qui est pour eux un endroit de réunion et de flânerie, comme

le sera sous la Restauration le Palais-Royal et plus tard le Boulevard. Et, en évoquant ainsi la vie de tous les jours, Corneille ne dissimule pas du tout que son dessein soil de plaire au public et d'attirer la foule.

J'ai donc pris ce titre de la Galerie du Palais parce que la promesse de ce spectacle extraordinoiie et agréable par sa naïveté devoit exciter vraisemblablement la curiosité des spectateurs ; et c'a été pour leur plaire plus d'une fois que j'ai fait paroître ce même spectacle à la fm du quatrième acte, où il est entièrement inutile et n'est renoué avec celui du premier que par des valets qui viennent prendre dans les boutiques ce que leurs maîtres y avoient acheté ou voir si les marchands ont reçu les nippes qu'ils attendoient. Cette espèce de renouement lui étoit nécessaire afm qu'il eût quelque liaison qui lui fît trouver sa place et qu'il ne fût pas tout-à-fait hors d'œuvre.

Eh bien, les esthéticiens du temps, les raffinés, les lecteurs enthousiastes de VAstî^ée et de VAdone durent trouver très « bas » ce réalisme-là. Le goût n'était alors à rien moins qu'aux « tranches de vie » ; jusqu'à Louis XIV, le romanesque (il faudrait dire le romantisme) règne en maître, et la réaction de l'école de Boileau sera une réaction du naturalisme, si l'on peut dire, fort analogue à celle de l'école de 1860. Voilà pourquoi Corneille eut beau rappeler que les anciens n'avaient donné parfois « à leurs tragédies que le nom des chœurs qui n'étoient que témoins de l'action, comme les Trachiniennes et les Phéniciennes », beaucoup de précieuses et d'alcôvistes estimèrent, je suppose, que le titre seul de la Galerie du Palais était d'une vulgarité à donner des vapeurs. « 11 a fait voir une Mélite, la Galerie du Palais et la Place royale, ce qui nous faisoit espérer que Mondory annonceroit bientôt le Cimetière Saint-Jean, la Samaritaine et la Place aux veaux », dira plus lard, avec une noire iro-

nie, la Lettre à *** sous le nom d'Ariste... Si bien que Corneille, en i63/j, tout en étant célèbre, pouvait se juger un peu méconnu. De là, je pense, son amertume.

Mais voyons ce qu était cette « galerie du Palais » où il a placé la scène de sa comédie.

Comme on peut l'observer sur les plans, l'Ouest de l'île de la Cité formait, au ^vii*^ siècle, une sorte de triangle dont le terre-plein du Pont-Neuf, puis la place Dauphine étaient le sommet, et dont le Palais, délimité à l'Est par la rue de la Barillerie (boulevard du Palais), au jNord par ce qui est actuellement le quai de l'Horloge, à 1 Ouest par la rue de Harlay, et au Sud par la rue Saint-Louis (quai des Orfèvres), était la base. Mais ces bâtiments n'avaient pas du tout le même aspect qu'aujourd'hui.

A vol d'oiseau, de l'Ouest à l'Est, en partant de la place Dauphine, on voyait le Palais commencer par une ligne de bâtisses qui bordaient la rue de Harlay. Derrière elles, un jardin s'étendait jusqu'à une seconde et épaisse rangée de constructions, qui donnait à 1 Est sur ses parterres, et à l'Ouest sur les cours du Palais. Quand on se trouvait dans le jardin, on découvrait à droite l'hôtel du Premier Président (ancien hôtel du bailli du Palais, rebâti de 1607 à iCii par MM. de Harlay et de Verdun) ; au centre, le vieux « logis du Roi )), déjà en partie encastré dans ses annexes, et, derrière lui, une grosse tour ronde dont apparaissait le toit pointu, l'ancien donjon, qu'on appelait la tour Montgommcry depuis que le meurtrier d'Henri II

y avait été enfermé; enfin, à gauche, les bâtiments de la Conciergerie. Adossées à celles-là, d'autres constructions s'ouvraient à l'Est, autour d'une grande cour qui atteignait la rue de la Barillerie et que la Sainte- Chapelle divisait en deux parties à peu près carrées, nommées lune la cour de la Sainte-Chapelle et l'autre la cour du Mai. La cour de la Sainte-Chapelle se trouvait limitée à l'Ouest par la Chambre des Comptes; au Sud par les maisons parallèles au quai des Orfèvres; à l'Est par la rue de la Barillerie ; au Nord-Ouest par la Sainte-Chapelle. Elle communiquait, entre la Sainte- Chapelle et la rue de la Barillerie, avec la cour du Mai, que bornaient au Sud-Ouest la Sainte-Chapelle, à l'Est la rue de la Barillerie, à l'Ouest la galerie Mercière ou Marchande, et au Nord la Grande Salle (actuelle « salle des Pas-Perdus ))), derrière laquelle des bâtiments s'étendaient encore jusqu'au quai des Morfondus, et de la tour de l'Horloge à la Conciergerie.

Un contemporain de Corneille, en i633, qui sortait du pont Saint-Michel, voyait la rue de la Barillerie s'allonger devant lui à peu près sur le tracé actuel du boulevard du Palais. A sa gauche, aussi bien qu'à sa droite, des maisons découpaient sur le ciel la ligne irrégulière de leurs pignons et de leurs toits ; c'est que l'ancienne muraille du Palais avait été couverte peu à peu, puis remplacée par elles; mais les deux grosses portes fortifiées du moyen âge, toujours flanquées de leurs tourelles et de leurs poivrières, trouaient encore la rangée de ces bâtisses à peu près à la hauteur du milieu des deux cours.

Pénétrons en pensée par la plus grande de ces portes, celle qui se présente tout d'abord sur notre route : nous voici dans la cour de la Sainte-Chapelle. Derrière notre dos, nous avons le revers des maisons qui s ou-

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vrent sur la rue de la Barillerie, et aussi, blottie contre la porte, la petite chapelle Saint-Michel, dont le chevet et le grand vitrail donnent sur la rue ; elle ne sert plus guère qu'en de certaines occasions solennelles comme des fêtes de confréries ; d'ailleurs, dans la cour, l'entrée même en est obstruée par une boutique, et 1 on n'y pénètre que par un passage latéral (i). A notre gauche, nous voyons l'hôtel du Trésorier de la Sainte-Chapelle et les maisons des chanoines, coupées par un passage qui mène à la rue Saint-Louis (quai des Orfèvres); dans une de ces maisons naîtra Boileau, et l'on sait assez comment il a chanté la querelle du Chantre avec le Trésorier. Au fond de la cour, la Chambre des Comptes, joli bâtiment de Charles VHI et de Louis XII ; approchons-nous pour en admirer l'escalier extérieur, le (( grand degré » (2), et nous découvrons que la grande cour où nous sommes communique à son angle Nord- Ouest, devant la Chamijre des Comptes, avec une petite cour intérieure où s'élève la tour Monlgommery, et qui s'étend du porche de la Sainte-Chapelle, derrière la Galerie Mercière, jusqu'au logis du Roi et à la Conciergerie ; a tous les jours, à midy », les commerçants s'y donnent rendez-vous pour traiter du négoce et lettres de change : c'est la « lîourse aux marchands » (3). Revenons maintenant sur nos pas. En rentrant dans la grande cour, nous avons à noire gauche la Sainte- Chapelle de Louis IX, aérienne sous ses clochetons dorés. Naguère, en travers de son flanc Sud, montait

(i) C'est elle qui avait valu au pont St-Michel son nom. Elle disparut en 1847, quand on 'ichcva la façade commencée sous Louis XVI.

(2) L'fscalier intérieur, par lequel on gagnait le 2" étage, est aujourd'hui au Musée de Cluny.

(3) Notice du plan de Gomboust.

un escalier charmant, que Louis XII y avait établi pour qu'on pût gagner sans détour le porche du premier étage, oii Ion n'avait accès, auparavant, que par la galerie Mercière; mais, en i63o, par la faute de certains plombiers travaillant à la toiture, le feu a pris dans les combles de l'église, et la flèche est tombée sur l'escalier qu'elle a plus qu'à demi écrasé. Certes on s'est empressé de réparer le dommage, mais grossièrement, et, en i633, on peut à nouveau gagner la galerie Mercière par ces degrés, mais les colonnes qui en portaient autrefois la voûte légère dressent iimtilement sur la première marche leur fût semé de fleurs de lys d'où ne s'élance plus qu'un fragment d'arcade.

Comme ce malencontreux corps de bâtiment du xvni^ siècle qui sépare aujourd'hui les deux anciennes cours du Palais (et opprime la merveille de Saint- Louis) n'existe pas encore au temps de Corneille, nous passons, en contournant le chevet de la Sainte- Chapelle, dans la cour du Mai, ainsi nommée à cause de l'arbre que les Basochiens y venaient planter chaque année, après l'avoir été quérir en grande pompe dans la forêt de Bondy.

A notre gauche, contre le flanc Nord de la Sainte- Chapelle à laquelle l'attache un passage couvert, surgit le gracieux bâtiment du Trésor des Chartes ; son rezde-chaussée et son premier étage servent de sacristie à la chapelle basse et à la chapelle haute, tandis que dans ses combles dorment les titres de la couronne... Tout cela disparaîtra en 1776 pour laisser place à la déplorable galerie Sud de la cour de Mai.

Enfin, vis-à-vis de la rue de la Barillerie, un corps de logis s'étend : c'est là, au premier étage, que se trouve la fameuse galerie Mercière, — la « galerie du Palais », comme on l'appelle par excellence, — où

Corneille placera la scène de sa comédie. On y accède de la cour par un bel escalier droil, les « grands degrés », près duquel on plante le mai cliacpie année ; mais intérieurement elle communique par son extrémité Sud avec le porche de la Sainte-Chapelle, et par son autre côté, à angle droit, avec la Grande Salle et ses dépendances. J'ai dit que cette Grande Salle, quis'allonge parallèlement au quai de l'Horloge et forme l'aile droite de la cour de Mai, s'appelle aujourd'hui la salle des Pas-Perdus.

Et maintenant il faut imaginer la couleur des pierres et du ciel, et voir en pensée la foule qui fourmille dans ces cours, qui s'amasse sur les grands degrés — rendez-vous des valets sans place — ou qui flâne aux boutiques. Car le vieux Palais des rois de France, où l'on rend la justice, n'est qu'un vaste bazar, et non seulement une ligne d'échopes l'investit de toutes parts au dehors, mais il n'est pas un coin dans son enceinte où ne se loge audacieusement quelque baraque. Les petites boutiques courent au pied des maisons de la rue de la Barillerie, contournent la tour de l'Horloge, gagnent par le quai la Conciergerie dont les grosses toui's sont engagées jusqu à mi-corps dans des constructions parasites, se glissent dans tous les creux du quai des Orfèvres et de la rue Saint-Louis qui le prolonge, pénètrent dans les cours mêmes, y tapissent la base des maisons, assiègent la galerie Mercière, en gravissent et redescendent les degrés, enserrent le Trésor des Chartes et la Sainte-Chapelle, s'accrochent aux ruines de l'escalier de Louis XII, épargnent, il est vrai, la Chambre des Comptes, mais s'étendent au bas des maisons des chanoines et obstruent jusqu'à l'entrée de la chapelle Saint-Michel

En lyi/i, La Caille comptera quatre-vingts ou quatre-

vingt-dix échopes dans la seule rue de la Barillerie, et cent dix dans les cours du Palais (i).

Prenons l'escalier qui monte à l'angle Nord-Est de la cour du Mai : il nous mène à la Grande Salle. Elle est toute neuve. Dans la nuit du 5 au 6 mars 1G18, un terrible incendie (2) en a détruit le vénérable vaisseau gotbique à deux nefs, aux lambris peints d'or et d'azur, aux murailles chargées des statues de tous les rois de France depuis Pharamond ; naguère, à l'extrémité Nord-Ouest de cette ancienne salle, en pendant à la petite chapelle de la Vierge que Louis XI avait élevée à l'autre bout, s'étendait la fameuse table de marbre, où les rois du moyen-âge mangeaient dans les circonstances solennelles, 011 la juridiction des Eaux et Forêts (etc.) siégeait, 011 les clercs de la Basoche donnaient leurs représentations (3) ; tout cela a disparu en 1618, et le feu a brûlé jusqu'aux combles de la tour de l'Horloge et jusqu'à une tourelle pleine d'archives de la Conciergerie. Mais Salomon de Brosse, l'architecte du Luxembourg, vient de reconstruire la Grand Salle, et depuis 1622 elle se dresse toute semblable à ce qu'elle est encore aujourd'hui, mais autrement populeuse et animée.

Car, d'abord, les boutiques se pressent aussi nombreuses à l'intérieur que dans les cours du Palais. Dans la salle Dauphine et la galerie des Prisonniers, mais surtout dans la Grand'Salle et dans cette galerie

(i) Notice du plan de La Caille. — Il appelle rue Saint-Barthélémy la partie de la rue de la Barillerie qui s'étend de la porte du Palais au Pont-au-Change.

(2) Voir à ce sujet les opuscules cités dans le Catalogue de l'histoire de France (Bibl. nat.), t. VIII, p. 5x5.

(3) Victor Hugo décrit une de ces représentations an début de N.-D. de Paris.

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Mercière, autrement dite « galerie du Palais ». où Corneille a placé sa comédie, chaque pilier a son échoppe, chaque recoin son étalage (i). Ce sont là surtout des marchands de babioles élégantes, comme rubans, baudriers, gants, coiffures, éventails, parfumerie, légers bijoux ; mais on y trouve également une foule de libraires, en sorte qu'on s'y peut aussi bien munir de toutes les « gentillesses qui servent à l'ornement du corps )) (2) que de celles qui procurent le divertissement de l'esprit. Abraham Bosse nous a laissé une gravure de la galerie du Palais qu'on croirait faite tout exprès pour illustrer la pièce de Corneille dont elle est contemporaine. Trois boutiques y sont représentées : à droite, celle de la lingère, laquelle décoche une œillade à un muguet qui passe accompagné d'une dame, tandis que son mari appelle le couple de sa voix la plus enchanteresse ; au centre, l'étalage de mercerie où on lit sur un carton bien en vue : « éventails de Bosse » (car' ce n'est pas aujourd hui qu on a inventé la réclame) ; à droite enfin, une boutique de livres qui doit être celle de Courbé en 1687, puisque le volume que la marchande y présente au jeune bourgeois sans épée qui musarde à son comptoir s'intitule Marianne, tragédie de Tristan publiée chez ce libraire cette année-là. Et, au bas de la gravure, quatre strophes commentent la scène comme il suit :

Tout ce que l'art humain a jamais inventé Pour mieux charmer les sens par la galanterie, Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté Se découvre à nos yeux dans cette galerie.

(i) La Caille, déjà cilé, comptera en 171/1 cent quatre-vingts boutiques dans les salles anciennes du Palais. (2) Gomboust, déjà cité.

PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE l5

Ici les cavaliers les plus aventureux En lisant les romans s'animent à combattre, Et de leur passion les amants langoureux Flattent les mouvements par des vers de théâtre.

Ici, faisant semblant d'acheter devant tous Des gants, des éventails, du ruban, des dentelles. Les adroits courtisans se donnent rendez-vous. Et, pour se faire aimer, galantisent les belles.

Ici quelque lingère, à faute de succès A vendre abondamment, de colère se pique Contre les chicaneurs qui, parlant de procès, Empêchent les chalands d'approcher sa boutique.

Mais ce que la gravure ne rend pas, c'est l'animation de la foule qui, en i633, emplit ces salles où les badauds se mêlent aux plaideurs, et oii les gens de loi coudoient les belles tlûneuses. Non loin du pilier fameux de la Grand'Salle, rendez-vous des chicaneurs, (( et toujours des Normands à midi fréquenté » (i), quelque assemblée de beaux esprits déblatère contre la faveur que le public s'obsline à témoigner aux seuls ouvrages de théâtre, tandis que, près d'un procureur crasseux donnant consultation en quelque coin, la charmante Hippolyte, escortée de sa suivante Florice, ravit d'une œillade assassine le cœur de ce gentilhomme en manteau court qui cherchait aventure, la moustache au vent et le jarret tendu sur ses bottes à chaudron. Ici, deux laquais s'invectivent à grand fracas, et, à la faveur du tumulte, une adroite duègne glisse un poulet à Phylis. Parfois la foule s'écarte : c'est un gros président en robe rouge bordée d'hermine, qui s'avance majestueusement derrière ses huissiers, le

(i) Boileau, Lutrin, chant V, v. 33. C'est sans doute le « gros pilier ».

l6 PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE

mortier galonné d'or en tête Et quel bruit ! Les

pages qui s'appellent, les servantes qui rient, les chicanoux qui discutent, les amants qui chuchotent, les huissiers qui glapissent, les commères qui marchandent et les marchands qui bonimentent :

Ça, Monseu, qu'achèterez-vou? ?

Dit une belle librairesse

Aoulez-vous voir la Galaiée, La Niobé, la Pasithée, La MorL de César, Jodelet, Le Cinna. le Maître valet ?

Approchez-vous ici. Madame, Là, voyez donc, venez, venez, ^ oici ce qu'il vous faut, tenez !

J'ai de beaux masques, de beaux glands,

De beaux mouchoirs, de beaux galands ! (i)

\enez ici, Mademoiselle,

J'ai de bellissime dentelle,

Des points coupés qui sont fort beaux,

De beaux étuis, de beaux ciseaux.

De la neige (2) des plus nouvelles

Une coëfife de crapaudaille (3) J'ai de beaux ouvrages de paille !

Mais écoutons cette marchande:

Monseu, j'ai de belle Hollande, Des manchettes, de beaux rabats De beaux collets, de fort beaux bas.

Achetez- vous quekjue chemise ?

\oici de belle marchandise !

(i) Nœuds de rubans.

(2) DentoUe.

(3) « Crépon, laine légère » (Marty-Laveaux).

Venez, Monseu, venez à moi,

Vous aurez bon marché, ma foi! (i)

Tel est le lieu 011 Corneille a placé sa comédie.

Le sujet en est très compliqué.

Un jeune homme, Lysandre, et une jeune fille, Gélidée, s'aiment ; mais une amie de Célidée, Hippolyte, est amoureuse de Lysandre ; voilà ce que nous expose la première scène. Arrivent Célidée et son père Pleirante ; Pleirante déclare à sa fille qu'il consentira volontiers à lui donner Lysandre pour époux Mais

j'aperçois venir, s'écrie bientôt cet aimable père,

Quelqu'un qui, de sa part, te vient entretenir. Ma fille, adieu : les yeux d'un homme de mon âge Peut-être empêcheroient la moitié du message.

« Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer », réplique Célidée en fille bien élevée. Pourtant son père s'éloigne et, comme l'écuyer de Lysandre entre sur ces entrefaites, elle le charge de dire à son maître qu'elle sera sans faute chez Mme Daphnis après dîner. A ce moment, dit le livret de la pièce, « on tire le rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingère et le Mercier, chacun dans sa boutique » ; et j'imagine qu'ici le public de i633 s'amusait prodigieusement. Car c'était une grande nouveauté que le réalisme de ce décor : ces échoppes de la galerie du Palais, tout Paris y fréquentait, et le peuple qui se pressait debout au parterre du théâtre, aussi bien que les muguets et les précieuses qui emplissaient les loges, devait prendre un plaisir extrême à les voir représentées sur la scène. Joignez

(i) Berthod, Là ville de Paris en vers burlesques, citée par Marty-Laveaux, op. cit., p. 6-8.

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que Corneille faisait parler ses personnages avec une vraisemblance parfaite et que le Libraire et la Lingère causaient en toute liberté des affaires de leur métier : c'était la nature même... Qu'on en juge ; voici d'abord le caquet des marchands :

La Lingère.

Vous avez fort la presse à ce livre nouveau ; C'est pour vous faire riche.

Le Libraire.

On le trouve si beau Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie !

La Lingère.

De vrai, bien que d'abord on en vendît fort peu,

A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu ;

Je n'en saurois fournir autant qu'on m'en demande:

Elle sied mieux aussi que celle de Hollande,

Découvre moins le fard dont un visage est peint.

Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint.

Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique,

Pour être trop étroite, empêche ma pratique ;

A peine y puis-je avoir deux chalands à la fois :

Je veux changer de place avant qu'il soit un mois ;

J'aime mieux en payer le double et davantage,

Et voir ma marchandise en un bel étalage.

Le Libraire.

Vous avez bien raison ; mais à ce que j'entends

Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps ?

C'est à Dorimant qui vient d'entrer, escorté de son écuyer Cléante, que le Libraire adresse cette question. Et, dans la scène qui suit, Corneille passe en revue les derniers ouvrages de deux ou trois de ses confrères, qu'il n'est pas facile d'identifier, mais pour lesquels il

montre une certaine indulgence, ce qui est remarquable.

DORIMANT.

Montrez-m'en quelques-uns.

Le Libraire.

Voici ceux de la mode.

DoRIMANT.

Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode ; C'est un impertinent, ou je n'y connois rien.

Le Libraire.

Ses œuvres toutefois se vendent assez bien.

DoRIMANT.

Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime.

Le Libraire.

Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime : Considérez ce trait, on le trouve divin.

DoRIMANT.

Il n'est que mal traduit du cavalier Marin ;

Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie.

Le Libraire.

Ce fut son coup d'essai que cette comédie.

DoRIMANT.

Cela n'est pas tant mal pour un commencement ; La plupart de ses vers coulent fort doucement : Qu'il a de mignardise à décrire un visage !

Mais, comme le jeune homme prononce ces mots, arrive une belle dame qui n'est autre qu'Hippolyte, avec sa suivante Florice ; et Dorimant cesse aussitôt de prendre intérêt à la littérature. Les deux femmes s'arrêtent à l'étalage de la Lingère, et se mettent à marchander avec un naturel parfait.

HiPPOLYTE.

Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage.

La Lingère.

Je vous en vais montrer de toutes les façons.

DoRiMA>'T, au Libraire.

Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons.

La Lingère, à Hippolyte.

Voilà du point d'esprit, de Gênes, et d'Espagne.

Hippolyte.

Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne.

La Lingère.

Voyez bien : s'il en est deux pareils dans Paris

Hippolyte.

Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix.

La Lingère.

Quand vous aurez choisi.

Hippolyte.

Que t'en semble, Florice ?

Florice.

Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service ; En moins de trois savons on ne les connoît plus.

Hippolyte.

Celui-ci, qu'en dis-tu.»*

Florice.

L'ouvrage en est confus.

Bien que l'invention de près soit assez belle. Voici bien votre fait, n'étoit que la dentelle Est fort mal assortie avec le passement ; Cet autre n'a de beau que le couronnement.

La Lingère.

Si vous pouviez avoir deux jours de patience,

II m'en vient, mais qui sont dans la même excellence.

paris dans le theatre de corneille 2 i

Florice.

Il vaudroit mieux attendre.

HiPPOLTTE.

Eh bien ! nous attendrons ; Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons,

La Lingère.

Mercredi j'en attends de certaines nouvelles.

Et pendant cette amusante conversation, il se fait devant la boutique voisine tout un jeu de scène. Doiimant — on n'a pas oublié qu'il était occupé à feuilleter des livres et à causer avec le Libraire — est resté en arrêt à la vue d'Hippolyte qu'il ne connaît pas. Puis on le voit parler bas au Libraire : « J'en vais subtilement prendre l'occasion », lui répond à mi-voix celuici; et il vient glisser à la Linge re : « La connois-tu, voisine.!^ — Oui, quelque peu de vue, réplique-t-elle : quant au reste elle m'est tout à fait inconnue. Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas que dans tous tes auteurs ?... » Alors, continue le livret, « Dorimant tire Cléante [son écuyer] au milieu du théâtre, et lui parle à l'oreille ». « Je n'y manquerai pas », repart Cléante à haute voix ; et il se précipite sur les pas d'Hippolyte et de Florice, tandis que son maître lui crie encore : « Si tu ne me vois là, je serai dans la Salle » (c'est-à-dire la Grand'Sallej. — Et tout cela est en vers excellents.

Hélas ! l'écuyer revient quelques instants plus tard, et annonce à son maître que

Trois filous rencontrés vers le milieu du pont, Chacun l'épée au poing, m'ont voulu faire affront, Et, sans quelques amis qui m'ont tiré de peine.

Contre eux ma résistance eût peut-être été vaine

Mais ce que je suivois, tandis, a disparu.

Ce « pont » dont il parle, c'est évidemment le Pont par excellence, le Pont-Neuf. On a décrit assez souvent la foire qui s'y tenait d'un bout à l'autre de l'année, la foule qui y grouillait tout le jour et les rixes qui y éclataient à tout prétexte, pour qu'on ne soit pas surpris de la mésaventure de Cléante. Et la colère de Dorimant, son maître, est aussi un bon trait de mœurs. Car Dorimant, certes, est désespéré d'apprendre que son écuyer a perdu la trace de la belle jeune femme qu'il l'avait chargé de suivre; mais il^e montre seulement furieux de ce qu'on ait osé s'attaquer à un de ses domestiques, et la première phrase qu'il prononce est pour demander à Cléante s'il a reconnu les agresseurs : (( Je crois bien, lui répond celui-ci, que l'un d'eux est un homme avec qui j'ai eu « une prise », il y a quelques jours, à l'hôtel de Bourgogne. » Aussitôt, Dorimant de jurer qu'il fera tomber « une grêle de bois )) sur les épaules du faquin qui a eu tant d'audace que d'arrêter son écuyer. Et c'est bien ainsi que devait parler, sous Louis XIII, un jeune fat de bonne

maison.

Il n'entre pas dans notre dessein d'analyser scène par scène toute la pièce, et nous ne nous sommes proposé que d'y cueillir les traits de mœurs parisiennes. On saura donc seulement que Célidée, poussée par un petit goût passager qu'elle a pour Dorimant, mais surtout par le désir bien naturel de tourmenter un peu son fidèle Lysandre et de le faire enrager, déclare à celui-ci qu'elle est éperdument éprise de Dorimant. Voilà Lysandre désespéré. Mais il s'avise d'une ruse : il va feindre d'être amoureux d'Hippolyte pour donner de la jalousie à sa chère Célidée et la ramener

à lui. Et alors la situation n'est pas simple : Hippolyte aime Lysandre qui n'aime que Célidée, laquelle croit que Lysandre adore Hippolyte ; Dorimant aime Hippolyte qui n'aime que Lysandre, et qui le suppose d'ailleurs épris de Célidée ; Célidée aime Lysandre et croit que Lysandre est amoureux d'Hippolyte, tandis que Lysandre, qui ne brûle que pour Célidée, est persuadé que Célidée aime Dorimant qu'elle n'aime

pas du tout et qui ne la goûte pas davantage Tel

est l'imbroglio que Corneille dénoue à la fin comme il se doit : par le double mariage de Lysandre à Célidée et d'Hippolyte à Dorimant, non sans avoir représenté au naturel un duel sur la scène, et montré à nouveau les petits marchands du Palais qui étaient, pour ainsi parler, le « clou » de sa pièce. Car, au beau milieu des intrigues et des quiproquos du IV^ acte, on voit tout à coup réapparaître — en « hors d'œuvre », comme l'avoue l'auteur lui-même, — la Lingère, le Mercier et le Libraire. Et, parce qu'elles ne sont pas moins réalistes, ces nouvelles scènes n'ont pas moins de prix pour nous que les premières.

Tout d'abord, une dispute :

La Lingère.

J'envoirai tout à bas, puis après on verra. Ardez vraiment c'est-inon, on vous l'endurera ! Vous êtes un bel homme, et je dois fort vous craindre !

Le Mercier.

Tout est sur mon tapis : qu'avez-vous à vous plaindre ?

La Lingère.

Aussi votre tapis est tout sur mon battant ; Je ne m'étonne plus de quoi je gagne tant !

Le Mercier.

Là, là, criez bien haut, faites bien l'étourdie, Et puis on vous jouera dedans la comédie.

La Lingère.

Je voudrois l'avoir vu que quelqu'un s'y fût mis ! Pour en avoir raison nous manquerions d'amis ! On joue ainsi le monde !

Le Mercier.

Après tout ce langage, Ne me repoussez pas mes boîtes davantage. Votre caquet m'enlève à tous coups mes chalands ; Vous vendez dix rabats contre moi deux galands. Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure, Sans vous en dire un mot, sans le moindre murmure ; Et vous me harcelez et sans cause et sans fin. Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin ! Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique Que par un entre-deux mis à votre boutique ; Alors, n'ayant plus rien ensemble à démêler, Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller.

La Lingère.

Justement.

Mais la querelle cesse brusquement à l'entrée d'une cliente : c'est Florice qui vient quérir de la part de sa maîtresse les dentelles dont il a été question au premier acte, bientôt suivie de l'écuyer Cléante, que Dorimant, son maître, envoie prendre des livres qu'il s'est fait réserver par le Libraire ; et nos marchands de changer de ton sur-le-champ, ainsi qu'il sied à de bons commerçants ; voyez plutôt :

La Lingère.

De tout loin je vous ai reconnue.

Florice.

Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue ? Les avez-vous reçus, ces points-coupés nouveaux ?

La Lingère.

Ils viennent d'arriver.

Florice.

Voyons donc les plus beaux.

Le Mercier, à Cléante qui passe.

Ne vous vendrai-je rien, Monsieur ? des bas de soie, Des gants en broderie, ou quelque petite oie ?

Cléante, au Libraire.

Ces livres que mon maître avoit fait mettre à part, Les avez-vous encore ?

Le Libraire.

Ah ! que vous venez tard !

Encore un peu, ma foi, je m'en allois les vendre. Trois jours sans revenir! je m'ennuyois d'attendre.

Cléante.

Je Pavois oublié. Le prix?

Le Libraire.

Chacun le sait :

Autant de quarts d'écus, c'est un marché tout fait.

La Lingère, à Florice.

Eh bien, qu'en dites-vous ?

Florice.

J'en suis toute ravie, Et n'ai encor rien vu de pareil en ma vie. Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport. Que celui-ci me semble et délicat et fort ! Que cet autre me plait I que j'en aime l'ouvrage ! Montrez-m'en cependant quelqu'un à mon usage.

La Lingère.

Voici de quoi vous faire un assez beau collet.

Florice.

Je pense, en vérité, qu'il ne seroit pas laid ; Que me coûtera-t-il ?

La Lingère.

Allez^ faites-moi vendre, Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre. Mais avisez alors à me récompenser.

Florice.

L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser : Vous me verrez demain avecques ma maîtresse.

Et, comme on voit, en i633 déjà les lingères savaient tout le prix des femmes de chambre. — Mais le Mercier n'est pas si heureux que sa voisine ; c'est en M vain qu'il interpelle les passants de sa voix la plus ■ douce :

Le Mercier.

Voyez, Monsieur ; j'en ai des plus beaux de la terre : En voilà de Paris, d'Avignon, d'Angleterre.

Aronte.

Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs. Allons, Florice, allons, il en faut voir ailleurs.

La Lingère, au Mercier.

Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise, Des hommes comme vous perdent leur chalandise.

Le Mercier.

Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment!

Du moins, si je vends peu, je vends loyalement,

Et je n'attire point avec une promesse

De suivante qui m'aide à tromper sa maîtresse.

La Lingère.

Quand il faut dire tout, on s'entre-connoît bien ; Chacun sait son métier, et Mais je ne dis rien.

Le Mercier.

Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire.

La Lingère.

Je ne réplique point à des gens en colère.

Le public avait sans doute fort goûté le spectacle de

la Galerie du Palais et de ses petits marchands, puisque Corneille s'empressa de lui donner, la même année (i633), celui de la Place Royale.

La place des Vosges, ainsi qu'on la nomme aujourd'hui, était alors assez neuve. Aux lieux où elle s'étend encore s'élevait jadis le palais des Tournelles. En i563, Charles IX décréta la démolition de ce logis néfaste, oi^i son père avait trouvé la mort par la lance de Montgommery. Mais cette démolition se fit très lentement et l'ancien emplacement des Tournelles ne fut longtemps qu'un immense terrain vague, semé de ruines, et un marché aux chevaux, où eut lieu le fameux duel des mignons sous Henri III. Henri IV en concéda une partie à des industriels qui devaient y établir une manufacture de soie et d'argent filé à la façon de Milan (i); puis, en i6o5, il eut l'idée d'y tracer une place monumentale.

Au Sud des terrains désignés pour la manufacture, il choisit un grand carré, bâtit lui-même un des côtés (celui de la rue de Birague, le plus proche de la rue Saint- Antoine), et concéda les autres à des particuliers, à charge d'y construire des pavillons tout semblables à ceux qu'il avait lui-même édifiés (et qu'il aliéna d'ailleurs). Chaque maison devait s'élever de deux étages au-dessus des arcades et être couverte de hauts toits d'ardoise à double rampants, percés d'oeilsde-bœuf et de mansardes, et ornés de ces grands vases pleins de fleurs en plomb qu'on nommait « épis de faîte )). (( Et, nous dit Sauvai, afin qu'à l'avenir rien ne pût être altéré en la symétrie des autres pavillons qui l'environnent, il ne voulut pas qu'ils pussent être partagés entre des cohéritiers, mais leur appartinssent

(i) Cette entreprise échoua.

par indivis, ou en tout cas qu'ils s'en accommodassent entre eux. » Enfin Henri I\ avait projeté de compléter sa place par des rues monumentales. Mais il n'en vit pas la fin : elle ne fut achevée qu'en 1612 (i).

Les plus riches personnages s'étaient disputé les hôtels de la « Place » (2), et elle ne tarda pas à devenir le lieu le mieux habité de la capitale ; même, sa vogue détermina bientôt celle de tout le quartier du Marais. C'est qu'il faut songer à ce qu'étaient alors les rues de Paris ; des boyaux étroits, mal pavés, puants, où les ménagères vidaient sans cérémonie leurs eaux sales par la fenêtre ; quand il pleuvait, le ruisseau qui coulait en leur milieu roulait un torrent, mais en tout temps, il était difficile d'y faire un trajet sans se couvrir de fange (3) et encore risquait-on fort d'y être roué par quelque carrosse, sinon d'y recevoir sur le chef quelque liquide malodorant Certes, quand les sujets de Louis XIII arrivaient sur un bel espace libre, balayé par la brise, comme le Pont-Neuf, comme le mail de l'Arsenal, comme la place Dauphine, comme la place Royale, ils devaient rendre grâce au bon roi à qui ils le devaient.

En i633, la rue Royale (actuellement rue de Biia-

(i) Aujourd'hui, les « épis de faîte » ont disparu, sauf aux numéros 5, 9, i3 et i4; les façades sont, non en pierre et brique, mais en plâtre rouge à filets blancs, à part le n° i4 ; les mansardes et les œils-de-bœuf ont été modifiés, plusieurs toits troués de fenêtres, divers immeubles abîmés par des balcons, presque tous défigurés par les persiennes qu'on y a ajoutées, et ce n'est qu'à bien grand'peine qu'on obtient que la Ville fasse respecter les restes des servitudes.

(2) Comme l'appellent Corneille (^lenteur, acte I, scène iv) et M™^ de Sévigné, lettre du 3o juillet 1677.

(3) « ... Le joli passe-temps — D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, — Lui jurer que Paris est toujours plein de fange !... » (Corneille, La Veuve, acte I, scène i).

gue) qui menait de la rue Saint-Antoine à la Place, semblait monumentale et somptueuse. En face d'elle, et passant sous le « pavillon de la Reine » comme elle passait sous le « pavillon du Roi » (i) (on appelait de la sorte les deux maisons centrales, plus hautes que les autres, des deux rangées Sud et Nord), la rue du Parc Royal — ainsi nommée parce qu'elle était sur l'emplacement d'un petit bois, dit au xvi* siècle le Parc des Tournelles (aujourd'hui rue de Béarn), — menait au couvent des Minimes, dont l'église était le rendezvous du beau monde. A gauche, au Nord-Ouest, la place restait inachevée et notre rue des Francs-Bourgeois, qu'on appelait alors « Henri IV » ou peut-être déjà (( de l'Echarpe blanche » en raison d'une enseigne célèbre, s'étendait à ciel ouvert. Celle qui la prolongeait à l'autre coin, au N.-E. de la place, s'intitulait petite rue Royale ou, comme aujourd'hui rue du Pasde-la-Mule, soit à cause de sa pente, soit parce quil s'y trouvait peut-être un montoir : on ne sait ; et elle passait, comme la rue du Parc Royal et la grande rue Royale, sous une maison (démolie entre 1822 et 1825) (2).

Au centre du vaste carré rouge et blanc ne se dressait pas encore la statue de Louis XIII, qu'on inaugurera six ans plus tard, et l'on n'y voyait, non plus, ni arbres ni gazon ; une simple barrière en bois, à hauteur d'appui, délimitait au centre l'espace oii les voitu-

(i) On ne sait à quelle époque y fut placé le buste d'Henri IV qui en décore aujourd'hui la fenêtre centrale du i*^"" étage.

(2) A vrai dire, cela n'est pas absolument certain. Au début du xvii^ siècle, le pavillon n'existait pas; il fut élevé après 1616 et peut-être seulement après 1648 ; il figure sur le plan de Gomboust. La Description par de Fer (i-yië) donne la place comme « achevée en i63o ».

3o PARIS DANS LE THÉÂTRE DE CORNEILLE

res n'avaient pas le droit d'entrer, mais oij les cavaliers faisaient évoluer leurs chevaux (i), et où à l'occasion, on mettait flamberge au vent. Le fameux combat de Montmorency-Boutteville et de Beuvron avait eu lieu en 1627 devant l'hôtel de Richelieu (2). Et à ce propos, il est bon de dire que Louis XIII ni Richelieu ne luttèrent jamais bien vivement contre le duel. Ce que le roi autoritaire qu'était Louis XIII n'avait pu pardonner à Boutteville, c'avait été son insolence ; mais, par la suite, il ne poursuivit plus guère les duellistes, et nous avons vu que, dès i633, dans la Galerie du Palais, Corneille mettait librement un duel en scène.

(( On n'auroit jamais fait si on vouloit décrire par le menu... la grandeur et la beauté de la place Royale... de laquelle on peut dire seulement qu'en tout le reste du monde, il n'y a point tant de maisons ensemble de mesme symétrie... : n'y ayant que des financiers ou des grands seigneurs qui l'habitent, dont les belles tapisseries, les ameublements de velours, brocatels et autres précieuses étoffes de soye, dor et de broderie, les grands miroirs, meubles précieux, peintures et dorures des chambres, alcôves et cabinets, surpassent toute la magnificence des anciennes maisons royales », déclare la notice du plan de Gomboust, Là, Richelieu et Mme de Rambouillet avaient logé avant d'avoir fait construire, le premier le Palais-Cardinal, la seconde son fameux hôtel de la rue Saint-Thomas du Louvre. Au n" 7 actuel, s'ouvrait la porte du « petit Sully » qu'un jardin séparait du grand hôtel Sully de la rue Saint-Antoine, et d'oii chaque jour on voyait sortir le vieux duc, vêtu à la mode du roi Henri, avec sa fraise,

(i) Voir les gravures de Pérelle et d'Israël Silvestre. (2) Au n" 21 actuel.

PARIS DANS LE THÉÂTRE DE CORNEILLE 3l

ses chaînes d'or et ses enseignes de diamant, marchant à petits pas sous les arcades (i), et s'arrêtant parfois pour baiser dévotieusement une grosse médaille oii étaient gravés les traits de son maître et qui lui pendait au col. Au n" i , dans la maison voisine du pavillon du Roi, demeurait une petite fille de sept ans, nommée Marie de Rabutin. Après le duel de 1622, son père, le baron de Chantai, fils de Ste Chantai, avait donné asile durant quelques instants à Boutteville ; lorsqu'il en connut la condamnation, il jugea prudent d'aller prendre du service et mourut d'un boulet anglais, laissant orpheline l'enfant qui devait être Mme de Sévigné. Non loin, derrière l'hôtel de Guéméné, était la maison de Marion de L'Orme :

Item, adieu belle de L'Orme Chez qui on voit grande chiorme De beaux amants tout parfumés De qui les soupirs enflammés Ont tout noirci la cheminée (2)

Enfin la Place Royale était un des principaux quartiers des précieuses. Beaucoup d'entre elles tenaient leur cour dans ces vastes appartements, étendues sur le lit qu'une balustrade séparait de la pièce, de manière à former la « ruelle » .

(( Le plus beau quartier de la ville de Coquetterie est la grande place qu'on peut dire vraiment royale.

(i) Tallemant, t. I, p. i5o.

(2) Adieux à la Place Royale (OEuvres de Scarron, 1786, p. 26 sq.). Marion n'habitait certainement pas, comme on l'a dit, au n° 6, dans la dernière maison à droite de la rangée du pavillon du Roi, qui était l'hôtel de Guéménée et où V. Hugo vécut de i833 à 1848 ; mais sans doute derrière cet hôtel, au coin de la rue Saint-Antoine et du cul-de-sac de Guéménée.

Elle est environnée d'une infinité de réduits oiî se tiennent les plus notables assemblées de coquetterie et qui sont autant de temples magnifiques consacrés aux nouvelles divinités du pays ; car, au milieu d'un grand nombre de portiques, Aestibules, galeries, cellules et cabinets richement ornés, on trouve toujours un lieu respecté comme un sanctuaire, où, sur un autel fait à la façon de ces lits sacrés des dieux du paganisme, on trouve une dame exposée aux yeux du public, quelquefois belle et toujours parée, quelquefois noble et toujours vaine, quelquefois sage et toujours suffisante ; et là viennent à ses pieds les plus illustres de cette cour pour y brûler leur encens, offrir leurs vœux et solliciter la faveur envers lamour Coquet pour en obtenir l'entrée du palais de Bonne Fortune » (i).

Or, il faut toujours songer que ce sont des précieuses que Corneille met en scène dans ses premières comédies, puisque précieuse et femme du monde, en ce temps-là, c'est tout un. Et certes on a protesté assez souvent que les précieuses étaient charmantes, et qu'il y a de l'injustice à les confondre avec des pecques provinciales comme Cathos et Madelon, et qu'elles ont rendu mille services à la langue comme à l'esprit français. Mais, quand même on la considérerait jusque dans ses excès, qu a donc à perdre la préciosité, ce snobisme de i63o-i66o, si on la compare au snobisme d'aujourd'hui ? Lorsqu'on voit, par exemple, en pleine Fronde, les « réduits » discuter avec subtilité, enthousiasme et compétence sur les mérites comparés de deux sonnets : celui de Voiture à Uranie et celui de Benserade à Job, et se partager passionnément en uranistes

(i) Abbé d'Aubignac, Le royaume de Coquetterie (i655), p. 53 sq., cité par Magne, op. cit., p. 54 1-

PAIUS DANS LE TIlÉÀTRE DE CORNEILLE 33

et en jobelins, ne serait-il pas bon, avant de sourire, de se demander si nos messieurs et nos dames du monde, actuellement, sont connaisseurs en sonnets ? De même il est bien vite fait de railler toute cette casuistique amoureuse qui délectait les « pousseurs de beaux sentiments » : controverser en visite sur des questions comme celle-ci : « Qui aime le mieux, de celui qui s'enflamme subitement pour un objet, ou de celui qui transforme lentement en tendresse passionnée une ancienne amitié ? » et : « La tendresse du cœur est-elle préférable à l'admiration de l'esprit ? » c'était sans doute assez vain, mais était-ce plus sot qu'une partie de bridge ? Il n'est jusqu à cette fameuse carte du Tendre qui ne dût faire, après tout, un fort joli sujet de fleurte. Non vraiment, nous ne devons pas nous moquer des précieuses...

Corneille a situé sur la « Place » non seulement les cinq actes de sa pièce de La Place Royale, jouée en 1 633 , mais encore les actes II et V du Menteur, représenté durant 1 hiver de i6/j3-i6/i4- Malheureusement, dans tout cela, il n'y a pas une situation qui ne se déroulerait aussi bien en un tout autre endroit que la place de Henri IV, et les allusions mêmes au lieu de l'action sont rares. En tête de la comédie de i633, on lit : « La scène se passe dans la place Royale )>, et ailleurs (acte I, scènes m et iv) ces vers :

Ainsi je veux punir ma flamme déloyale,

Ainsi

Alidor.

Te rencontrer dans la place Royale, Solitaire, et si près de ta douce prison, Montre bien que Phylis n'est pas à la maison.

Et c'est tout. Aussi conçoit-on que le sieur Claveret n'ait pas été content. Lorsque Corneille fit jouer sa

pièce, le sieur Claveret en préparait une dont la scène devait se passer au même lieu ; c'est pourquoi, lors de la querelle du Cid, il publia une Lettre au sieur Corneille, soy-disant autheur du Cid (1637) où il accusait celui-ci des plus noirs desseins : vous avez, y disait-il, (( tâché malicieusement d éteindre ce peu de lumière avec laquelle j'essayois de me faire connaître, établissant le titre d'une de vos pièces sur le fondement d'une seule rime [celle qu'on vient de lire : royale-déloyale]. J'entends parler de votre Place Royale, que vous eussiez aussi bien appelée Place Dauphine ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me choquer ; pièce que vous résolûtes de faire dès que vous sûtes que j'y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter celle des comédiens que vous servez... » Le style de Claveret ne nous fait pas regretter l'ignorance où nous sommes de sa comédie ; mais celle-ci a du moins pour nous un intérêt : c'est que Laurent Mahelot en a décrit le décor :

Le feinteur doit faire paraître sur le théâtre la place Royale ou l'imiler à peu près, et faire [larailre un pavillon au milieu du théâtre où sont les armes du Rui, et sous le pavillon, au travers de Tarclie, faire paraître les Minimes. A un des côtés de la place une fenêtre où paraît quelque une, et, aux deux côtés du théâtre, deux salles garnies de tables et tapis, sièges, chandeliers, chandelles ; dans une des diites chambres, on porte de la luniicro en un temps. Il faut un écriluire, des plumes, du pa[)iei' : il faut encore un houquet de fleurs, beau, un verre plein d'eau ; il laut aussi un sac, un carreau pour une dame qui doit être accompagnée d'un page qui porte ledit sac et le carreau. Plus un habit de Suisse, et une hallebarde, et des lettres. Au i" acte, une nuict.

Et, bien que le décor de la pièce de Corneille ne dût point trop ressembler à celui-là, ces lignes savoureuses aident, il me semble, à le supposer.

Pour être un peu plus nombreuses, les allusions à la (( Place » qu'on peut relever dans le Menteur ne sont pas beaucoup jdIus intéressantes. « Le premier acte est dans les Tuileries et le reste à la Place Royale », se contente de dire Corneille dans VExamen de la pièce. Puis, à la scène iv de l'acte I :

Gliton.

Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce.

Dorante.

Quelle place?

Cliton.

Royale, et l'autre y loge aussi.

Enfin à l'acte II, scène v :

Géronte.

Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments ! Dorante.

Paris semble à mes yeux un pays de romans. J'y croyois ce matin voir une île enchnntée : Je la laisse déserte et la trouve habitée ; Quelque Âmphion nouveau, sans l'aide de maçons, En superbes palais a changé ces buissons.

Géronte.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:

Dans tout le Pré aux-Glers tu verras mômes choses.

Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal

Aux superbes dehors du palais Cardinal.

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits.

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois (i).

(r) Ces derniers vers sur le Palais-Gardlnal, la reconnaissance

Laurent Mahelot ne nous décrit malheureusement pas le décor du Menteur comme il fait celui de la pièce de Claveret : (( Le théâtre est un jardin pour le I" acte, et, pour le second acte, il faut des maisons et des bâtiments et deux fenêtres », dit-il seulement. Du moins pouvons-nous imaginer ce que devaient être les personnages, grâce aux admirables gravures d'Abraham Bosse. Les femmes, en corsage court et rond, les cheveux tombant en boucles sur le sein découvert quencadre un col de dentelles, élevées sur leurs hauts talons, cheminant dans leurs amples jupes aux plis lourds et somptueux, le buste droit, le port noble, majestueuses : incessu patuit dea. a Les hommes les attendent, appuyés sur leurs grandes cannes, campés fièrement les jambes en dehors, le jarret tendu, les souliers couverts de nœuds impossibles, également prêts à vanter leur valeur indomptable, à affronter mille morts pour attirer les regards de leur princesse, ou à lui débiter, prosternés à terre, les galanteries les plus précieuses (i). » Et le langage est alors pompeux comme les façons, comme les costumes : on ne goûtera point comme il faut les tirades qu'échangent lentement les personnages de Corneille, si l'on ne sait imaginer leurs gestes et leurs habits.

avait pu les dicter à Corneille, du moins une tradition très do u teuse que rapporte l'auteur de la Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière (17^10) le donne à penser: « C'est Bellerose qui a joue le rôle du Menteur doriqinal. Le cardinal de Richelieu lui avoil l'ait présent d'un habit majinifique pour le jouer. » Mais liellerosc était alors à l'Hôtel de i3ourgogne, et Cornodle lui-même nous dit que le Menteur fut représenté au Marais. Voir Marty-Laveaux, IV, p. 126.

(i) Lamé, art. cité.

PAHIS DANS m; THKÀTUE DE CORNEILLE 37

La Place Royale est beaucoup moins connue que cette merveille de style qu'est le Menteur; c'est au reste la plus bizarre comédie du monde. Elle repose tout entière sur un caractère que celui d'Alceste rappelle un peu. Alidor est misanthrope, ou pour mieux dire, mysogine : aimer, éprouver que le sentiment qui l'emporte vers une femme est plus fort que sa volonté et qu il n'en est pas maître, cela l'humilie ; et en ce sens, Alidor est le premier en date des héros cornéliens. Mais, d'autre part, il a toute l'inquiétude d'une iUTie romantique : il se tourmente à se demander si la beauté d'Angélique durera aussi longtemps que l'amour qu'il sent pour elle ; et puis si son amour pour Angélique durera autant que la beauté de celle-ci ; enfin il pense à la mort — C'est un homme assez peu sage.

Donc, s'apercevant un jour que sa passion pour la belle Angélique échappe au contrôle de sa volonté, il entreprend de la détruire. Seulement il sait bien qu'il n'aura jamais le courage de rompre lui-même ; alors il se dit avec une naïveté charmante : Je vais olfenser mortellement Angélique et elle ne voudra plus me voir. Voilà la donnée de la pièce. Quant à l'intrigue, elle est inouïe : ce ne sont que quiproquos, revirements extraordinaires de sentiment, substitutions de personnes, etc. Mais au milieu de tout cela se dessine un caractère amusant : celui de Phylis. Aimable Phylis ! Plus elle a d amoureux, ou, comme on disait, damants, plus elle est heureuse. Aussi se garde-telle bien d'en distinguer aucun particulièrement, comme aussi d'en décourager nul ; de la sorte, « tous à l'envi s'efforcent à me plaire », a l'éloignement d'aucun ne sauroit m'aflliger », « je n'en crains pas la mort, je n'en crains pas le change, un monde aussitôt m'en console ou m'en venge », et dernier avantage, ajoute-t-elle ;

quel que soit mon futur époux, « il aura quelques traits de tant que je chéris, et je puis avec joie accepter tous maris » — Cette Pliylis est charmante.

Il nous reste à parler du jardin des Tuileries ori se passe la Comédie des Tuileries (i635) et le premier acte du Menteur (i643-i644)-

Celui qui, en i635, sortait du Cours la Reine, la belle promenade créée par Marie de Médicis, avait sous les yeux une vaste plaine, couverte de maigres champs, de jardinets ou de prés incultes, et parsemée de quelques masures ; ce terrain, où çà et là des chèvres broutaient l'herbe pauvre, devait être notre place de la Concorde. A sa gauche, à une soixantaine de mètres de notre rue Saint-Florentin, le promeneur apercevait la porte Saint-Honoré, à peine achevée ; à sa droite, au bord de la Seine, s'élevait la nouvelle porte de la Conférence : et, entre les deux portes, sur la limite des Tuileries actuelles, des ouvriers travaillaient à transformer en une solide muraille, précédée d'un fossé, la tranchée et les bastions de terre qui, jusque-là, avaient servi de limite à la ville (i).

Suivons, à travers la plaine, la chaussée qui conduit à la porle de la Conférence, beau monument que vient d achever, en l'année i633, 1 architecte Pierre Pidoux. Un petit pont de pierre saute l'égoutdu fossé, et conduit sur la levée de terre ; après quoi on passe le fossé même sur un pont dormant, continué par un pont-levis. Les armes de la ville, sculptées dans la pierre neuve, sur-

(i) Hénard, op. cit., p. 226, 2G6-7.

PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE So

montent l'entrée de la porte, dont deux avant-corps carrés flanquent le bâtiment central. De l'autre cote de la voûte commence le quai des Tuileries ; ce n'est qu'une sorte de chemin de halage, mal entretenu, et dont le bord trempe dans la Seine. A gauche, il côtoie le mur du parc, assez bas, que dépassent les arbres et qu'interrompt à mi-route un groupe de bâtiments.

Une rue boueuse et inégale (notre rue des Tuileries) sépare du Sud au Nord le palais du jardin, et Claude Le Petit, l'auteur de Paris ridicale, ne manquera pas de se gausser de cette incommode disposition :

Allons faire un tour de jardin ; Qu'il est beau ! qu'il est bien muré ! Mais d'où vient qu'il est séparé Par tant de pas du domicile.'* Est-ce la mode, en ce séjour, D'avoir la maison à la ville Et le jardin dans les faubourgs ?

A l'extrémité Nord de cette rue, à peu près à l'endroit actuel de la statue de Jeanne d'Arc, s'élèvent les vastes écuries construites par Catherine de Médicis, que décorent un fronton et des bas-reliefs hippiques de Pierre Ponce, et que prolonge, le long du jardin, sur l'emplacement de ce qui est une partie de la rue de Rivoli, la « carrière à picquer les chevaux », terminée à son extrémité par un tertre.

Du Nord- Est au Nord-Ouest, le parc des Tuileries a les mêmes limites qu'aujourd'hui ; mais des propriétés particulières lui sont contiguës, sur lesquelles Napoléon tracera la rue de Rivoli. A l'extrémité de la carrière du manège, commence le clos des Feuillants. L'entrée du couvent est par la rue Saint-Honoré. Quand on la franchie, on se trouve dans une cour où s ouvrent la porte particulière des bâtiments clostraux

et celle de l'église (célèbre par sa richesse, qui vient d'être achevée en 162/j); et, en traversant cette cour, on atteint la ruelle des Feuillants, conduisant à l'extrémité de la carrière du manège : c'est par cette issue que le Roi gagne quand il lui plaît la rue Saint- Honoré.

Cette ruelle sépare le couvent des Feuillants de celui des Capucins dont le terrain s'étend aussi le long du parc des Tuileries. Jadis, Henri III avait fait percer dans le mur du jardin une petite porte par laquelle il allait secrètement visiter les religieux. (Aujourd'hui, sur l'ancien emplacement des deux monastères passent les rues de Castiglione et du Mont-Thabor.)

Enfin, dans le terrain voisin de celui des Capucins, le cardinal de La Rochefoucauld vient d'établir, en 1622, les dames de l'Assomption. Embarrassées de procès, elles n'ont pas encore commencé de bâtir leur église (qui se dresse aujourd'hui au coin des rues Cambon et Saint-Honoré).

Pénétrons maintenant dans le jardin.

Il a, comme on l'a vu, au Nord, à l'Est et au Sud, les mêmes frontières que de nos jours. Mais, au couchant, il n'atteint pas comme le parc de Lenôtre ce qui est présentement la place de la Concorde : son mur s'élève sur une ligne qui partirait, comme dit A. Berty, (( de l'angle rentrant que présente la terrasse du bord de l'eau vers son dernier quart », et passerait par le centre du grand bassin octogonal. Au delà, entre cette clôture des Tuileries et le rempart de la ville, le sieur Regnard a planté un jardin de fleurs dont nous parlerons tout à l'heure.

Huit grandes allées dans la longueur du parc et six dans la largeur, toutes droites, forment une série de compartiments ou « parquets », plantés de quinconces,

PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE /j I

de gazon, de fleurs disposées en dessins géométriques, et même d'arbres fruitiers. Et tout cela n'est pas excessivement ratissé et soigné ; au témoignage de certains étrangers, le jardin des Tuileries est en i635 plus « sauvage et champêtre » que celui du Luxembourg : naguère encore, Louis XIII adolescent s'amusait à s'y promener en carrosse à six petits chevaux, à y tirer des oiseaux à l'arbalète et à l'arquebuse, à y faire élever des fortifications en miniature, à y courre le chevreuil et même le sanglier avec une meute de bassets ; enfin Claude Le Petit, poète « humoriste » et burlesque déjà cité, ne nous cache pas que

Si les prez avoient des fleurs,

Les fontaines un peu d'eau claire, Et les poissons quelques étangs, On en pourroit encore faire Un joli clos avec le temps.

Mais les Parisiens restent fort attachés au vieux parc de la reine Catherine, que fera bientôt transformer Louis XIV — (( le plus spacieux de Paris et le seul qui renferme dans ses murailles un étang, un bois, une volière, une orangerie, quantité dallées, de palissades, de parterres, avec une écho et un labyrinthe » (Sauvai). Le beau monde, qu'on y laisse entrer, aime à s'asseoir sous ses tonnelles du xvi^ siècle, à errer à l'ombre de ses tilleuls, de ses poiriers, de ses amandiers, de ses pruniers, de ses ormeaux, de ses cyprès, de ses mûriers, de ses orangers.

Où l'éclat d'un beau vert au jaune d'or s'assemble (i) ;

à admirer ses paons,

dont les divers plumages De la beauté des fleurs sont les vives images.

(i) Prologue de la Comédie des Tuileries.

Je les ay veu marcher en superbe appareil,

Exposer leurs miroirs aux rayons du soleil,

Comme s'ils eussent dit à leurs chastes femelles : [les ? » (i)

« Sommes-nous aussi beaux que vous nous semblez bel-

Enfin, de même que la Sérénade des dames des Tuileries (iQSo), l'avertissement de la Comédie des Tuileries célèbre avec enthousiasme ce « lieu délicieux et charmant au-delà de toute merveille, oii mesme dans les plus fortes rigueurs de l'hyver se font remarquer les belles couleurs du printemps, où se trouve en eflet tout ce que les poètes ont raconté de leurs jardins fabuleux, et où les Grâces et les déités entretiennent innocemment l'Amour dont elles reconnaissent l'empire )).

Le parc, légèrement déclive, s'abaissait un peu vers la Seine, et, pour corriger cela, Le Nôtre élèvera la terrasse du bord de l'eau. Mais en i633, à la place de cette terrasse, il y avait des futaies entourant une petite maison au coin de la rue et du quai des Tuileries, et, plus haut, un groupe de bâtiments adossés au mur, qui comprenait la marbrerie, la volière (élevée avant i6i5), et peut-être encore quelques annexes (2).

Au milieu de la grande allée centrale, on distingue sur les plans de Mérian (1 625) et de Melchior Tavernier (i63o)deux morceaux de sculpture qui se font face(3).

(i) Idem.

(3) La permission de dresser un atelier entre « le magasin des blocs de marbre et la volière » sera accordée en i654 à un sculpteur, De Buvsler. En 1620, le carrossier ordinaire de Sa Majesté, Jean Adam, avait reçu du Roi « quelques places le long de son jardin pour y lairc bâtir certains logements pour luy et sa famille ».

(3) Sur le plan de Gomboust (i653), à une place à peu près correspondante, on voit des signes qu'il n'est pas aisé de comprendre.

PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE ^j3

Dans l'un on reconnaît très bien « l'enfantin de marbre qui pisse par de\anl », dont parle en i63o la Sérénade déjà citée, lequel fut corrigé (si l'on peut dire) peu après, puisque on lit dans le prologue de la Comédie des Tuileries :

Après avoir passé dedans la grande allée D'aulnes et d'ypréaux artistement voilée, Le favorable sort qui me guide en ces lieux M'a fait d'un carré d'eau voir robjet gralieux, Où le chant des oyseaux et le bruit des fontaines Font un concert plus doux que celui des syreines.

Mais pour joindre l'amour avec l'honnesteté Et montrer qu'en ces lieux règne la chasteté, Un enlant qui sourit d'une admirable grâce Est l'innocent conduit oii cette belle eau passe. Et, pour plus d'innocence et plus de pureté. Je viens d'appercevoir que l'on avoit osté Ce que l'art qui se plaist d'imiter la nature Avoit mis de honteux dans sa chaste figure.

Quant à l'autre sculpture, c'est probablement aussi une fontaine, le « trophée » de Pierre Ponce, qu'en i652 Evelyn citera, bien qu' « en partie ruiné», parmi (( les choses les plus remarquables de Paris », et que Sauvai décrit de la sorte : « C'est un gros piédestal de pierre, isolé et parallélogramme, qu'on voit posé dessus une plinthe, et élevé d'une hauteur considérable à côté de la principale allée des Tuileries. Le long de ses quatre laces sont quatre figures, deux de fleuves et deux de Naïades, plus grandes que nature et couchées sur des cruches ou conques marines, toutes d'un grand goût et bien dessinées et maniérées, un peu même trop fières pour des Naïades et de simples Fleuves qui ne versent que de l'eau douce et n'ont jamais éprouvé ni bourrasques ni tempêtes »,

l\lx PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE

Un peu plus haut, se trouvent « l'estang » et le labyrinthe (i). Ce dernier, le « Dedalus », comme on l'appelle, est un écheveau géométrique dallées encadrées par des massifs de cyprès et de coudriers ; il a toujours été « signalé par les prouesses des amants », et Sauvai tient que, « si ses cyprès pouvoient parler, ils nous apprendroient quantité de jolies aventures qu'on ne sait pas ». Quant à l'étang, alimenté par la pompe du Pont-Neuf, c'est un grand carré d'eau que peuplent des familles de canards, comme on peut le voir sur le plan de Gomboust et comme nous l'apprennent les fameux vers de Colletet :

A mesme temps j'ay vcu, sur le bord d\m ruisseau,

La cane s'humecter de la bourbe de Teau,

D'une voix enrouée et d'un battement d'aile

Animer le canard qui languit auprès d'elle

Pour appaiser le feu qu'ils sentent niiit et jour

Dans cette onde plus salle encore que leur amour (2).

(i) il n'est pas facile d'en fixer exactement la place. Le labyjlnllic n'est pas représenté sur les plans du xvii'' siècle; pourtant il existait sûrement encore en i()33 : non seulement Sauvai en parle, mais la Sérénade des dames des Tuileries (r63o) fait allusion à « la dilTlculté que Ion trouve à sortir de ce grand labyrinthe ». Il devait se trouver encore à l'endroit indiqué par Du Cerceau : sur le côté Sud de la grande allée, à peu près au milieu. Quant à l'étang, la place que lui assignent Mérian (i6i5) et Tavernier (i63o), n'est pas la même que celle que lui donne Gomboust (iG53) ; Tavernier copie d'ailleurs Mérian dont le plan des Tuileries est fort approximatif. Gomboust représente l'étang dans un compartiment du Nord de la grande allée, en face de l'endroit où I)u Cerceau ligure le labvrintbe.

(a) Prologni:' de la Comédie des Tuileries. — Selon Pellisson (Hist de r Académie franc., i653, p. 181), Richelieu, quand Colletet lui lut ces vers, les trouva si beaux qu'il donna 5o écus de gratification à leur auteur; pourtant il lui proposa de changer (c s'humecter de la bourbe » par « barboter dans la bourbe », ce que Colletet refusa, trouvant le mot trop bas. — Pellisson déclare que ces vers font « la description du carré d'eau », c'est-

PARIS DANS LE THKATUE DE COKNEILLE [[0

Au couchant, la grande allée des Tuileries venait aboutir à un liémicyrle formé parle mur d'enceinte du parc à peu près sur remplacement actuel du bassin le plus proche de notre place de la Concorde. C'était là que se trouvait la plus célèbre des curiosités du jardin : l'écho. (( 11 est, dit Sauvai, entouré d'une muraille arrondie en demi-cercle, verte de haut en bas, cachée par des palissades et des tonnelles. Les endroits oii se reçoivent les voix, et d'oii elles parlent, en occupent presque tout le diamètre, n'étant séparés l'un de l'autre' que par le vuide de quelques toises qui continue vers le centre de la grande allée et conduit dans la capacité de cette demi-circonférence. Par là, on voit que cet écho n'est pas si naturel que le peuple s'imagine, car ce n'est ni la proximité des fossés, ni celle de la rivière qui cause cette réflexion de voix si agréable qu'on y admire, mais bien la forme et la disposition artificielle du lieu. »

A droite de l'écho, à l'angle Nord-Ouest du jardin, près du couvent des dames de l'Assomption, s'étendaient divers bâtiments qu'on voit fort bien sur le plan de Gomboust. Le premier, adossé à la muraille et parallèle à notre place de la Concorde, c'était la ménagerie (i) que Louis XIV fît plus tard transporter à Versailles ; elle contiendra en i6/i/i « un ours, un loup, un sanglier, un léopard, etc » (2); en 1657 un lion, une lionne, un léopard, un tigre, deux ours, un loupcervier et deux aigles (3).

Perpendiculairement à la ménagerie, s'allongeait

à-dire de l'étang, et cela me paraît certain, bien que Colletet montre le canard et la cane « sur le bord d'un ruisseau ». (i) Antérieure à 1624.

(2) Evelyn, loc. cit., p. 286.

(3) Franklin, Les Animaux, II, p. io5 et ii5.

l'orangerie, à laquelle Henri IV avait joint en i6o/iune magnanerie où l'on élevait des vers à soie — complément nécessaire à 1 allée de mûrier qu'il avait fait planter en iSgG ou 1601. Cette « haute allée des mûriers blancs » bordait toute la clôture Xord du jardin, depuis l'orangerie jusqu'aux écuries. Elle devait être élevée en terrasse ; c'est du moins ce qui me semble résulter de ces vers du Prologue de la Comédie des Tuileries :

De là (i), gaignant le haut d'une haute terrasse

J'ay pris à la main droite un petit escalier Et, conduisant mes pas dans un long espalier, J'ay vu d'un grand palais le pompeux édifice.

(Ce grand palais, une note de Colletet lui-même nous dit que c'est « le pavillon des Tuileries où loge Mademoiselle )), c'est-à-dire le pavillon de Marsan.)

Enfin, entre le mur Ouest du parc et le rempart de la ville, sur le bastion, s'élendait avant i63o un désert en friche qu on appelait la garenne aux lapins et où on logeait les chiens du Roi. Mais le 20 avril i63o, Louis XIII accorda ce terrain à un certain Regnard (prononcez : Renard) à de certaines conditions : « la première qu il le rempliioit de toutes sortes de plantes et de fleurs rares et exquises, la seconde qu'il recompenseroit de la somme de 2 000 livres un nommé Pascal qui demeuroit dans le chenil et avoit soin des chiens ; la troisième qu'il rebâtiroit à un autre endroit et à ses dépens un chenil plus commode (2) ; et la dernière qu'après sa mort, ses héritiers pourroient retirer les

(i) La ménagerie.

(2) Le chenil dut être rebâti près de la ménagerie et de l'orangerie, adossé au jardin de Regnard (voir le plan de Gomboust).

PARIS DANS LE THEATRE DE CORNEILLE ^n

fleurs et les plantes qui s'y trouvcroient, et qu'on les récompenseioit ». Ce brevet fut confirmé le 3o août i633 par un autre acte assurant Uegiiard qu'il ne serait dépossédé de son terrain que moyennant une indemnité égale aux dépenses qu'il y aurait faites, et que si, de son vivant, son jardin était uni aux Tuileries, il aurait la Conciergerie du parc (i).

Or ce Regnard avait de l'esprit. Souple et adroit, il se connaissait en meubles et en tapisseries, dont il faisait apporter chez lui des plus belles, qu il cédait ensuite aux personnes de qualité avec un honnête bénéfice. Il sut faire de la vieille garenne en friche qu'il avait obtenue un jardin « extrêmement propre », qui, par son agrément, autant que par les manières « commodes )) de son propriétaire, devint « le rendez-vous oïdinaire de la Cour et de tout ce qu'il y avoit de galant en ce temps-là », dit Piganiol. En gravissant quelques marches, on gagnait deux longues terrasses très ombragées qui dominaient d'un côté les parterres, de l'autre le chemin de ronde du rempart, et d'oii l'on découvrait les tours et détours que fait la Seine dans sa vaste et plate vallée, ainsi que toute la promenade des carrosses et des cavaliers sur le Cours-la-Reine (2). C'était là qu'on venait voir le soleil « épandre les derniers traits du jour » (3), ou qu'on offrait aux dames quelque régal ; et peut-être finit-elle chez Regnard, la somptueuse fête sur leau que le Menteur se vante d'avoir donnée à l'objet de ses pensées :

J'avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;

(i) Sauvai, livre VII, p. 5g-6o.

(2) Sauvai. Voir aussi la gravure d'Israël Silvestre.

(3) Prologue de la Comédie dei, Tuileries.

Les quatre contenoient quatre chœurs de musique,

Capables de charmer le plus mélancolique.

Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ;

Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,

Qui tour à tour dans Tair poussoient des harmonies

Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.

Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès

De rameaux enlacés pour conserver le frais,

Dont chaque extrémité portoit un doux mélange

De bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.

Je fis de ce bateau la salle du festin :

Là, je menai l'objet qui fait seul mon destin ;

De cinq autres beautés la sienne fut suivie,

Et la collation fut aussitôt servie.

Je ne vous dirai point 4es différents apprêts,

Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets ;

Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices

On servit douze plats, et qu'on fit six services,

Cependant que les eaux, les rochers et les airs

Répondoient aux accents de nos quatre concerts.

Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées,

S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,

Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux

D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux.

Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,

Tout l'élément du feu tomboit du ciel en terre.

Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour.

Dont le soleil jaloux avança le retour :

S'il eût pris notre avis, sa lumière importune

N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;

Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,

Il sépara la troupe et finit nos plaisirs (i).

Richelieu était un auteur comme il y en a : un auteur qui n'écrivait pas. Il se contentait d'arrêter le

(i) Le Menteur, acte I, scène v.

PAIUS DANS LE THÉÀTKE DK COUNEILLE ^Q

canevas de ses pièces, et confiait à des gens de lettres le soin d'en faire des vers. C'est ainsi que Corneille composa, à ce qu'il semble bien, le troisième acte de la Comédie des Tuileries, dont Colietet, Boisroberl, L'Estoilc et Rotrou écrivirent le reste. La pièce fut jouée pour la première fois à l'Arsenal, devant la Reine, le /j mars i635, dans des décors magnifiques. C'était l'histoire d'un jeune homme, Aglante, qui, promis à une jeune fille qu'il ne connaît pas, rencontre celle-ci à l'église et en tombe amoureux sans savoir qu'elle est sa fiancée. Cléonice, elle aussi, aime le jeune homme qu'elle a vu à l'église en ignorant que c'est Aglante, car il s'est donné un faux nom comme elle-même en a pris un. Et le quiproquo se prolonge durant cinq actes : Aglante et Cléonice, sous les noms de Philène et de Mégate, se promènent sous les ombrages des Tuileries en échangeant des tirades où la passion s exprime avec pompe non moins que politesse. Au deuxième acte, par exemple, ils décident de consulter l'écho du jardin, et, après qu'Aglante-Philène a <( toussé à l'écho pour sçavoir s'il est bon », Cléonice- Mégate lui chante une romance dont chaque strophe se termine par un mot qui, répété, fasse réponse ; ainsi :

Cléonice.

Si l'objet le plus beau qui respire le jour

Brusle pour moy du feu d'Amour, Malgré tous les conseils de la discrétion Dois-je suivre sa passion .►'

Echo.

Sa passion

Et les spectateurs ne devaient pas être médiocrement charmés d'une invention si galante.

Pour éviter d'épouser cet inconnu que son amour

pour le prétendu Philène lui rend odieux, Cléonice se jette dans l'étang au quatrième acte ; mais le jardinier Janot 1 en retire, et voici son récit, dont l'élégance me paraît considérable :

Dressant des espaliers proche du carré d'eau

(A quoy nôtre mestier oblige au renouveau)

Le bruit de la fontaine, en un moment émeue

Par la cheute d'un corps, m'a fait tourner la veiie.

J'y suis couru soudain, mais j'ay veu seulement

Un cercle dessus l'eau d'un moindre se formant,

Du second un plus grand, du tiers cent autres naistre.

Je doutois quel fardeau sur ce moite élément

A.voit causé ce bruit et fait ce mouvement,

Alors qu'une beauté vestue à l'avantage

A fait briller sur l'eau mille charmes divers

Que ce cristal mouvant a bien tost recouvers ;

Il l'a mille fois prise et mille fois rendue ;

Mes yeux la recouvroient après l'avoir perdue,

Et la compassion (au hazard d'y périr)

En m'y jetant enfin me l'a fait secourir.

Or, tandis que Cléonice tentait ainsi de noyer son désespoir avec sa personne, Aglante, de son côté, sautait dans la ménagerie. Mais les lions, encore qu'ils (( n'eussent pris de ce jour aucune nourriture », se

couchaient à ses pieds Au cinquième acte, tout

s'arrange de la façon qu'on pense : le quiproquo se dissipe et les amants se marient.

Le Menteur (joué en i6/i3-i64/i) est une pièce autrement vivante et spirituelle que ce poëme officiel oii la part de Corneille est petite. On y voit au premier acte comment, arrivé la veille au soir de Poitiers où son père l'avait envoyé faire son droit, déjà le jeune Dorante ne songe qu'aux Parisiennes. S'il est venu avec son valet Cliton se promener aux Tuileries, c'est qu'elles sont

PARIS DANS LE THÉÀTHE DE CORNEILLE 5l

Le pays du beau monde et des galanteries,

et qu il espère bien que l'occasion s'y présentera à lui de faire la connaissance de quelques belles personnes. Et en voici justement qui s'approchent. Par hasard, en passant près de Dorante, la jeune Clarice fait un fauxpas : aussitôt celui-ci de lui tendre la main et de lui adresser un compliment. Elle réplique, la conversation s'engage —

Car il semblait alors tout naturel de causer ainsi avec le premier venu. Nos mœurs n'admettent plus que les femmes du monde répondent si facilement aux propos des inconnus qu'elles rencontrent dans les jardins. Mais, sous lancien régime, on n'avait pas grand souci des présentations ; c'est des Anglais que nous en est venue la manie, et elle a semblé bien ridicule à nos arrière-grands-pères. Autrefois, dans le coche, à l'auberge, partout où l'on se trouvait réuni, la conversation était générale, et l'on s'adressait très volontiers la parole dans la rue. Et cette sociabilité, cette simplicité sans cérémonie dans les relations qui étonnera tant le voyageur sentimental, mais britannique de Sterne, contribuait sans doute à donner aux anciennes mœurs de cet agrément que regrettait si fort M. de Talleyrand (i).

Dorante et Clarice font donc la conversation. Comme

(i) Voyez à ce sujet la relation de voyage de Mme Trollope en i835 ÇParis romantique, voyage en France de Mrs. Trollope, 1911); elle ne cesse de s'y extasier sur la simplicité spirituelle et le peu de cérémonie de nos mœurs mondaines ; encore celles-ci n'étaient-elles plus à beaucoup près alors ce qu'elles avaient été avant la Révolution. Aujourd'hui les façons élégantes sont devenues l'oides et gourmées à la manière anglaise, et nous ne concevons même plus comment nos pères se choquaient de l'impolitesse britannique : c'est que nous l'avons égalée.

il est naturel, le jeune homme essaye de plaire à la jeune femme, et. pour cela, en bon hâbleur qu'il est, il lui conte négligemment qu'il arrive des « guerres d'Allemagne » où il s'est fait « quatre ans craindre comme un tonnerre ». C'est cjue sous Louis XIII les femmes étaient fort sensibles aux militaires : divers auteurs l'assurent (i), et Corneille tout le premier (2). Dorante, foudre de guerre, séduit assez Clarice; pourtant elle s'éloigne, ayant aperçu son amoureux en titre. Heureusement on la retrouvera : le valet de Dorante, qui est adroit, a su faire parler le cocher de la belle,

et il a appris qu' « elle loge à la Place » Et tout cet

épisode du Menleur reproduit très fidèlement, je pense, une scène que Corneille avait pu voir souvent se dérouler aux Tuileries.

Les actes suivants de la pièce se passent sur la place Royale, comme nous l'avons dit, et nous n'en pousserons donc pas plus loin l analyse. Aussi bien, ceux qui l'ont oubliée ne perdront point leur temps à relire cette délicieuse comédie.

(1) Voy. Marty-Laveaux, IV, p. 1 20-1 21 (a) Le Menteur, acte I, scène vi.

(.IIARTKF.S. — IMl'RIMERIK UURA.ND, RVE FULBElil.

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