SCÈNE V
Au fond du jardin, dans un bosquet. Un jeune honnine cause arec une jeune fille. Toilette modeslei Air honnête
LE JEUNE HOMME, allumant un cigare. — G’cst Vrai que le tapissier d’en face t’a demandée en mariage ?
la JEUNE FILLE. — Qu’cst-cc que Cela te fait, si je ne veux pas de lui?
LE JEÛNE HOMME. — Tu as tofl. Je le connais, ton tapissier. C’est un bon garçon, qui te rendrait heureuse.
LA JEUNE FILLE, boudant. — Encore ta plaisanterie. Ahl tu m’ennuies!
LE JEUNE HOMME, lui prenant la main. — Non, ma petite Louise; je te parle sérieusement. Il faut que nous prenions un parti, à la fin. C’est dans Ion intérêt, ce que j’en dis. Où veux-tu que je te mène, moi, voyons? Voilà bientôt un an que nous nous connaissons; en continuant à rester avec moi, tu négliges les occasions que tu pourrais avoir de te marier; tu , compromet» ton avenir. J’aime bien m’amuser, mais je ne veux pas te perdre à tout jamais.r
(Louise ne répond rien. Elle le regarde avec des yeux Gzes, qui finissent par se remplir de larmes.)
LE JEUNE HOMME. — Te voilà bien ! Pas moyen de te dire une parole raisonnable. Crois-tu que je ne t’aime pas, par hasard? Mais si je ne t’aimais pas, pourquoi irais je t’attendre tous les soirs à la sortie
de ton magasin ? Pourquoi te donnerais-je des rendez-vous? Pourquoi t’écrirais-je si souvent? Seulement je ne veux pas être un égoïste plus longtemps et sacrifier ton avenir à mes plaisirs. Je t’aime trop pour cela.
(Louise se cache la figure dans ses mains. Elle éclate eu sanglots.)
LE JEÛNE HOMME. — Allons. N’en parlons plus.
Oublie ce que je t’ai dit. Embrasse-moi. (il prend son mouchoir etlui essuie les yeux.) Nous Continuerons à nous aimer quand même, c’est convenu. M’aimez vous, mademoiselle?
LOUISE, les yeux encore humides. — Ah I tu CS bien dur pour moi I Voilà la deuxième fois que tu me dis de me marier avec un autre, et, dans quinze jours, tu recommenceras.
LE JEUNE HOMME. — Mais il le faut bien, petite fille entêtée I puisque je ne peux pas t’épouser, moi.
LOUISE. — Qui est-ce qui te demande de m’épouser? pourvu seulement que tu m’aimes! Quand je
suis à ton bras, je ne demande plus rien au monde.
LE JEUNE HOMME, l’emLrassant. — PauvrC chère '
Louise!
LOUISE. — Méchant! Me faire pleurer un jour comme celui-ci, l’anniversaire justement du jour où tu m’as fait ta déclaration ! Tu l’avais oublié, toi, mauvais cœur?
LE JEUNE HOMME. — Non. Je me rappelle même que c’était moi qui parlais tout seul, ce soir-là. Tu ne répondais presque pas.
LOUISE. — J’étais trop saisie. Je suffoquais de bonheur. Te rappelles-tu ce que tu m’as dit quand nous sommes arrivés à ma porte?
LE JEUNE HOMME. — Je t’ai dit bonsoir, parbleu !
LOUISE. — Tu m’as dit : a Mademoiselle, je vous souhaite une nuit aussi bonne que celle que je vais passer. » Mais c’est moi qui n’avais garde de fermer l’œil ! J’étais trop agitée. Sais-tu comment je l’ai passée, cette nuit-là? Sur une chaise.
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LE JEUNE HOMME. — Comment ça 1 sur une chaise?
LOUISE. — Oui, mon ami. Et sans lumière, encore I Je m’étais assise machinalement au pied de mon lit en rentrant. Je me suis mise à faire des réflexions sans fin, et, quand j’ai songé à me coucher, il était six heures du matin.
LE JEUNE HOMME.^ — Elle est bonne, celle-là !
LOUISE. — Ça ne m’a pas fatiguée, val J’étais si heureuse ! Je ne peux pas te dire ! Je repassais dans ma tête tous tes propos de la soirée. Je me demandais continuellement : — Qu’est-ce donc qu’il m’a dit encore?
LE JEUNE HOMME. — C’cst flaltcur, cc que tu me racontes là.
LOUISE. — El le lendemain ! La patronne me criait à chaque instant : a Qu’esl-ce que vous avez donc à être si distraite? » C’était vrai. J’étais comme folle. J’allais pour prendre une assiette ; j’ouvrais l’armoire- puis, une (bis l’armoire ouverte, impossible de me rappeler ce que j’étais venue chercher. Je ne
pouvais songer qu’à loi. Oh ! c’est bien étonnant, quand j'y pense, comme lu t’es emparé de moi tout de suite, dès le premier jour ! Tu sais le premier rendez-vous que tu m’as demandé? Tu te rappelles comme je te l’ai accordé à l'instant même, sans hésitation? Une heure après, j’étais stupéfaite de ce (Jue j’avais fait. Moi qui avais toujours été si réservée et qu’on accusait d’être fière ! moi qui aurais été révoltée, quelques mois auparavant, à l’idée d’une chose pareille I Je me demandais : « Est-ce que je deviens folle? » Mais, quand tu étais là, j’étais comme ensorcelée. Je ne me sentais pas la force de rien refuser.
LE JEUNE HOMME. — Je t’aime bien, va, ma petite Louise !