SCÈNE IV
Raymond, entrant. — Me voici à vos ordres, ma chère Hélène ; toujours empressé.
HÉLÈNE. — Oui; empressé comme un omnibus...
Passez-moi mon vinaigre de Bully.
RAYMOND. — Sur la table de nuit, ma petite. Tu n’as qu’à étendre la main.
HÉLÈNE. — Vous ne pouviez donc pas me le donner?... Quelle heure est-il?
RAYMOND. — La |)cndule est dans la chambre à côté, si tu veux le savoir.
LA QUERELLE
HÉLÈ^iE. — Vous refusez d’y aller voir?... Vraiment, vous êtes stupide, mon cher I
RAYMOND. — Va, mon enfant, va!... C’est tout? Tu ne trouves rien de mieu.\ que stupide? Ce n’est pourtant pas un mot, ça, stupide! Ce serait insufBsant, au théâtre.
HÉLÈNE. — Maintenant, j’cspcrc que vous allez sortir et me laisser.
RAYMOND. — Hélène, tu te répètes considérablement. Voilà trente et une fois, en une demi-heure,
que tu me dis de le laisser.
HÉLÈNE. — Sortirez-vous, quand je vous le dis?
RAYMOND. — Pardonne-moi, ma bonne Hélène, mais le travail m'a éreinté... Aaaah! (il bâille.) Je crois que je vais m’endormir tout seul sur ce fauteuil, platoniquement.
HÉLÈNE, se levant brusquement. — C’cst CC qUC llOUS allons voir I (Elle lève i.i main.) Sortez, vous dis-je, ou je vous gifllel
RATMOND, lui retenant le bras. Giffle! Fi (loncl Voilà un mot d’un goût déplorable.
HÉLÈNE, criant. — Lâcliez-moü VOUS me faites mal !
FvAYMOND. — Pardon, mon enfant; c’est seulement pour te montrer que tu ne serais pas la plus forte, à ce jeu innocent. Allons, recouche-toi. Sinon tu vas prendre un gros rhume de cerveau et tu seras laide pendant trois jours.
HÉLÈNE. — Vous n’êtcs qu’une arsouillé; voilà ce que vous êtes.
RAYMOND. — C’est uHc choso curicuse, quand j’y pense. Ta petite colère t’allait bien tout à l’heure. Avec l’élégance allongée de ton beau corps, tes petites lèvres frémissantes et tes cheveux dénoués, tu me faisais l’effet d’une Diane chasseresse. Mais quand tu parles, cela gâte tout. O dieux immortels I Dire que cette jeune habitante de l’Olympe, qui semble toujours marcher sur des nuées, peut ramasser ainsi ses vocables dans l’égout? Etre une Hélène plus belle que l’IIélènc antique, et apostropher Pâris de l’épithcle à’arsouillel Voilà ce que
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c’cst, ma chère, que de hanter les brasseries cl le Lal de la Reine-Blanche.
HÉLÈNE. — Vous brutalisez les femmes.. Vous n’ètes qu’un lâche!
RAYMOND. — Je brutalise les femmes? Non, mon amour. Sois persuadée que j’ai ordinairement les plus grands égards pour le sexe faible. Mon caractère n’est pas trop mal fait, au bout du compte, et j’ai reçu une certaine éducation. Mais toi, mon petit cœur, tu n’es pas une femme, tu le sais bien. Tu es une gourgandine.
HÉLÈNE. — Soyez tranquille. J’aurai mon tour de vous faire enrager.
RAYMOND, se levant. Jamais, ma belle Hélène! Jamais! Je l’en défie. Il y a une heure, je ne dis pas. Tu m’aurais souffleté que j'aurais léché ta main; une grossièreté que lu m’as dite m’a fait pleimîr comme un enfant de sept ans; c'est joli, ça, pas vrai? ça le flatte?... Mais je viens de faire ma petite
révolution. A bas le Ivran Hélène! Tu ne me feras «
pas pleurer dcu.x fois.
HÉLÈNE, étonnée. — Vous? VOUS avez pleuré?
BAYMOND. — Ça t’étonne, n’ est-ce pas? Toi qui CS si bonne! Raconte-moi donc encore l’histoire de ce manlelet de dentelles que tu as donné à une mendiante! Récite-moi ça comme l’autre jour, tu sais?... avec des larmes dans la voix... tu entends si bien le sentiment, quand tu veux!
iiÉLÈ.NE. — Je ne posais pas. L’histoire est exacte. C’est vrai que tu as pleuré tout à l'heure?...
BAY.MOND. — L’histoire est exacte, je veux bien. ' Tu fais ta duchesse en jetant ton mantelet sur les épaules d’une mendiante qui passe. Tu te ruineras même en petits cadeaux pour tes abjectes amies que tu traites à'envieuses^ de vipères^ et ([ue tu méprises.
Tu ne saurais non plus comment être assez aimable et charmante pour les goujats que tu rencontres à l’eslaminel, qui te parlent le chapeau sur la tête, qui t’appellent par ton prénom, qui te prennent la main et la taille après t’avoir vue une fois... Voilà le monde que tu aimes et les gens que lu ménages!... Mais l’imbécile qui t’aimera .sérieusement, — mais
LA QUERELLB.
le garçon bien élevé qui ne pourra trouver un gros mot à te réponJre, — mais l’homme do cœur qui dédaignera les petites vengeances, — pour ceux-là, tu n’as que de mauvais coups d’épingle, bien assurée qu’ils ne riposteront pas. Tu essayes sur eux ta jeune méchanceté, qui n’a pas encore fait toutes ses dents... N’est-ce pas, mon petit chat?
HÉLÈNE. — Des phrases!... Réponds- moi donc.
C’est vrai que tu as pleuré?
HAïMO.ND. — Ail ! je te connais bien maintenant, ma petite Hélène. Tu as une beauté d’ange, un semblant d’intelligence et un semblant d’âme; tout ça fait illusion d’abord. On se figure que la dépravation n’est qu’à l’épiderme et que le cœur n’est pas entamé; on commence par rêver de régénération, de rédemption et autres naïvetés à l’usage des jeunes Didiers de rhétorique; mais j’en suis bien revenu, je t’assure... Voilà deux mois que je te fouille pour voir s’il te reste une corde intacte, par où l’on pourrait te remonter. Mais, avec tes joues en fleur, tu es plus gangrenée, usée et finie qu’un centenaire.
HÉLÈNE. — Tu CS un niéclianl. Viens m’embrasser.
RAYMOND, la lenantdans scs bras. — Qui diable dirait, à vous regarder, que vous êtes toutes de petites bêtes si malfaisantes, ma jolie Hélène? A voir tes yeux ainsi voilés, on te croirait passionnée. A voir le sourire de tes lèvres mignonnes, on te jurerait spirituelle. Et pourtant ta petite tête est un grelot vide et ton cœur no battra jamais qu’à la vue d’un chapeau neuf. Rien icil Rien Ihl
HÉLÈNE. — Tu me crois donc bien canaille?
RAYMOND. — Moi? Pas le moins du monde. Vous êtes un peu de la race des chats, mes enfants. Vous caressez sans amour et vous égratignez sans haine. C’est dans votre nature, voilà tout. Rien fou l’homme qui vous en voudrait.
HÉLÈNE. —-Passe-moi le maryland. (Elle roule une cigareiie.) Au moins, tu me rendras la justice que je ne suis pas intéressée. -
RAYMOND. — C’est vroi... pas encore. Mais pa-
ticnce. Tu n’as que dix-sept ans.
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LA QUERELLE
HÉI.ÊNE, alliimanl sa cigarclle. — Ellfll), SOIS juslo,
mon petit. Si j’ai lâché mon conlissier, qui me comblait de loges grillées et de coupés de remise, pour loi, un homme de lettres sans le sou, c’est que j’avais de l’amour, iUme semble... Il ne faut pas trop me débiner, non plus.
RAïjioKD.— Encore vrai, ô Hélène I Tu avais dans le cœur la première grande passion des belles impures, — l’amour... du changement, — la curiosité, quoi I
HÉLÈNE. — Tu m’embêtes. Comme si la vie que nous menons nous amusait! Vous êtes tous les mêmes, avec vos reproches 1 Merci bien. C’est encore nous qui sommes victimées le plus souvent; les hommes sont si canailles I... Tu vas voir... Tu te rappelles la panne où j’étais quand lu m’as rencontrée ? C’était quelque chose d’affreux ; je suis restée un jour sans manger. Je vais voir le lendemain un garçon avec qui j’avais été pendant un an, mon premier... Tu sais, ce blond que je t’ai montré dernièrement? Il est bien de figure, n’est-ce pas? Et il
n’a que vingt et un ans... Mais tu vas voir. Sais-tu ce qu’il me répond quand je lui raconte mes malheurs? Il commence par m'appeler madame, et dit que ça ne le regardait pas. Il allait déjeuner; la table était mise ; moi, je me mets à pleurer, et je lui dis : « Au moins, donne-moi à manger; j’ai faim.» Alors il me dit que non, qu’il attendait un ami de sa famille, et il me met à la porte en me dônnant quinze sous. En descendant, j’ai rencontré un garçon de restaurant qui lui montait des ostendes, du pâté de foie gras et je ne sais trop quoi. L’ami de sa famille était une grande grue qu’il avait rencontrée à YErmitage. Et il n’a que vingt et un ans. Crois-tu qu’il est pingre?
RAYMOND. — Pauvre enfant! Quel métier fait-il, ton premier amour?
HÉLÈNE. — 11 est commis aux Villes du Nord.
RAYMOND. — Pauvres filles, victimes éternelles de ces commis machiavéliques!... Je m’en vais, belle Hélène, car je sens que je m’attendris.
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HÉLÈNE. — Comment! nous n’allons pas déjeuner ensemble?
RAYMOND. — Impossible, mon amour. J’ai beaucoup néglige toutes mes relations depuis deux mois. J’ai un tas de visites à faire.
HÉLÈNE. — Écoute, mon petit, fais pas tes manières. Si tu as assez de moi, il faut le dire : on s’en ira.
RAYMOND. — Garde-t’en bien. Quand je t’aimais, à la bonne heure; tu m'aurais rendu un grand service. Avec l’amour et le mépris que tu m’inspirais, je ne pouvais penser à toi sans souffrir... Ton souvenir, toujours présent, était une obsession douloureuse... combien de fois j’ai pris mon élan pour te quitter!... Mais à présent je suis libre et désintéressé. L’ensemble de dépravations et d’extravagances que tu représentes ne me cause plus que de la curiosité. Je te trouve drôle et je veux t’étudier un peu. Reste. Faisons la paix, ma petite Hélène.
HÉLÈNE, distraite Couime tu voudi'as. Je suis bonne
fille, moi. (Vivcmeni.) Dis donc; quand tu reviendras, tu nous rapporteras des billets pour les Bouffes, hein? N'oublie pas. (Lui tendant la ujain.) Adicu, gros chéri.
BAïMOND. — Au revoir, ma chère petite iùnge.
.. ». ifc.