C’est pour détruire ce cloaque, qu’alors, ainsi qu
t larder si brillant aujourd’hui, un lieu bien attrayant même tout à fait habitable.
La nuit c’est pis encore ; les ivrognes qui, en des- :ndant des Porcherons ou des cabarets établis déjà la courtille Coquenard , ont l’imprudence de traverr ces marais pour retourner chez eux, rencontrent ;j passage le grand égout, et le moindre danger i |our eux, c’est de ne pas s’y noyer dans la fange et ’y passer seulement la nuit, ayant de la boue jusu’au cou. « L’ouverture de l’égout le long de la , ue du Faubourg-Montmartre, est-il dit naïvement ans l’édit de mars 1721, expose journellement à i>érir le peuple qui vient de Montmartre et des Porherons, lorsque plusieurs particuliers étant pris de in tombent dans cet égout, et d’où ils ne peuvent e retirer ayant perdu la raison, et y restent souvent oute la nuit faute de secours. »
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ppert de ce même arrêt, on projette la rue destinée à ontinuer celle de Richelieu au delà du rempart, « jusqu’à la rencontre du chemin des Marais. » Elle doit se prolonger, en retour, le long du mur de clôture de la Grange- Batelière, et, dans cette partie, s’appeler rue des Marais . 'Une conduite d’eau doit être faite, jusqu’à la rencontre du 1 grand égout, pour l’écoulement des fanges du cloaque alimenté par les ruisseaux de la rue Richelieu. C’est un grand assainissement pour tout ce quartier; les habitants doivent donc en faire les frais, « comme aussi le propriétaire de ladite maison de la Grange-Batelière. »
Les grands seigneurs qui s’attardent dans ce parages, sur les hauteurs du faubourg Montmartre devers la voirie de la Croix-Cadet ou bien encor sur cette grande chaussée Sainte-Anne ou de la Nou velle- France que le Faubourg-Poissonnière a rem placée, y courent de bien autres risques. Au premie bruit d’une voiture, et c’est chose assez rare dans c désert fangeux, le chemin est tout à coup occup par une bande de ces voleurs qui font leur repair des carrières de Montmartre et qui en descenden avec le soir.
C’est par une pareille bande que, peu de temp après la Fronde, Turenne fut attaqué la nuit sur 1< rempart même, entre la porte Richelieu et la Grange Batelière. On connaît l’aventure ; le grand capitaim fut obligé de donner sa bourse, aussi bien que s’i n’eût été qu’un robin poltron; les voleurs ne la pri rent même que comme un acompte. Turenne, ran çonné sur parole, reçut le lendemain à son hôtel 1; visite du chef des bandits qui venait le prier de teni sa promesse, argent comptant. Le grand homnr s’exécuta et tout se passa dans les meilleurs termes car les voleurs de la Grange-Batelière avaient cel. de bon, que> dignes voisins de la grande ville, il savaient toujours détrousser leur homme avec la plu parfaite courtoisie.
Le temps des bonnes prises va bientôt passer pour eux. On commence à bâtir sur leur terrain ; d’assez grands privilèges, exemption de certains impôts, du logement des gens de guerre, sont accordés à quiconque viendra s’établir à la Grange-Batelière. La finance va venir s’y installer en de splendides hôtels; iau lieu des voleurs nous aurons les fermiers généraux. En bonne morale, ce sera peut-être à peu près la même chose, mais Paris y gagnera de belles de- J meures, d’admirables jardins qui assainiront ces quartiers trop longtemps inhabitables; une ville nouvelle se groupera alentour, ville de plaisir sur- 1 tout, car le monde des financiers et des danseuses y pullulera déjà, plus qu’aucun autre; mais ville d’intelligence aussi, car la jeunesse forte et pensante y saura se faire un gîte dans quelque recoin perdu. Ainsi sera justifié enfin ce nom de Nouvelle- France que, dès le temps -de la Fronde, nous en avons mille preuves par les édits 1 , on donnait déjà à toute cette triste banlieue qui allait du chemin Sainte- Anne jus-
1. D’après Y arrêt de la cour du Parlement , « pour la décharge entière des loyers des maisons du quartier de Pâques en la ville et faubourgs de Paris, etc... » du 14 avril 1649. On trouve des détails curieux sur la Ville- Neuve-sur-gravois et sur la Nouvelle-France , qui était entre la porte Montmartre et la porte Richelieu, dans Moreau, Bibliographie des Ma^arinades , tome I, page 96, n° 264.
qu’à celui des Porcherons, et du grand clos Saint Lazare jusqu’à notre Grange-Batelière.
Retour au xvie siècle. — Montfaucon vu du rempart. — Quand et pourquoi les boulevards sont élevés. — L’hôtel Crozat et son tunnel. — La maison rue de Richelieu et le jardin à la Grange-Batelière. — L’hôtel de Grancey.
— Comment Crozat lui vole sa perspective. — Coup d’œil sur les hôtels qui bordent le rempart. — La maison du boulevard , proverbe de Carmontelle. — Commencement de la rue et de la ruellette de la Grange-Batelière.
— Les premiers habitants. — Comment ils décampent à moitié empestés. — Bouret et l’égout de la rue Montmartre. — Ce qu’il en fait. — Le Normand d’Etioles à la Grange-Batelière. — Ses amours avec mademoiselle Raime. — Il la préfère à une ambassade. — Un mot sur les fermiers généraux, leur luxe et leurs hôtels. — Daugny. — L’hôtel qu’il fait bâtir pour Gogo. — Sa magnificence. — Roman de Gogo parvenue et ingrate.
— Triste fin de Gogo et de son roman. — M. de Blaire et sa prophétie sur Y Emile. — Gauthier de Montd’orge et madame de Belvo. — Qui il épouse, quelle femme et quels livres.
Notre premier chapitre, à travers le labyrinthe ténébreux des origines et des étymologies de toutes
sortes, ne nous a amenés qu’à des temps encore assez éloignés. Nous n’en sommes guère arrivés qu’à l’époque où, chroniqueur moins curieux du passé, nous aurions pu commencer cette histoire.
Où en sommes-nous en effet? Le xvie siècle finit à peine, Paris resserré entre ses bastions n’a pas encore de faubourgs au nord, une vaste campagne sans ombrages, presque sans maisons, mais non pas certes sans fange et sans marécages, s’ouvre toujours au pied de ses remparts, qui seront deux siècles encore avant d’être des boulevards; depuis François Ier enfin, la grande ville n’a pas fait un pas en avant. Cette plaine qui s’étend devant elle, maigre, boueuse et s’obstinant à ne rien produire, comme si elle attendait des hommes, des maisons,
1 des pavés, les seules choses qu’elle puisse porter; cette plaine qu’il lui suffirait d’enjamber pour toucher à Montmartre et à Ménilmontant, elle n’a 1 presque rien fait pour s’en saisir. Il en est encore comme au temps du jeune de Thou x, qui peu de jours après la Saint-Barthélemy, étant venu voir son second frère « qui logeait près de la porte Montmartre, » et conduit par lui sur une hauteur
1. Mémoire de Ja vie de M. de Thou , liv. I, Amsterdam, mdcciv, in- 12, page 17.
voisine — sans doute la butte Bonne-Nouvelle — pu apercevoir de là Montfaucon, et toute la populace catholique dansant en rond autour du cadavre de Coligny pendu au gibet; Paris ne s’est point encore enlevé, par un rideau de hautes maisons, la vue du' * mont patibulaire, non plus que celle des collines moins fatales qui bornent d’un autre côté son horizon. Regnard, sur la fin du xvne siècle, prenant' un beau soir l’air à sa fenêtre, pourra, vous le savez, s’inspirer des moulins de Montmartre et des laitues du maraîcher son voisin, pour rimer les jolis vers que nos préliminaires vous ont redits, et, dans! le même temps, Mrae de Coulanges, logeant au Temple, pourra vanter avec bonheur à Mme de Sévigné la campagne qui s’étend à perte de vue et qui prolonge indéfiniment son jardin.
La ville semble donc éternellement circonscrite dans les limites qu’elle s’est données le jour où la peur des bandes de Lansquenets et de Reitres, qui ravageaient déjà la Champagne, lui a fait en hâte élever ses remparts, avec bastions et contrescarpes. C’était sous Henri II. Au temps où nous sommes arrivés, il y a donc de cela plus d’un siècle et demi. Ce qui devait être sa défense ne sert plus qu’à la garrotter. Devenue grande fille, elle est encore dans les langes de son enfance, elle s’y trouve à la gêne,
lie y étouffe, œstuat , comme disait Juvénal à propos ’Alexandre, et pourtant elle n’ose briser l’entrave. C’est un riche traitant, c’est Crozat qui le tenta un des premiers ; voici comment : il s’était fait onstruire, vers 1704, à l’extrémité de la rue de lichelieu, un peu au delà de la porte du même iiom, récemment abattue, un très magnifique hôtel - nous vous ferons son histoire en détail, lorsqu’il :n sera temps; — j’ai dit un hôtel, j’aurais dû dire an palais.
Celui que Richelieu s’était donné à l’autre extrémité, celui que Mazarin s’était aussi fait construire au centre de la même rue, égalaient à peine l’hôtel Crozat, surtout pour l’immense étendue des terrains. Avec ses bâtiments, ses jardins, ses terrasses, il occupait une superficie de neuf arpents au moins. Placé à droite, en venant du rempart, comme l’hôtel de Thomas Rivié, secrétaire du roi, l’était à gauche, tout vis-à-vis, il avait la plus admirable vue qu’on pût envier pour une demeure parisienne.
L’hôtel de Grancey, devenu plus tard l’hôtel de Ménars, en avait joui auparavant, c’est-à-dire jusqu’en 1701, alors que la porte Richelieu, se trouvant à peu près à la hauteur de la rue Saint-Marc ou de la rue Feydeau, le rempart rapproché venait longer ses hautes terrasses. C’était un des grands
attraits de cet hôtel de Grancey, qui du reste av, aussi tout ce qui faisait alors les nobles demeure: somptueux appartements, riches collections, et si tout vastes jardins. Belles choses! dit Sauvai éme veillé1, fort belles choses! « terminées par un grai canal, par les murs de la ville, par des campagn et par des montagnes voisines. La pente de c collines, ajoute-t-il, est du reste si molle et si ir perceptible, que de là les -yeux prennent plaisir, les monter et à les descendre. La moins petite c, toutes, savoir Montmartre, coiffée qu’elle est d’ir gros groupe de moulins à vent, de ses deux égliseï et de son dôme, forme un objet si agréable, qi c’est une perspective qui n’a pas sa pareille, surtoi près d’une ville si grande et si peuplée qui e Paris. » N’est-ce pas en prose, et même assez mai vaise, le même tableau que nous a fait Regnard Le poète, en effet, logeait vis-à-vis de M. de Grau cey. — Or, c’est cette vue tant vantée que M. Crc zat, profitant de l’espace laissé entre la porte Riche lieu démolie et les boulevards reculés jusqu’à il place où ils sont aujourd’hui, vint tout à cou enlever au trop heureux hôtel.
Audacieux comme un traitant savait l’être alors
i. V. tome II, page 224.
flCrozat se plante au beau milieu de sa perspective,
:t lui donne son mur mitoyen pour tout horizon. V lui, dès lors, pour bien terminer son jardin, la )elle terrasse, où l’on monte par une pente douce t qui domine le rempart; à lui, la belle grille à estons dorés s’ouvrant sur la campagne, etc. Enore n’est-ce pas assez pour Crozat.
1 La ville a le rempart pour limite, mais il ne voudrait pas que ce fût aussi la limite de ses jardins. Il ui fâche de voir les terrains de la Grange-Batelière ’étendre frais et verdoyants à deux pas de son mur, sans pouvoir les y enclore. Que fait-il? il achète fine part de ces terrains, dont il fait son fruitier et ion potager, et pour les réunir au reste de son jardin, ce que le boulevard, placé là comme une ^arrière, semble rendre impossible, il se fraye en pleine terre un chemin souterrain, — nous dirions aujourd’hui un tunnel , — et il passe ainsi de l’autre ôté du rempart. Il est donc tout à la fois à la ville :t aux champs. D’un côté il a pour noble voisinage ’hôtel de ce bon M. de Grancey, qu’il a si prestement dépouillé de sa perspective, l’hôtel de Rivié, •te., enfin toutes les belles demeures de la ruç de Richelieu; de l’autre il touche à la Grange-Batelière t à ses verts enclos. Il a ici toutes les magnifiences d’un palais, là toutes les délices des petites
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maisons agrestes, même le jeu de boule 1 qui Ion son mur, et où viennent s’ébattre, comme à ce du quai Saint-Bernard, comme à celui des Peti Carreaux2 3, les procureurs en vacances?. C. Le Pet s’il avait à faire encore sa Chronique scandaleuse , Paris ridicule, pourrait dire de cet hôtel mi-par champêtre et mi-partie citadin ce qu’il disait c Tuileries au temps où une rue séparait le palais son parc :
Allons faire un tour de jardin,
Dépêchons, sans cérémonie!
Qu’il est beau, qu’il est bien muré !
Mais d’où vient qu’il est séparé Par tant de pas du domicile?
Est-ce la mode, en ce séjour,
D’avoir le palais à la ville Et le jardin dans les faubourgs?
1. Jusqu’en 1643, ces Jeux de boule que nous trouve maintenant à la Grange-Batelière, s’étaient vus près l’ancienne porte Montmartre, dont la fontaine, faisant £ au carrefour des rues Feydeau et Saint-Marc, indique f bien l’emplacement. Ces jeux, qui remplaçaient eux-mên ceux, plus anciens, qui longeaient l’enceinte de Fra çois Ier à la hauteur de la rue du Mail, s’appelaient Jeux-Neufs. La rue qui occupe aujourd’hui leur terrain po longtemps ce nom. Il n’y a guère plus de soixante a qu’elle se nomme, par une altération singulière, rue 1: Jeûneurs.