INÉDITE
Eq entrant en France, "Weber marchait au-devant d'an triomphe assuré, et il allait pouvoir juger par lui-même quelle admiration le succès populaire de Robin des bois avait fait rejaillir sur Fauteur du Freischûtz; quelques mois plus tôt, il aurait vu les élégantes porter, pendant l'hiver qui suivit l'apparition du chef-d'œuvre, des robes rayées rouge et noir, dites à la Robin des bois. La partition entière, et surtout le chœur des Chasseurs, jouissait d'une popularité fatigante, tant les oreilles en étaient rebattues. Presque pas de rue où l'on ne fût poursuivi par ce refrain écorché : Chasseur diligent; presque pas d'église où l'on n'entendit les fidèles chanter avec onction, — toujours sur l'air en vogue :
Chrétien diligent, Devance l'aurore, A ton Sauveur encore Adresse tes chants.
Ave Maria,
Gratta pîena, La, la, la, etc..
Cela passait alors pour de la musique religieuse.
Une préoccupation troublait cependant la joie du succèB au cœur de Weber : c'était l'idée de voir le massacre que Castil-Blaze avait fait de sa création originale, quand bien même cet arrangenient aurait été nécessaire pour assurer le succès, car avec l'amourpropre du génie, le maître se refusait absolument à croire que sa magnifique conception eût eu besoin d'un arrangeur pour prendre pied à Paris et soulever l'enthousiasme de la foule. Mais le fait était malheureusement exact et il faut en convenir, au risque de déprécier le goût musical de nos pères : les retouches de Castil-Blaze avaient seules pu assurer la gloire de Weber et changer en triomphe la déroute du premier soir.
Le Freischûtz avait fait son apparition à Paris, le 7 décembre 1824, au théâtre de l'Odéon (1). Sauf le personnage de l'ermite, que la censure avait fait disparaître, c'était une traduction littérale et complète de l'ouvrage allemand. Castil-Blaze, que le directeur avait chargé de cette traduction, avait montré assez de modestie à l'égard de l'auteur et assez d'estime envers le public pour respecter de tout point le chefd'œuvre qu'il avait seulement baptisé Robin des bois. Il avait espéré un grandissime succès, ce fut une déroute effroyable, surtout à partir du dernier acte : l'ouver-
(1) La yne ci-jointe de TOdéon est exactement conforme À ce qu'il était en 1824, sauf les deux ponts qui le reliaient aux maisons voisines et dépendantes du théâtre, qu'on supprima, après l'incendie de 1818, qui avait détruit seulement l'intérieur de la saUe en laissant la façade intacte ainsi que le grand foyer.
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ture et le chœur des Chasseurs trouvèrent seuls grâce auprès d'un public affolé de tapage et qui criait) hurlait; sifflait par plaisir.
Oastil-Blaze dut alors faire appel à tous ses talents d'arrangeur. L'artiste avait prévalu un instant : ce désastre fit reprendre le dessus au a vétérinaire musical >. Il prit l'opéra de Weber, et, comme il s'en vante lui-même, oc l'estropia, le disposa sur un autre plan, le tripota à sa fantaisie afin de l'assaisonner au goftt des auditeurs 2>. La besogne lui plaisant, il s'y mit de tout cœur et neuf jours lui suffirent pour faire cette singulière cuisine. La deuxième représentation fut annoncée pour le 16; les siffleurs du premier soir revinrent pour achever <i: le monstre ^, mais ils trouvèrent porte close : la salle était occupée depuis le parterre jusqu'aux quatrièmes loges. Par surcroît de précaution, l'ingénieux directeur avait, non pas loué, mais bien donné les places, en se réservant de choisir son public. Fendant dix représentations, le même incident se renouvela; à la onzième seulement, les portes de l'Odéon s'ouvrirent pour tout le monde. Grâce à cet adroit subterfuge et aux corrections de Castil-Blaze, le succès du Freischiitz était désormais assuré. Ce succès depuis ne fit que grandir : la réaction s'était produite, elle fut très vive et se traduisit par une série de trois cent vingt-sept représentations.
Weber avait dû être médiocrement flatté de ce raccommodage musical, mais il n'avait pas jugé à propos de s'élever contre, soit qu'il préférât voir le Freis^
chûtz se jouer sons cette forme imparfaite plutôt que d'être mis à l'écart dans sa forme originale, soit qu'il excusât volontiers Castil-Blaze d'un agencement qui lui valait grand succès et grand renom, à lui-même, sinon grand profit. Mais il n'en fut pas ainsi quand il apprit que le même Castil-BIaze avait offert au directeur de rOdéon et à celui de l'Opéra-Comique, le chevalier de Picquencourt, une traduction et un arrangement â^Euryantke, réorchestrée d'après la réduction pour piano, parce que les parties d'orchestre auraient coûté trop cher à acquérir. Sitôt qu'il eut vent de cette nouvelle, Weber écrivit à l'arrangeur et au directeur pour avoir quelques explications, mais il ne reçut aucune réponse ni de l'un ni de l'autre. Un beau jour enfin, il apprit que son Euryanthe allait définitivement paraître au 'théâtre de l'Odéon; il renouvela alors ses réclamations, sans mieux réussir à obtenir la moindre nouvelle. Weber se trompait quelque peu et ne pouvait pas très bien juger les choses & distance : le cas était tout difi'érent et beaucoup plus grave pour le Freischûtz que pour Euryanthe. Robin des BoiSy en effet, était un pastiche relativement exact du Freischûtz, et & part quelques morceaux supprimés, c'était la partition complète arrangée à la mode française ; dans Euryanthe, au contraire, Castil-Blaze n'avait pris que certains morceaux, en nombre restreint, pour les réunir à d'autres de six ou huit compositeurs différents. Robin des bois était bien encore le Freischûtz, la Forêt de Smart n'était plus Euryanthe.
Il faut voir quelles avaient été Tidée et la façon de procéder de Timplacable arrangeur. H avait entrepris de rajennir la comédie de Collé si connue et tant de fois applaudie, la Partie de chasse de Henri 1 V^ en la disposant à sa guise pour y introduire quantité de morceaux de musique empruntés à différents opéras étrangers, allemands ou italiens. L'ouverture était celle du Tortaldo e Dorliska, de !Rossini, suivie d'une cavatine de Pacini et d'un duo de VEsule di GraruUa de Meyerbeer ; puis venaient un duo de Generali, celui plus connu de la Cenerentola, une romance archaïque du comte Thibault de Champagne, Fair populaire Vive Henri IV! un finale de la Pietra di Paroffone, etc., etc. Ce finale était précédé d'un grand morceau d'ensemble entendu d'abord dans le troisième acte de Robin des bois et qu'on avait supprinié après la première représentation de cet opéra, puis la part de Weber dans ce g&chis musical était complétée par l'air d' Annette avec alto solo, extrait du FreisckûtZj pour être appliqué encore à un conte de revenant, que M?'* Amélie d'Orgebray chantait en rivalisant de talent avec la viole de Tolbecque, et enfin par des couplets et un chœur de l'orage, empruntés à Euryant/ie. a Le chœur des Chasseurs qui appellent le roi est fort ingénieusement coupé — dit le rédacteur des Débats, C. (Duviqnet ) , minutieusement renseigné et très favorable aux ravaudages musicaux de son confrère XXX, -rpar une invocation dont le caractère forme opposition avec les cris des chasseurs et les fan&res des cors. On a reconnu l'auteur de Robin des bois au parti qu'il a
SU tirer de ses groupes d'instruments à vent ; ce chœur est de la plus grande beauté. ]» L'auteur de Robin^ dans la pensée de l'écrivain, est-il Castil-Blaze ou Weber? Car la belle invocation qui charmait tant Duviquet est précisément cet andante que l'arraugeur a dû prendre quelque part dans les œuvres de Weber pour souder ensemble les couplets des chasseurs, de &çon à bfttir ce fameux chœur qu'on exécute depuis cinquante ans sous cette forme même au Conservatoire : ce n'est
plus là le chœur à'Euryantke, mais celui de la Forêt de Sénart, dû à la collaboration forcée de Castil-Plaze et de Weber.
La première représentation de la Forêt de Séfiart fut donnée à l'Odéon le samedi 14 janvier 1826; le spectacle commençait par la jolie comédie de Wafflard et Fulgence : le Célibataire et P Homme marié. L'opéra comique de Castil-Blaze était joué de la façon suivante : Henri IV, Lecomte ; le duc de Bellegarde, Adolphe ; M. de Concini, Latappy ; Michaud, Camoin ; Richard, Léon Chapelle; Lucas, Léon Bizot; Colas, Saini-Preux; puis M™** Camoin , Amélie et Montano : Margot , Catau et Hélène. On remarqua, à ce propos, que, seul de tous les personnages de Collé, Sully n'avait pas trouvé grâce auprès de la censure, et avait dû, de par MM. Quatremère et Royou, laisser sou maître courir seul le cerf et s'égarer chez de braves paysans. Le spectacle finit au milieu d'un orage de bravos et de sifflets, et ce tumulte rend exactement l'impression produite, car il y a pareille division entre les divers journaux et les divers spectateurs. La plupart pourtant trouvent
l'enaernble du spectacle assez médiocre et font la leçon à Castil-Blaze, ceux-ci pour avoir gâté la pièce de Collé, ceux-là pour avoir dérangé la musique de Weber, de Beethoven, de Rossini, ces trois musiciens étant seuls nommés sur l'affiche à l'exclusion de Pacini, de Meyerbeer, de Generali, etc.
La Pandore déclare l'idée malheureuse et la mise en œuvre plus malheureuse encore ; le Constitutionnel ne trouve pas la pièce à son goût, mais il apprécie fort la musique, — tout au plus regrette-t-il un léger défaut d'unité dans l'expression dramatique, par suite de ces sources diverses, — et il renchérit sur les éloges presque unanimes adressées & Lecomte, excellent chanteur, mais acteur un peu froid dans le rôle du roi, à M"® Montano, douée d'une voix ravissante, & Bizot, assez drôle en Lucas, et surtout & M"* Amélie Dorgebray, qui paraît avoir obtenu le plus grand succès de la soirée avec son ariette du Freisckûtz, Le Journal de Paria, dans sa satisfaction imperturbable, ne iait la leçon, — assez justement, il faut le dire, — qu'aux siffleurs habituels du théâtre, qui n'ont cessé de souligner par leurs rires les expressions un peu naïves des paysans et qui prenaient pour une pièce nouvelle la comédie si agréable et si connue de Collé : décidément le public était bien le même autrefois qu'aujourd'hui. Le Moniteur, enfin, juge très sévèrement et sans phrases le ravaudage musical de Castil-BIaze : € Sans nous étendre en ce moment sur cette nouvelle manie de dénaturer ainsi les plus beaux morceaux de musique et sur cette prétention de nous faire accroire que
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tels oa tels effets peuvent s'adapter & tontes les situations possibles, nons dirons qne le pablic a reçu assez froidement ce pasticcio et nons craignons que Collé ne paie ici pour l'anonyme. i> Cette note non signée fait honneur au rédacteur qui l'a écrite, quel qu'il fût : — peut-être était-ce le directeur Sauvo.
Berlioz, bien des années plus tard, protesta contre ces mutilations infligées à son idole, avec une rage ven* geresse, avec des éclats de fiinatisme artistique, qui laissent loin derrière les timides réserves du Constitution^ nel et la condamnation anonyme du Moniteur.
« Weber, en voyant ce que Castil-Blaze, ce musicien vétérinaire, avait fait de son Freyschûtz, ne put que ressentir profondément un si indigne outrage, et ses justes plaintes s'exhalèrent dans une lettre qu'il publia & ce sujet avant de quitter Paris. Castil-Blaze eut l'audace de répondre : que les modifi-cations dont l'auteur allemand se plaignait avaient èeales pu assurer le succès de Robin des boiSj et que M. Weber était bien ingrat d'adresser des reproches à l'homme qui l'avait popularisé en France. misérable!... Et l'on donne cinquante coups de fouet à un pauvre matelot pour la moindre insubordination !...
« N'est-ce pas la ruine, l'entière destruction, la fin totale de l'art?... Et ne devons-nous pas, nous tous épris de sa gloire et jaloux des droits imprescriptibles de l'esprit humain, quand nous voyons leur porter atteinte, dénoncer le coupable, le poursuivre et lui crier de toute la force de notre courroux : « Ton crime est ridicule, Despair!! Ta stupidité est criminelle ; Die!!
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Sois bafoaé, sois conspaé, sois maadit ! Despair and die!! Désespère et mears (1)! »
Berlioz se trompe dans son emportement. Ce n^est pas en quittant Paris, mais avant d'y arriver que Weber protesta, par la voie des jonmanx, contre les tortnres morales qne lui infligeait ce bonrrean qui prétendait être son bienfidtenr. Impatienté de voir plagiaire et directeur se rire de Ini sans daigner même répondre à ses lettres, il prit nn parti héroïque et les fit insérer dans nn journal firançais, par l'intermédiaire de l'éditeur Schlesinger. A part Berlioz, qui indique une piste fausse, aucun écrivain français ou allemand n'a jamais fait la moindre allusion à ces lettres publiées à Paris : aussi m*a-t^il &llu beaucoup de patience pour les rechercher dans les trente ou quarante journaux politiques et littéraires un peu importants qui paraissaient alors à Paris. Je n'ai donc pas envie de voir d'excellents confrères les reproduire demain en se donnant les gants de la découverte : aussi imiterai-je le silence prudent de Castil-Blaze. n ne nomme pas dans sa réponse le journal qui avait accueilli la réclamation de Weber, pour empêcher ses confrères de la lire ; je ne le nommerai pas davantage pour forcer les miens à tenir compte de ma peine, à moins qu'ils ne préfèrent chercher eux-mêmes à leur tour, — et peut-être ne pas trouver.
Voici donc la note qui parut un beau matin de 1826, dans certain journal de Paris :
(1) Mémoires de Berlioz, p. 59 et 68.
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M. Weber, auteur de Topera dn Freyschutz et de beaucoup d'autres ouvrages, a écrit à M. Castil-Blaze les deux lettres que voici :
Dreede, le 16 décembre 1826.
Monsieur,
Il y eut un temps où je regardais comme une des principales jouissances de mon séjour futur à Paris, de faire la connaissance personnelle de Tauteur de F Opéra en France, ouvrage auquel je témoignerai toujours toute Testime qu*il mérite à si juste titre. J'ai été persuadé que je ne pouvais que gagner à la conversation d'un écrivain si plein des plus purs et justes points de vue, et je m'en félicitais déjà d'avance. Jugez, Monsieur, après tout cela (je puis bien le dire), de ma profonde douleur de voir détruites des belles espérances, par la manière dont vous avez agi vis-à-vis de moi.
Vous vous proposez d'abord d'arranger mon opéra le Freyachûtg pour la scène française. Rien au monde ne pourrait être plus flatteur pour moi et exiger ma plus sincère gratitude ; mais vofUB ne trouvez pas nécessaire d'en parler au compositeur, ni de lui communiquer vos idées sur les changements, peut-être inévitables, pour votre public. Vous vous procurez la partition sur un chemin tout à fait illégitime (pour légitime peut-être qu'il vous a paru), car mon opéra n'étant ni gravé ni publié, aucun maître ni marchand de musique n'avaient le droit de le vendre. Enfin, l'opéra est mis en scène, et vous m'ignorez encore jusqu'au point de prendre aussi le droit de compositeur pour vous.
Jf vois tout cela et j'attends, d'un jour à l'autre, d*être honoré d'une lettre de vous. Monsieur; il m'a paru impossible qu'un homme de votre mérite, de vos points de vue sur l'art, pourrait oublier entièrement tout ce qu'un artiste et galant homme doit à l'autre ; au contraire, j^entends dans ce moment que vous venez de publier la partition du Freyschutz, Ah ! Monsieur, que devien-
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dra toat ce qui nous est sacré, et sans les ayoir même acquis sur le chemin légitime?
Monsieur, je ne m^adresse à personne qu*à vous-même, à votre loyauté, à tous les sentiments nobles que vous avez exprimés tant de fois en parlant de Tart et sur ce qu^on lui doit. Laissezmoi espérer que rien qu'une négligence assez naturelle aux artistes ait pu vous faire oublier tout à fait l'existence du compositeur du Freyschutz, et soyez persuadé que je conserverai autant que possible les sentiments d'une véritable estime due à vos talents, avec laquelle j'ai Thonneur d'être, etc.
Ch.-M. de Weber.
Dresde, 4 janvier 1836.
Monsieur,
Il vous a paru superflu de m'honorer d'une réponse sur ma lettre du 15 décembre, et me voilà, malgré moi, pour une seconde fois dans la nécessité de vous écrire.
On m'a fait part qu'on allait monter an théâtre de TOdéon un ouvrage où il y a des morceaux de VEuryanthe. Cest mon intention de monter moi-même cet ouvrage à Paris ; je n'ai point vendu ma partition, et personne ne l'a en France; c'est peut-être sur une partition gravée pour piano que vous avez pris les morceaux dont vous voulez vous servir. Vous n'avez pas le droit d'estropier ma musique en y introduisant des morceaux dont les accompagnements sont de votre façon. C'était bien assez d'avoir mis dans le Freyschûtz un duo â'Euryanthe, dont l'accompagnement n'est pas le mien.
Vous me forcez, Monsieur, de m' adresser à la voix publique et de publier dans les journaux français que c'est un vol qu'on me fait, non seulement de musique qui n'appartient qu'à moi, mais à ma réputation, en faisant entendre sous mon nom des morceaux estropiés. Pour éviter toutes querelles publiques, qui ne
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sont jamais ayantageuses tant pour Part que pour les artistes, je vous prie instamment, Monsieur, de vouloir lever de suite de Fouvrage que vous avez an*angé, tous les morceaux qui m'appartiennent.
J'aime à oublier le tort qu'on m'a fait ; je ne parlerai plus du Freytchuiz, mais finissez là, Monsieur, et laissez-moi l'espérance de pouvoir nous rencontrer une fois avec des sentiments dignes de votre talent et de votre esprit.
Agréez, etc.
Ch.-M. db Weber.
En pabliant ces lettres sans commentaire, et en ne les insérant qne dans un seul journal, — peut-être n'avait-il pas pu faire plus, — Schlesinger usait encore de ménagements, car Weber aurait désiré que ses deux épîtres à Castil-Blaze fussent insérées dans tous les journaux et précédées d'un préambule explicatif en sa faveur. Au surplus, voici la lettre même que AVeber écrivit sur ce sujet & Maurice Schlesinger, lettre encore inédite, même en langue allemande, et dont je dois la communication à M. Schlesinger fils.
Dresde, 5 janvier 1826.
Cher monsieur,
J'ai recours à votre bienveillante activité : il n^est si grande patience qui ne s'épuise , et la mienne est à bout. Après que M. Castil-Blaze eut eu Finqualifîable impudence d'offrir mon Freyichutz au public avant que la partition n'en fût gravée, je lui écrivis la lettre ci-jointe, qui lui fut remise par l'ambassade royale de Saxe, et dans laquelle je me flatte qu'on ne méconnaîtra pas mes intentions pacifiques. Il n'a pas daigné me faire
réponse et, depuis, il s^est emparé de mon Euryanthe qu^il a taillée et accommodée a sa guise. Je dois à mon honneur d*artiste, je dois à Part en général de ne pas supporter plus longtemps de pareilles façons d*agir. Je vous prie donc de faire tenir À M. Gastil-Blaze la lettre ci-jointe, en gardant la copie qui vous est destinée : je désirerais qu'il s'engageât par écrit à ne plus considérer désormais mes œuvres comme les siennes et à faire disparaître de la Partie de chasse de Henri /F les morceaux d^ Euryanthe qu'il y a introduits.
Que si par impossible il se tenait sur la négative, je vous serais obligé de faire imprimer mes deux lettres dans tous les journaux de Paris, en les faisant précéder d'une note qui les explique. Le sentiment de la justice est trop vif chez la nation française pour laisser plus longtemps méconnaître les droits et défigurer les œuvres d'un artiste qui se trouve fort honoré des sympathies qu'elle lui a déjà marquées. Je m'en remets d'ailleurs à vous pour le détail, et vous recommande seulement d'employer dans la forme autant de douceur et de modération qu'il vous sera possible.
J'ai l'honneur, etc.
Ch.-M. de Wkbkr.
La prétention d'obtenir de Castil-Blaze un désistement par écrit ne pouvait venir qu'Ji l'idée d'an homme qui vivait loin de Paris, et qui ne savait pas à qui il avait affaire ; elle nous paraît bien naïve aujourd'hui, et tout aussi illusoire que cet appel à la bonne foi de la nation française, qui se souciait assez peu de cette querelle, ou qui, pour mieux dire, l'ignorait entièrement. En fait, l'idée d'introduire le Freischutz sur la scène française n'appartenait pas à Castil- Blaze. L'éditeur paraît l'avoir eue avant lui, — au moins un an plus tôt, — si bien que Weber s'en
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était aussi occapé et qu'il avait dû faire parvenir sa partition à Habeneck. Il devait donc souffrir d'autant plus, en se voyant couper ainsi Therbe sous le pied, et sa jaste colère lui fait tenir, comme on peut voir, un langage très acerbe, — du moins quand il s'adresse à un tiers. Certain passage bien curieux et absolument inédit d'une lettre de Weber à son éditeur (de Dresde, 15 mars 1823) indique où en étaient alors les pourparlers entamés directement avec Weber, non seulement pour le Freisckutz , mais surtout en Tue d'un ouvrage original à composer pour Paris : deux points très importants pour juger le procès pendant entre Castil-Blaze et Weber, et qui étaient jusqu'à présent tout à fait ignorés.
< .... Ce sera avec le plus grand plaisir et toute la confiance due à un véritable artiste que j'enverrai à M. Habeneck la partition du Freyschiltz, Bien que je persiste dans mes idées sur l'exécution de cet opéra à Paris, car je me persuade que le sujet n'y sera jamais goûté, ce me sera un plaisir et un honneur d'entrer en relations personnelles avec M. Habeneck. Cependant, dans l'ignorance où je suis des usages parisiens , je TOUS demanderai de me faire connaître quelles conditions seraient également acceptables et pour lui et pour moi. Je ne répugnerais pas à mettre en musique un livret français, pourvu qu'il ne heurtât pas trop mes idées ; je consentirais donc à séjourner à Paris tin mois et demi ou deux, pour apprécier les ressources mises & ma disposition et en tirer le meilleur parti. Mais, comme j'aime à prendre mon temps, il ne
me serait pas possible d'écrire Topera d'un bout à l'autre à Paris ; je reviendrais donc ici, sauf à retourner en France pour l'exécution : ce serait affaire h Habeneck de choisir le moment et de préciser les dates. Bien que j'aie depuis longtemps le désir de visiter la capitale de la France, je ne puis cependant rompre mes relations de famille et d'amitié sans un motif sérieux, et partir à l'aventure. En outre, je compte aller à Vienne au mois d'août pour y mettre en scène mon grand opéra d'Euryantke : voilà, me semble-t-il, un ouvrage qui s'adapterait aisément à la scène française (1)... »
Castil-Blaze ne voulut pas rester sous le coup des lettres de Weber, et il y répondit à sa façon, c'est-àdire par un mélange de bonnes et de mauvaises raisons, sans parvenir à se disculper, comme artiste, de ces travestissements incroyables, s'il paraissait avoir raison, par représailles, comme commerçant. Après avoir publié, dans les Débats du 25 janvier, une revue musicale assez peu intéressante et signée des trois X fatidiques, il jette tout à coup le masque pour répondre d'un seul coup et sans longueurs aux deux lettres, rendues publiques, de Weber, et dont la première, dit-il, n'était pas arrivée à son adresse : seule raison pour laquelle il n'avait pu répondre plus tôt. Il s'appuie d'abord sur cette loi qui veut que toute propriété littéraire ou musicale s'éteigne à la frontière ; il rap-
(1) Lettre inédite de Weber (de Dresde, 15 mars 1828), adressée à Téditeor Maurice Schlesinger, et appartenant aujourd'hui à son fils. -^ Habeneck était alors directeur de l'Opéra de Paris.
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pelle qae tout opéra composé en France peut être pria par les étrangers; qa'en Allemagne, notamment, quantité d'opéras français ont été tradaits, arrangés, gravés et joués à l'insa des auteurs qui n'ont jamais reçu la moindre rétribution ; il se félicite enfin que des auteurs allemands aient cru devoir contrefaire son livre sur V Opéra en France et son Dictionnaire de musique moderne. H ne s'est pas plaint, dit-il, bien au contraire, il s'est montré très flatté de la préférence, a: mais, par des représailles aussi franches que justes, il s'est emparé à' son tour des choses que l'Allemagne laissait en prise ; il a acheté à Mayence quarante kilogrammes de partitions dont il a tiré le parti qui lui a semblé le plus convenable, d Dans tout ce qui précède et tant qu'il ne quittait pas le terrain commercial, Castil-Blaze avait raison, — au moins en apparence, — bien que Weber ne fût pas responsable des emprunts et larcins faits par l'Allemagne & la France. Aussi lui suffit-il de peu de mots pour s'expliquer, mais il sent bien où le bât le blesse, et toute la fin de la lettre, consacrée à la discussion artistique, est beaucoup plus longue sans rien prouver en sa faveur.
Les autears ne seront jamais d'accord avec leurs traducteurs. C'est impossible. L'un veut ajouter, l'autre demande la suppression de tout ce qui pourrait nuire au succès. Il est reconnu qu'nn opéra étranger ne saurait réussir chez nous, sur un théâtre français, s'il n*est disposé d'après notre système dramatique. Il faut donc couper et rajuster la musique, la mettre en scène, et composer un opéra français avec les éléments pris dans les partitions étrangères.
Si j'avais publié l'ouvrage de M. Weber sous mon nom, d'après
Texemple des Anglais qui jouent un opéra de Grétry, de Méhul, de Boîeldieu, en faisant honneur de la musique à MM. tels et tels, de la ville de Londres, j'aurais eu tort aux yeux de la critique. Mais j'ai dit que Robin des bois était imité du Freyschutz; ce qui annonce les changements dont Vauteur se plaint et dont l'arrangeur se félicite. En effet, le Freyschutz arrive à Paris, précédé par une réputation extraordinaire : après bien des invitations, je me décide à le traduire avec mon collaborateur, qui s'en était déjà occupé. Je résolus de ne rien changer à la musique ; je tins parole, autant que les convenances de notre scène me le permettaient. Qu'arriva-t-il? Tout le monde le sait. La pièce fut sîfQée et resifi9ée. Voyant que cet opéra ne pouvait se tenir sur ses jambes, j'imaginai de V estropier^ et je le fis avec tant de bonheur que, depuis lors, il a marché d'un tel pas, qu'on ne sait point s'il doit s'arrêter un jour ; et cent cinquante-quatre représentations viennent justifier l'opération de l'arrangeur.
Les Allemands s'emparent de tous nos opéras : est-ce par amitié pour la nation française et pour rendre un hommage éclatant à nos illustres maîtres ? Empressons-nous d'imiter leur courtoisie en représentant à notre tour Freyschutz ^ Fidelio, etc. S'appuient-ils de la sauvegarde des lois pourprendre impunément nos productions littéraires et musicales ? Je ne vois pas pourquoi nous n'userions pas du même droit à leur égard.
Je suis fâché qu'une personne d'un talent aussi éminent que M. Weber ait pu se trouver offensée des changements que nous avons faits à son opéra pour en assurer le prodigieux succès, A Vienne, tout le rôle de Samiel avait été supprimé ; j'ignore si M. Weber a réclamé contre cette licence. Le but de mon entreprise était de faire connaître à la France le chef-d'œuvre admirable de ce compositeur et d'ajouter nos lauriers à ceux que l'Allemagne, la Prusse, la Hollande, l'Angleterre avaient déjà posés sur la partition de Freyschutz.
Veuillez bien agréer, Monsieur, etc.
Castil-Blâzb.
Cette réponse ne resta pas longtemps sans répliqae;
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et r éditeur Maurice Schlesinger adressa aux journaux, comme fondé de pouvoirs de Weber, une lettre datée du 28 janvier, dans laquelle il s'attachait surtout à réfuter les raisons pécuniaires invoquées par Castil- Blaze. II établissait sans difficulté qu'en faisant graver, pour la vendre à son propre profit , la grande partition du FreisckûtZj que Weber n'avait voulu céder à personne, Castil-Blaze enlevait un bien légitime au compositeur qu'il prétendait honorer, et qu'un pareil procédé n'était rien moins que délicat, alors même qu'il ne tombait pas sous le coup des lois. Il lui répondait enfin catégoriquement que jamais les traducteurs allemands d'opéras français ne touchaient de droits, parce qu'ils ne changeaient pas une seule mesure à la musique, non plus qu'on n'avait changé un seul mot & ses livres, qui n'avaient pas été contrefaits, comme il se plaisait à dire, mais littéralement traduits. A l'égard d'un arrangeur enragé comme Castil-Blaze, c'était là un argument irréfutable : aussi n'essaya-t-il pas de le réfuter.
Cette discussion si aigre, précédant d'un mois l'ar^ rivée de Weber, n'était pas faite pour aplanir les voies entre Castil-Blaze et lui, ni pour lui rendre son séjour bien agréable, puisqu'il allait se trouver face à face avec celui qui l'avait pillé, et qu'il ne pourrait aller entendre ni le Freischiitz ni Euryanthe à FOdéon, sans paraître autoriser par sa présence de telles licences et un pareil larcin.
VISITES DE WEBER AUX COMPOSITEURS HABITANT PARIS. SES RAPPORTS PASSÉS ET PRÉSENTS AVEC ROSSINI.
L'entrée en France et la vue d'un autre genre de vie frappèrent très vivement les deux voyageurs. La première cheminée aperçue à Sainte-Menehould causa une impression agréable à Weber, et il n'eut pas plutôt essayé de la cuisine française qu'il la trouva fort à son goût ; enfin Ftirstenau et lui eurent grand plaisir à traverser la ville d'Épernay et tout le pays environnant. Voyage excellent en somme, et qui s'accomplit avec une régularité parfaite. Weber arriva si bien à l'heure dite à Paris, — le 25 février, — qu'il plaisante lui-même en écrivant à sa femme : <r Je suis arrivé intact, sauf une vitre brisée et un bouton de culotte décousu ; celui-ci réclame instamment les secours de mon industrie. 2>
Un journal français, un seul, le Constitutionneljiiotsk le surlendemain l'entrée dans nos murs de l'auteur du Freischûtz : « Le fameux compositeur Weber vient d'arriver à Paris ; » et un autre, un seul aussi, annonça son départ, avec une erreur : « M. Weber doit partir dans quelques jours pour Londres, oii M. Ch. Kemble, directeur de Covent Garden, l'a appelé pour monter l'opéra ^Eui^anthe. » Trois ou
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quatre lignes bien sèches, deux faits divers insignifiants^ — ce serait peu de nos jours, mais c'était beaucoup en un temps quasi-patriarcal, où la réclame était encore dans Tenfance. Un compositeur de la valeur de Weber viendrait aujourd'hui à Paris qu'il n'y aurait pas assez de journaux pour renseigner le public impatient sur sa façon de manger et de se vêtir, de boire et de dormir : autant de détails topiques qui ajoutent ou enlèvent beaucoup à la valeur de ses créations et sur lesquels les vrais amateurs se régleraient pour former leur jugement. A tout bien considérer, les usages d'autrefois valaient encore mieux en leur modestie et leur simplicité.
Weber débarquait & Paris avec l'intention de circuler incognito dans une ville od il avait peu de connaissances à faire ou à renouveler. C'était seulement à son retour de Londres et lorsque le succès d' Oberon aurait encore affermi son renom à l'étranger, que Weber projetait de tenter fortune à Paris : il s'était même, à cet effet, muni d'une lettre de recommandation qui devait lui donner accès au Palais-Royal, lettre écrite en entier de la main du neveu du roi de Saxe, en français^ et adressée au duc d* Orléans ; mais il la gardait précieusement pour s'en servir au retour. La mort coupa court à ce projet, et cette lettre, sans jamais aller à son adresse, revint entre les mains de l'éditeur Schlesinger, qui l'a transmise à son fils.
Dresde, ce 11 février 1826.
Monseigneur,
Gomme amateur et protecteur des arts, j^ose vous recommander deux musiciens saxons qui, à leur passage à Paris, désirent se faire entendre devant vous et demandent votre protection. L'un d'eux est le fameux auteur de Rohin^Wéber, homme recommandable sous tous les rapports, dont vous ne regretterez sûrement pas d'avoir fait la connaissance personnelle, et qui d'ailleurs excelle sur le piano. Son compagnon est M. Fiirstenau, virtuose sur la flûte, également attaché à la chapelle du roi ; quoique vous soyîez (aie) habitué aux talents supérieurs de Drouet et de Tulou, j'espère que vous ne l'entendrez cependant pas sans plaisir. Si cette lettre est de bien ancienne date, je vous prie d'en excuser Weber, car, étant aussi pressé d'arriver en Angleterre pour y diriger encore quelques oratorios, il n'aura pas le temps de se faire présenter à vous à son premier passage à Paris.
Recevez l'assurance de mon amitié invariable.
Votre très dévoué ami et neveu, Frédéric-Auguste (1).
Le matin même qui suivît son arrivée, une agitation fiévreuse poussait dehors notre voyageur, qui se
(l)Eii 1826, c'était Frédéric- Auguste I®'', premier roi de Saxe et fils de l'électenr Frédéric-Christian, qui régnait & Dresde ; son frère, Antoine 1^^, lai snccéda en 1827, et leur successeur en 1836 fut le signataire de cette lettre, leur neveu Frédéric-Auguste II, fils de leur fière cadet défunt Mazimilien.
faisait amener une voiture. Il roula en fiacre pendant tonte la journée^ et cet infatigable véhicule le déposa tour à tour devant la porte de ses collègues, Paer, Catel, Auber, Cherubini, !Rossini, ou chez l'éditeur Meissonnier ; — « presque autant de fastueux hôtels, dit-il, propres à exciter la jalousie. ]> Tous ces artistes reçurent leur illustre confrère d'Allemagne de la façon la plus cordiale; Eossini alla plus loin et le traita avec une sorte de cajolerie mielleuse. En apprenant la venue prochaine de l'auteur du FreiscAutz, il avait chargé Schlesinger de l'avertir aussitôt que Weber mettrait pied à Paris , afin qu'il pût lui faire visite le premier. Weber le devança pourtant, et lorsqu'il se présenta à sa demeure, Rossini lui fit un accueil poli jusqu'à l'exagération; il lui prodigua les marques de l'empressement le plus respectueux ; il le reconduisit tête nue jusqu'au pied de l'escalier et lui rendit sa visite le soir même, selon le cérémonial observé entre souverains. Weber cependant était trop fin pour se laisser tromper par ces témoignages de la vénération la plus profonde, et il sut très bien y discerner la part du tact spirituel de Rossini et celle de son malicieux entregent. Aussi n'en éprouva-t-il aucun plaisir, tandis que les prévenances du vieux Cherubini, qu'il avait en si haute admiration et qui lui fit visite par deux fois, lui causèrent une joie sans mélange et une sincère émotion.
Pas plus à Paris qu'à Vienne, Weber ne pouvait être dupe des simagrées italiennes de Rossini, et il faut se reporter de quelques années en arrière, à Té-
poque de la représentation à!Euryanthe, ponr connaître les véritables sentiments du compositeur allemand envers son rival italien. Weber, qui s'était toujours posé comme le champion, et champion victorieux un instant, de la musique nationale contre la musique d'outre-monts, Weber, qui reprochait si amèrement à son camarade Meyerbeer ce qu'il appelait sa désertion, sa condescendance et ses emprunts à l'école italienne, avait ressenti un contre-coup violent à voir les empiétements de cette musique détestée, qui avait obtenu une vogue inouïe en Allemagne grâce au nom prestigieux de Bossini. Et c'était précisément pour cette ville de Vienne, où l'engouement pour les Italiens atteignait le diapason le plus élevé, que Weber avait accepté d'écrire Euryanthe. Barbaja, l'imprésario attitré de Rossini, qui avait mis, pour ainsi dire, son génie en conpe réglée, ayant obtenu l'entreprise de rOpéra Italien de Vienne, y avait bientôt fait jouer avec un succès d'enthousiasme, au théâtre de la Forte de Carinthie, Zelmira, qui avait été représentée peu auparavant au théâtre San Carlo de Naples, vers le milieu de décembre 1821 (1). A peine les amateurs
(1) d BoBsini, dans cet opéra, écrit Stendhal, s'est éloigné le plus possible du style de Tancrède et de VAurdiano in Palmira; c'est ainsi que Mozart, dans la Clémence de Titus, s'est éloigné du style de Don Giovanni, Ges deux hommes de génie ont marché en sens inverse. Mozart aurait fini par s'italianiser tout à fait. Rouini ^nira peut-être par être plut Allemand que Beethoven», Le degré de germanisme de Zelmira n'est rien en comparaison de la Semiramide que Bossini a donnée à Venise en 1823. Il me semble que Bossini a commis une erreur de géographie. Cet opéra, qui à Venise n'a évité les siflBets qu'à cause du grand
de Vienne eurent-ils entendu quelques œuvres de Rossini, que les cœurs volèrent au-devant de cet enfant chéri de la fortune : il fut salué par tous comme lé Messie de la musique et prit de plain-pied une situasion que Winter, Paer, Cimarôsa, Fioravanti et bien d'autres n'avaient pu conquérir que par degrés et au prix d'efforts ininterrompus.
nom de RoBfiinî, eût peut-être semblé sublime & Kœnigsberg oa à Berlin ; je me console facilement de ne pas l'avoir yn au théâtre ; ce que j*en ai entendu au piano ne m'a fait aucun plaisir, jt Cette critique de Stendhal est toujours amusante. Je ne connais de comparable qu'un artl* cle de M. Vitet, lequel s'arrêtant, l'esprit confondu, devant les profondeurs insondables de la partition du Siège de Corinthe, s'écrie avec une anxiété admirative et douloureuse : ^ ... En vain nous étions-nous figuré d'avance une complication sans exemple, notre attente a encore été surpassée : il faut voir marcher de front, sur chacune de ces vastes pages, non point dix ou douze portées, comme dans les partitions qui passaient jusqu'ici pour les plus fortement instrumentées, mais bien vingt ou vingt-cinq, dont la plupart représentent deux, trois ou même quatre parties... Mais après l'admiration et la surprise, un autre senti* ment se fait jour: c'est xme sorte d'inquiétude pour l'avenir de la musique, qui semble compromis par ce luxe effrayant d'harmonie instrumentale... Un homme est venu qui a si bien abusé de tous les moyens d'effet, qu'il a misses successeurs en grand danger de n'en plus trourer de nouveaux, même avec du génie ; et tel est le degré de complication auquel il a porté les effets harmoniques, qu^il est permis de se demander s'il n'a pas rendu toute innovation impossible....]) Comment peut-on nous représenter comme sachant la technique de la musique, l'harmonie et la composition, un homme qui se laisse aussi facilement éblouir par la masse desiastruments rangés en bataille, qui prend aussi naïvement le nombre pour la puissance, et qui, disant connaître les pMutitions d'opéras de Kozart, de Weber et de Beethoven, éprouve une stupéfaction voisine de l'ahurissement devant les complications orchestrales et les développements symphoniques de Semiramide et du Siège de Corinthet Stendhal écrivait en 1823 et M. Vitet en 1826 : aussi le premier se révolte-t-il & l'idée d'entendre Semiramide, tandis que le second va, non sans effort, jusqu'au Siège de Corintke,
Et pendant ce temps , Weber, la jalousie au cœur et l'esprit agité d'un saint transport, se retirait à la campagne pour composer sa magnifique partition ^Euryanthe, ainsi qu'une grande cantate destinée au mariage du prince Jean. La représentation de son nouvel opéra fut fixée enfin à l'automne de 1823, et Weber devait se trouver forcément en face de Eossini, car celui-ci était venu suivre la saison italienne de Vienne, escorté de son fidèle satellite Carafa. L'arrivée de Rossini en 1823 et le séjour prolongé qu'il fit dans cette ville pour mettre en scène ses opéras^ dont il ne devait pas d'ailleurs diriger l'exécution, rendirent la position de Weber encore plus délicate et plus difficile. Les deux rivaux formaient un contraste complet au physique et au moral : l'Allemand, petit^ d'aspect souffreteux, ayant peiné dès sa jeunesse, n'ayant jamais pris pied chez les grands, inconnu^ en somme, hors d'un petit cercle qui avait pu apprécier son génie; l'Italien, magnifique, grand, bien bâti, né pour être le favori des princes, admis dans leur intimité, un homme enfin qui avait tout gagné & la loterie de la vie : argent, amour, honneur et gaieté, si heureux même qu'il avait su se faire des amis de ses rivaux. Seul, Weber voulut lui tenir tête ; il entreprit de lutter contre ce paissant adversaire, avec une décision froide, confiant « en Dieu et en son Euryan-
Il arriva à Vienne vers le milieu de septembre, comme la saison italienne allait finir, — il lui fallait bien le temps de compléter la distribution ^Euryan--
tke, pois de diriger les répétitions, — et, dès son arrivée, il éprouva lui-même une commotion irrésistible en entendant chanter la compagnie italienne ; mais il se tenait sur ses gardes, et il refusa sans hésiter lorsque Barbaja lui offrit par deux fois un eogagement pour Naples, en vue, sans doute, de faire place nette à Vienne pour le plus grand avantage de Rosflini. Weber était émerveillé de la voix et de la virtuosité des artistes italiens; Lablache et surtout M"® Maînvielle-Fodor lui arrachaient des exclamations sans fin ; mais si l'exécution le ravissait, la musique le faisait véritablement souffrir. Il n'est presque pas de lettre où il n'en parle à sa femme du ton le plus aigre : « J'entendis avant-hier Sémiramis; de la musique je n'ai rien à dire, sinon qu'elle est de Rossini; mais quelle merveilleuse exécution!... d (26 septembre). — a Que pareil opéra excite ici l'enthousiasme, rien de plus sûr ; voilà donc les Italiens mieux traités que moi-même en Allemagne!.. y> (!*' octobre). — Il entendit ensuite Tancrèdcy qu'il n'apprécie pas, mais la mesure était comble quand vint Cenerentolay et certain soir que des amis reçus dans sa loge, après avoir contenu leur enthousiasme, s'échappèrent à applaudir avec tout le public le célèbre duo : Un segreto ctimportanzaj chanté par Lablache et Ambrogi, Weber sortit brusquement et ne reparut plus de la soirée. Le lendemain, à déjeuner, il s'excusa bien auprès de ses invités, mais d'assez mauvaise grftce et comme un homme prêt à recomniencer. Telle était enfin la passion acharnée de Weber contre Ros-
slni, que, même à la fin de sa vie, il n'admettait aacan mérite dans les ouvrages les pins applaudis de son rival, faisant seulement une exception indulgente en faveur du Barbier de Séville : encore n'est-il pas bien sûr que, malgré ses réserves, cet opéra ue figurât pas quand même, avec tous les autres de Bossini, sur son Index librorum prokibitarum' (1).
Weber détestait Bossini, mais comment Rossini jugeait-il Weber? Une petite scène intime, absolument inconnue et garantie vraie par Tinterlocuteur, — un jeune homme que Rossini avait vu naître et qu'il traitait presque paternellement, — fera bien comprendre avec quelles restrictions le compositeur italien pouvait et devait admirer les créations du maitre allemand. C'était il y a une vingtaine d'années, à l'époque où Bossini donnait, tous les samedis d'hiver, de petites soirées dont les rafiraîchissements se distinguaient par une modestie devenue légendaire, mais où artistes et gens du monde se pressaient pour entendre parfois de bonne musique et des virtuoses de choix. Le maître de maison, d'ailleurs, fatigué par l'âge et par la maladie, « sa vieille catarrhe, » comme il disait, se privait le plus souvent de paraître au salon et laissait sa femme faire les honneurs : il demeurait
(1) Sa liaine contre l'opéra italien en général, et contre Rossini en particulier, avait même entraîné Weber & composer et à faire imprimer une parodie du fameux sermon du capucin de Schiller, où il représentait le cjfffne de Pesaro sous la figure d'une oie barbotant C'est Holtei qui note le fait dans son récit d'une soirée passée b, Dresde^aTec Weber, chez Chiapone, en septembre . 1822, récit reproduit en entier par M. Max-Marie de Weber.
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alors dans sa chambre en compagnie de quelques intimes^ mais il laissait la porte entr^ouverte^ afin de saisir quelques notes au vol. Un soir que, blotti dans son fauteuil et .presque en costume de nuit^ il causait familièrement avec son jeune ami, une chanteuse aimée, peut-être M"® Nilsson, attaqua tout à coup dans le salon un morceau de Weber. Dès la première note, Eossini cessa de causer et parut prêter quelque attention à la musique, ses petits yeux brillaient et sur ses lèvred errait un sourire énigmatique, mais dont l'explication ne se fit pas attendre. Sitôt le morceau fini, Bossini se leva, et, montrant d'un air narquois son gros pouce replié : « Vois- tu, dit-il à son voisin, Weber, c'est très joli; mais l'idée n'est jamais plus longue que ça. y> Puis, se rajustant à la h&te et remettant sa perruque d'aplomb, il se glissa dans le salon pour baiser au front la cantatrice, ainsi qu'il en avait l'habitude. Cela fait, il faussa compagnie à son monde, rentra dans sa chambre et se mit au lit. Pour n'être pas de la haute histoire, cette anecdote, qui remonte à novembre 1866, peint au riiieux l'opinion de Rossini sur Weber, et montre si celui-ci avait raison de ne pas prendre pour argent comptant les compliments intarissables du flatteur Italien (1).
Rossini n'aimait certainement pas plus Weber qu'il n'était aimé de lui, mais il y avait loin de là à ce
. (1) Berlioz écrit quelque part dans ses Mémoiret : a ... Bossini dit, en parlant de la musique de Weber, qu'elle lui donne la colique, J> Et comme ces vapts sont soulignés, il est très probable que Berlioz luimême les avait entendu dire à Bossini.
qu'il intriguât contre Weber pour l'éloigner de Paris, comme l'insinue Charles Maurice avec sa perfidie habituelle : « M. Marie Weber, auteur de Eobin des bois (le poème en dehors), est récemment arrivé à Paris. M. Sossini lui permettra-t-il de monter son ouvrage? Non. Est-ce qu'on Taime, ce M. Rossini? Même réponse. ]> Le trait est bien lancé et aussi méchant que l'était toujours Charles Maurice pour qui ne lui parlait pas en langage doré : aussi ne doit-on attacher aucune importance à cette insinuation. Il ne disait quelque bien de Weber que pour décrier Rossini^ et il ne harcelait Rossini que parce que celui-ci faisait la sourde oreille. Il l'attaquait tous les matins, d'ailleurs, et Rossini ne devait pas être le dernier à rire d'entrefilets de ce genre :
4 mars. — M. Rossini a touché son mois de février.
5 mars. — Dans 27 jours , M. Rossini touchera son mois de mars.
OU encore
— M"*' Mainvielle est à Auteuil, où elle soigne sa santé.
— M. Rossini est à Paris, où il se dorlote.
— Le Théâtre-Italien estàFavart, où il végète. Trois nouvelles qui n'en valent pas une.
Elles ne valaient surtout pas le prix que Maurice les estimait et qu'il aurait demandé pour les supprimer.
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WEBER A l'opéra : "C Ohjmpie de sfontini.
POURSUITE folle DE BERLIOZ.
Lorsque commença l'année 1826, l'Opéra de Paris préparait depuis longtemps une reprise éclatante de r Olympie de Spontini, remaniée de fond en comble par les auteurs et ornée d'un troisième acte entièrement nouveau ; mais le musicien n'en finissait pas de refaire sa musique et de corriger les corrections déjà faites pour les représentations intermédiaires à Berlin. L'administration se trouva ainsi acculée au dernier moment, et, tout en faisant apprendre le rôle de Statîra par M^^ Quiney, elle décida d'effectuer cette reprise en grande pompe, pour la représentation de retraite de M""® Branchu, l'incomparable tragédienne lyrique, et pour les débuts de M"' Cinti, qui émigrait des Italiens & l'Opéra français.
Cette magnifique soirée avait été fixée au lundi 27 février. Dérivis, Ad, Nourrit et Bonel jouaient Antigone, Cassandre et l'Hiérophante, à côté de M"* Branchu- Statira, de M"° Cinti-Olympie ; et les ballets de l'opéra étaient dansés par Albert, Paul, Ferdinand, Grosselin, M™* Anatole, Noblet, Legallois, Montessu, Lacroix, Launer, Elie, Hulin, etc. Le joli ballet-pantomime de Gardel et Méhul, la Dansomanie^ joué d'une façon tout à fait exceptionnelle, terminait le spectacle. Des comédiens de différents théâtres s'é-
taient réuuis aux mimes et danseurs de TOpéra : le célèbre, l'incomparable Vestris, sortait de la retraite pour rejouer le rôle du dansomane^ un de ses plus grands triomphes; IVP® Leverd, la sociétaire de la Comédie-Française, devait représenter sa femme; jyfiie Chevigny, qui excellait dans la pantomime, et Beaupré se chargeaient du rôle de la fermière et de celui du prévôt de danse ; puis Gavaudan, du Théâtre- Français, et M™' Desbrosses, de l'Opéra-Comique, se joignaient aux premiers sujets des deux sexes et à tout le corps de ballet pour tenir les moindres rôles et danser les moindres pas. Enfin, on avait intercalé une grande marche sur laquelle les principaux artistes des quatre théâtres royaux devaient venir faire des adieux solennels à leur illustre camarade. Talma, Lafont, Baptiste, Armand, Monrose, Michelot, Ponchard, Huet, Lemonnier, Bordogni, Galli, Levasseur, Eubini, M""^ Mars, Duchesnois, Bourgouin, Paradol, Demerson, Pasta, Schiasetti, etc. ; et, parmi les acteurs retirés du théâtre, Laïs, Michau, M"® Volnais, bien d'autres encore, s'étaient fait inscrire à l'envi pour rendre hommage à l'un des plus grands talents de la première scène lyrique.
Enfin, et ce ne devait pas être le moindre attrait pour Weber, l'orchestre était dirigé par le célèbre Habeneck, avec lequel il avait eu déjà de bons rapports par lettres. François Habeneck, le chef d'orchestre incomparable, était alors &la tète des musiciens de l'Opéra; il occupait cette place en partage avec Yalentino ; depuis deux ans il s'était vu retirer ses fonctions de di-
rii^T
Habentsk ; a'sprès la portralt-cluirge i!e Dsiiti
recteur de l'Opéra qu'il avait remplies de 1821 à 1824 : c^est duraut sa courte direction qu'il avait eu l'idée de faire composer par Weber un ouvrage original pour ParisJ Mais, chez lui, le directeur était peu de chose et le chef d'orchestre était tout D'abord dans les concerts des élèves du Conservatoire, interrompus en 1815 après l'entrée des alliés dans Paris, il avait fait entendre la première symphonie de Beethoven ; ensuite il avait continué de faire connaître les créations de ce grand génie dans les concerts spirituels de l'Opéra ; mais il avait dû lutter contre ses musiciens au sujet du ravissant andante de la deuxième symphonie, et ne parvenant pas à les convaincre, afin de sauver les autres morceaux de cette symphonie, il imagina de substituer à l'andante incriminé celui de la symphonie en la que le public redemanda à grands cris. Bientôt, après l'organisation d'une nouvelle société de concerts au Conservatoire, en 1828, — société née de son initiative obstinée, qu'il dirigea pendant vingt ans, et dont, même après sa mort, il est demeuré la personnification vivante, — il allait révéler aux amateurs et musiciens de Paris ces œuvres incomparables, imprimant à son orchestre une chaleur, une énergie extraordinaires et communiquant son fervent enthousiasme au public. Mais, en 1826, il n'était pas encore de société des concerts du Conservatoire, et Habeneck, tout en rêvant peut-être aux symphonies de Beethoven, battait la me- Bure à l'opéra de Spontini (1).
(1) Cette magnifique représentation se termina à minuit un quart, — heure indue pour l'époque, — et la recette s'éleva au chiflfre ines-
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Weber, étant arrivé depuis deux jours, ne manqua pas de se rendre & cette solennité musicale pour voir au moins une fois l'admirable artiste qui allait se retirer du thé&tre. La veille, dimanche 26, TOdéon avait bien représenté (ce devait être à son intention) la Forêt de Sénart, précédée de Zaïre, pour les débuts d'un tragédien en herbe dans Orosmane : <r M. Camille débute aujourd'hui à l'Odéon, écrivait Charles Maurice, mais comme c'est dans la tragédie qu'il se lance, tout espoir de comique n'est peut-être pas perdu. » Weber aurait donc pu, s'il avait voulu, connaître de près le beau travail de Castil-Blaze ; mais il n'est nullement probable qu'il ait fait l'honneur d'une visite à son implacable arrangeur. S'il voulait d'ailleurs entendre de la musique, il avait le choix, le même soir, entre l'Opéra, où l'on donnait les Prétendus, de Lemoine, avec denx ballets, V Épreuve villageoise et les Pages du duc de Vendôme^ et l'Opéra^Comique, oti l'on jouait le Muletier, d'Hérold, Emma, d'Auber, et Re» natU ctAst, de Dalayrac, Deux médiocres spectacles en somme et qui ne durent guère tenter Weber ; il se dédommagea le lendemain soir, car la représentation ^Oh/mpie lui causa le plus vif plaisir, qu'il exprime ainsi dans une lettre à sa femme : a ... Comme l'opéra est ici un spectacle grandiose! La splendeur du vais-
I)éré de 14,600 francs, sans parler des fractions. Il faut dire que les places étaient fiiées à on taux exceptionnel, depuis 24 francs (les staUes étaient les plus chères) jusqu'aux plus modiques, le parterre et l*amphithéfttre des quatrièmes, à ô francs. Les fauteuils d'amphithéâtre et d'orchestre coûtaient lô francs : c'était alors un chiffre exorbitant ; c'est le prix normal de nos jours, — et moins encore.
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seaa, la présence de masses snr la scène et dans Torchestre forment un spectacle superbe et imposant. L'exécution a été excellente , l'orchestre a une force et une ardeur telle que je n'ai jamais rien entendu de comparable ; les applaudissements ont été nombreux et absolument mérités (1). }>
C'est pendant toute cette journée du 27 février que Berlioz^ l'esprit bouleversé et les nerfs surexcités par l'admiration qu'il avait conçue pour Weber à l'audition du FreiachûtZj se lança à la poursuite du maître vénéré, sans pouvoir l'atteindre, et courut cette course folle par tout Paris. Il la raconte dans ses Mémoires de la façon la plus vive et la plus amusante.
(1) En dehors dee théâtres de mnsiqae, Weber aurait encore pu aller aux Tariétés, au Vaudeville, au.Gymnase, de préférence au Gymnase, où le répertoire de Scribe triomphait sur toute la ligne , où l'on représentait presque chaque soir le Nouveau Povrceaugnac et la Mattresse au hgig, le Coiifident ou les Manteaux, et surtout la dernière pièce de Scribe et MélesyiUe, alors en pleine Yogne de noureauté, la Demoieelle à ma' rier, si bien jouée par Paul et Jennj Yertpré. A la Gkilté, le Moulin des étangs ; à T Ambigu-Comique, la Nuit des Noces ; à la Porte-Saint- Hartîn, tantôt la Fille du musicien avec les Petites Danaîdes, tantôt tÉ' cole du scandale avec la Bégueule, ou Princesse et Charbonnier ; à l'Odéon, les soirs de comédie, Boisrosé, ouvrage posthume de Mercier, et /n^r^ue et Amour, drame imité de Schiller par Gustave de WaiUj : telles étaient les affiches des principaux théâtres non lyriques, à la fin de février 1826. La Comédie-Française, elle, vivait sur son répertoire, passant à*£sther et des Deux Gendres à Valérie et au Macbeth, de Duds ; une seule nouveauté, une comédie en trois actes, la Petite Maison, d construite par M. Héleeville 7> et jouée le 24 février, a Le titre promettait un scandale, dit la Pandore, de méchante mémoire, et la première partie de la pièce en faisait espérer-... Le dénoùment apprend au spectateur qu'il a été mystifié durant trois actes et qu'il n'y a pas de petite maison dans Tai&dre. L'auteur a été nommé sans opposition. j> Gela passait pour un article favorable il y a cinquante ans : qu'en dirait-on aujourd'hui ?
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«... L'auteur lui-même, alors, vint en France. Vingt et un ans se sont écoulés depuis ce jour, où pour la première et dernière fois, Weber traversa Paris. Il se rendait & Londres pour y voir à peu près tomber un de ses chefs-d'œuvre (Oberon) et mourir. Combien je désirais le voir! avec quelles palpitations je le suivis, le soir où, souffrant déjà et peu de temps avant son départ pour l'Angleterre, il voalut assister à la reprise à^Olympie! Ma poursuite fut vaine. Le matin de ce môme jour, Lesueur m'avait dit : € Je viens de recevoir la visite de Weber. Cinq minutes plus tôt, vous l'eussiez entendu me jouer sur le piano des scènes entières de nos partitions françaises; il les connaît toutes. 2> En entrant quelques heures après dans un magasin de musique : a: Si vous saviez qui s'est assis là tout & l'heure ! — Qui donc ? — Weber! j> En arrivant à l'Opéra et en entendant la foule répéter : « Weber vient de traverser le foyer^ — il est entré dans la salle, — il est aux premières loges; t> je me désespérais de ne pouvoir jamais l'atteindre. Mais tout fut inutile; personne ne put me le montrer. A l'inverse des poétiques apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser lui écrire et sans amis en position de me présenter à lui, je ne parvins pas à l'apercevoir. Oh ! si les hommes inspirés pouvaient deviner les grandes passions que leurs œuvres font naître! S'il leur était donné de découvrir ces admirations de cent mille âmes concentrées et enfouies dans une seule, qu'il leur serait doux de s'en
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entourer, de les accaeillir, et de se consoler ainsi de Tenvieuse haine des uns, de l'inintelligente frivolité des antres, de la tiédeur de tous! i>
Ce n'est plus Berlioz jeune, ce n'est plus le partisan fanatique de Weber qui parle dans ces dernières lu gnes ; c'est Berlioz avancé en âge, c'est le compositeur nié et bafoué qui cherche dans la foule quelque obscur et sincère partisan qui l'aime, l'admire et le poursuive — sans oser lui parler — comme lui-môme aimait, adr mirait et poursuivait jadis le créateur du Freischiitz.
Si Weber ne dit rien de la musique d' Olympia après cette représentation solennelle , c'est qu'il la connaissait de longue date. H faut se rappeler, en effet, qu' 0* lympie et le Freischûtz avaient servi d'enjeu dans cette partie décisive jouée à Berlin, en 1821, entre le parti national, ayant à sa tète M. de Brûhl, le surintendant des théâtres, qui tenait pour le maître de chapelle allexnand, et le parti de la cour, moins nombreux mais plus puissant, qui soutenait le directeur général de la musique royale. Grâce à ce titre qui lui donnait une autorité absolue sur tous les gens tenant de près ou de loin & rOpéra, Spontini avait pu faire converger sur son ouvrage favori toutes les forces vives du théâtre z décors admirables, costumes éblouissants, orchestre et chœurs presque doublés, danseurs et figurants ren* forcés d'autant, des répétitions sans fin auxquelles le roi tenait à honneur d'assister, tous les premiers sujets à son entière disposition et le personnel entier de l'Opéra mis en réquisition, de façon qu'il fallut même arrêter les études du Freischûtz. Cet énorme déploie*
mentde splendeurs théâtrales^ laprotection déclarée du soaveraîn, une interprétation hors ligne n'avaient pu cependant saaver d'une trop prompte indifférence cette partition^ déjà si belle et si grandiose par elle-même, ce chef-d'œuyre au vrai sens du mot, qui avait été accueilli le premier soir (14 mai) avec un enthousiasme indescriptible et qui ne remplissait qu'à demi la salle dès la troisième représentation. Un mois après, le 18 juin, le parti national allemand remportait un triompte complet et décisif avec le Freiachûtz (1).
Dans une lettre écrite de Berlin (mars 1822); Senri Heine trace ainsi le portrait physique de chacan des deux rivaux, sans marquer de partialité pour l'on ni pour l'autre : a La physionomie de Weber ne &it pas une impression très favorable. Une petite taille, des jambes mal bâties et une longue figure, sans aucun trait particulièrement heureux. Mais dans cette figure, quelle expression sérieuse ! quel regard méditatif! On y voit le même calme de volonté, la même résolution sereine , qui exerce sur nous un attrait si magnétique dans les tableaux de l'ancienne école allemande. Quel contraste eptre cette figure et celle de Spontinil La stature élevée, l'œil sombre, flamboyant, enfoncé dans les orbites, les boucles de cheveux noir de jais, qui couvrent à moitié un front sillonné, l'expression moitié mélancolique, moitié dédaigneuse des lèvres, l'expression farouche de cette figure jaunâtre qui réfiéchit
(1) Toir sur cette latte musicale le curieux opuscule de M. Edmond Keukomm, Histoire du FreyschûtZj tirée de la biographie de Charles- <Marie de Weber par son fils. (Un voL in-12, Faure, 1867.)
toutes les passions, celles qai ont éclaté déjà, celles qni éclatent encore, tontç la tète qni semble être celle d'an Calabrais et qa'il est impossible pourtant de ne pas trouver belle et noble, tout cela nous révèle immédiatement rhomme de l'esprit duquel sont sortis la Vestale, Cotiez et Olympie. y>
Cette lutte héroïque était de celles qui sont également glorieuses pour le vainqueur et pour le vaincu ; mais il est bien évident qu'en voyant jouer Olympie à Paris, Weber devait plus se préoccuper de l'interprétation et de la mise en scène que de l'œuvre elle-même, qu'il connaissait trop bien et qui lui rappelait & la fois d'amers et doux souvenirs. La postérité a hautement confirmé le jugement rendu & Berlin, et le Freischùtz, aujourd'hui universellement admiré, se joue presque dans tous les pays — sauf en Italie — tandis qu' 0lympie ne se joue nulle part et n'est plus connue que d'un nombre très restreint de curieux et d'amateurs.
WEBER A' l'opéra-comique ET AU CONSERVATOIRE.
La Dame blanche, de boïeldieu, et la classe de fétis.