‹ Paris dilettante au commencement du siècle. Ouvrage orné de 36 gravures sur bois et fac-similé de dessins originaux conservé aux archives de l'OpéraChapitre 8 sur 18 · M JU · texte numérisé non relu

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Coap sur coup et sans que nul Tait remarqué, le feu a détruit^ en trois ans, les trois dernières salles subsistant qui eussent abrité l'Opéra. Au mois de mai 1871, les incendies allumés par la Commune anéantissaient à la fois ce qui restait de la grande salle des Tuileries et le théâtre de la Porte-Saint- Martin. Un eiFroyable incendie a, depuis, consumé la magnifique salle de la rue Le Peletier. Il ne reste plus debout aucune des salles qui furent l'Opéra de Paris, et dont l'histoire mérite d'être retracée en rappelant quelles catastrophes les firent tour à tour adopter et abandonner.

Lorsque Perrin eut obtenu, le 28 juin 1669, des lettres patentes de Louis XIV lui donnant permission d'établir & Paris et autres villes du royaume a une académie pour y représenter et chanter en public des opéras et représentations en musique et en vers français >, il s'associa Cambert pour la musique, le marquis de Sourdéac pour les machines, et Champeron pour

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les finances. De cette qnadruple association naquit le premier opéra français, Pomone, dont les répétitions se firent à l'hôtel de Nevers, aujourd'hui la Bibliothèque nationale, dont la grande galerie avait été mise à la disposition de Ferrin par le marquis de Man* cini.

Pendant ce temps, Guichard, intendant des bâtiments du duc d'Orléans, transformait en salle de spectacle le jeu de paxmie de la Bouteille, rue Mazarine, vis-à-yis celle de Guénégaud. Le passage du Pont-Neuf marque aujourd'hui l'emplacement de la première salle de l'Opéra, inaugurée le 19 mars 1671 par la représentation de Pomone : cet opéra eut un tel succès qu'on le joua pendant huit mois de suite et que Perrin empocha, pour son quart des bénéfices, la somme de trente mille livres.

Ces énormes bénéfices excitèrent l'envie de LuUi, qui, doué d'une rare aptitude pour l'intrigue, suscita la discorde parmi les associés, et sut si bien user de la faveur dont il jouissait auprès du roi et de M"^® de Montespan, qu'il sollicita et obtint, en mars 1672, de nouvelles lettres patentes révoquant à son profit celles de 1669. Une lettre du roi au lieutenant de police La Reynie lui ordonna d'arrêter dès le 1** avril les représentations de l'abbé Perrin.

Lulli se fit bâtir un nouveau théâtre au jeu de paume du Bel-Air, rue de Vaugirard, près le Luxembourg. Cette salle, construite par le même Guichard, associé de Lulli, et machinée par Vigarani, gentilhomme de Modène, fat inaugurée le 15 novembre 1672 par la

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première représentation des Fêtes de l'Amour et de Bacchus, de Molière, Benserade, Périgny, Qainaalt, mnsiqae de Lnlli et Desbrosses. Cependant ce noavean local menaçant de s'effondrer, l'Acadélnie de mnsiqne regagna son premier gîte, au jeu de paume de la Bouteille.

Lulli venait d'y représenter son Cadmus (11 février 1673), lorsque, six jours après, Molière mourut. La discorde se mit bientôt dans la troupe comique, et riDtrigant Italien profita de ces dissensions pour la faire renvoyer du théâtre du Palais-Royal, que Molière et sa troupe tenaient de la protection du roi depuis 1660 : l'Académie de musique en prit possession le 15 juin 1673. Cette salle, construite par J. Lemercier, en 1637, d'après les ordres du cardinal de Hichelieu, était située adroite en entrant dans la cour du Palais-Boyal. A l'extérieur, rien n'indiquait qu'il y eût là une salle de spectacle : elle avait été, en effet, érigée pour les divertissements privés du cardinal qui se plaisait & y faire représenter Mirame,V Europe galante, etc., etl'pn y pénétrait alors par la cour d'honneur. Quand elle fut affectée à la troupe de Molière, puis à l'Opéra, le publiq dut y arriver par une impasse qui changea peu à peu son nom de Court-Orry contre celui plus significatif de Cul-de-sac de f Opéra, TpBS82i,ge obscur qui devint, en 1 782, l'extrémité de la rue de Valois.

L'Opéra resta là quatre-vingt-dix ans. Le 6 avril 1763, vers onze heures du matin, le feu se déclara sur la scène avec une grande violence. Les écrits du temps gardant un silence prudent sur les causes du sinistre

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demeurées inconnaes^ Caâtil-Blaze a eu le champ libre pour broder un récit d'une fantaisie toute méridionale. La seule explication plausible^ bien qu'un peu compliquée^ est celle d'un homme du métier, le machiniste Boullet, qui fut blessé à cet incendie et à celui de 1 781. BouUet devint machiniste en chef de l'Opéra sous la Révolution, et fit paraître en 1801 un Essai sur Fart de * construire les théâtres^ où il raconte le sinistre de 1763. Selon lui, un balayeur occupé, le matin du 6 avril, dans le^ fonds de dessous^ abandonna sa t&che et sortit après avoir mis sa chandelle sur le contre-poids da rideau de l'avant-scène. La lumière brûla la corde da contre-poids qui tomba ; le rideau privé de son contrepoids s'abaissa et les cordages, servant de guide à la flamme, remontèrent jusqu'aux frises qui s'embrasèrent à leur tour. Les portiers, qui ne devaient jamais sortir, étaient absents. Le feu gagna rapidement tout l'édifice, qui fat détruit en moins de deux heures. Les fiammes attaquèrent l'aile du Palais-Royal qui tenait à la salle de spectacle, allèrent jusqu'à l'horloge, dans la cour, et presque jusqu'à la porte du côté de la rue Saint-Honoré. ;

Le premier soin fut d'enlever les archives et.de sauver les magnifiques tableaux du palais... La salle entière s'effondra ; on ne fut maître du feu que veiè six heures du soir, grâce au courage des cordeliers, capucins et récollets, accourus les premiers sur le lieu du désastre, selon la règle de ces ordres. Deux des leurs y périrent, et Favart salue leur trépas avec une touchante philosophie : a On dit qu'il est péri quinze

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personnes dans cet affreux désastre ; cela n'est pas vrai : nous en sommes quittes pour un récollet et un capQcin. d

La verve gauloise reprit aussitôt ses droits. On avait manqué d'eau au moment suprême (cela n'a pas changé depuis un siècle) : a: C'est tout simple, diton, .comment prévoir que le feu prendrait dans une glacière? d Comme on s'occupait ensuite de trouveiî une place pour l'Académie : « A la barrière de Sèvres, vis-à-vis le combat de taureaux, dit l'abbé Galiani, les grands bruits hors la ville. î> Voltaire enfin écrivait à d'Argental, le 9 avril : « Vous ne me parlez pas, mes anges, de l'incendie de l'Opéra, c'est une justice de Dieu : on dit que ce spectacle était si mauvais qu'il fallait tôt ou tard que la vengeance divine éclatât. y>

Ce sinistre retarda la venue de Gluck en France. Favart, qui attendait alors à Paris le grand musicien sur l'annonce du comte Durazzo, reçut, en juillet, une lettre de Vienne, où son ami, le comédien Dancourt, lui disait : « Vous ne verrez point le chevalier Gluck, il est de retour ici. Il mettait le pied dans sa chaise de poste à Boulogne, et partait pour Paris, lorsqu'il a reçu une lettre du comte, qui le rappelait à Vienne, parce qu'ayant appris que l'Opéra était brûlé, le voyage du chevalier devenait inutile selon lui. y>

Le duc d'Orléans fit payer les dégâts de l'incendie par la ville de Paris, qui fut condamnée à rebâtir le théâtre qu'elle exploitait. On avait en vue le Carrousel ou les bâtiments inachevés du Louvre, mais le duc

d'Orléans demanda an roi qu'il tdt reconstrait an même endroit. Il offrait de donner à la salle plus d'étendue en achetant sept maisons qui séparaient l'impasse de la rue des Bons-Enfants ; le prince en payerait quatre, la ville trois. Pour soutenir la municipalité dans cette dépense, il porterait à cent mille livres le prix de ses loges, rembourserait les sonmies payées pour le dégât, et, dans le cas où l'Opéra viendrait à quitter la salle, elle serait dévolue au duc d'Orléans ou & ses héritiers, moyennant neuf cent soixante mille livres. Ces propositions furent acceptées, et le roi, par lettres patentes du 11 février 1764, ordonna que le théâtre serait reconstruit dans le Palais-Royal : l'architecte Moreau fut chargé de ce travail.

Le roi avait décidé que les appointements et pensions seraient payés pendant ce relâche forcé. L'Opéra alla donner des représentations à Rouen; les danseurs figurèrent à la Comédie Française, dans un ballet ajouté à V Anglais à Bordeaux ; on organisa des c concerts français d aux Tuileries, dans la salle du pavillon de Flore, qui avait déjà servi pour le Concert Spirituel. <l Tout cela, disait un plaisant, c'est de l'onguent pour la brûlure. ]>

Pendant ce temps, Soufflet, architecte du Panthéon, construisait une salle provisoire aux Tuileries, sur l'emplacement de l'ancienne salle des Machines, qui avait servi jadis aux représentations ^ErcoU amante^ de la Psyché de Molière, Quinault, Corneille et Lulli, et qui avait ensuite été prêtée à Servandonipour y installer ses grands spectacles & machines. Ce local était tellement

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vaste que Soufflot put construire sa salle et sa scène sur le seul emplacement de l'immense scène des Machines, dont la salle fut conservée et séparée de l'Opéra par un mur provisoire. Les frais de construction, d'abord évalués à250,000 livres, montèrent à 409,555.

L'ouverture eut lieu le 5 janvier 1764 par une reprise luxueuse du chef-d'œuvre de Rameau, Castor et Polltix, à laquelle le maître, alors âgé de quatre-vingtun ans, put encore assister quelques mois avant sa mort. L'empressement du public était tel que tout était retenu d'avance pour plusieurs mois. Bien que cette salle reproduisît à peu près les dispositions de celle du Palais-Royal (on avait tenu & ce que le nombre des loges fût le jnême pour éviter toute difficulté avec les abonnés), on lui trouva de grands défauts : le par* terre était trop élevé, les loges avançaient trop, etc. Pendant la clôture annuelle, on fit divers change* ments, sans beaucoup l'améliorer, sans lui donner plus de sonorité. <k Cette salle est bien sourde, disait un spectateur. — Qu'elle est heureuse! » riposte l'abbé Galiani.

La nouvelle salle du Palais-Royal ne fat terminée qu'en 1770. Elle avait une façade sur la rue Saint-Honoré, mais qui se confondait dans la décoration générale du Palais. Elle n'occupait pas seulement l'emplacement de la précédente, elle s'étendait sur le côté, à l'endroit où débouche aujourd'hui la rue de Valois, et se prolongeait non pas jusqu'à celle des Bons-Enfants, mais jusqu'à la maison qui porte actuellement le numéro 200 dans la rue Saint-Honoré. Les der-

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rières allaient jusqu'à la cour des Fontaines, dite alors cour des Bons-Enfants.

Cette salle comptait quatre rangs de loges, quatre colonnes décoraient ravant-scène, enfin la scène avait trente-six pieds d'ouverture et une grande profondeur. L'inauguration eut lieu le 26 janvier 1770, par Zorodstre, au milieu d'une affluence énorme. L'opéra ennuya fort le public, mais les danseuses, qui portaient des c(9&tumes très légers, furent très applaudies, et la salle obtint des suffrages unanimes. La ville de Paris donna en récompense à l'architecte Moreau une gratification de 50,000 livres.

Les jours de cette salle étaient comptés. Le 8 juin 1781, on jouait Orphée et l'acte dî Apollon et Cormis, Vers la fin du long ballet de cette pièce , le danseur Dauberval, s'étant aperçu qu'une toile brûlait, eut la présence d'esprit de faire baisser le rideau sans attendre que le divertissement fut achevé. Le public trouva bien ce dénoûment un peu précipité, mais il sortit tranquillement. S'il avait réclamé, c'en était fait de l'assemblée entière.

La toile enflammée était une frise. On demande de l'eau, il n'y en avait pas; on crie de couper les cordes auxquelles la toile était suspendue, on ne le fait que d'un côté ; la toile penchant alors perpendiculairement donne plus d'aliment à la flamme qui embrase la toile du fond, gagne le centre et se communique & toutes les frises avec une incroyable rapidité : en un clin d'œil tout le théâtre est en feu. Les chanteurs et choristes avaient quitté le théâtre sitôt

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leur tâche terminée ; il ne restait donc que les danseurs^ rorchestre et les gens de service. Les danfienrs et d^senses qui se déshabillaient dans les loges du haut veulent fuir, mais l'escalier est en feu et les flammes coupent la retraite à quiconque n'est pas déjà sur le théâtre. Le danseur Dangui, trois tailleurs et six ouvriers machinistes sont brûlés vifs, le danseur Seaupré saute du troisième étage et se tue , nn de ses camarades saute après lui et se casse la caisse. Huard, danseur, veut gagner le toit d'une boutique voisine, glisse et tombe dans la cour en se blessant grièvement, tandis que son domestique, un garçon de quinze ans, est brûlé dans la loge,

La charpente de l'édifice ne s'écroula que vers neuf heures et demie, elle écrasa dix personnes et redoubla encore la violence de l'incendie. 11 pleuvait, par bonheur, et le vent était assez faible : bien que le fen se fût conmiuniqué & plusieurs reprises aux combles des bâtiments de la cour des Fontaines et à ceux du grand escalier du Palais-Hoyal, les pompes parvinrent à l'éteindre. On trouva sous les décombres vingt et un cadavres; trois cordeliers avaient péri victimes de leur dévouement. Si le nombre des morts ne fut pas plus considérable , ce fut grâce au courage des cordeliers et des capucins, des gardes françaises et suisses, qui, guidés par Lebrun, l'inspecteur du Palais-Royal, parvinrent à sauver bien des personnes, parmi lesquelles plusieurs danseuses.

Au moment où le toit de la salle tomba avec un épouvantable fracas, Augustin Lefebvre, le biblio-

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thécaire de TOpéra, était sons le thé&tre et vidait les armoires pour sauver les ouvrages du répertoire courant; malgré le feu qui brûlait au-dessus. 3e lui, Lefebvre ne quitta la place que lorsque le dernier manuscrit fut mis en Ueu sûr. Pendant ce temps, Bey, le chef d'orchestre, courait affolé en criant aux garçons qui déposaient les partitions sur le pavé : c Sauvez mon enfant^ sauvez Caronisf i> Dès qu'il aperçut sa chère partition, Rey s'en saisit et se sauva, donnant au feu licence de consumer tout le reste. Des quatre bustes qui ornaient le grand foyer^ ceux de Hameau et de Quinault furent brisés, ceux de LuUi et de Gluck (ce dernier était un chef-d'œuvre de Houdon) restèrent debout ; ils ont été anéantis dans l'incendie de 1873.

<K L'Opéra brûle! ma foi, tant mieux; il y a si longtemps qu'il était làl » dit un plaisant en apprenant cette catastrophe. Telle fut l'oraison funèbre inspirée à un Parisien , ami du changement , par ce sinistre qui avait causé la mort de vingt et une personnes, sans compter les blessés. Et dire qu'on aurait pu conjurer cet énorme désastre si les prescriptions préventives avaient été observées! « Le plus extraordinaire, disent les Mémoires secrets ^ c'est qu'il n'y avait pas une goutte d'eau dans le réservoir de l'Opéra, et que si l'on avait pu jeter sur-le-champ quelques seaux d'eau, on aurait prévenu cette catastrophe. D

Comme en 1763, les artistes reçurent avis que leurs appointements seraient payés pendant la va-

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cance, ayec défense de s'éloigner de Paris : le 14 août, rOpéra débutait par le Devin du village et Myrtil et Licoris dans la petite salle des Menus-Plaisirs du roi.

Dès le lendemain de l'incendie, la reine s'était prononcée pour la reconstruction immédiate du théâtre, afin que l'Opéra ne chômât pas l'hiver suivant, ce qui aurait de beaucoup aggravé la situation des personnes atteintes par le sinistre. On décida donc de constrnire une salle provisoire, mais les embarras commencèrent quand il fallut choisir l'emplacement de ce théâtre. Il y avait tant d'intérêts contraires en jeu, tant de prétentions soulevées par les gens qui voyaient là un moyen de faire fortune, que les ministres furent assez longs à se décider.

On avait tour à tour proposé un terrain vague près du Colisée, la grande cour du Louvre, le jardin de l'InfEinte et un terrain appartenant au roi, situé rue Poissonnière, près le magasin des Menus, lorsque La Ferté indiqua le terrain occupé par l'ancien magasin de la ville, près la porte Saint- Martin. On était alors au 11 juin; le ministre de la maison du roi, Amelot, eut à ce propos une longue conférence avec MM. de Maurepas et Joly de Fleury, qni adoptèrent en principe cette proposition ; mais ils ne voulaient prendre une décision que sur des données très fixes et après avoir élucidé tous les points de détail.

Le duc de Chartres, de son côté, réclamait énergiquement que l'Opéra fût maintenu an Palais-Boyal.

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Il offrait d'abord cent mille livres ponr oontribaer à la reconstmction ; il réclama ensaite une indemnité de quinze cent mille livres, si Ton transportait TOpéra ailleurs ; il offrit enfin au roi de se charger de la réédification entière, moyennant quinze cent mille livres; mais toutes ses offres et prétentions furent repoussées. Un mois entier fut employé en rapports, contre-rapports, réclamations, répliques, let* très secrètes ; et Ton arriva ainsi au 20 juillet (1). Les ministres étant enfin tombés d'accord, Amelot rédigea un rapport qu'il soumit à Tapprobation dn roi et qui décidait la construction d'une salle provisoire au boulevard Saint-Martin. Le roi approuva. L'architecte choisi était un élève de Blondel, Samson-Nicolas Lenoir, qui signait quelquefois Romain- Lenoir, parce qu'il avait obtenu un des premiers le prix de Rome, fondé, sur la demande de son professeur, par le marquis de Marigny, intendant des b&timents. Le 21 juillet, Lenoir signait entre les mains du ministre une soumission par laquelle il s'enga« geait,' sous dédit de vingt-quatre mille livres, à livrer la salle prête à recevoir le matériel et le personnel le 30 octobre, dételle sorte qu'on pût l'ouvrir le jour même : on devait lui payer, pour le tout, la somme de deux cent mille livres. Marie-Antoinette le fit mander pour entendre de sa bouche l'engagement qu'il osait prendre et qu'elle regardait comme bien téméraire : <c Je vous donne jusqu'au 31, Inî

(1) Tontes ces pièces sont aux Archives nationales : Ancien régime, 0»,640.

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dit-élle, et si, ce jonr-Ià, la clef de ma loge m'est remise, je vous promets en échange le cordon de Saint- MicheL i>

Les constructions farent menées avec nne activité dévorante ; c'était la première fois que Paris voyait d'immenses travaux continués jour et nuit sans interraption : chaque jsoir, la foule venait contempler ce merveilleux spectacle d'un vaste édifice s'élevant à la lueur des torches. Les travaux ayant commencé le 2 août, la salle fut édifiée, non pas en soixante jours^ comme on l'a souvent répété, mais en quatre-vingtsix; de plus, il faut dire que l'on se servit des bois, des fers et des machines de l'ancien théâtre, qui, se trouvant en magasin, avaient échappé à l'incendie, et qu'on put conserver les gros murs des magasins de rOpéra, sur l'emplacement desquels on élevait cette salle provisoire* La reine reçut la clef de sa loge cinq jours avant le terme fixé, le 26 octobre. Lenoir eut en récompense de son zèle, outre la décoration promise, le brevet d'une pension de six mille livres. Moreau, Tarchitecte de la salle détruite, reçut aussi le cordon de Saint-Michel. Les frais de construction s'élevèrent & 1,253,671 livres 9 sous 1 denier.

L'Opéra, abandonnant les Menus-Plaisirs, fit l'on» vérture de la nouvelle salle le 27 octobre 1781, par V Adèle de PontAieu, de Kazins de Saint-Marc, remise en musique par Piccinni. Cette représentation fut offerte ffrcUis au peuple, en l'honneur de la naissance du dauphin dont la reine était accouchée le 22 octobre. On doutait de la solidité de cette salle improvisée : elle

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fut éprouvée de manière à rassurer les plus timides. Trois mille spectateurs emportèrent d'assaut les deux mille deux cents places que contenait le thé&tre. Cette épreuve., où le hasard avait peut-être plus de part que le calcul , semblait d'un heureux présage pour la durée de cette salle. L'architecte n'en avait en effet répondu que pour trente ans, et elle a duré quatrevingt-dix années, jusqu'en mai 1871 ; bien que le balcon eût un peu fléchi sous le poids du temps, elle subsisterait peut-être encore si la Commune n'y avait mis le feu.

L'Opéra ne resta que treize ans au boulevard Saint- Martin. M"® Montansier, la célèbre directrice de tous les spectacles royaux, qui avait suivi la cour à Paris en octobre 1789, et qui était parvenue à évincer le» comédiens dits Beaujolais de la salle du Palais-Boyal, se trouvait là trop à l'étroit et venait de faire constraiie rue Bichelieu, en face de la Bibliothèque, un grand tbé&tre qu'elle nomma Théâtre national^ mais qu'on appda d'abord Théâtre de neuf million8jipB,Tce que le prospco» tus répandu par elle portait la dépense à cette somme* Ce théâtre, édifié par l'architecte Louis, qui s'était dé^ distingué en construisant le théâtre de Bordeaux it le Théâtre-Français à Paris , était le plus vaste et k mieux décoré de la capitale, et, de plus, appropriée tous les genres de spectacle, depuis la tragédie et l'opéra jusqu'à la pantomime : on l'avait inauguré le 15 aoAt 1793. Isolé de toutes parts, pourvu de locaux de service beaucoup plus spacieux que ceux que l'Opéra avait eus jusqu'alors, avec une scène assez vaste et une

La Nltis de l'Opén (Kcciade sa

LES salles" de l'opéra. 163

salle bien coupée et sonore, ce théâtre conYenait merveilleusement aux représentations lyriques. L'extérieur da théâtre ne différait aucunement des maisons environnantes, n'était un portique de onze arcades sur toute l'étendue' de la façade, mais la disposition et la décoration intérieures étaient d'une richesse et d'une grandeur extrêmes. Debret les avait exactement reproduites dans la salle de la rue Le Peletier, et M. Garnier les a quelque peu conservées pour le nouvel Opéra. Cette salle magnifique fit envie à la municipalité de Paris, qui guetta une occasion favorable pour se l'approprier et y transporter l'Opéra. L'occasion ne venant pas, on la fit naître ; ce qui était d'ailleurs bien facile

en un temps où l'on s'embarrassait si peu de la légalité, surtout envers Ime ex-royaliste qui s'était créé quantité d'ennemis par ses usurpations et ses orgueilleuses prétentions. Déjà au mois de mars, Duhem avait présenté à la Convention une médaille à l'efiBgie de Louis XVI avec cette exergue : d Martyrisé le 21 janvier 1793, 3> en disant qu'un billet lui avait dénoncé M"** Montansier comme la distributrice de cet emblème royaliste. Le 24 brumaire an II, Chaumette prit la parole au conseil de la Commune et dit : <r Je dénonce la citoyenne Montansier comme ayant fait bâtir la salle de spectacle, rue de la Loi, pour mettre le feu à la bibliothèque nationale ; l'argent de l'Angleterre a beaucoup contribué à la construction de cet édifice ; et la ci-devant reine a fourni cinquante mille écus. Je demande donc que ce spectacle soit fermé, à cause des dangers qui pourraient résulter si le feu y prenait. » A

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quoi Hébert ajouta : ce Je dénonce personnellement la demoiselle Montansier ; j'ai des renseignements contre elle , et il m'a été offert une loge à son nouveau théâtre pour m'engager à me taire. Je requiers que la Montansier soit mise en état d'arrestation comme buspecte. D Puis Chaumette reprit : € Je demande en outre que les acteurs, actrices et directeurs de Paris passent à la censure du conseil. 2>^Ces trois propositions furent adoptées : le lendemain, le théâtre était fermé, et la Montansier, arrêtée avec son associé, Bourdon de Neuville, était conduite à la petite Force, où elle resta jasqu'à la mort de Robespierre; on la transféra alors au Plessis.

Elle resta dix mois en prison. Pendant qu'elle rédigeait sa demande à la Convention de sept millions d'indemnité (elle obtint au bout de douze ans, par décret daté de Moscou, la somme illusoire de trois cent mille francs), la Commune permettait d' abord à ses acteurs constitués en société d'exploiter ce théâtre sous le nom de Théâtre de la Montagne, puis, le 27 germinal an II (14 avril 1794), le Comité de salut public rendait un arrêté ainsi conçu :

L'Opéra national sera transféré sans délai aa Théâtre national, me de la Loi ; le spectacle qui occupait ce théâtre sera transféré sans délai à celui du faubourg Saint-Germain ; des commissaires seront nommés pour régler les frais nécessaires à la translation et aux indemnités légitimes, ainsi que pour préparer au Comité le travail sur la liquidation des^^ropriétaires et des créanciers de ces deux théâtres.

N'y avait-il déjà plus de danger d'incendie pour la

LES SALLES DE l'oPIÊRÂ. 165

Bibliothèque? Le 20 thermidor (7 août 1794), l'Opéra prenait possession de son nouveau domaine et changeait son nom contre celui de Thé&tre des Arts , pour éviter toute confusion entre Opéra national et Théâtre national. On représenta le premier soir la Réunion du 10 aoutj sans-culottide en cinq actes, de Moline et Bouquier, musique de Porta, qui jouissait alors de la faveur du public , avec un prologue et des hymnes composés par les mêmes pour la circonstance. C'est à dater de ce jour qu'on put s'asseoir au parterre de l'Opéra. La Décade philosophique célèbre en termes pompeux cette heureuse innovation. <l Ce changement était commandé par le bon sens et le respect que l'on devait au peuple. On ne conçoit pas comment, depuis la Révolution, il existait encore des thé&tres où l'on eût l'insolence d'entasser des citoyens français debout, à la gène, dans un bas-fond, le tout pour les amuser I ]>

Le 13 février 1820, dernier dimanche de carnaval, l'affiche annonçait le ballet du Carnaval de Venise, l'insipide opéra du Rossignol et le ballet des Noces de Gaimcche, Il était près de onze heures, le premier acte des Noces était fini, la duchesse de Berry se lève et regagne sa voiture. Au moment où son mari, qui allait rentrer au thé&tre, lui faisait ses adieux à la portière, un homme se glisse auprès de lui, l'étreint par derrière et le frappe d'un violent coup de poignard. « On me frappe ! 3> s'écrie le duc de Berry en tombant dans les bras de ses gens. On le transporte dans le cabinet du régisseur où Blancheton, chirurgien de l'O-

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péra, le saigne à chaque bras; le prince retire luimême Tarme de sa poitrine et dit qu'il sent que la blessure est mortelle. Tous les membres de la famille royale, prévenus à la hâte, accourent auprès du dac, et chaque fois que la porte s'ouvre, on entend les airs joyeux du ballet et les bravos du public qui ne se doute pas encore de l'afifreux malheur. A six heures et demie du matin, le prince rendait le dernier soupir entre les bras du roi.

L'archevêque de Paris, Hyacinthe de Quélen, avait exigé la promesse que le thé&tre dans lequel il avait apporté les derniers sacrements au moribond serait démoli. L'Opéra n'avait donc plus de salle ; il ne reprit ses représentations que le 19 avril, à la salle Favart, par Œdipe à Colone et Nina. Mais ce théâtre provisoire était beaucoup trop étroit et l'Opéra se trouva réduit aux mêmes extrémités que naguère, lorsqu'il avait cherché asile dans la salle de la rue Bergère. Il fallut réduire le nombre des musiciens, choristes et danseurs pour les >faire manœuvrer sans trop de gêne sur une scène aussi resserrée ; on dut aussi choisir dans le répertoire les ouvrages qui demandaient le moins de déploiement de mise en scène et auxquels les plus simples décors suffisaient : le Devin du village et le Rossignol durent à ces exigences un regain de succès. Petite salle, petits opéras, petits ballets, petit orchestre, petits quadrilles, petits chœurs: TO* péra de la salle Favart était un Opéra en miniature comme avait été celui des Menus-Plaisirs.

Il en fut de même à la salle de la rue de Louvois,

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située sur remplacement actuel de la maison n"^ 8, ob l'Académie de musique se transporta le 11 mai 1821 et où elle ne put donner que quelques concerts et seulement deux représentations.

Cet exil forcé dura en tout le long espace de seize mois.

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