‹ Paris drame en cinq actes, prologue et epilogueChapitre 100 sur 175 · CATHERINE DE MÉD1CIS, JEANNE D’ALBRET · texte numérisé non relu

CATHERINE DE MÉD1CIS, JEANNE D’ALBRET

JEANNE D’ALBRET

Voyons un peu si vous allez pâlir? Ce matin, vous parliez à monsieur de Gondi, et vous disiez : « Le projet de mariage de Henri de Béarn avec ma lille Marguerite? Amorce pour attirer à Paris Coligny, Condé, tous les chefs des huguenots! Les voici à cette heure tombés au piège. Dans huit jours, les noces. Dans douze, la nuit du dimanche de la Saint-Barthélemy, le massacre. »

CATHERINE

Est-ce que j'ai pâli?

IEANNE D’ALBRET.

Ainsi, vous niez?

CATHERINE

Tout! Où sont vos preuves? Ce témoin! ce malheureux! Un agent de l’Espagne ! Fi! ma sœur! Sur la parole d’un inconnu, soupçonner une parente d’un crime! Accepter des mains de l’étranger la torche de la guerre civile!... Mais je ne veux pas vous gronder! je vous sais souffrante. Vous avez un peu de fièvre et de délire. Réfléchissez, revenez à la raison, et oublions, vous et moi, ce mauvais rêve.

JEANNE D’ALBRET

Eh ! madame, plus vous niez, plus je crois, et plus vous vous cachez, plus je D émis ! Car ce sont justement là vos armes, les mensonges ! c'est là votre force, la ruse ! c’est là votre bouclier, la nuit! Mais moi, mon cœur m'éclaire et Dieu me guide. Je suis sure de ce que je dis, je sais ce que je dois faire,

PARIS

CATHERINE

Et que devez-vous faire ?

JEANNE d’ALBRET.

Oh! d'abord, je contremande ces odieuses noces dont les livrées seraient vermeilles. Et puis, Coligny et les nôtres, avertis par mes soins dès ce soir, sortent de Paris dès demain.

CATHERINE

Mais c’est insensé ! mais c’est impossible ! Que vous a fait mon fils pour le diffamer ?

JEANNE d’ALBRET.

Que vous a fait le mien pour le tuer?

CATHERINE

Alors, c’est la guerre ! Pesez la chose à deux fois, ma mie, avant de nous la déclarer! Songez-y ! la Navarre contre la France, la huguenoterie contre la catholicité, cette main de femme contre de tels colosses !....

JEANNE d’aLBR ET.

Non nas ! dites : la probité contre l’astuce ! dites : le courage contre la perfidie! Eh bien ! oui, dans ces termes-là, le jom - accepte le défi des ténèbres! l’honneur accepte le défi de la trahison ! Et je vous attends, et je vous brave! Vous avez pour vous ma faiblesse, mais j’ai pour moi ma loyauté. Ceci est la main d’une femme? soit! mais, tenez, ceci est le gant d’un homme !

(Elle jette son gant aux pieds de Catherine.)

CATHERINE, à part, tirant à demi une fiole de sa poitrine.)

Alt ! elle le veut ! (Haut, doucereuse, regardant lo gant.) Ce gant ! —

ma sœur, en sommes-nous là, saints anges! — Ce gant que vous me jetez, je le ramasse, mais pour le rendre à genoux. Jeanne, reprencz-le, écoutez-moi, apaisez-vous!

JEANNE d’ALBRET, se détournant.

Non! non! non! tout est rompu!

CATHERINE, à part^ versant du poison dans le gant.

Tti le reprendras! — (nam, suppliant et rampant.) Voyons, Jeanne, c’est donc la vérité implacable qu’il vous faut? Eh bien! triomphez de ma honte, oui, — j’en conviens, j’en frissonne ! — l’abominable pensée du crime avait un instant traversé mon esprit...

JEANNE d’aLBRET.

Elle avoue !

CATHERINE

Oui, mais, — vous pouvez me croire à présent, — votre fière indignation m’a rendue à moi-même. Pourtant, prenez vos précautions, quittez Paris, prévenez vos amis, déshonorez-moi, c’est juste! Seulement, pardonnez- moi. La paix! Reprenez ce

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gant ! Jeanne, comprenez-moi, vous êtes mère, je voulais sauver mes fils.

JEANNE d’aLBRET.

Vos fils? I/ainé règne ; les deux autres sont pleins de jeunesse et de force. -Qui donc les menace?

CATHERIN E, baissa» I la voix.

Qui? les astres! Tous les horoscopes, Jeanne, annoncent que mes trois fils mourront sans postérité, et que le vôtre succédera au dernier des Valois assassiné. Qu’est-ce que vous voulez? cette menace de l’inconnu m’avait rendue folle, folle furieuse !

JEANNE d’aLBRET, ébiaolée.

Ah! si vous me trompez encore!...

CATHER INE.

Non! regardez-moi, je me repens, je m’accuse, je me livre! Grâce, oubli, concorde! Reprenez ce gant fatal! reprenez-le!

JEANNE DALBRET, reprenant son gant des mains (le Catherine.

Eh bien ! soit ! — Et, vous, reprenez votre fatal secret...

CATHERINE

Ah! merci.

JEANNE d’aLBRET.

Si vous me trompez encore, ce sera désormais affaire entre la Providence et vous. (Remettant »on ga»t.) Je ne suis pas superstitieuse, moi; mais je suis religieuse. Vous parlez d’horoscope? Le mien porte que ce Paris où j’ai grandi et que j’aime sera mortel à ma cause et à ma vie...

CATHERINE , couvant des yeux Jeanne , tandis qu’elle remet son gant.

En vérité ?

JEANNE d’aLBHET.

Je n’en obéis pas moins à ma conscience, vous voyez. Parce que je compte pour rien la défaite ou même la mort, parce que la justice et la vérité sont au bout de tout, parce que les éclipses mentent toujours, les soleils jamais.

(Elle a (omis tout à fait son gant.)

CATHERINE , changeant de tou.

Sans doute, sans doute. Ainsi, Jeanne, ma terrible confidence s’éteint entre nous?

JEANNE n’ALBRET.

Oui, mais votre horrible projet!... Oh ! c’est singulier ! quel froid me pénètre!... votre horrible projet tombe sans suite possible.

CATHERINE

En ce qui dépend de moi, je vous le jure !

JEANNE d'aLBRET* s affaiblissant cl tombant sur un fauteuil.

Comment? je ne vous comprends pas !... Mais pourquoi donc suis-je ainsi glacée?... Je n’ai pas compris. Vous disiez?...

PARIS

CATHERINE, se redressant à mesure .

Je dis que je vous réponds de moi, mais enfin de moi seule. Je dis qu'on ne peut pas toujours arrêter la flèche une fois lancée. Je dis que le roi et M. de Guise ont plus de raisons que moi d’en finir avec vos huguenots.

JEANNE d’aI-BR ET , chancelante.

Ah! malheureuse !

CATHERINE

Eh bien ! qu’avez-vous ?

JEANNE D ’ A EUR ET , se débattant contre la mort.

Ah ! ce gant ! — ah ! le cœur ! — à moi !

CATHERINE

C’est donc votre tour de trembler et de défaillir, ma mie !

(Jeanne tombe évanouie.)

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