SCÈNE XII
LE DOMINO ronge et bleu, BONHOMME, ARMINE, ROMÉE,
puis JAVA.
LE DOMINO
Mon vrai nom? Mon nom authentique et certain? Eh bien ! c’est... Mystère.
ROM ÉE
Tu te moques largement de nous l On ne peut donc pas savoir qui tu es ?
LE DOMINO
Bah! je ne le sais pas toujours moi-même; cela dépend de l’heure qu’il est, du temps qu’il fait, des yeux qui me voient. Dans l'heureux temps où vous étiez malheureux, monsieur Bonhomme, n’avez vous pas rencontré quelque part, à la sortie de Saint-Thomas-d'Aquin, par exemple, une femme, qui vous est apparue duchesse à sa démarche, jeune beauté de vieux
{ Kulrait, mise cachant sous son harmonieuse simplicité mille ouis de dentelles et de pierreries? Un valet a prestement abaissé le marchepied d’un coupé, et votre vision s’est évanouie. Mais de ses yeux, étoiles mortelles, un vague regard, non ! un rayon tomlm sur vous allait pour bien des jours illuminer votre vie studieuse, et votre petite chambre et toute cette grande cité !
ARMINE.
Est-ce que vous seriez duchesse, madame?
LE DOMINO
Vous braveriez ce charme-là, vous, comté! Mais dans un bal, à un concert, à une de ces premières représentations dont on dit : « Tout Paris y était! » — ne vous est-il pas arrivé d’écouter, d’admirer pendant des heures quelque jolie duchesse de l’intelligence, une patricienne de n’importe quel art, ayant reçu le double don : le talent et la grâce ? Elle causait ; son esprit avait du cneur, son coem - avait de l’esprit; sa parole de fée semblait transformer et dominer cette foule, le monde et la vie; mais c’était peut-être vous qui étiez ébloui et subjugué !
RO MÉE
* Ah! je vous soupçonnais bien une artiste!
LE DOMINO
Artiste vous-même, dites donc! — Pour vos mirages à vous, on ne les compte pas. Vous êtes de ces terribles myopes qui voient tout et quelque chose avec.— Quand vous allez dans Paris, forêt d’hommes, a la chasse aux idées, il vous suffit, pour que la nie, le quai, le boulevard ait un sourire et prenne une âme.
il vous suffit de rencontrer une belle fille du peuple, ou quelque Cérès de la halle, ou une mère de dix-sept ans promenant avec gravité son baby de deux mois, ou l’avenante marchande reconduisant sa pratique: « Au plaisir de vous revoir, monsieur!... »
BONHOMME
Eh! quoi! une bourgeoise!
LE DOMINO
Mais non, rien à cette heure qu’un domino qui parle le jargon du lieu et qui vous fait damner pour vous faire rever : c’est ma manière! Je suis comme l'éperon qui pique pour aiguillonner, et je me vante de posséder tous les défauts qui suscitent les vertus chez les autres : dédaigneuse pour qu’on se redresse, ingrate pour qu’on se dévoue, coquette pour qu’on se passionne. — C’est un charme si puissant, l’obstacle! L’inconstance de la Béjart, messieurs, a été la moitié du génie de Molière, et si Aristide fut si juste, c’était bien un petit peu, allez! pour ennuyer Athènes.
ROMÉE
Tu aimes le paradoxe.
LE DOMINO
A m’en faire mal. Vous le voyez, je n’ai rien de caché pour vous, et maintenant nue vous avez mapantoulle de verre, laissezmoi, comme Cendrillon, m’enfuir avant qu’il soit jour.
L’HUISSIER, au fond.
Messieurs, on va fermer.
Alt MINE.
Oh! tu ne nous quitteras pas ainsi!
ROMÉE
Pas avant de nous avoir dit au moins quand nous te connaîtrons.
LE DOMINO, sérieux.
Eh! bien, — ce sera quand vous vous connaîtrez l’un l’autre.
ROMÉE; regardant Arminc.
Il est vrai que je n’ai pas l’honneur....
A ltMl NE.
- Ni moi, je....
N’est-ce que cela? les présentations seront vite faites, (a Romée. ) Mon cher ami, — le comte Armine !
ROMÉE, se récriant.
Le comte Aniline !
JAVA; qui vient d entrer; d uue voix haute, à Romée*
Votre bras, monsieur Louis Koinée?
armine.
Louis Romée l’amant de Java!
PARIS
BONHOMME
Vous donnez-vous la main, messieurs?
ROMÉE
Certes! ( Les deux jeunes gens marchent lentement I un à l’autre, puis la main dans la main, le» yeux »nr les yeux : ) C’OSt l'épee tjlie VOUS Choisissez,
monsieur, n’est-ce pas? Votre heure? '
ARMINE.
Dix heures du matin, si vous voulez. Le lieu?
ROMÉE
Sera-ce la Porte Maillot?
BONHOMME
Mais qu’est-ce qu’ils disent donc ?
LE DOMINO
Eh ! que le bois de Boulogne est maintenant plus fréquenté que le boulevard ! Mais Paris, messieurs, Paris a ses déserts aussi sauvages vraiment que les forêts de l’Amérique. Et, tenez, sur l’éminence de Chaillot, à deux pas de la nouvelle usine que fait construire M. Bonhomme, je vous offre là de véritables landes.
ROMÉE
Soit ! nous aurons à faire moins de chemin.
l’huissier.
Messieurs, on ferme.
A.RMINE; au Domino.
Toi, l’inconnue, tu vois qu’à présent monsieur et moi nous nous connaissons.
LE DOMINO
Moins que jamais, insensés! ( Leur posant le» main» sur le front. } Mais allez!... Vous vous connaîtrez mieux, peut-être, à la couleur de
Votre Sang! (Tous sortent, moins le Domiuo.)
Le théâtre change. — Le mur du fond s’ouvre sur uue vue immense de Paris la nuit.
L’INCONNUE, rejetant son capnehon en arriére, apparaît belle, p.Me et fiêre»
Toujours la haine ! encor du sang !
( Faisant un pas vers la ville noyée dans I ombre. )
Tu dors, Paris;
Moi, Dieu me fit ton âme, et je rêve. Tu ris
Dans ton sommeil léger; moi, je souffre et je pleure;
Mes fils vont de nouveau s’égorger tout à l’heure !
Ah! leur aveugle duel dans la nuit et l’effroi,
Quand donc finira-t-il? Paris, ton âme et toi,
Quand vous comprendrez- vous malgré l’ombre muette P
Quand satisferas-tu ta pensée inquiète?
Qand vas-tu mettre à fin, avec ou sans le sort,
La grande mission marquée à ton effort,
Que tu portes en toi, qui te contient en elle:
L’auguste avènement de la paix fraternelle?
Comment t’aider? Comment éclairer leur danger A ceux qui vont se perdre en croyant se venger?
Que faire, — enfants, cité, — pour votre délivrance?...
Ame de la Patrie, à moi, sœur! à moi, France !
Parfois tu m’appelas, je t’invoque à mon tour.
Et par ton surnom Grâce, et par ton nom Amour!
( On Toit lentement émerger des ténèbres et s'avancer à portée le Fronton du Panthéon, pois s’en détacher la ligure du milieu, LA FRANCK. )
L’AME DE LA FRANCE
Ame du grand Paris ! A ton cri de tristesse Me voici, sous la forme où je suis ton hôtesse!
Avec mon peuple blanc de marbre revêtu.
De laurier couronné, me voici ! Que veux-tu ?
l’ame de paris.
Je voudrais t’emprunter, sœur, ta sublime histoiie Où Dieu s'inscrit partout en traits inattendus;
Où Gaulois, Francs, Romains, ont mêlé dans la gloire Trois éclats de foudre tordus;
Où ton gai dévouement affrontant la souffrance.
Le droit te fait soldat, tu fais le droit vainqueur ;
Où, même aux jours brumeux, le rayon Espérance Rit dans ton ciel et dans ton cœur.
Car c’est là ta façon, France , vierge et guerrière ,
D’aborder le péril avec un air content;
Car la victoire chante en t’ouvrant la barrière Et sauve le monde en chantant!
L’AME DE LA FRANCE
Mais cette histoire est tienne , ô Paris ! Tu t’y mêles Comme aux flots le courant, aux flammes la clarté;
Notre tâche est commune, et nous sommes jumelles Dans la famille Humanité !
C’est toi surtout, l’amante et la mère sacrée.
Qu’enflamme l’idéal, qu’enivre le combat;
Et l’artère bat fort à ta tempe ehfiévrée,
Grand artiste et vaillant soldat!
Aussi, ton âme emplit la cité magnétique
Où tout peuple est chez lui, soit héros, soit martyr;
Où, — merveilleux effet de divine acoustique ! —
Le monde entier vient retentir !
26 PARIS
l’ame de paris.
Eh bien! si j'ai servi ta pensée, en échange
Aide aujourd’hui mon cœur. Ton âme, à toi, bel ange,
Pure haleine de Dieu, n’est faite que de cieL
Elle eût beau revêtir l’être matériel
Et des migrations multiplier la lutte,
Ses ailes lui restant, elle n’eut qu’une chute...
Et quel martyre encor l’en releva ! — Mais moi,
Moi, tille de la terre et rivée à sa loi.
Moi qui fus mère enfin , — mes tendresses humaines Jusque dans l’infini traînent toujours leurs chaînes,
Et , depuis deux mille ans, les duels et les défis Ont déchiré mon cœur, je veux dire mes fils. —
Sœur, puisque le sommeil sur eux nous donne prise, Essayons, — le veux- tu? — d’éclairer leur méprise.
Et, par la vision du vieux monde éclipsé.
De les ressusciter frères dans le passé.
L’AME DE LA FRANCE
Oui, sous leurs yeux fermés réveillant leur mémoire, Envoyons- leur, ma sœur, le songe de l’histoire.
Grand songe aussi pour nous ! Comme avant de mourir. Nous allons donc lutter, nous allons, donc souffrir!
C’est bien! Souffrir, vraiment, a ses étranges charmes! Dans l’immuable azur j’ai souvent soif de larmes,
Et, par l’âpre chemin et du sang et des pleurs.
J’aimerai retourner à mes chères douleurs !
. l’ame de paris.
Bien, sœur! évoquons donc vingt siècles d’épopée. Batailles de l’esprit, poèmes de l’épée.
Grands, petits, tout un peuple avec tous ses aïeux !
l’ame DE I.A FRANCE.
Sous la pierre des morts, sois témoin, sol pieux, Poussière de héros !
l’ame de paris.
Sois témoin sous tes voiles.
Éternel firmament tout frissonnant d’étoiles !