‹ Paris en AmériqueChapitre 12 sur 53 · GREEN · texte numérisé non relu

GREEN

Tandis que nous restions en présence, Alfred et moi, tous deux silencieux et nous regardant, les deux femmes se parlaient bas avec une extrême vivacité; la mère souriait, la fille avait des yeux suppliants.

— Mon ami, dit Jenny en prenant les jeunes gens par la main, voici deux enfants, qui, avec l'aide de Dieu, veulent fonder une famille chrétienne, ils vous demandent votre bénédiction.

— Ma bénédiction I J'ai vu le pape Pie IX bénir Rome et le monde, avec celte douce majesté qui fait tomber à genoux les incrédules ; j'ai vu de pieux évêques bénir l'innocence et la ferveur d'une première communion. Cela était beau et grand, c'était la sainteté qui s'épanchait. Mais moi, pécheur, je ne me sentis pas le droit de bénir, même mes enfants. J'embrassai Suzanne, j'embrassai Alfred, je réunis leurs mains dans les miennes, et je pleurai.

Us étaient si heureux, les ingrats, qu'ils ne virent pas mes larmes; ils s'échappèrent de mes bras pour courir vers Jenny, qui les reçut en élevant la voix • -r^Que le Dieu d'Abraham et de Sarah, leur dit-elle, que le Dieu d'Isaac et de Rébecca, de Jacob et de Sacfael TOUS bénisse, mes enfants, et qu'il vous donne inné vie chrétienne I . •— Amen, répondit une voix dont la gravité me fit

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tressaillir. C'était Martba qui approchait avec Toeiî et le geste d'un prophète.

— Homme, dit-elle, tu preaids cette femme devant Dieu; femme, tu prends cet homme devant Dieu, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé comme dans la maladie, à la vie, à la mort : ne l'oublie pas, l'Éternel s'en souviendra.

— Non, certes, je ne l'oublierai janiais, s'écria Alfred en levant la main, j'en prends à témoin le Seigneur.

L'avoueraî-je à ma honte ? malgré l'excellente éducation que j'ai reçue en France, et quoiqu'on m'ait habitué dès l'enfance à ne traiter sérieusement que les choses plaisantes, je me sentis ému jusqu'au fond de l'âme par la solennité de cet engagement. Il me semblait que mon foyer était devenu sacré comme celui d'Abraham, et que Dieu, invisible et présent, y descendait pour bénir l'union de mes enfants.

L'entrée de Zambo chassa ces graves pensées. Il avait dépouillé le jardin et la serre pour offrir à la fiancée un bouquet énorme : il accompagna son présent de telles grimaces et de compliments si burlesques, que je me mis à rire malgré moi.

— A quand la noce, mon jeune maître? demandait le nègre, Demain, après-demain, dans huit jours? Zambo veut chanter, Zambo veut danser.

— Suzanne, m'écriai-je en regardant ma fille, le jour n'est pas fixé ?

— Mon bon père, nous attendons vos ordres, répondit mademoiselle ma fille avec une fausse modestie qui me fit soupirer.

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— Et nous n'attendons plus que cela, dit Alfred; j'ai loué et meublé une maison, près d'ici, au coin de la quatrième avenue. Tout est prôt pour recevoir celle qui me fait l'honneur de partager ma fortune et mou nom.

— Mon fils, dis-je à Alfred, et ce nom de fils m'étrangla en passant, Suzanne vous a choisi, nous vous adoptons les yeux fermés ; mais pardonnez à la légitime curiosité et à l'inquiétude d'un père. Depuis quand aimez-vous ma fille, et, puisque vous parlez de fortune, quelle sera votre situation à tous deux dans ce ménage dont le bonheur nous touche de si près?

— Vous dire depuis quand j'aime Suzanne me serait difficile, répondit le jeune homme. Il me semble qu'en naissant je l'aimais. Certes je l'aimais déjà quand nous allions ensemble à l'école commune, et que nous courions le long du chemin, elle tout enfant et moi presque jeune homme. Depuis ce temps-là, nous avons tant de fois joué, parlé, prié ensemble ; je l'ai vue si souvent gaie, bonne, aimable ; tant de fols nous avons causé à cœur ouvert; tant de fois j'ai pu voir toute la beauté de son âme, qu'un jour est venu où j'ai senti que Suzanne était la femme que Dieu m'avait choisie dans sa bonté. Quand Suzanne a eu seize ans, je lui ai demandé de m'accepter pour époux ; nous nous sommes engagés, elle vous l'a dit le jour même ; voilà l'hîstoiro de nos amours.

— Ainsi, dis-je en soupirant, c'est l'estime et l'amitié qui vous ont conduit à ce que vous appelez l'amour. llien de subit, rien de foudroyant; point de passi point de poésie ?

— J'ai Vingt-quatre ans, dit le jeune homme , j'aime Suzanne; je n'ai jamais aimé et je n'aimerai jamais qu'elle; je l'estime plus que personne au monde ; je la chéris plus que moi-même ; est-ce sagesse, est-ce passion? je ne sais; mais j'espère que Suzanne ne m'en demandera pas davantage, elle me permettra de l'aimer de la même façon jusqu'à mon dernier jour.

— Fort bien, mon fils, vous êtes im sage; vous serez heureux, comme vous méritez de l'être, et vous aurez beaucoup d'enfants. Maintenant parlons d'argent.

— Je n'avais pas de fortune, dit Alfred, cela reculait beaucoup nos projets; j'avais vingt et un ans, et j'étais décidé à faire promptement mon chemin; je ne doutais pas du succès.

— Vous aviez sans doute des protecteurs puissants ? la promesse de quelque bonne place dans le gouvernement? Votre père avait peut-être obligé le cousin de la cousine d'un sénateur?

— J'avais ma tôte et mes bras, répondit Alfred, et la devise de tout véritable Yankee : En avant I ne t'inquiète de rien; ne f attends quà toi seul */.cela vaut mieux qu'un appui étranger. Dans un pays qui grandit aussi vite que le nôtre, tout homme qui n'est pas un sot, et quia de la volonté, finit toujours par rencontrer une bonne veine. Employé comme chimiste chez un riche marchand d'indigo, j'entendais souvent mon patron se plaindre que les vaisseaux expédiés dans l'Inde n*étaient jamais chargés qu'à demi. Trouver un nou-

^ Go ahcad ! never mind ; help yourself.

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vel article de fret, c'était l'idée fixe de nos armateurs» J'en découvris un, auquel personne ne songeait et qui était d'un débit assuré : c'était la glace. On n'en fouriiira jamais autant que l'Inde en peut consommer. La difficile était de la conserver en route; c'était un problème à résoudre. Grâce à mon père, j'ai été élevé dans un laboratoire ; la physique et la chimie ont été mes premiers amusements. Pour isoler mes glaçons il me fallait un corps mauvais conducteur du calorique. J'essayai de la sciure de bois, qui n'a chez nous aucune valeur. L'invention était faite; il ne manquait plus que des capitaux.

Trouver de l'argent pour mettre à exécution une bonne idée est chose facile en Amérique : je songeai à M. Green, qui fait de grandes affaires en riz, en café, en épices, en indigos; il eut confiance en moi, et risqua une expédition. Je suis parti pour Calcutta avec mon chargement; nous n'avons pas fondu en route, j'ai vendu ma glace, de façon à gagner le fret aller et retour, et je suis revenu, après avoir passé là-bas des marchés avantageux pour vingt années. A mon arrivée, j'ai eu mille dollars pour ma part, et me voici à la tête de la maison Green, Rose et compagnie. Le succès est certain. Je puis l'escompter aujourd'hui si je veux. Dix à douze mille dollars par année, voilà ce que je puis offrir à madame Alfred Rose, en attendant mieux,

— Soixante mille francs par an I m'écriai-je ; la belle chose que le commerce, quand on réussit I Je regardai mon gendre de plus près; je lui trouvai un air de génie. Dans le front et dans le bas du visage il avait quelque chose de Napoléon.

J*avais tout h fait oublié la boutique de monsieur son père, quand Zambo nous annonça M. Rose qui Tenait prendre sa part de la joie commune. Si estimable que fût l'excellent homme, un apothicaire n'était point le beau-père que j'embitionnais pour ma fille; j'avais rêvé d'un sous-préfet; mais que faire en un pays primitif qui n'a pas encore conquis cette centralisation que l'Europe nous envie I

Avec M. Rose entra M. Green, suivi de Henri. J'avais reconnu l'apothicaire à cet air médical qui ne se perd jamais; mais l'épicier en habit noir et en cravate blanche était pour moi un monstre inconnu. Son langage et ses manières n'étaient pas moins étranges que son costume. Green, le vendeur d'huile et de café, parlait avec l'autorité et le sang-froid d'un homme qui remue des millions.

— Voisin, me dit-il, avec une affectueuse bonhomie, me voilà un peude la famille par ce jeune homme, votre gendre et mon associé. Nous n'en resterons pas là. Henri est venu me voir, c'est un garçon intelligent, etqui me plaît, je lui ai trouvé une position. Alfred devient sédentaire; on ne se marie guère pour courir le monde; il nous faut cependant un homme de confiance à Calcutta. J'ai songé à Henri, malgré sa jeunesse. On ne mord jamais trop tôt aux aiiaires. Trois ans de séjour aux Indes le formeront; nous lui ferons une part, qui, s'il travaille, ira à quatre ou cinq mille dollars par année. Vous me confiez un enfant; dans trois ans je vous rends un homme. Que dites-vous de mon projet? vous sourit-il autant qu'à Henri ?

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— mon fils I pensai-je, j'avais rêvé pour toi un autre avenir! Peut-être celui-ci vaut-il mieux pour toi; peut-être n'as-tu ni le génie politique, ni la souplesse nécessaire pour t'élever au rang de chef de bureau. Le sort en est jeté, tu ne seras qu'un millionnaire !

Je remerciai Green, qui me dit tout bas :

— Voisin, nous n'en resterons pas là. Vous connaissez Marguerite, mon douzième enfant, une petite fille charmante qui a dix ans, et déjà la taille ronde comme une poupée ; j'ai l'idée que dans six ou sept ans nous en ferons madame Henri Smith. D'ici là, nous aurons l'œil sur le jeune homme et sur sa fortune; comptez sur moi.

C'en était trop I Moi, le docteur Lefebvre, moi, un savant et un bourgeois dans mon pays, devenir l'allié et l'obligé d'un épicier I Certes, j'aime l'égalité ; je suis Français, j'ai pour Évangile les principes de 1799,

Les mortels sont égaux ; ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence,

comme dit notre immortel Voltaire.

Cette égalité, qu'on la proclame et qu'on l'affiche partout, je le, demande ; qu'on l'inscrive même dans nos lois, j'y consens; les lois, on ne les applique guère; mais qu'on fasse descendre cette égalité dans nos mœurs, jamais ! L'homme qui ne fait rien sera toujours au-dessus de celui qui se salit les doigts à travailler.

J'allais rompre le charme et refuser cette fortune perfide, quand, sur l'invitation de ma femme, chacun

de nos voisins accepta une tranche de jambon et une fasse de thé.

— Daniel, me dit Jenny, nous voici tous à table, dites la bénédiction.

— Ma chère, je suis si ému, que je ne sais plus ce que je fais. Prenez ma place et parlez pour moi.

— Mon Dieu, dit Jenny, bénissez cette maison et tous ceux qui s'y trouvent. Bénissez surtout ceux qui s'en éloignent, et puissiez-vous, Seigneur, ne trouver parmi eux que des cœurs purs et obéissants !

Chacun répondit : Ameriy et d'une voix si sincère, que le cours de mes idées en fut renversé. Je regardais mes amis, mes enfants, ma femme : Green, qui avec tant de simplicité faisait la fortune de ma famille; Henri qui, à seize ans, avec la résolution d'un homme et l'ardeur d'un enfant, voulait à force de travail se conquérir un rang dans le monde, et ne reculait ni devant le danger ni devant l'exil ; Suzanne et Alfred, qui s'aimaient d'un amour si tendre et si pur ; ma femme enfin, ma bonne Jenny, ne songeant qu'aux autres, attentive et dévouée, la vie et l'âme de la^ maison, la reine de cette ruche, d'oîi l'essaim s'envolait!

Et moi, bourdon inutile, et qui ne savais que murmurer, je médisais que j'allais rester seul près de ce foyer, animé naguère par la joie de Suzanne et de Henri. Rose avait neuf enfants ; Green en avait quinze; Dieu bénit les grandes familles, et, quand nous voulons être plus sages que lui, il confond notre fausse prudence, en nous condamnant à l'isolement que nous avons cherché.

Et je regardais ma femme, jeune encore, et fraîclie»

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cl d'un gracieux embonpoint; et je me disais... Je ne sais plus ce que je me disais, quand Zambo, poussant la porte, entra d'un air effaré en criant :

— Le tocsin I le tocsin I écoutez, c'est le feu.

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