CHAPITRE IX
ou L*ON DIT SON FAIT A LA YÉRIT^.
Quand la crise fut passée et que le malade eut repris haleine, Humbug appuya ses deux coudes sur la
table, et d'une voix qu'il essaya de rendre gaie, sans y réussir :
— Mon cher Truth, dit-il, ne résistez pas plus longtemps à votre véritable vocation ; faites-vous pasteur. Les vices sont de bonne pâte ; ils se laissent maltraiter sans rien dire. Chaque dimanche on les fustige vigoureusement sur les épaules du prochain; après quoi on déjeune en paix et on dîne de même. Mais ces bipèdes qui se croient des hommes parce qu'ils marchent sur deux pattes, ces loups en chapeau rond, ces renards en lunettes, ces singes cravatés, ces oies en habit noir, il n'en faut approcher que pour rire de leur cruauté, de leur avarice, de leur couardise et de leur stupidité. Qui les prend au sérieux, meurt le cœur brisé.
— Voilà mon successeur, dit Truth en me prenant la main, mon cher Humbug, le docteur sera pour vous un bon associé.
— Le docteur, reprit Humbug, c'est impossible ; il a la mine d'un chevreuil.
— Quelle est donc, m'écriai-je, l'espèce de hôte qui fournit les journalistes ?
— Pour faire un bon journaliste, dit Humbug avec une gravité comique, il faut la face d'un chien, le flair d'un chien, l'impudence d'un chien, le courage d'un chien et la fidélité d'un chien. La face d'un chien pour intimider les coquins, le flair d'un chien pour les senlir de loin, l'impudence d'un chien pour aboyer après eux malgré leurs grimaces et leurs menaces, le courage d'un chien pour leur sauter à la gorge, la fidélité d'un chien pour partir, s'arrêter et revenir au premier appel de la vérité.
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— Monsxcur le directeur des annonces, dis-je avec impatience, je ne soupçonnais pas que vous eussiez pour la vérité une passion si vive et si désintéressée.
— Pourquoi donc, sage Esculape ? reprit-il d'un ton goguenard. Croyez-vous que je ne sache pas que deux et deux font quatre? Qu'est-ce qui fait le prix des annonces ? Le nombre des lecteurs. Qu'est-ce qui amène des lecteurs ? L'opinion. Est-ce en trompant l'opinion qu'on la gagne? La vérité, c'est le corps du journal ; les annonces n'en sont que la crinoline, ridicule vêtement fourni par le mensonge et la vanité. Desinit in piscem mulier formosa supeme *. A qui la faute ? A l'esprit et au bon goût du public.
— Monsieur, lui dis-je en faisant tourner la tabatière dans mes mains pour appuyer mes paroles, toute véri.té n'est pas bonne à dire. Il y en a qui troublent et déchirent la société.
— Oui, cher docteur; la vérité est révolutionnaire. ^ EnGn, m'écriai-je, vous l'avouez.
— Sans doute. Voyez la Réforme ; à quel prix at-elle affranchi la conscience ?
— C'est cela, dis-je, en frappant avec ma canne ; c'est cela I
— Et l'Évangile, reprit Humbug. Quel bouleversement I Une civilisation détruite, Jupiter détrôné, les Césars méprisés et renversés. Comme il serait heureux qu'on eût étouffé à l'origine cette vérité qui tuait un monde et en enfantait un nouveau ! Eh bien, cher Hippocrate,. vous ne dites rien. Et la Révolution française?
* Une belle femme qui fluit en queue de poissoo.
— Monsieur, m'écriai-je, ne touchons pas aux choses sacrées. C'est la résistance des privilégiés qui a fait tout le mal. Avouez enfin qu'il y a des vérités qui effrayent,
— Oui, comme la lumière effraye les voleurs.
^ Il y en a qui sont' odieuses à ceux qui les entendent.
— Oui, quand on trouble Tivresse, ou qu'on réveille le remords.
— Il y en a qui sont dangereuses pour ceux qui les disent,
— Oui, quand ils ont un cœur d'esclave ou de valet, Je tournai le dos à ce sophiste éhonté qui ne craignait pas d'attaquer de sages préjugés et de secouer ^oreiller oîi le monde dort en paix depuis deux mille ans; je m'adressai à Truth, qui avait repris ses découpures et ne semblait pas nous écouter.
— A quoi pensez-vous, cher malade? lui dis-je, notre conversation vous fatigue peut-être ?
— Docteur, répondit-il en souriant, pardonnez à l'impertinence de ma fantaisie, je songeais à Pilate. J'entendais ce grave administrateur disant au Christ : Qu'est-ce que la vérité ? et sortant sans attendre la réponse. Au temps de Tibère César, vous auriez fait un excellent gouverneur de Judée.
Quoi! ajouta-t-il en s'animant, ne sentez-vous pas que, pour nous autres hommes, la vérité, c'est la vie, et que le mensonge est la mort ? Cherchez autour de vous les pays prospères, éclairés, honnêtes, charitables : ne sont-ce pas ceux, où chacun a le droit de dire la vérité, toute la vérité, sans acception de per- .
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sonnes, sans respect des préjugés, des privilèges et des abus ? Cherchez les pays misérables, ignorants, sans moralité : ne sont-ce pas ceux où, sous toutes les formes, règne le mensonge officiel? Contemplez la grandeur de l'Angleterre, la croissance de TAmérique, la fortune naissante de l'Australie. En quatre-vingts ans, quelle force a élevé nos États-Unis de trois millions à trente et un millions d'hommes ? Ne vous y trompez pas, c'est la vérité. Laissez les politiques écbafauder des systèmes et combiner des formes de gouvernement ; voyez quelles sont les institutions vivantes des peuples libres. Écoles, associations, tribune, presse, qu'est-ce que tout cela, sinon autant d'instruments afin de propager la vérité et de lui gagner tous les cœurs ? Comptez les journaux d'un peuple, vous aurez son rang dans l'échelle de la civilisation ; c'est un thermomètre qui ne trompe jamais. Pourquoi? C'est que la vérité n'est, sous un autre nom, que la loi qui gouverne le monde moral ; c'est qu'il y a des rapports naturels entre les Sommes, comme il y en a entre les choses. Reconnaître et respecter ces rapports, c'est reconnaître et respecter la vérité, ou, pour mieux dire, Dieu lui-môme présent dans le monde par sa toute-puissante volonté.
— Cher monsieur Truth, répondis-je, un peu ému par ce flux de paroles, Humbug a raison, vous êtes né pour prêcher. Mais l'expérience m'a appris depuis longtemps que la pratique est le contraire de la thf orie. Que de vérités admirables de loin, et qui s'évanouissent à l'épreuve I Chaque jour j'entends répéter que les hommes 3ont frères, que la femme est l'égale de
l'homme, que les gouvernements sont faits pour les peuples..*
— Vous en doutez? dit Truth,
— Non, je n'en doute pas théoriquement y mais essayez de mettre ces belles maximes en pratique, où en arriverez-vous ?
— Au règne de TÉvangile, répondit le journaliste avec une singulière gravité. Si vous avez un plus noble idéal, dites-le ; si vous n'avez rien à mettre à la place, ne jouez pas le triste rôle de Méphistophélès. L'humanité a besoin de croire et d'espérer.
— Çà, charmant docteur, qui ne croyez pas à la théorie, s'écria Humbug avec un air impertinent, quand vous parlez, savez-vous ce que vous dites? quand vous donnez un remède à vos malades, savezvous ce que vous faites?... Ne vous fâchez pas ; si vous le savez, vous faites de la théorie quand même : si vous ne le savez pas, quelle raison avez-vous d'être si fier de ne pas raisonner?
Je m'enfonçai dans mon fauteuil, je croisai les jambes et les bras, et regardant Humbug en plein visage :
— Monsieur, lui-dis-je ; écoutez- moi sérieusement si vous êtes capable de rien de sérieux. En théorie, encore une fois, j'aime la vérité, je l'aime autant que vous pouvez le faire ; mais la presse n'est pas la vérité. Il y a là un mélange de passions, d'injures, de mensonges qui soulève un cœur délicat. La liberté farouche qui règne en ce pays n'est pas de mon goût ; j'ai longtemps réfléchi à ce sujet, et je vous dij*ai, si TOUS daignez me comprendre, comment on peut organiser la presse, administrer sagement la vérité.
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abolir la licence du mal, et ne laisser que la liberté da bien.
— Empêchez les chiens d'aboyer, cria Humbug en éclatant de rire, la quadrature du cercle est trouvée.
— Je suppose, continuai-je, sans répondre à cette sotte plaisanterie, je suppose un gouvernement éclairé, moral, paternel, ne songeant qu'au bien de ses sujets.
— Docteur, ceci est de la théorie 1
— Non, monsieur, ceci est de l'observation. Dans ce gouvernement il y a des ministres intelligents...
— J'entends, dit l'insupportable railleur, des ministres éclairés, moraux, paternels, et ne songeant qu'au bieia de leurs administrés.
— Oui, monsieur, et ces ministres ont sous leurs ordres des milliers d'agentâ...
— Tous éclairés, moraux, paternels, etc., en un mot, une légion d'anges eu habit noir.
— Au nom du ciel, Humbug, taisez-vous, s'écria Truth. Laissez-lui finir son conte de fées; je crois entendre un Français qui s'imagine raisonner parce qu'il enfile des paradoxes et qu'il coud des mots les uns au bout des autres.
— Monsieur Truth, répondîs-je sèchement, c'est la raison et l'expérience qui parlent par ma bouche; écoutez-moi. C'est entre les mains de ce sage gouvernement, qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, qui n'a ni préjugés ni passions , c'est entre ses mains , dis-je, que jo remets le dépôt de la vérité, non pas que je veuille lui en donner le monopole, je suis l'ami de la liberté, mais réglée, mais limitée^ mais moralisée. Je réduirai donc le nombre des imprimeurs, de façon
à faire de la typographie une censure prudente et discrète, un sacerdoce conservateur ; puis je limiterai le nombre des journaux, de façon à constituer un petit nombre de tribunes, véritables chaires où Ton ne laissera parler que la décence et la modération. Il y aura des journalistes comme ily a des prêtres, c*est-à-dire des ministres.de la vérité, qui recevront du gouvernement leur caractère et leur symbole. Si, malgré lasa^e direction de TËtat, quelque insolent gazetier, oubliant la gravité de ses devoirs, manquait au respect qu'il doit à Tautorité, personnifîcation de la justice et de la vérité, alors je n'aurai pas recours au jury, qui a la main lourde et laisse glisser entre ses doigts plus d'une innocence douteuse; c'est à l'administration, toujours paternelle et protectrice, que je laisserai la sainte mission de flétrir le mensonge, et au besoin de l'arrêter avant même qu'il soit né. C'est l'administration, toujours prudente, éclairée, désintéressée, et qui sait mieux que personne ce qui lui convient ou ce qui la gêne, c'est l'administration qui frappera l'audace et l'ignorance; elle étoulferaropposition naissante comme Hercule au berceauétouffait les serpents. Grâce à cette hygiène ingénieuse, les journaux seront une nourri lure innocente, un remède au lieu d'un poison; la presse sera un flambeau dans la main du pouvoir ; on ne craindra plus l'incendie. On ménagera des préjugés utiles, des erreurs salutaires, on mesurera la vérité aux besoins de l'État, aux forces des populations; et si quelque doctrine nouvelle paraît à l'étranger, on attendra qu'elle ait fait la fortune de son pays d'origine avant de troubler inutilement des âmes tranquilles et
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qui n'aspirent qu'au repos. Voilà ma théorie : monsieur Humbug, qu'en dites-vous ?
— />....(/ ra^cû/ / s'écria-t-il en me décochant sur l'épaule un coup de poing à décorner un bœuf. Qu'on est heureux d'avoir de l'esprit, on a toujours quelque bêtise à dire ! Avec son air solennel, j'ai vu le moment où ce sournois mystifiait un vieux Yankee comme moi.
— Monsieur Humbug, lui dis-je en me frottant l'épaule, ces grossiers arguments ne sont pas de mon goût. Assommer n'est pas répondre !
— Étrangler pas davantage ! cria le journaliste en riant. Continuez, docteur; vous êtes plus amusant que vous ne pensez I Verba placent et vox *. Mais, adieu ; voici l'heure de faire le journal ; le temps, c'est de l'argent; vous me ruinez!
Resté seul avec M. Truth, je lui demandai s'il n'était pas frappé comme moi de ce qu'il y avait de profond dans le système que je lui exposais ; s'il pouvait mettre en comparaison la turbulence et le désordre de la presse américaine avec ce mécanisme serré qui devait en peu de temps brider le peuple le plus ardent du monde, et lui donner l'habitude de la modération et le goût d'une innocente liberté.
— Docteur, dit-il avec douceur, je suis de l'avis de Humbug : vous riez de notre simplicité. Cette doctrine, que vous nous présentez comme une invention nouvelle, il y a longtemps que je la connais. C'est le dogme de l'inquisition : la vérité devenue chose officielle, instrumentum regni^ et monopolisée par l'Église et
• i'aime votre langage et votre voix.
rÊtat. Il y a trois siècles que Luther a soufflé sur ces dangereuses chimères et remis chaque chrétien en possession de sa conscience et de son droit. Aux premiers jours du monde, la vérité est sortie de la boîte de Pandore, avec tant d'autres biens, qui sont aussi des maux entre des mains maladroites ; chercher la vérité, c'est l'œuvre de tous, s'en emparer n'appar-
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tieiità personne. Ne vous payez pas de mots, Gouvernement, ministres, fonctionnaires, qu'est-ce que tout cela, sinon des hommes qui ne sont ni plus infaillibles ni plus savants que nous ? En faire les dispensateurs de la vérité, c'est un rêve ; la vérité est à tout le monde, comme l'air et le jour ; la seule chose possible, c'est de rétoufTer, c'est d'empêcher les hommes non point de penser, mais de parler. Qui profitera d'une si détestable invention ? L'autorité ? Elle en sera la première victime. On la trompera sans cesse ; il suffira d'une poignée d'intrigants pour séduire le magistrat le plus honnête et l'engager dans les plus folles aventures. Ne voyez-vous pas, d'ailleurs, que vous donnez à votre gouvernement tout pouvoir de mal faire, pourvu qu'il ait soin de mal raisonner ? Les citoyens y gagneront-ils? Du jour où la chose publique n'est plus leur chose, vous leur ôtez ce qu'il y a de plus noble, de plus beau, de plus grand dans la vie : l'amour de la patrie, la passion de la liberté. Otez l'agitation de la tribune et des journaux, la société n'est plus qu'une eau dorniante; il en sort la corruption et la mort. Assurerez- vous, 'du moins, la prospérité matérielle, seul appât où morde la foule?- Tout au contraire : la richesse est le fruit de la liberté. Il n'y a de sécurité, de
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finances, de commerce et d'industrie que dans les pays où pullulent ces journaux dont la voix vous importune. Le silence est le triomphe des sots, la nuit n*est pas le règne des honnêtes gens ; laissez -nous la lumière, le bruit et la vie. Souvenez-vous qu'à Rome aussi on criait contre le bavardage des tribuns ; qu'un jour Sylla les fit taire, à la grande joie des beaux esprits, et que dès lors commença une décadence dont le christianisme même ne put relever Tunivers.
— Permettez, répondis-je, étonné du tour que prenait la discussion, j^ ne prétends pas avoir trouvé la pierre philosophale en politique. Tout système a ses abus ; c'est une question de proportion. Avouez que le langage de vos journaux est épouvantable, et qu'il n'y a pas de mal plus affreux que leur licence effrénée.
— Docteur, vous savez ce que dit l'Évangile : Cest MU fruit que vous les connaîtrez. Trouvez-moi un pays où il y ait plus de lumières, plus de charité, plus de prospérité matérielle qu'en Amérique.
— Je ne vois partout que scandale, répondis-je. Les fondements mêmes de la société s'effondrent dans ce sable mouvant que vous appelez la démocratie. Qu'estce que vous respectez ? La religion ? Eh bien I qu'un pasteur manque à son devoir, que sa conduite soit légère, aussitôt vingt journalistes se mettront à rire, comme l'indigne fils de Noé, au lieu de cacher à tous les yeux une faiblesse dont lahonte rejaillit sur l'Église.
— La honte, dit Truth, est J^oxxv l'Église qui épouse la cause du coupable, non 'pour l'Église qui rejette loin d'elle un membre gangrené.
— ^Est-ce la justice que vous ménagez ? Hier, encore.
votre journal attaquait avec une âpreté cynique un juge qui, dans un instant de mauvaise humeur, rudoyait je ne sais quel drôle. Comment voulez-vous qu'on respecte le juge, s'il n'est pas infaillible ?
— La justice, dit Truth, est faite pour l'accusé, et non pas l'accusé pour la justice.
— Qu'un subalterne, continuai-je, sorte de ses attributions, qu'il oublie la loi par hasard, qu'il arrête par mégarde un innocent : aussitôt dix journaux hurleront après la tyrannie comme des chiens qui aboient à la lune ; ils mettront le pays en feu pour la cause du dernier des misérables, que sais-je ?pour un mendiant, ou un voleur, jeté en prison sans que les formes soient observées.
— Ils auront raison, dit Truth; la liberté du demiei^ des misérables est l'affaire de tous. Dès que- les formes légales sont violées, dès qu'un citoyen est injustement atteint, tous sont menacés. Qui ne sent pas cela ne sait pas ce que c'est que la liberté.
— Est-ce qu'il n'est pas quelquefois nécessaire de voiler la statue de la loi et de sauver le pays en dépit d'une fausse légalité ?
— Docteur, vous avez un faible pour Pilate. Lui aussi ne s'arrêta point à une fausse légalité ; il aima mieux condamner un innocent que de risquer sa place. C'était un habile homme ; je ne sais pas pourquoi le monde est si sévère avec lui.
— A quoi en arrivez-'/Ous ? continuai-je, de plus en plus irrité par la froic^eur de Truth. Douze ou quinze journaux, voilà les maîtres de l'opinion et de la république.
ou L'ON DIT SON FAIT A LA VÉRIId!. "iS
— Quinze journaux ! dit Truth étonné ; qu'entendezvous par là ? Nous en avons trois cents, c'est peu pour seize cent mille âmes. Boston en a cent pour moins de deux cent mille habitants"; il est vrai qu'à Boston, la ville puritaine, on entend la liberté et la civilisation autrement qu'à Paris.
— Trois cents journaux I m'écriai-je, surpris de ce chiffre formidable. Qui donc alors dirige et gouverne l'opinion? Le premier venu peut, sans mission, s'ériger en prophète et en législateur ; le premier rêveur peut dire ce qu'il veut et imposer ses opinions à la foule. C'est un atroce despotisme I
— Mon bon ami. dit Truth en baissant la voix pour me ramener à un diapason moins bruyant, ne^ recommencez pas vos plaisanteries i elles amusent Humbug, elles me font mal. Là où tout le monde peut parler, il n'y a point de mission, ni de prophète, ni de premier venu; il y a un droit qui appartient à chaque citoyen, et dont chaque citoyen use dans son intérêt particulier, ou dans l'intérêt général. Chez un peuple libre, qui a jamais imaginé de diriger et de gouverner l'opinion ? Est-il un Yankee qui ne se fasse lui-même sa règle de -conduite et qui ne choisisse en connaissance de (5^ause «on parti et son drapeau? La presse est un écho qui répète les idées de tout le monde, rien de plus. Ces innombrables journaux n'ont qu'un objet : accumuler les faits, les renseignements, les idées, multiplier et répandre la lumière I Plus il y en a, plus chaque citoyen €st àmêmede lire, de réfléchir, déjuger par lui-même. Mettre la vérité àlaportée de tous, voilà notre ambition; €e prétendu despotisme des journaux n'existe que dans
n PARIS EN AMÉRIQUE.
votre imagination. Tout au plus serait-il possible là où un gouvernement malavisé, faisant du journalisme un monopole contre lui-même, ne souffrirait que dix ou quinze feuilles, et obligerait ainsi à se coaliser contre lui les partis, qui, de leur nature, tendent à se sisperser. Mais en Amérique, où il y a deux ou trois mille journaux^ où il en natt de nouveaux tous les jours, le nombre des tyrans a tué la tyrannie.
— Soit; c'est un régime que n'a pas prévu Aristote : une démocratie de papier. En cet heureux pays^ tout est gouvernement, excepté le gouvernement même. Vous autres journalistes (et tout le monde ici est journaliste), vous êtes plus que l'Eglise, plus que la justice, plus que l'État I Qui donc ôtes-vous?
— La réponse est trop facile, dit Truth; nous sommes la société.
— Mais si la société, si le peuple gouverne, qui donc sera gouverné ?
— Docteur, répondit le journaliste en souriant, quand vous vous conduisez dans la rue, qui donc est conduit? Par amour d'un mot, vous faut-il des lisières ? Quand vous gouvernez vos passions (ce que vous ne faites pas toujours), qui donc est gouverné ? Il y a un âge mûr pour les peuples comme pour les individus. Que la Chine vieillisse dans une étemelle enfance, je la plains ; mais nous chrétiens, nous citoyens d'un grand pays, nous ne sommes, pas un peuple d'idiots et d'interdits; il y a longtemps que nous sommes sortis de tutelle et que nous faisons nous-mêmes nos affaires. Qu'est-ce que cette souveraineté (Jn peuple que nous affichons depuis soixante-dix ans en tête de
ou l'on, DIT SOK FAIT A LA VÉRITÉ. 75
nos constitutions, sinon une déclaration de majorité ?
— Des comparaisons ne prouvent rien, repris-je sèchement; ce qui est vrai d'un individu n'est pas vrai d'une nation.
— Toujours des mots, docteur. Une nation, c'est une collection d'individus. Ce qui est vrai de dix, de vingt, de mille personnes, est aussi vrai d'un million. A quel chiffre commence donc l'incapacité ?
— Non, dis-je, il n'est pas vrai qu'une nation soit une simple collection d'individus; c'est tout autre chose.
— G'est-à-dîre que le total d'une addition est autre chose que la somme de toutes les unités ?
— Erreur I m'écriai-je, fatigué de discuter avec un esprit borné. Il y a ici une différence qui crève les yeux. Pour se débarrasser des intérêts particuliers, quel est le mot magique qu'invoquent tous les hommes d'État? L'intérêt général. Quand on veut annuler des droits et des prétentions qui gênent le gouvernement, qu'allègue-t-on? Un intérêt supérieur, l'intérêt social. L'utilité publique, c'est la négation des droits individuels : telle est du moins la façon de raisonner et d'agir en tout pays civilisé. S'il suffisait d'écouter le vœu de la majorité et d'additionner des intérêts et des volontés, je vous demande un peu ce que serait la politique : un métier d'épicier, un rôle à la portée du premier honnête homme venu. Vous figurez-vous un César, un Richelieu, un Cromwell, un Louis XIV, écoutant la voix du paysan, ou prenant le yole de quelqr is milliers de bourgeois ? Que deviendraient les combinaisons, les alliances, les guerres, les conquêtes^
tous ces coups d'éclat, tous ces jeux de fortune où triomplient les héros? Traîner une nation à la victoire et à la gloire, imposer à la masse populaire des idées qui ne sont pas les siennes, lui faire servir une ambition et des projets qui ne la touchent en rien : voilà rœuvre du génie I Voilà ce qu'aiment les peuples; ils adorent ceux qui les foulent aux pieds. Laissez ces pauvres gens à eux-mêmes, ils planteront leurs choux; leurs annales tiendront en deux lignes, comme la morale des contes de fées : 7/5 vécurent longtemps^ ils furent heureux et ils eurent beaucoup (Tenfanis, Avec ce beau système, que serait l'histoire ? Et que ferait-on apprendre en rhétorique à nos enfants?
J'étais éloquent, je le sentais. Truth, confondu, me regardait d'un air singulier.
— Docteur, me dit-il, je n'aime pas les sophismes; mais de tous ces jeux d'esprit il n'y en a point qui me soient plus odieux que les paradoxes d'autrefois, mensonges morts depuis longtemps. Ils me font TefTet d'une vieille courtisane qui a oublié de se faire enterrer, et qui promène parmi la jeunesse dégoûtée son fard, ses faux cheveux et ses rides. Washington a appris au monde ce que c'est qu'un honnête homme gouvernant un peuple libre; la preuve est faite; le siècle de l'égoïsme politique est passé, il n'y a plus de place que pour le dévouement. Qui ne comprend pas cela, qui n'entend pas la voix des générations nouvelles, qui ne sent pas que l'industrie, la paix et la liberté sont les reines du monde moderne, celui-là n'est qu'un rêveur et un insensé. Ce n'est pas à la gloire qu'il marche, c'est au ridicule.
— Brisons là, monsieur! m'écriai-je en me levant; et malgré moi je portai la main à la garde de mon épée absente. Sij'avais eu mon uniforme de chirurgien de la garde nationale, j'aurais forcé cet insolent h mettre le fer à la main ; c'est en lui faisant mordre la poussière que je lui aurais prouvé sans réplique que l'Amérique n'entend rien à la civilisation et qu'un Français n'a jamais tort.