‹ Paris en AmériqueChapitre 28 sur 53 · HUMBUG · texte numérisé non relu

HUMBUG

Donnez-moi le LynXy dis-je à un marchand de journaux.

— Voilà, monsieur, répondit Thomme d*un ton goguenard ; mais si vous voulez rire, je vous engage à prendre le Soleil et la Tribune ; c'est là que vous verrez le trio fustigé de la bonne façon.

îje Lynx me suffisait ; j'ouvris cette feuille exécrable. Green y était finement raillé, on y disait de grosses vérités à Humbug ; mais moi, grand Dieu, comment y étais-je traité ? Quels mensonges ! quelles injures I quelle abomination I

VANITAS VANITATUM. i21

Je froissai ce misérable pamphlet, j'allais le jeter dans la boue, sa vraie place, lorsqu'au seuil de ma maison je trouvai la face réjouie et l'impertinent sourire de Humbug.

— Vous triomphez, monsieur le journaliste, dis-je en lui mettant le Lynx sous le nez. Des élections, ce sont vos fêtes, ce sont les saturnales de la calomnie I

— La calomnie, dit le gros homme en ha^^knt les épaules, c'est comme la rougeole : quand elle sort, on en guérit ; quand elle ïentre, on en meurt,

— Il n'y a que dans vos démocraties qu'on imprime de pareilles infamies I

— Je le crois bien I répondit le sophiste, heureux de saisir au vol un nouveau paradoxe. Dans les monarchies de l'ancien monde, on se garde d'imprimer la calomnie, on la dit à l'oreille ; c'est un moyen plus perfide et plus sûr. On n'attaque pas les gens en face, ils se défendraient : on les assassine par derrière. C'est là que régnent, sans partage, l'intrigue et le mensonge, et c'est là que le prince est la première victime de ce poison qu'il empêche de s'exhaler. Summa petit livor *. La calomnie, docteur, c'est le fléau et le châtiment du despotisme; dans un pays libre, c'est une piqûre de guêpe ; on n'y songe plus le lendemain.

—Monsieur le philosophe, dis-je sèchement, lisez ce journal; il y est question de vous.

— Raison de plus pour que je ne le lise pas. C'est toujours le même thème, avec huit ou dix substantifs à épithètes prétentieuses, pour varier le refrain. Avez-

A G*est en haut que s*attaque Tenvie.

VOUS l'audace de ne pas suivre les dociles moutons qu'entraînent d'habiles meneurs ? osez-vous avoir une opinion à vous et uiie volonté ? vous êtes un orgueilleux rêveur et un ambitieux fanatique. Dites-vous la vérité à vos concitoyens ; voulez-vous les éclairer sur les conditions de la liberté, les prémunir contre les

dangers de l'anarchie ? vous êtes un infâme aristocrate, un servtfe admirateur de la perfide Albion. En d'autres tertnes, ouvrir les yeux au peuple, c'est ruiner l'industrie des conducteurs d'aveugles et mettre sur le pavé d'honnêtes gens qui ne pardonnent guère. Parlez-vous franchement, appelez-vous par leur nom les abus et ceux qui en vivent ? vous êtes un flatteur de la foule et un lâche démagogue. Des éloges ironiques, si votre candidature va mal ; de grossières et plates injures, si elle réussit : voilà l'éternelle chanson des journaux et des journalistes qui ne se respectent pas. Nous y sommes faits comme aux orgues de Barbarie. C'est le plaisir des envieux, des commères, des bonnes gens qui ont l'oreille fausse. Il faut être indulgent pour ces petites misères de l'humanité.

— Lisez l'article, repris-je impatienté ; nous verrons jusqu'où va votre placidité.

Une fois entrés au parloir, où par bonheur nous étions seuls, Humbug se mit à lire l'injurieuse diatribe, tandis que Henri courait aux nouvelles.

— Green n'a pas à se plaindre, dit en riant le gros journaliste. A la rude façon dont on le traite, ilest'clair que ses actions montent sur la place. Les miennes ne vont pas mal. Falstafféhonté est joli ; ce Silène aviné, à qui ne manque même pas son âne quand le docteur est M,

est d'une mythologie qui fait honneur à Térudition de l'écrivain. Tout cela, c'est le telum imbelle, sine ictu * d'un parti aux abois.

— Pourquoi n'empôche-t-on pas ces misérables de parler ?

— Docteur, auriez-vous trouvé la pierre philosophale ? Savoir d'avance ce que les gens diront est un secret qu'on cherche encore ; le seul moyen d'éviter ce scandale qui vous effraye, c'est de bâillonner tout le monde : remède héroïque qui tue les gens pour le^ empêcher de mal vivre. Est-ce là la médecine que vous pratiquez ? Ces drôles, direz-vous, sont payés pour faire un ignoble métier ; ils abusent de la liberté, ils la prostituent ; je vous l'accorde^ mais cet abus nous garde l'usage de nos droits. Il y a des demoiselles qui abusent du droit de se promener dans la rue ; enfermerons-nous nos femmes dans un harem ? Il y a des gens qui se tuent par gourmandise et par ivrognerie ; nous mettrezvous au régime de Sancho dans l'Ile de Barataria ? Par crainte d'un incendiaire, défendrez-vous les briquets 'et les allumettes ? Par peur d'un assassin, nous ôterezvous undés premiers droits des peuples libres, le droit d'avoir des armes ? Toute liberté entraîne avec soi un abus possible ; toute force et tout instrument font de même. Supprimer la liberté pour prévenir l'abus, empêcher le bien pour prévenir le mal, c'est faire le procès à Dieu même, et lui prouver qu'il n'entendait rien à la création.

— Si vous ne pouvez prévenir la calomnie, m'écriai-

^ Trait sans force et sans portée.

je, punissez-la ; inventez des supplices terribles ; frap« pez celui qui m'ôte Thonneur comme vous frappez celui qui m*ôte la vie.

— Les tribunaux vous sont ouverts, répondit Humbug, mais le mépris est une justice plus prompte et plus sûre. Demain les électeurs vous vengeront des injures d'aujourd'hui. Est-il certain d'ailleurs qu'on nous ait calomniés ? Pour moi, je ne me sens pas blessé.

— Je ne sais ce que vous avez dans les veines, disje en lui arrachant des mains le journal. Écoutez comment un lâche anonyme ose traiter un homme de mon rang et de mon âge ; je vous montrerai ensuite comment on châtie de pareilles infamies.

Et d'une voix tremblante de colère je lus ce qui suit :

« Le docteur est un triple sot. C'est un sot de naissance que trente ans d'études ont rendu plus sot encore ; il ne lui manquait qu'un grain d'ambition pour perdre le peu de sens que le travail lui a laissé. On connaît la folie de ce bonhomme qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Stupide admirateur du passé, son idéal est la vieille Europe ; il ne voit rien de beau que ces sociétés décrépites où la tradition romaine, où le despotisme de l'administration étouffe toute indépendance et toute vie. Le savant Smith, la gloire de vingt académies inconnues, est un de ces trembleurs qui au jour de la création se serait écrié : « Mon Dieu, arrêtez ; vous allez déranger le Chaos ! » 11 ressemble à ces conducteui^s de chemins de fer, qui tournent le dos au train qui les emporte. Il ne voit, il n'admire que ce qui fuit et disparaît dans l'ombre du passé ; il ne sent pas que derrière lui se lèvent un soleil et un monde nouveau : le règne de l'individu, le triomphe de la liberté. Qu'une pareille momie reste dans son cabinet de curiosités, et y reçoive

l'adoration des badauds, nous n'irohs pas l'y troubler; mais, ^u grand jour de la vie publique, que feraient ces yeux éteints, cette bouche muette, ce bras imbécile? Ce qu'il faut à notre Jeune et glorieuse république,' ce sont^es hommes de notre temps, des banquiers qui fassent avancer la civilisation en créant chaque jour des entreprises et des actions nouvelles, des orateurs qui nous guident vers les magnifiques destinées que l'avenir nous réserve. Laissons les morts ensevelir les morts ; à nous les cœurs qui s'ouvrent à toutes les grandes aspirations sociales, les têtes qui s'échauffent pour les questions palpitantes d'actualité I Que les niais et les poltrons votent pour leurs vieux fétiches, nos candidats sont des hommes que l'Europe nous envie, l'habile et généreux banquier Little, l'éloquent et célèbre Fox t « Demain la voix du peuple, émergeant du scrutin, comme le tonnerre qui sort du nuage, proclamera par toute l'Amérique la victoire des élus de la Démocratie. Vive Little ! Vive Fox 1 »

— Bravo 1 dit Humbug; docteur, vous êtes touché. Voilà un joli morceau; rien qui attaque votre caractère ; des plaisanteries un peu fortes, il est vrai ; mais avec cela du trait, de la verve, de la finesse, de l'observation, sans parler du style à la mode. Le garçon qui a écrit cette tirade n'est pas un imbécile.

— Venez avec moi au bureau du Lynx^ dis-je à mon tour : vous verrez comment un triple sot soufflette un garçon d'esprit; c'est une leçon dont ce monsieur a besoin.

— Êtes-vous fou ? s'écria le gros homme en se levant tout d'une pièce. Si tout autre que moi vous entendait, on vous ferait donner une caution de dix mille dollars OU l'on vous enverrait au pénitencier. Nous prenezvous pour des Peaux-Rouges? Êtes-vous chrétien?

C'est dans les solitudes de TArkansas que des forcenés discutent le pistolet au poing ; au Massachusetts il n'y a de vengeance que celle de la loi. Chez un peuple civilisé on parle beaucoup et on se querelle vivement ; mais on n'y assassine pas un rival, et on ne s'y bat pas davantage avec lui.

— Sauvages I m'écriai-je, qui ne connaissez même pas le point d'honneur.

— Sauvage vous-même ! reprit Humbug en riant. Vraiment, docteur, la saignée vous rend féroce. Tuer les gens ou se faire tuer par eux, en quoi cela peut- il servir la cause delà justice et delà raison? Un duel ne profite qu'au médecin ou au fossoyeur.

— Que faites- vous donc, monsieur, quand vous êtes lâchement insulté par un folliculaire ?

— Mon cher docteur, répondit ce candidat sans vergogne : je répète tout bas ou tout haut un proverbe turc, dont je vous recommande la profonde sagesse : Qui s'arrête à Jeter des pierres à tous les chiens qui aboient après lui n'arrivera jamais au but de son voyage. Sur ce, je vais soigner mon élection et la vôtre; faites-en autant de votre côté ; vous oublierez bien vite k Lynx et sa rhétorique.

Tu ne cède mails, sed contra audentior ito ^ Adieu.

t Ne cédez pas à riufortune ; aiRrontez-la au contraire avec plus d'assurance.

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