CHAPITRE XXXIII
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n entra, je le vois encore. Un front chauve, avec des mèches de cheveux roux qui flottaient de droite et de gauche, des lunettes d'or, un sourire béat, un triple menton perdu dans les profondeurs d'une large cravate, un habit vert avec un ruban chamarré des couleurs de l'arc-en-ciel, tout annonçait le sot qui a réussi. Derrière lui marchaient, comme deux recors, l'avocat Rejnard, qui, de ses yeux de fouine, semblait toujours chercher un trou pour s'y cacher, et le gros colonel Saint-Jean, appuyé sur sa béquille, et traînant son ventre et sa goutte. Que me voulait ce cor-
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tége grotesque? Hélas I j'allais l'apprendre à mes dépeng.
— Bonjour, belle dame, dit Olybrîus en prenant la main de ma femme et y posant ses lèvres : êtes-vous un peu remise de vos fatigues et de vos émotions ? Ménagez- vous; le cœur est Torgane faible chez les femmes; ne vous laissez pas assassiner par votre sensibilité.
— Bonjour , docteur, reprît-il d'un ton cavalier en me tendant une main que je n'osai refuser; je suis charmé de vous voir sur pied. Aussi est-ce en ami et non pas en médecin que je me présente. Je l'ai dit à ces messieurs qui venaient en voisins savoir de vos nouvelles et qui n'osaient point entrer avecmoi.
— Bonjour, monsieur Lefebvre, dit le colonel. Sacrebleu I nous avons donc été malade ? Mais le coffre est bon ; je suis heureux de vous voir, sacrebleu 1
Reynard ne jura point, mais du ton le plus mielleux il me fit un compliment si ambigu, que j'en lus blessé sans savoir pourquoi.
— Comment allez-vous ? me dit Olybrius.
— Très-bien, répondis-je.
— Tant pis, dit-il, ce n'est pas naturel ; c'est la preuve que le poison n'est point encore épuisé. Après huit jours de ravages causés par l'opium, vous devriez être à demi mort, sans pouls et sans voix.
— Il est de fer, dit le colonel. Sacrebleu ! il eût fait un carabinier.
— Cher confrère, dis-je à Olybrius, votre diagnostic vous a trompé. Mon cas est si extraordinaire, qu'à votre place tout autre savant y eût également perdu
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son latin. Je n'ai pas été empoisonné par l'opium; j'ai été magnétisé et transporté en Amérique, d'où je suis revenu cette nuit.
— Bigre I cria le colonel, celle-là est forte ; j'ai commandé un régiment de Gascons qui n'avaient pas leurs pareils pour la blague et la guerre; mais à vous la palme I
— Cher confrère , dit Olybrius d'une voix aigredouce, je sais toujours ce que je dis. Les faits sont là; rien n'est brutal comme un fait. Que vous vous imaginiez avoir été en Amérique, cela ne m'étonne guère, c'est l'effet de l'opium ; mais moi qui vous ai soigné durant huit jours et huit nuits, je vous affirme que vous êtes resté en chair et en os dans votre
' lit, et queVous n'avez point quitté Paris.
— Monsieur, répondis-je, je viens d'un pays où la vérité règne sans partage. J'y ai appris l'horreur des mensonges officieux ou officiels ; croyez ce qu'il vous plaira, je ne puis dire qu'une seule chose : en chair ou en esprit, je ne sais lequel, j'ai passé huit jours en Amérique.
— Effet de l'opium, dit Olybrius en tirant sa tabatière et en savourant une prise de tabac. Le cerveau n'est pas dégagé, l'illusion persiste. Mon cher monsieur, il faut réagir avec votre raison, autrement les lobes cérébraux deviendraient le théâtre d'un désordre grave et persistant. En pareil cas, vous le savez, le premier remède est de chasser une idée fixe, et de croire les choses sur la parole de son médecin. Vous n'a-vez pas é-té en A-mé-rique, ajouta-t-il en scandant chacun de ses mots d'un ton impérieux.
— Monsieur, lui dis-je, vous me permettrez de garder mon opinion.
— Daniel, s'écria ma femme tout éplorée, au nom du ciel n'insistez pas, vous vous perdez I
— Bon Dieu I chère amie, repris-je en souriant, de quelle voix vous me dites cela I II me semblé que j'entends cette pauvre Rachel dans le rôle de Roxane :
Écoutez, Bajazet I Je sens que je vous aime^ Vous vous perdez ; gardez de me laisser sortir.
Pour toute réponse Jenny leva les bras au ciel, et, prenant Henri par la main, elle s'enfuit de la chambre en se cachant la tête dans son mouchoir.
— Sacrebleu! dit le colonel, vous affligez votre femme. Que diable I on peut mentir pour être agréable aux dames. Vous n'êtes donc pas Français ! Sacrebleu I
— Cher voisin, dit l'avocat, parlant à demi-voix, comme s'il commençait un plaidoyer, raisonnons. Si vous avez été en Ajnérique, vous avez vu ce pays en détail, vous le connaissez à fond; si vous avez rêvé, vous n'avez sur ce point que des idées incomplètes, confuses et, tranchons le mot, chimériques. Permettez-moi de vous adresser quelques questions qui vous ramèneront dans la vie réelle, et qui vous permettront de vous convaincre par vous-même de la fausseté ou de la vérité de vos impressions.
— Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Durant votre séjour en Amérique, avez-vons vu les gens se tirer des coups de pistolet dans la rue ^ A-ton pendu deux ou trois personnes par jour en
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vertu de cette loi de la lanterne, de cette Lynch law dont les Américains nous ont emprunté le nom et peut-être l'idée ?
— Monsieur, répondîs-je, laissez aux journaux ces balivernes. Les Américains sont cent fois plus paisibles et plus civilisés que nous. Le duel même y est inconnu.
— Sacrebleu I cria le colonel, c'est trop fort. Un pays où on ne se bat pas, est-ce que ça existe I II n'y a donc que des religieuses du Sacré-Cœur dans ce couvent-là ?
— Effet de l'opium 1 dit Olybrius; on voit tout en beau.
— Dites en laid, reprit le colonel. Sacrebleu I si j'é-
tais dans cette baraque-là, je les souffletterais tous pour voir s'ils ont du cœur au ventre.
— Y a-t-il un gouvernement en Amérique, dit l'avocat, ou du moins en avez-vous trouvé quelque trace par hasard ?
— Monsieur, dis-je, il y a le plus beau des gouverne» ments : celui qui administre le moins; celui qui laisse aux citoyens le plus de liberté pour se gouverner euxmêmes.
— Effet de l'opium I reprit Olybrius. Chacun sait que l'Amérique est une pure anarchie.
, — Monsieur, dis-je impatienté, donnez-vous la peine d'aller aux États-Unis, vous y trouverez un gouvernement central, trente-quatre États particuliers, trentecinq sénats et trente-cinq chambres de représentants. Je ne suppose pas que des sauvages aient imaginé de pareilles combinaisons.
— Sacrebleu ! dit le colonel, trente-cinq nids d'avocats et de bavards! Si de pareilles folies étaient possibles, je ferais le voyage tout exprès pour faire sauter les trente-cinq nichées, par la fenêtre I Portez armes, croisez ettey tous les oiseaux s'envolent; et alors, sacrebleu I on a un gouvernement qui ne boude pas.
— Il y a des ministères ? reprit l'avocat de sa voix la moins algue.
— Sans doute.
— Un ministère des cultes, par exemple?
— Non, les Églises sont des sociétés indépendantes. Chacun peut ouvrir un temple sans avoir rien à craindre que de la loi.
— C'est impossible, dit l'avocat. Ce serait livrer la société aux intrigues des prêtres, à toutes les haines de religion. Il y aurait chaque jour une Saint-Barthélemy.
— Monsieur, répondis-je, la chose est peut-être impossible, mais elle existe; et j'ajoute qu'en aucun pays il n'y a plus de tolérance et de charité.
— Effet de l'opium I dit Olybrius.
— Et non-seulement l'Église est libre, continuai-je en m'animant, mais l'école, mais l'hospice le sont également. Chacun -peut enseigner, chacun peut soulager la misère sans avoir besoin de tendre la main au gouvernement, et de s'adresser à la police comme s'il s'agissait d'ouvrir un mauvais lieu.
— C'est un rêve, dit l'avocat, c'est matériellement impossible.
— Effet de l'opium ! dit Olybrius.
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— Docteur Olybrîus, m'écriai-je, si quelqu'un en ce moment a une idée fixe, il me semble que ce n'est pas moi.
— Je n'ai point d'idée, docteur Daniel, reprit-il, j'en atteste ces honorables messieurs; il me suffit de constater que jusqu'à présent vous ne nous a>ez pas dit un mot qui ait le sens commun.
— Ya-t-il un conseil d'État en Amérique? reprit l'avocat, qui avait toute la ténacité d'un juge d'instruction.
— Non, monsieur; la justice suffit à tout, l'administration lui est soumise.
— Quelle chimère 1 ditReynard; un peuple ne vivrait pas six mois sans cette admirable séparation de pouvoirs, qui fait la gloire de notre immortelle Constituante. Supposez que le salut de l'État exige qu'on vous arrête sans forme de procès, que ferait-on dans votre pays de Hurons ?
— Ce qu'on ferait ? répondis-je. La procédure est toute trouvée, on assignerait l'audacieux qui se met au-dessus des lois, on le ferait condamner à quelque cent mille francs de dommages-intérêts.
— Y pensez-vous? Que deviendraient les préfets? ce serait un métier perdu.
— Les préfets, repris-je, il n'y en a pas.
— Pas depréfets, s'écria-t-il en riant ; pas de préfets? Que voulez-vous donc que fassent les citoyens si on n'agit pa§ pour eux ?
— Bon Dieu, reprîs-je, ils feront eux-mêmes leurs propres affaires. Vous n'avez pas encore songé à cela, monsieur l'homme d'État ?
— Non, dit-il sèchement, je ne songe qu'aux choses possibles. Qui dirige là-bas l'esprit public, et apprend aux citoyens à penser ?
— Personne assui'ément.
— Quoi I il n'y a pas une direction de la presse ?
— Non, monsieur. Dans ce pays deHurons, comme vous rappelez, chacun dit et imprime ce qu'il veut, sous la seule garantie de la justice et des lois. Les journaux y sont considérés comme un bienfait. On les favorise, on les multiplie de toutes parts. Point de cautionnement, point de timbre, rien qui empêche la lumière de se répandre, rien qui gène la liberté.
— Bigre I dit le colonel, voilà un pays oh la gendarmerie doit être occupée.
— Il n'y a pas de gendarmes, monsieur le colonel.
— Pas de gendarmes I s'écria-t-il. Sacrebleu I j'en ai dans l'aile, je n'en demande pas davantage. Si vous n'êtes pas fou à lier, mon voisin, je demande qu'on démolisse Gharehton. Je n'en ai jamais vu de votre calibre ; pas de gendarmes ! Pourquoi ne pas dire tout de suite : pas d'armée, pas d'infanterie, pas de cavalerie, pas d'artillerie, pas de généraux, pas de colonels, pas de capitaines ; une société de pékins ou dlroquois, telle que le monde n'en a jamais vu I
— Colonel, lui dis-je pendant soixante-dix ans l'Amérique n'a pas eu d'armée ; viennent la paix et le rétablissement de l'Union, elle s'en passera de nouveau. Comme vous dites, c'est une société de pékins.
— Assez, jeune homme, dit-il en fronçant le sourcil. Respectez ma moustache blanche. Je suis bon enfant, sacrebleu I mais j'en ai embroché qui ne me blaguaient
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pas moitié autant que vous faites depuis uu quart d'heure.
— Effet de l'opium, dit Olybrius. Gomment vivraiton sans gendarmes et sans armée ? On pourrait donc à chaque heure du jour se réunir dans la rue, ou ailleurs, parler politique, critiquer le gouvernement, sortir en armes, et que sais-je ?
— En effet, monsieur, repris-je, tout cela se fait, et la paix n'en est point troublée. Des citoyens libres, et habitués à la liberté, savent se conduire eux-mêmes. Au besoin la loi est là ; il suffit d'un officier de police et d'un juge pour que l'ordre soit maintenu ou vengé.
— C'en est assez, dit Reynard, lançant un coup d'œil à Olybrius. Docteur, je suis convaincu.
— Et la médecine, dit le solennel imbécile, tournant sa tabatière entre ses doigts, comment est-elle exercée, dans votre pays de Cocagne?
— C'est là, répondis-je, une des choses qui m'ont le plus frappé ; les femmes y pratiquent, et avec succès.
— Bigre I dit le colonel, que n'ai-je eu un major en cotillon quand je suis resté trois mois sur le dos à Constantine^ avec une balle dans le mollet I J'aurais donné tous les médecins pour une médecine. C'est un calembour, mais il est bon, sacrebleu I
— Et, ajoutai-je, ce n'est pas le seul état que les femmes exercent; elles se sont emparées de l'enseignement ; ce sont elles qui élèvent la jeune Amérique.
— Ça doit faire de jolis troupiers ! dit le colonel. Voilà une école où l'on doit enseigner à se donner des coups de poing, premier apprentissage de la guerre et
de la civilisation ! Qu'est-ce qui sort de ces boutiqueslà ? Des plumitifs et des calicots.
^- Il sort de là sept cent mille volontaires qui se battent en héros.
— Sacrebleu ! dflt le colonel, ne me récitez pas le journal. Depuis deux ans ma gazette me parle tous les matins de ces fameux conscrits qui courent Tun après l'autre sans jamais s'attraper. Ah I si j'étais là, rien qu'avec mon 14* léger, comme je taperais n'importe sur qui, selon le mot d'ordre du gouvernement. J'en ai de l'Amérique par-dessus la tète ; je demande qu'on mette la révolution dans un autre pays, pour me changer un peu et m'amuser.
— Colonel, je ne suppose pas que vous défendiez l'esclavage?
— Je me moque pas mal de vos moricauds. Mais vos Américains, je les exècre I C'est un tas de pékins et de démocrates qui donnent le plus mauvais exemple à l'Europe el qui font tache dans la civilisation. Aussi je souhaite que le Nord avale le Sud, et qu'il s'étrangle en l'avalant. Yoilà ma politique et je ne suis pas le seul de mon avis, sacrebleu I
— Monsieur, me dit Olybrius en se levant avec majesté, permettez-moi de résumer en quelques mots notre conversation. Les réponses de ces messieurs, vos amis, vos voisins, ces réponses pleines de sens et de raison ont dû vous convaincre que votre cerveau n'est pas dans un état normal. Une société sans administration, sans armée, sans gendarmes, avec la liberté sauvage de prier, de penser, de parler, d'agir chacun à sa façon, c'est là, vous en conviendrez, un de ces abominables
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cauchemars que l'opium seul peut enfanter. Votre système ne durerait pas un quart d'heure ; c'est la négation de tous les principes et de toutes les conditions de cette civilisation qui fait l'unité de notre grande nation. En constituant une administration hiérarchique et centralisée, la sagesse de nos pères a depuis long* temps élevé la France au premier rang, et appris aux Français que la liberté c'est l'obéissance. C'est là notre gloire et notre force ; ne l'oubliez pas, cher confrère^ et revenez à vous. Ces idées anarchiques qui troublent votre cerveau, et qui ne sont jamais entrées dans une tète française, vous disent assez que vous êtes malade, et d'autant plus malade que vous ne le sentez point. Il est urgent de vous soigner ; j'ajoute même qu'il n'y a qu'un traitement énergique qui puisse vous rendre la possession de vous-même et le calme que vous avez perdu.
— Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que je suis fou et qu'il faut m'enfermer?
Olybrius soupira, prit du tabac entre son index et son pouce, l'aspira lentement, et me regarda d'un air
contrit.
— Pauvre ami, dit-il, vous êtes gravement atteint ; mais je vous guérirai, je vous sauverai malgré vous.
Je sentais la colère qui me grondait dans le cœur, j'avais peine à me contenir.
— Monsieur, lui dis-je, finissons cette comédie ; il y a trop longtemps qu'elle dure, je suis fatigué.
Olybrius rougit jusqu'aux oreilles.
— Moasieur, dit-il en grossissant sa voix, vous le pre** nez sur un ton singulier.
— Ne VOUS fâchez pas, cher docteur ; vous vous donnerez une attaque d'apoplexie.
— Docteur Daniel, dit-il en grinçant des dents, je ne souffre pas Timpertinence. Savez- vous à qui vous par* lez, mon petit monsieur ?
— Oui, mon gros monsieur, à un sot.
— Monsieur, dit-il, n'oubliez pas que vous avez devant vous un homme que tous les souverains d'Europe ont décoré.
— Parlons-en I m'écriai-je. On fait relier en maroquin rouge un volume de sottises, et on le dépose à l'ambassade, sur quoi on est nommé commandeur ou chevalier de l'Hippopotame ou du Condor. Des croix I c'est l'aumône que les princes jettent aux mendiants de la littérature.
— Savez-vous, monsieur, reprit Olybrius écumant de rage, savez-vous qu'à trente-deux ans j'ai été nommé membre de l'Académie de médecine, à l'unanimité 7
— Pardieu I repris-je, j'ai plus raison que jene croyais. Si vous aviez eu du talent, vous auriez eu des ennemis ; on vous aurait tenu à la porte de la compagnie jusqu'à ciliquante ans, et vous n'auriez été reçu qu'à une voixde majorité. Les sots n'offusquent personne, aussi entrentils à l'Académie comme dans un moulin.
J'avais été un peu loin, je le sentais. Le colonel riait à gorge déployée ; mais Reynard me regardait d'une façon étrange, et Olybrius étouffait. Je vis le moment où, les rôles changeant, c'était le malade qui allait sa.« gner le médecin. L'avocat avait, sans doute, de l'or potable dans le gosier ; deux mots versés dans l'oreille d'Olybrius rendirent à mon imbécile toute sa sérénité.
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Un sourire diabolique illumina les plis de sa figure. Il s'approcha du colonel, lui frappa sur l'épaule et l'emmena dans un coin, toujours suivi de Reynard, son fidèle conseiller.
Cette façon d'agir, ce conciliabule tenu chez moi et sans moi, me parut étrange. Je me promenais à grands pas^ prêta faire un éclat, quand Olybrius sortit sans me saluer. Reynard, au contraire, me fit une profonde révérence. Le colonel s'approcha de moi d'un air joyeux. Ses yeux rayonnaient.
— Savez-vous, dit-il en se frottant les mains, que vous avez joliment habillé ce paroissien-là?
— J'ai eu tort, répondis-je. <«
— Je ne dis pas cela, reprit Saint-Jean ; vous m'avez fait un sensible plaisir, sacrebleu I je déteste cespékins qui se font couvrir de croix et de rubans sans avoir jamais risqué que la peau d'autrui; mais, entre nous, notre homme n'est pas content. C'est naturel, n'est-ce pas ? Il dit que vous l'avez insulté; il exige que vous lui fassiez des excuses.
— Moi ? m'écriai-je.
— Soyez tranquille, dit le colonel ; je lui ai dit son fait ; il est raisonnable, j'ai arrangé l'affaire.
— Très-bien.
— Vous vous battez.
— Nous nous battons? dis-je fort étonné. Et quand donc?
— Tout de suite. En chaude coUe^ comme on disait au régiment. Rien n'est dangereux comme de laisser refroidir ces choses-là. Pour avoir attendu vingt-quatre heures, j'ai manqué dix occasions. Ma voiture est
sa
en bas, nous pouvons partir; j'ai des pistolets excel* lents, TOUS en serez charmé. A trente pas j'ai enlevé l'oreille d'un petit monsieur qui me regardait de travers, SOUS prétexte qu'il louchait. Allons, mon brave, les moments sont comptés. En route, sacrebleu I i» Dans un instant je suis à vous, répondis-je.
— Vous allez embrasser votre femme et vos enfants ? Mauvais système I on s'émeut, la main tremble. Point d'adieux tragiques ; buvez-moi un verre de madère et fumez deux cigares ; voilà qui relève le moral et qui donne du nerf à l'avant-bras.
Je n'avais nul besoin de relever mon courage; la colère m'emportait. J'entrai au salon; Jenny, pâle et muette, était là avec ses enfants serrés auprès d'elle ; ils avaient tout entendu.
— Vous partez avec le docteur ? me dît Jenny d'une voix mourante.
— Oui, ma chère amie; il est probable que je m'absenterai quelques jours.
— Vous reviendrez bientôt, dit-elle ; puis elle s'arrêta comme effrayée.
— Oui, répondis-je, je reviendrai bientôt, s'il plaît è Dieu. Laissez-moi vous embrasser tous avant mon départ.
— Adieu, mon cher Henri, rappelle-toi mes conseils. On n'a rien fait pour te donner de la volonté, c'est un grand malheur; les passions prennent dans notre âme la place que la volonté n'occupe pas. Faistoi donc des convictions raisonnées et un caractère énergique; c'est par là qu'on est un homme. Prends un état indépendant ; n'attends la fortune que de toi-
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même. Ne plie la tète devant personne, n'aie jamais à rougir devant Dieu et ne t'inquiète point de l'avenir. Le bonheur n'est pas dans les choses de la terre, mais dans la joie d'une bonne conscience ; la vraie grandeur est celle d'un honnête homme qui s'est élevé par le travail et la vertu. Adieu, sois chrétien et citoyen; rappelle-toi que pour surmonter l'égOIsme qui nous dévore, il y a deux forces invincibles : l'amour de Dieu et l'amour de la liberté.
— Adieu, ma Suzon, choisis toi-même ton mari. Ne regarde ni à la position ni à l'argent, regarde au cœur, c'est là qu'est la seule richesse qui n'ait rien à craindre du'temps ni du hasard. Prends surtout un homme que tu estimes et qui pense comme toi ; sois fière du père de tes enfants. L'amour s'envole, la con6ance et le respect restent au foyer et deviennent en vieillissant quelque chose de plus doux et de plus sain que l'amour. Quand tu auras des enfants, laisse leur âme s'épanouir ; ne leur enseigne pas la cruelle sagesse de cette société qui réduit tout à l'intérêt; laisse-les rêver comme leur grand-père, dussent-ils soulTrir comme lui. Les plus malheureux ici-bas ne sont pas ceux qui pleurent.
— Adieu, ma chère Jenny, pardonnez-moi si je voi^ ai blessée, et permettez-moi un dernier conseil. Yous autres Françaises, vous avez trop d'esprit et de finesse; il faut plus de simplicité pour être heureux. Pourquoi toujours sortir? le monde ne peut vous offrir que l'agitation et l'ennui. Rappelez-vous ce qu'a dit saint Paul : « L'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme a été créée pour l'homme. » Épousez
votre foyer, mettez votre plaisir à faire la volonté d'un mari, soyez la reine de cette ruche où Dieu vous a placée : c'est là qu'est ce bonheur que vous cherchez au loin, et qui vous attend en vain dans une maison déserte. Ahl ma Jenny, que ne sommes-nous en Amérique, c'est là qu'étaient l'amour et la félicité I
Ma femme était fort agitée ; elle pleurait, mais à ces derniers mots elle se retira de mes bras, et tressaillit quand je l'embrassai. Henri reçut mes caresses d'un air froid et gêné ; Suzanne seule se pendit à mon coo et m'inonda de ses pleurs.
Une fois encore je les serrai tous sur mon sein, et je partis pour ne plus revenir. Descendre l'escalier, monter dans la voiture, où e colonel m'attendait avec ses pistolets, ce fut l'affaire d'un instant Je demandai à Saint' Jean où nous allions.
— Je n'en sais rien, dit-il ; nous suivons la voiture d'Olybrius; je crois qu'il nous mène à Saint-Mandé dans quelque jardin particulier. Depuis qu'on a défiguré Vincennes et le bois de Boulogne pour en faire des parcs anglais, il n'y a plus de plaisir. Battez-vous donc dans une allée qui tourne : écartez tous ces gens qui vous suivent à la piste pour ratisser la trace de vos pas. Il nous manque un champ clos à Paris; c'est une honte pour le vieil honneur français, sacrebleu I
Le colonel était monotone et se répétait beaucoup ; je me hâtai de lui offrir un cigare qui lui ferma la bouche, et, m'enfonçant dans un coin de la voiture, je suivis la mode française qui veut qu'on réfléc-isse quand il n'est plus temps. A mon âge, et pour une pareille cause, ce duel était une folie, à laquelle je
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m'étais laissé entraîner par un brutal et par un sot. J'étais décidé à ne pas répondre au feu d'Olibrius; mais cela ne me justifiait point. Quoi! je n'avais pas eu là force de résister à un stupide préjugé I Gomme alors mes pensées et mes remords m'emportaient en Amérique I je revoyais ces douces et loyales figures, ces bons et sincères amis qui m'avaient élevé jusqu'à eux. Truth, Humbug, Naaman, Green, Brown luimême me souriaient, et avec eux toute cette famille américaine qui faisait la joie de mon cœur, sans oublier ni Martha ni Zambo. Quelle différence entre les deux pays I Le Paris où j'étais me semblait une ville étrangère, les rues de mon enfance avaient disparu, et mes souvenirs avec elles; mes voisins me semblaient ignorants, vaniteux, égoïstes ; leurs actes, leur langage, tout était de convention; nulle vérité, nulle simplicité. En huit jours, au Massachusetts, au grand air de la liberté, j'avais plus vécu qu'à Paris en cinquante ans. Mes yeux s'étaient ouverts, j'avais dépouillé le vieil homme ; ma patrie était là-bas où l'on m'aimait, où je vivais ; mon âme s'envolait par delà l'Océan.
Tout entier à ces rêveries, je ne revins à moi qu'en descendant de voiture. Nous étions dans la cour d'une grande maison à fenêtres grillées, quelque chose comme un couvent, un collège ou une prison. Au fond était un jardin que Reynard me désigna comme le lieu du combat; il m'engagea à m'y rendre, tandis qu'il réglerait avec le colonel et deux amis toutes les conditions du duel.
J'avançai sans défiance; tout à coup on ferma une
grille derrière moi; je me retournai, quatre hommes vigoureux me saisirent par les bras et les jambes ; je résistai oomme un forcené, je criai, on étouffa ma voix. En un clin d'œil je fus porté dans une salle basse, jeté, maintenu, attaché sur un fauteuil. Puis tout se mit à tourner devant moi avec une incroyable vitesse; une masse d'eau glacée me tomba sur la tête, et je m'évanouis.