‹ Paris en décembre 1851Chapitre 73 sur 97 · Déposition de Mme Lamm au Conseil Je guerre · texte numérisé non relu

Déposition de Mme Lamm au Conseil Je guerre

Les gendarmes y étaient. Ils avaient trouvé asile dans une honnête et généreuse famille d'artisans, qui n'hésitèrent devant aucun danger pour accomplir ce devoir d'humanité.

Charles Mieal les avait aidés à franchir le mur de la maison Contezat, et, de concert avec ses frères, il s'empressait pour leur trouver un asile. Pierre Roquairol, le gendre de Mical, fit cacher Flacon sous le lit où lui-même était couché avec sa femme et ses enfants.

Rose, la sœur de Mical, essaya de sauver Lamm. Laissons parler cette noble fille.

« M. Lamm vint à moi et me dit : <t Mon enfant, je « sui.> blessé à mort. Il était tout ensanglanté. 11 m'embras-a « comme peur implorer ma pitié; mais il n'en avait pas ba- « soin. Je le fis entrer dans ma chambre que je fermai à clef; a je le fis mettre dans mon lit. Je voyais bien que ce pauvre « militaire courait les plus grands dangers; j'entendais les « cris des insurgés qui vecaient d'entrer et qui poussaient « des cris de mort On menaçait de mettre le feu à la maison « si les gendarmes et le commissaire de police, qu'on disait « cachés dans la maison, ne se trouvaient pas.

« Je dois le dire, j'eus même l'id-e, pour le sauver, de me « coucher avec lui dans mon lit. (Le témoin verse d'abono dantes larmes.) Je l'aurais fait si je n'avais pas craint le « scandale de mes parents, »

Le malheureux Lamm ne se crut pas en sûreté dans la chambre de Rose Mical; il en sortit pour aller se cacher dans la cave derrière des tonneaux. Circq était au grenier à foin dans la trappe à fourrage. ,

Une vingtaine d'insurgés entrent tout à coup dans la cave. Lamm est découvert. On le saisit. Le cafetier Malaterre ordonne de l'attacher avec une corde. Peut-être voulait-il le sauver en l'emmenant prisonnier à la Mairie. On le garrotte. Mais la plupart des ouvriers qui l'entourent poussent des cris de mort.

ce Que voulez-vous faire de moi? s'écrie Lamm d'une voix déchirante.

— Nous voulons te tuer, gros c...., répondent plusieurs ouvriers.

— Je vous demande grâce.

— Nous en as-tu fais avec tes D.ccès-verbaux? Tu nous as réduits à vingt sous par mois, d.i;ii'jL les uns. Il faut que

tu y passes, il y a trop longtemps que tu achètes des vignes avec notre arirent, a ajoutaient d'aulres.

Lamm, désespéré, s'adresse à l'un d'eux. Celait un ennemi personneL •

« Jacqaéou, rais-moi grâce !

— NoD. »

Les Mical, éplorés, demandaient grâce aussi. Tout ce qu'ils purent obtenir, c'est qu'on ne le tuerait pas sur place.

Ces forcenés sortirent et entraînèrent Lamm vers la cour.

Sur la porte, l'un d'eux le renversa d'un coup de poing sur la tête. Plusieurs firent feu sur lui. Denu balles le percèrent, l'une au sein droit, l'autre au crâne, traversant le cerveau. La mort fut instantanée ^

Et retournant dans la maison, ces furieux recommencèrent à chercher Flacon et Circj. Celui-ci, nous l'avons dit, était dans la trappe à fourrage. Il se soutenait difficilement, ses forces s'épuisaient, et sa si.uation devenait intolérable, lorsqu'il entendit une voix crier :

« Descends, ou je te descends. »

Il ne bougea pas d'abord, croyant que ces paroles ne s'adressaient pas à lui ; mais bientôt, sentant le canon d'un fusil contre sa jambe, il se laissa tomber.

Vingt fusils le couchèrent en joue. Le mallieureux cria :

« GcàzQ, laissez -moi voir ma femme et mon enfant avant de me fusiller!»

Il était perdu, lorsque Malaterre s'élança entre lui et les fusils braqués contre sa poitrine.

« Tu m'as rendu un service, lui dit-il ; à mon tour. »

Puis se tournant vers les ouvriers :

« Vous me ttterez plutôt que de lui faire le moindre mal, dit-il d'un ton résolu.

Malaterre était influent. Les insurgés relevèrent leurs fusils, et Gircq fut conduit à la Mairie. Il était sauvé ^.

Flacon, que l'on chercha encore quelques instants, ne fut pas trouvé.

Plusieurs heures s'écoulèrent, pendant lesquelles la foule continuait de travailler aux pompes.

1. Cette terrible sc^ne a été ainsi racontée par les Mical, par Circq, par Mme Lamm, qui entendait d'une maison voisine les meurtriers de son mari.

Quant aux blessures, nous suivons le rapport médical du médecin qu i visita les cadavres dès le lendemain.

2. Dép3silion de Circq au Conseil de guerre. — Malaterre a été condamné à mort par contumace.

L'obscurité avait jusqu'alors dérobé le maréchal des logis aux recnerches de ses ennemis.

Vers deux heures et demie du matin, un ouvrier nommé Salasc entra dans la chambre de Bru^uièrej une lumière à la main. Quelques hommes le suivaient. Eéolard se voit perdu. Il bondit sur Salasc et le frappe violemment sur le bras pour éteindre la lumière. IJn ouvrier, Prosper Michel, se jette sur le maréchal des logis. Ils luttent avec fureur dans l'obscurité. Léotard, homme robuste et dont le désespoir doublait les forces, terrasse Michel et lui serre le cou comme dans un étau. Mais les autres l'entourent. La lumière est rallumée ; ils font feu à bout portant. Le maréchal des logis tombe mort frappé de six balles'.

Que se passa t-il alors?

On a raconté d'affreux détails : mutilations obscènes, outrages au cadavre, scènes d'horreur.

Voici ce qui paraît incontestable.

Les coups de tusil avaient été tirés de si près sur le maréchal des logis que le feu avait pris à ses habits. Il n'y avait pas d'eau dans la chambre. Quelques-uns de ces hommes eurent la triste idée d'éteindre le feu en urinant dessus, et ils le firent.

Quant à la mutilation obscène pratiquée sur le cadavre, il y a doute. Le docteur Touzain qui l'examina et qui. fournit un rapport médical, dans le juel chaque blessure est minutieusement décrite, n'en parle pas. Interrogé sur ce fait au Conseil de guerre, il déclara n'avoir rien vu de semblable. D'un autre côlé, le commis-aire de police, Nougaret, qui fit exhumer les cidavres huit jours après, déclare avoir constaté la mutilation.

Tous les autres détails sont le récit d'un nommé Gazais, que nous allons faire connaître à nos lecteurs.

Une heure à peine après la mort de Léotard, Charles Mical, le frère de la généreuse Rose Mical, monta dans la caserne et entra dans .a chambre de Bruguière, où était étendu le corps de la viciime. Il \it un homme que son émotion l'empêcna d'abord .de reconnaître. Cet homme achevait de mettre un caleçon qu'il venait de voler.

1. Il y a eu quelque incertitude pour savoir si l'homme qui lutta avec Léotard esl Prusjier Michel ou bien son frère Hercule. Le premier est désigné par le plus grand nombre de témoins.

Salsac a nié avoir porté la lumière; mais le fait paraît certain.

« Venx-tu le voir? dit cet homme à Mical; regarde-le espaiat (étendu d'une manière ignoble). »

Et comme Mical remarquait le caleçon, il le coucha en joue avec la carabine du maréchal des logis, en disant :

« Si tu dis un mot de ceci, je te tue '. *

Ce misérable se nommait Gazais, dit le Caboussnt.

C'était un ouvrier de la plus détestable réputation. Il vendit le lendemain, a-t-on dit au procès, pour dix francs, à un nommé Jacques Séguy, divers objets provenant de la gendarmerie, et, le jour de son arrestation, il fut trouvé muni d'un pistolet de geiîdarme. Il s'était vanté, a-t-on dit aussi au procès, d'avoir pris part au meurtre. « J'ai fait mon homme, » aurait-il dit à plusieurs personnes.

Cet homme esta peu près le seul qui ait désipné les auteurs du meurtre de Léotard et le seul qui ait raconté les scènes d horreur qui auraient suivi. Ce triste personnage, le seul voleur de l'insurrection, peut-être assassin, certainement faux témoin , fut arrêté et emprisonné pendant quelques jours, dénonça une multitude de ses camarades, fut mis en liberté, et obtint, non-seulement la plur. complète impunité, mais jusqu'à un certain point les faveurs de l'administration.

Reprenons notre récit.

Cette nuit terrible s'acheva sans de nouveaux malheurs ; l'incendie s'éteignit, et, l'exaltation des esprits s'étant calmée, toute la population rentra consternée de la sanglante catastrophe.

Bonnal s'empressa de faire publier la proclamation suivante que Victor Caux lut à haute voix, escorté de quelques hommes armés, sur les principaux points de la ville. Cette proclamation se trouve dans les pièces du procès de Bédarieux.

« Habitants de Bédarieux!

« Des malheurs regrettables ont eu lieu et ne peuvent être imputés qu'à ceux-là qui les ont provoqués par le meurtre de quelques citoyens.

« Les républicains gémissent d'un pareil désastre; mais ne craignez pas : une garde veille, et tout le monde doit être rassuré.

« Les personnes et les propriétés seront respectées. .

c Mort aux voleurs !

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