CHAPITRE III
(Depoifl la Convention de Nemours jusqu'aux Articles de Nancy.
7 juillet 1585 — féyrier 1588.)
La lullc qui s'engage va être un drame à cent actes divers qui rayonnera sur toute la France; mais c'est à Paris qu'il faudra revenir pour en observer les péripéties essentielles et le dénouement. Dès l'abord, on reste confondu de rinégalité des forces en présence. Il y a d'un côté Philippe II et ses richesses, ses renommés capitaines, ses admirables soldats ^, les jésuites et leurs perfidies, les Guises et leurs puissantes ressources, le clergé tout entier et ces moines fanatiques qui ont pris d'assaut les chaiires de Paris, couvrent la province de leurs émissaires et pèsent de tout leur poids sur une populace ignorante. De l'autre, un petit roitelet sans royaume, pressé comme par deux enclumes entre le colosse de l'Espagne et le colosse de la France ligueuse, en quête d'alliances, mais n'en ayant pas encore, trahi par Henri III, frappé des foudres de l'Église. Malgré son peu de sympathie pour l'orgueilleux roi d'Espagne et pour les conspirateurs de la Ligue, le successeur du faible Grégoire XIII, l'énergique cordelier Sixte-Quint
1. Le prince de Parme a pris Anvers le 17 août 1585, après un siège mémorable, signalé par des prodiges d'énergie et des travaux d'art gigantesques. Bruzellesi Malines, la Flandre, le Brabant sont aux Espagnols.
n'a pas cru pouvoir refuser à la Ligue et au père jésuite Mathieu, son agent, l'excommunication du roi de Navarre et du prince de Condé. Il a fait expédier la bulle le 9 septembre 1585, ^ et l'affiche, publiée à Rome le 21 septembre, porte la signature de vingt-cinq cardinaux.
La nouvelle de l'exconmiunication du Béarnais éclata comme un coup de foudre dans la capitale. C'était le mot d'ordre qu'attendait depuis longtemps la faction cléricale pour recommencer sa campagne non seulement contre l'héritier du trône des Valois, mais contre ceux qu'elle représentait au peuple comme les secrets complices des huguenots, c'est-à-dire contre Henri III lui-même et le duc d'Ëpernon qui avait toujours engagé son maître à écraser la Ligue. Enhardis par l'impunité, les prédicateurs perdirent toute mesure *. On sait comment, loin de se laisser abattre par les foudres pontificales, le Béarnais rendit trait pour trait, et fit afficher sur le piédestal des statues de Pasquin et de Marforio et dans les lieux les plus fréquentés de la ville éternelle, une opposition à la bulle dont le ton n'avait rien de diplomatique, puisque cette philippique endiablée traitait le pape d'Antéchrist ' .
1. Telle est la date donnée par l'Estoilb, t. II, p. 210, et dans le texte de la traduction de la bnlle latine que reproduisent les Mém, de la Ligue, t. I, p. 214. D'après db Thou (t. IX, p. 369), la bulle aurait été expédiée dès le 28 août. Le texte latin se trouve dans les Scripta utriusque partis, Francfort, 1586, in-8«, et à la suite du Brutum fulmen, etc., de François Hotman, réfutation amère de la bulle. Elle fut traduite en 1587. L'éditeur des Mémoires de la Ligue dit naïvement, à propos du Brutum fulmen : « Il y a beaucoup d'érudition et de lumière dans cet ouvrage, mais il est trop satyrique. L'auteur aurait pu défendre avec plus de modération les droits des souverains et épargner davantage les papes. «
2. Voy. DE Thou, t. IX, p. 372. « Cette démarche du pape, dit le grave historien, fut comme l'huile qu'on verse sur le feu et qui ne sert qu'à l'allumer. »
3. L'auteur de la pièce n'était autre que Pierre de l'Estoile, le rédacteur du fameux registre journal. Il l'avoue lui-même (t. II, p. 212) en reproduisant le texte de l'opposition. Ce texte se trouve aussi au t. I, p. 243 des Mémoires de la Ligue et au t. XI, p. 59 des Arch. curieuses. Dans l'édition de 1603 du Brutum fulmen, on peut lire une traduction latine de
Sixte-Quint, si maltraité dans le factum de l'excommunié, conçut, h partir de ce moment, la plus grande considération pour un prince à ce point audacieux *. Il n'envoya pas un écu à la Ligue et se contenta de remplacer son nonce en France, Jacques Ragazzoni, évêque de Bergame *,
la réponse du roi de Navarre & Sixle V, qui a été également insérée dans le recueil Scripta utriusque partis^ Francfort, 1586. D'après Varillas (Avertissement sur Vhistoire de Henri //), ce serait un gentilhomme Orléanais, Jacques Bongars, qui aurait affiché à Rome la traduction latine dont il était l'auteur.
1. Db Thou dit tenir du marquis de Pisani, ambassadeur de France à Rome, que, dans les fréquents entretiens qu'il avait avec Tambassadeur, Sixte-Quint ne pouvait se lasser de porter aux nues la grandeur d'Ame et la constance inallèrable qui n'abandonnaient jamais le roi de Nayarre. Le pape ajoutait qu'il était regrettable que le roi de France n'eût pas les mêmes qualités. Hist, univ.y t. X, p. 378.
2. L'attitude du Saint-Siège devant avoir forcément une grande influence sur le développement ultérieur du parti ligueur dans la capitale, il est nécessaire de donner ici quelques détails, puisés à des sources authentiques, sur les rapports de Henri lU avec le nouveau pape Sixte V.
Le roi s'était d'abord montré très satisfait de Télection de Félix Peretti, cardinal de Montalte, en remplacement de Grégoire XIII. Les instructions données au cardinal d'Est (petit-fils de Louis XII par sa mère, Renée de France, et qui résidait à Rome au milieu d'une cour de poètes dont faisait partie le Tasse) prescrivaient seulement au cardinal et à l'ambassadeur Saint-Goard, marquis de Pisani, d'engager ceux des électeurs du Sacré-Collège qui étaient à la dévotion de la France à porter leurs suffrages sur un prélat « amateur du bien et repos de la chrétienté et propre à celle fin pour tenir la balance égale entre les princes d'icelle » (lettre du roi au cardinal d'Est, en date du 22 avril 1585, Coll. Lucas- Montigny, et Rev.rétrosp.^ 2« série, t. VIII, p. 239). Le roi, toujours machiavélique, ajoutait que si les candidats français n'avaient pas de chances sérieuses, il faudrait avoir l'air de favoriser le cardinal qui réunirait la majorité, afin de se faire ensuite valoir auprès de lui. Uenri III recommandait surtout de travailler à écarter le cardinal de Mondenis, sachant « qu'il a l'dme très espagnole ». Après l'élection du cardinal de Montalte, le roi se montra très satisfait et se cot\jouit avec le cardinal de Bergame, nonce de Sa Sainteté en France. 11 chargea l'ambassadeur à Rgme « de baiser les pieds de sa part à Sadile Sainteté », à laquelle il adressa une lettre autographe de félicitations. Sixle-Quint, de son côté, assura Henri III « de sa paternelle bienveillance » et le félicita d'avoir rélabli en son royaume l'unité de religion. Mais les cardinaux de Vendôme et de Sens et le duc de Nevers ne tardèrent pas à prévenir le pape contre le roi. (Catherine Tavait appris et le constate avec amertume dans une lettre à l'ambassadeur, du 30 juin 1585.) Le rappelde l'évéque de Bergame et l'envoi de l'archevêque de Nazareth en qualité de nonce mirent le comble à la brouille. Henri lll, en apprenant le renvoi du marquis de Pisani, fut outré de colère. Il écrit à son ambassadeur^ le 17 août : « Je n'eusse jamais pensé que le Pape se fût tant oublié que de me faire recevoir l'injure qui vous a été faite... » Pisani reçut ordre de revenir, mais lentement, pour
qui devait sa nomination à Grégoire XIII et passait pour un prélat conciliant, par le Napolitain Fabiô Muerto Frangipani, archevêque de Nazareth, dont les instructions n'avaient pas un caractère aussi pacifique. Henri III, sachant que le nouveau nonce était entièrement à la dévotion des Guises, lui prescrivit de s'arrêter h Lyon et d'attendre ses ordres; sur quoi, le fougueux Sixte-Quint expulsa de Rome l'ambassadeur français Saint-Goard, marquis de Pisani. Henri III el le pontife finirent par se réconcilier : Pisani revint à Rome et le nonce Frangipani fut agréé, mais l'incident laissa quelque aigreur et à la cour pontificale et à la cour' de France.
Le Valois était d'ailleurs dans une situation tellement fausse qu'il ne savait plus quelle contenance garder, non seulement vis-à-vis du pape, mais vis-à-vis de ses propres sujets. Il n'avait pas osé s'abstenir d'envoyer la bulle du pape au Parlement de Paris et d'en requérir la vérification, bien que la doctrine de la suprématie « du pouvoir spirituel sur toutes les couronnes terrestres fût bien faite pour blesser l'orgueil d'un prince absolu. Mais le Parlement défendit mieux que lo souverain la dignité royale et l'indépendance de la nation. Il adressa au roi des remontrances dont le ton est très remarquable *, en ce que la cour souveraine se prononce avec une énergie extrême contre la
donner au pape le lemps de » rhabiller les choses »; car, au fond, le roi, ayant besoin de Tautorisation pontiflcale pour aliéner le temporel de TÉglise de France, trouvait que la rupture avec le pontife « ne pouvait arriver en saison plus malpropre pour ses affaires ». Cette querelle du roi de France et du pape se termina par la soumission du roi; mais les dépêches des années suivantes prouvent que Sixte-Quint accueillit avec beaucoup de froideur les dépêches du roi « priant le Saint-Père d'admonester les princes (les Guises) d'obéir et donner contentement » à leur souverain. Henri ni flnit par se borner à demander au pape de rester neutre entre lui et la Ligue.
1. Mém.de la Ligue, 1. 1, p. 222. Nous croyons devoir analyser au texte les déclarations du Parlement et du roi de Navarre, car, mieux que tous les développements, elles indiquent les sentiments et le programme des adversaires d% la Ligue.
Ligue, flétrît ceux qui « ont abusé de la piété et dévotion du roi pour couvrir leur impiété et rébellion * »; s'élève vigoureusement contre la proscription des huguenots et la rupture des édits de pacification, rappelle au roi qu'il est le pasteur de son peuple, et, lui montrant le grand nombre des protestants, pose au faible Henri III cette question : « Qui osera prononcer le mot pour exposer tant de mî>lions d'honmies, de femmes et enfants à la mort, voire sans cause ni raison apparente, vu qu'on ne leur impute aucun crime que d'hérésie, hérésie encore inconnue ou pour le moins indécise, hérésie qu'ils ont soutenue en votre présence contre les plus fameux théologiens de votre royaume, en laquelle ils sont nés et nourris depuis trente ans par permission de Votre Majesté et du feu roi votue frère, d'heureuse mémoire, laquelle ils remettent au jugement d'un concile universel, général ou national?.... Qui est celui qui se puisse imaginer le massacre d'une telle multitude sans horreur et qui y puisse consentir, sans dépouiller tout sentiment d'humanité? » Et d'ailleurs, le roi pense-t-il que les huguenots, ayant à lutter pour conserver leurs vies et tout ce qu'ils ont de plus cher au monde, ne se défendront pas avec l'énergie du désespoir'?
1. Henri III, au fond, n'élait pas plus aveugle que le Parlement sur les véritables inlentions des Guises. Daos une lettre adressée le 6 mai 1585 & M. de Saint-Goard, marquis de Pisani, ambassadeur de France à Rome, le roi, tout en disant qu'il a consenti à révoquer les édits de pacification, ajoute ce correctif qu'avant d'employer la force contre les huguenots il convient, à son avis, de les admonester etsemonder de renoncer à leur religion. « Sur quoi, continue Henri III, mesdits oncle et cousin (le card. de Bourbon et le duc de Guise) ne m'ont encore fait entendre leur délibération; mais, s'ils refusent ce parti, ils feront assez connaître être poussés» d'autre zèle et intention que du bien de la religion. » Coll. de M. Lucas Montigny, Voy. Revue rétrosp.^ 2« série, t. VIII, p. 249. Dans sa lettre du 28 mai 1583, le roi accuse formellement les Guises de « n'en vouloir tant aux huguenots et & l'hérésie qu'à son État »,
2. Henri III est encore du même avis : u ... Nous eussions mieux établi et avancé le service de Dieu et de son Église durant la paix et par le moyen d'icelle que nous ne ferons par ladite guerre, de laquelle la suite sera plus longue et incertaine que plusieurs ne cuident ou veulent à présent estimer. » Ibid.
Le résultat de cette guerre fratricide, ce sera la ruine du royaume. Le Parlement ne peut admettre qu'on décore « du nom paternel A'édit les articles d'une Ligue assemblée contre l'Ëtat, armée contre la personne du Roi et qui s'élève contre Dieu même et qui dépite la nature, commandant aux pères de n'être plus pères à leurs enfants, et défendant aux mères de n'être plus mères à leurs filles, invitant l'ami à trahir son ami et appelant l'assassin à la succession de celui qu'il aura assassiné ». Il ne ménage pas plus que la Ligue ce pape qui met le pied sur la tête des rois et se mêle de distribuer des couronnes. « Quant à la bulle sainte, la cour en trouve le style nouveau et si éloigné de la modestie des avant-papes qu'elle ne reconnoit aucunement la voix d'un successeur des apôtres; et d'autant que nous ne trouvons point par nos registres, ni par toute l'antiquité que les princes de France aient jamais été sujets à la justice du pape S ni que les sujets aient pris connaissance de la religion de leurs princes, la Cour ne peut délibérer sur icelle que premièrement le pape ne fasse apparoir du droit qu'il prétend en la translation des royaumes établis et ordonnés de Dieu avant que le nom de pape fût au monde, qu'il ne nous ait déclaré à quel titre il s'entremêle de la succession d'un prince plein de jeunesse et de vigueur, qui doit avoir ses héritiers en ses
reins Il faut qu'il nous enseigne avec quelle espèce de
piété et sainteté il donne ce qui n'est pas sien, il ôte à autrui ce qui lui appartient légitimement, il mutine les vassaux et les sujets contre leurs seigneurs et princes •souverains et renverse les fondements de toute justice et
1. Dans sa dépêche à Tambassadeur de France à Rome en date du -6 juillet 1585, Henri UI, tout en protestant de sa révérence pour le Saint- Père, « de rautorité duquel les rois de France ont été protecteurs et défenseurs 1», prie très nettement Saint-Goard de dire au Pape « que les rois de France ne reconnaissent autre puissance et supérieure que celle de Dieu, de la seule main duquel ils sont créés et établis ».
ordre politique *. » Repoussant ainsi avec une ironie indignée les prétentions de la cour de Rome, le Parlement propose au roi « de jeter la bulle au feu en présence de toute l'Église gallicane ». Sans doute, les membres de la cour souveraine ne se font pas d'illusion ; ils ne se flattent pas de voir leurs remontrances produire la moindre impression sur le roi, « mais, lui disent-ils, si tant est que nos péchés nous aient du tout fermé l'oreille de votre clémence et justice, faites-nous cette grâce, sire, de reprendre en main les états dont il a plu à Vostre Majesté et aux rois vos prédécesseurs nous honorer, afin que vous soyez délivré des importunes difficultés que nous sommes contraints de faire sur tels édits, et nos consciences déchargées de la malédiction que- Dieu prépare aux mauvais magistrats et conseillers... Il e6t plus expédient à Votre Majesté d'être sans Cour de Parlement que de la voir inutile comme nous sommes ; et nous est aussi trop plus honorable de nous retirer privés en nos maisons et pleurer en notre sein les calamités publiques avec le reste de nos concitoyens que d'asservir la dignité de nos charges aux malheureuses intentions des ennemis de votre couronne *. » Le Parlement dut néanmoins se soumettre et enregistra le 46 octobre 1585 la déclaration du 7 octobre précédent par laquelle le roi,
1. Un coq-À-1'âDe du temps, que nous a conservé l'Estoilb (t. II, p. 302), exprimait à peu près les mômes idées que le Parlement :
Que ce pape e»t h redouter En sa moDachale natare !
Je mourrai, »'il faut qu'il advienne Que les roiales majestés Endurent les indignités Des fulminalions d'un pape, Et »\ ehascun mord à la grappe, Comme je fay, l'on sçaura bien Que je ne le dy pas pour rien.
N'est-ce rien quand on abandonne Un ta^i, ou bien qu'on le donne A qui premier l'occupera?