‹ Paris et la Ligue sous le Règne de Henri IIIChapitre 131 sur 314 · Mém. de la Ligue, t. I, p. 300 à · texte numérisé non relu

Mém. de la Ligue, t. I, p. 300 à

3. « Je ne crains (et Dieu le sait) le mal qui me peut venir, ni de vos deniers, ni de leurs armes. L*un et Tautre ont été jà employés assez de fois en vain. Je plains le pauvre peuple innocent, qui souffre presque seul de ces folies. » Le roi de Navarre fait honte au clergé d'abandonner sa mission de paix et de favoriser une guerre qui va répandre tant de sang. Pourquoi Q*avoir pas accepté les offres de transaction; pourquoi ne pas avoir accepté un concile pour trancher les questions religieuses? Pourquoi mêler TÉglise à des questions qui ne la regardent pas? Le pape, à la sollicitation de certains ecclésiastiques, a déclaré le roi de Navarre inhabile à succéder au trône. « Ne pensez, dit Texcommunié, que ces foudres m'étonnent : c'est Dieu qui dispose des rois cl des roiaumes, et vos prédécesseurs, qui étoient meilleurs chrétiens et meilleurs françois que les fauteurs de cette bulle, nous ont assez enseigné que les papes n^ont que voir sur cet État. » Il est inconvenant de « décider à Rome la suc-

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S'adressant ensuite à la Noblesse, le Béarnais démontre que le roi a la main forcée par les ligueurs, déclarés perturbateurs du royaume par tant d'édits et d'arrêts. Que reproche-t-on à ceux de la religion, sinon d'être trop bons Français; les Guises sont, au contraire, les alliés et les serviteurs de l'étranger ; ils prennent leur mot d'ordre à Rome. « Pour chasser la France hors de France, le procès ne se pouvoit juger en France : elle étoit par trop suspecte en cette cause; il falloit qu'il fût jugé en Italie. » Le Béarnais pardonne aux gentilshommes qui croient obéir au roi de France en servant les desseins des Guises. Il leur dit avec une émotion chaleureuse : k Les princes français sont les chefs de la noblesse. Je vous aime tous : je me sens périr et afToiblir en votre sang! l'étranger ne peut avoir un sentiment : l'étranger ne sent point d'intérêt en cette perte. J'aurois bien à me plaindre d'aucuns, j'aime mieux les plaindre : je suis prêt à les embrasser tous ».

Au Tiers état, Henri de Navarre proteste de son amour de la paix : il ne fait que se défendre. Quant aux ligueurs, ils promettent toujours de diminuer les tailles, de ramener les impôts k ce qu'ils étaient au temps de Louis XII. Mais ils ne pensent « qu'à leur particulier » et ils oublient invariablement le peuple quand la guerre prend fin. Le clergé n'a fait qu'avancer les arrhes du marché ; mais « ce sera au

cession d'un roi vivant et en fleur d'Âge.... Dieu confonde en sa juste fureur ceux qui sont si providens que d'anticiper sa mort par leurs conseils. » Après avoir supposé que tout le clergé n'est pas solidaire de ces actes coupables, mais « que c'est le complot de quelques-uns, poussés d'ailleurs peut-être de l'inspiration de quelques jésuites, semence d'Esj>agne », le Béarnais termine par cette belle profession de foi : « Nous croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un même Évangile; si, sur les interprétations des mêmes textes, nous sommes tombés en différend, je crois que les douces voies que j*avois proposées nous pouvoient mettre d'accord. Je crois que la guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens, indigne entre chrétiens de ceux principalement qui se prétendent docteurs de l'Évangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un concile, j'en lave mes mains. Le sang qui s'y répandra soit sur vos testes. »

pauvre peuple à le tenir et à parfournir le reste, à quoi ^u'il monte ; à celui qui n'en peut, mais qui en porte le ^lommage et n'en attend point le fruit, à supporter tout le faix, à endurer tout le mal qui en viendra ». Sachant bien que ceux du tiers état « selon leur vocation sont sujets à endurer le mal et non pas à le faire », Henri ne leur demande que « leurs vœux, leurs souhaits et leurs prières ».

Le roi de Navarre prend enfin à témoin « Messieurs de la Ville de Paris », qu'il estime « le miroir et l'abrégé du royaume ». Très habilement, il porte la question sur le terrain financier, où il se sait en parfaite communauté d'idées avec la majorité des officiers municipaux et des bourgeois. De ce que la Ville a manifesté l'intention de refuser au roi les subsides qu'il demandait pour la guerre, le fin Béarnais tire cette conclusion que tous les Parisiens trouvent cette guerre civile complètement injuste : car, en d'autres circonstances, Paris n'a pas ménagé l'or pour secourir ses rois, aux temps de François P' ou du roi Jean notamment. A toutes ses concessions, à la demande d'un concile, à l'offre d'un combat singulier, on a répondu par la guerre, une guerre qui a pour but « d'éteindre le sang et la postérité de France, de réduire le roi en servi- Aude et en prison * ». On a appelé les étrangers en France et préparé la ruine de l'État. Le roi de Navarre voudrait donner sa vie pour le salut du pays. Il attend des Parisiens « tout ce qui se peut et doit de vrais Français et de la règle

1. Une petite pièce conservée par TEstoile (t. II, p. 318) expose ainsi « Le vray fond du dessein des Lorrains et de Madame la Ligue en deux

mots Nous prendrons les armes; nous dirons que c'est au huguenot

que nous en Toulons, mais ce sera au roy, en elTect, auquel nous brouillerons si bien les cartes, maintenant qu'il n'a plus de successeur qui soit de sa ligne, que, s'il ne s-'aide du roy de Navarre, il est perdu, et, s'il s'en aide, encore plus. Nous le ferons excommuqier par le pape; et, en ce faisant, le rendrons si odieux qu'il n'y en aura pas pour nos pages. Nous nous en desferons aisément ou, pour le moins, nous en ferons un moine.... »

exemplaire des Français » et, de son côté, promet « tout ce qui se peut et doit d'un prince français et d'un prince chrétien pour Tunioii de TÉglise, le service du roi son seigneur, le bien du royaume, le soulagement du peuple et le contentement de tous les gens de bien ».

Aux lettres si nobles et si énergiques du roi de Navarre^ la Ligue opposa un pamphlet qui exprime bien les sentiments de la faction cléricale dont les Guises avaient pris la direction, de concert avec Philippe II *. Un court passage nous permettra de résumer ce factum : « Vous leur pouvez dire [aux hérétiques) que vous aimez mieux estre Espagnols que huguenots comme ils sont ; qu'il n'y a nom qui porte avec soy et qui comprenne tant de crimes, tant de vices et tant de sales ordures et inspuretcz que le nom d'un hérétique; que, devant que d'avoir un prince huguenot, vous iriez chercher non seulement un espagnol au fond de Grenade ou de Castille, mais un Tarlare, un Moscove ou quelque Scyte qui seroit catholique... » Ainsi le roi de Navarrais était Français avant tout, et la Ligue immolait le patriotisme aux passions violentes des moines et aux convoitises étrangères. Son idéal, c'est le système gouvernemental d'un Philippe II, qui « aima mieux violer les droits de la nature et se priver d'enfant masle et de successeur à son Estât que de rompre la foy qu'il avoit promise à Dieu

1. En voici le titre exact : « Advertisseinent des catholiques anglais aux français catholiguesy du danget* ou ils sont de perdre leur religion et d'ejrpé' rimenter, comme en Angleterre y la cruauté des ministres, s*ils reçoivent à la couronne un roy gui soit hérétique. » 1586. Ce pamphlet avait pour auteur l'avocat Louis d'Orléans, qui devint plus tard avocat général de la Ligue. Voici ce qu'en dit Palma-Cayet, le précepteur de Henri IV, dans l'Introduction de sa Chronologie novenaire : « Ce livre esloit d'un langage fort naïf, plain de vives pointes; il contenoit des flateries et mocqueries du roy, exaltoit surtout la valeur du duc de Guise, disoit mille impostures du roy de Navarre et de la feue royne de Navarre, sa mère, et surtout se plaignoit qu'on n'avoit pas bien solemnisé la Saint-Barlhélemy 1571, et qu'on avoit tiré moins de deux poilettes de sang (dénottant par là que l'on y devoil tuer le roy de Navarre et le prince de Gondé) ». VAdvertissement a été réimprimé au t. XI, p. 3 des ârch. crn.

et à l'Église * ». Elle se sent prise d'enthousiasme pour celte Inquisition d'Espagne « qui contient les hommes aux bornes de leur religion » et dont les huguenots font « un monstre, une chiche-face, une chimère dont ils font peur aux petits enfants ». C'est la « haie » qui empêche «■ d'entrer en la vigne ». Un moment, le Parlement de Paris a joué ce rôle de barrière contre l'invasion des hérétiques, mais, depuis qu'il condamne le pape et ses bulles, la Ligue regarde les magistrats d'un œil menaçant. Même défiance des purs de la faction contre l'Hôtel de Ville de Paris. On l'accuse de prêter de l'argent au roi de Navarre et au prince de Condé, de tolérer le prêche et de prêter les mains à une prochaine revanche de la Saint- Barthélémy *. Cette sortie contre les magistrats municipaux de Paris est d'autant plus étrange que, de son côté, Henri UI se défiait des Parisiens et de leurs administrateurs. Le 13 février 1586, il écrit au prévôt des marchands pour ordonner des perquisitions domiciliaires dans tous les quartiers de la Ville, mais il ajoute qu'elles se feront sous la surveillance de chevaliers du Saint-Esprit, désignés

1. Advertissement, etc. L'auteur avoue ainsi, avec une naïveté féroce, que Philippe II a fait mourir son flls don Carlos « prince certainement bien nay, mais qui trop inconsidérément avala l'amorce et Tamecon de l'hérésie ». C'est la version de Schiller qui, dans sa tragédie de Don Carlos, représente le malheureux prince comme un partisan de l'insurrection des Pays-Bas et un ennemi de l'Inquisition. Don Carlos étant mort le 24 juillet 1568, V Advertissement f publié en 1586, n'est pas un témoignage à dédaigner sur ce problème historique.

2. « Tant que la ville de Paris a résisté à l'hérésie, tant qu'elle a aimé les princes catholiques, tant qu'elle a offert et la vie et la bourse de ses habitans pour sauver et sonstenir la religion, c'est contre elle que les huguenots ont dressé leurs plumes, leurs langues et leurs forces. Mais, à présent qa*elle preste de l'argent au roy de Navarre, que sa bourse subvient aux affaires du prince de Condé, qu'elle tolère le presche à ses yeux, c'est lors qu'ils laissent Paris en paix et n'escrivent plus contre elle; ains lui adressent leurs lettres, la recognoisscnt pour une très bonne ville, et s'attendent bientost d'y loger, si on veut croire leurs fourriers, afin d'y exécuter une contre-Sainct-Barthélemy ». lltid, Voy. à la suito de y Advertissement des catholiques anglais, etc., la réponse de Duplcssis- Mornay : Lettre d'un gentilhomme catholique françois. AncHiv. cun., t. XI, p. 203.

è cet effet et adjoints aux officiers municipaux, quartiniers, cinquanteniers et dizainiers '. Le prévôt des marchands dut subir ce contrôle et porter à la connaissance de chacun des quartiniers le nom du chevalier du Saint- Esprit qui ferait avec lui les perquisitions. Néanmoins, les franchises municipales étaient respectées dans le même temps et les élections des officiers de la milice s'accomplis- -saient librement, même quand il s'agissait des importantes fonctions de colonel. C'est ainsi que le 2 février 1386 les <;apitaines et lieutenants d'un des quartiers de Paris furent convoqués par le prévôt des marchands pour élire leur colonel en remplacement du président de Morsaut décédé *. Et, le même jour, le quartinier Leconte recevait •ordre d'appeler « les bourgeois et habitans de la dizaine

de , dizinier du quartier, en la main de Tung des plus

apparens de ladicte dizaine, pour, après le serment par <eulx preste es mains du plus notable et qui présidera en ladicte assemblée, procedder à Teslection d'un cappitaine d'icelle dizaine, au lieu de feu M. le président de Morsaut, pour, ladicte eslection faicte, nous rapporter le nom et surnom de coUuy qui aura esté esleu au premier jour' >».

1. «Avons résolu... de faire faire une très diligente et très exacte perquisition et recherche en chacun quartier de ceste dite ville de toutes les personnes non domiciliées en icelles par aulcuns sieurs chevalliers de nostre ordre du Sainct-Esprit qu'avons nommez, choisiz et esleuz pour cest

effect A ceste cause, vous mandons et ordonnons advertir et mander

aux capitaines, quarteniers, cinquanteniers et diziniers de chacun des quartiers de ceste ville d'assister et accompaigner lesdictz sieurs chevalliers du Saint-Esprit en ladite perquisition et recherche » Rbo. H,

1788 bis, f» 570.

2. « Sire Jehan Leconte, quartenier de ladicte Ville, priez Messieurs les •cappitaines et lieutenans de vostre quartier de eulx assembler au premier jour, en tel lieu qiie lesdictz sieurs adviseront, pour eslire ung colonel dudict quartier, au lieu de feu M. le président de Morsaut, pour, ladicte eslection faicte, nous rapporter le nom et surnom de celui qui aura esté esleu au premier jour. Si n'y faictes faulte. Faict au Bureau d'icelle ville, le samedy vingt-deuxiesme de fefvrier 1586. » Rbg. H, 1788 bis, fQ 573.

3. Ibid. On peut conclure de ces deux textes : 1» qu'en février 1586 les colonels de la milice étaient élus par les capitaines et lieutenants du quartier; 2o que le capitaine de chaque dizaine était élu par les bourgeois

Le roi n'avait, en effet, aucune raison sérieuse de prendre des mesures de précaution contre la milice parisienne, et tout Teffort des troupes de la Ligue s'égarait en ce moment sur les bords de la Garonne et de la Dordogne,. oii Mayenne guerroyait, sans grand succès, contre le roi de Navarre, el surtout contre Thiver, qui était des plus rigoureux. Les clients des moines en étaient réduits, faute de pouvoir fêter d'autres victoires, à célébrer la prise par Mayenne du château de Montignac-le-Comte en Périgord, dont la petite garnison protestante de 80 soldats avait capitulé d'une manière très honorable devant toute une armée (4 fév. 1586) *. Ce qui était plus grave pour Henri III,. c'est que le duc de Guise venait d'arriver à Paris (15 fév.) avec une suite très nombreuse. Le roi l'avait bien mandé, mais il ne l'attendait pas si accompagné. Il fallut renforcer la garde du Louvre, et les chevaliers du Saint-Esprit, suivis des capitaines et des commissaires des quartiers, redoublèrent les perquisitions pour surveiller les étrangers et les suspects. Mais c'était aux Parisiens eux-mêmes que le duc de Guise réservait ses préférences, en travaillant surtout à se concilier la sympathie des basses clisses '. Pendant trois mois, jusqu'au 18 mai, le chef de la Ligue continua son active propagande et n'épargna pas ses efforts pour rendre le roi odieux au peuple. Henri III semblait d'ailleurs s'étudier à faciliter les progrès de ses ennemis. Le Clergé ne lui pardonnait pas ses extorsions et faisait opposition devant le Parlementa la bulle du pape, obtenue

cette dizaine ; 3» que le môme personnage pouvait être à la fois colonef son quartier et capitaine d*une des dizaines de ce quartier, dont il

de de avait la direction militaire.

1. « .... Le roy de Navarre n'avoit auparavant qu^un concierge dans ceste place, sans vouloir souffrir qu'on fist la guerre.... Et toutefois la Ligue, à Paris, en fist un trophée au duc de Maienne. » L'Estoile, t. II, p. 326.

2. « Le duc de Guise, estant à Paris, se rend si populaire, que les artizans et crocheteux en reçoivent beaucoup d^honneur et peu de profit, car ils sont caressés et salués de lui fort honorablement. » làid,t P* 327.

338 PilRIS ET LA LIGUE

par Tévêque de Paris et qui autorisait le roi à vendre le temporel de TÉglise jusqu'à concurrence de cent mille écus de rente. Le 7 mars 1386, Tévêque de Noyon développa les moyens d'opposition avec une grande amertume, et il fallut que le premier président intervînt pour blâmer la violence de ses appréciations. Quelques jours après, Tévêque de Paris arrivait dans la capitale ; il fut accueilli par une tempête de malédictions, pour avoir demandé au pape et obtenu de lui une aliénation de cent mille écus de rente sur le temporel de l'Église, alors qu'il n'avait reçu du clergé que l'autorisation de consentir cinquante mille écus de rente. On le traita de Judas et de complice du roi. Henri III crut se faire pardonner au moyen de quelques capucinades. Le 26 mars il quitta Paris, suivi de deux cents pénitents, et se rendit à pied à Notre-Dame de Chartres ; il revint de* même et ne rentra dans Paris, le dernier jour de mars, que pour s'enfermer au couvent des Capucins jusqu'au mardi de Pâques. C'était un bon moyen pour ne pas voir la misère publique. Le froment coûtait à Paris sept et huit écus le seticr, aux Halles. Des nuées de mendiants se répandaient dans les rues et assiégeaient les portes des bourgeois. On fut obligé de recueillir des aumônes; deux députés de chaque paroisse visitèrent chaque maison, et les bons bourgeois donnèrent ce qu'ils purent.

La guerre continuait toujours dans le Midi, mais avec lenteur. Mayenne était malade à Bordeaux, profitant de cette maladie vraie ou feinte pour essayer de rattacher la grande ville aux intérêts de la Ligue. A Paris, les ambassadeurs des princes protestants d'Allemagne et le secrétaire du roi de Navarre, La Marsilière, cherchaient à brouiller le roi avec ses amis les ligueurs; mais le pauvre prince manquait de cœur « conune si le duc de Guise l'eût déjà tenu par le colet ». Il renvoya La Marsilière avec une réponse évasive (avril). En outre, pour dissiper les bruits

qui l'accusaient de pactiser avec les hérétiques, Henri III rendit, le 26 avril 1586, un édit sévère, réglementant la vente des meubles des rebelles et des revenus de leurs immeubles. Une ambassade du roi de Danemark qui venait intercéder en faveur des huguenots fut très mal accueillie. Cela n'empêcha pas le roi de négocier avec les cantons suisses et de rester en relation avec le roi de Navarre. Afin d'empêcher la guerre d'aboutir à un résultai décisif, le roi avait fractionné ses forces en trois armées. L'une, qui devait opérer en Auvergne et en Languedoc, primitivement destinée au brave maréchal d'Aumont, avait été confiée à Joyeuse, le grand favori; la seconde, dirigée sur la Saintonge, avait pour chef Biron, et la troisième fut placée sous les ordres du duc d'Épernon, nommé gouver- .neiir de Provence à la place du grand prieur Henri d'Angoulême, qui venait de mourir assassiné ^

Pour entretenir ces trois armées, il fallait beaucoup d'argent. Le roi rendit en un seul jour vingt-sept édits bursaux créant des offices de vendeurs de marée, de vendeurs de bétail, de receveurs alternatifs d'épices, etc.; il força à financer les lieutenants de robe longue de chaque élection. Tous ces édits, qu*on appela les édits guisards, furent publiés le 16 juin, dans un lit de justice tenu au Parlement. Les procureurs au Châtelet et au Parlement cessèrent leur service plutôt que de payer des lettres de confirmation, taxées à deux cents écus. Les membres de la Chambre des comptes, auxquels le roi voulait vendre le droit de survivance, moyennant versement de moitié du prix de

1. Le grand prieur, bâtard de Henri II, ayant appris quMl était desservi auprès du roi par le Florentin Pliilippe Altoviti, mari de la Chàteauneuf, ^ancienne maîtresse de Henri III, passa son épce au travers du corps de ritalien. Ce dernier, se sentant blessé à mort, tira son poiguard et en donna un coup dans Taine au grand prieur. Tous deux moururent. Le roi nomma grand prieur un autre bâtard, Charles, fils de Charles IX et de Marie Toucbet, et investit d'Épernon du gouvernement de Provence. Dk Thou, t. IX, p. 695; l'Estoilb, t. II, p. 337.

leurs offices, résistèrent également et sortirent de la chambre de leurs délibérations. L'édit qui les concernait fut enregistré, le 27 juin, en présence de trois personnes seulement, le président Nicolaï, Tavocat du roi Pasquier et le greffier Danès. Il y eut un soulèvement général de l'opinion publique, entraînée par Ténergie de la magistrature. A Troyes, les artisans se révoltèrent et coururent susaux huissiers. A Paris même, on craignit de graves désordres. Le roi revint de Saint-Maur coucher au Louvre pour faire tète au mouvement.

C'est dans ces circonstances que le seigneur d'O fut nonnné gouverneur de Paris et lieutenant général « aux pays et provinces de l'Isle-de-France, à la survivance du sieur de Villequier, son beau-père ». Les lettres patentes qui consacraient ce beau choix avaient été signées le 2 janvier et enregistrées au Parlement le 2 juin. C'est le 9 juillet, dans une assemblée du grand Bureau, que la Ville procéda à la réception du seigneur d'O. Le prévôt et les échevins vinrent au-devant de lui jusqu'à la grande porte de l'Hôtel de Ville et le conduisirent au grand Bureau, où les conseillers de la Ville attendaient. M. d'O, « assiz au bout d'en hault, en une chaire de velours qui pour ce faire luy avoit esté préparée », prononça un discours dans lequel il se félicitait de sa nomination pour plusieurs motifs : le jugement du prince, la grandeur de la Ville, la qualité de ses habitants ^

1. tt Surtout luy a faict entrer en ceste charge l'amitié et bienveillance que de tout temps mesdicts sieurs avoient porté & leurs gouverneurs et de laquelle il espère mériter par bons bonnestes déportemens desquelz il ne perdra jamais les occasions; s'ilz en vouloient des gages, qu'ilz prinssenl pour asseurance qu'ayant des commodités ailleurs, il a choisy sa principalle retraicte dedans leur prévosté et y a mis comme entre leurs mains sa personne, sa famille, et ce que Dieu luy a donné de plus prétieux, qui esloit s'embarquer à bon escient dedans leur navire, duquel il ne vouldroit entreprendre la conduicte sans Tassurance quMl a d'estre tousjours assisté de leurs bons et prudentz advis, avec lesquelz il promet que, nonobstant les oraiges desquelz la misère du temps nous semble menasser, nous vien-

A cette harangue, le prévôt des marchands répondit en invoquant la protection du seigneur d'O, notamment pour défendre la caisse municipale et les intérêts des Parisiens, si souvent menacés par les incursions des gens de guerre jusqu'aux portes de la capitale. C'était répondre par une ironie. assez fine aux belles paroles d'un courtisan depuis longtemps connu des magistrats municipaux. Henri n'avait pas besoin de cette nouvelle maladresse pour perdre les sympathies de sa bonne Ville. Il se trouvait en présence d'une grève de magistrats si unanime qu'il fallut céder, révoquer le 14 juillet l'édit sur les procureurs et atténuer, le 15, l'édit sur l'augmentation du grand Conseil. Les conseillers en charge mirent leurs cornettes sur la table devant le roi.

Ainsi bravé, Henri IH, qui, en outre, ne voulait pas recevoir les ambassadeurs protestants, quitta Paris le 23 juillet *. Catherine, de son côté, se rendit à Chenonceaux, dans l'intention de renouer les pourparlers avec le roi de Navarre. M. de Villequier fut chargé de maintenir l'ordre à Paris, avec le concours du chancelier Cheverny et du Conseil privé, tandis que le roi s'en allait dans le Bourbonnais, puis à Lyon, pour voir successivement Joyeuse et d'Épernon. Arrivé à Lyon, sans souci du royaume en feu, Henri IH, las du bilboquet, dépensa 100,000 écus pour sa collection de petits chiens. Une multitude d'hommes et de femmes leur prodiguait des soins éclairés, ainsi qu'aux singes et aux perroquets de Sa Majesté *, Pour varier ses plaisirs, le roi découpait aussi les

drons enfin surgir au port du repos et tranquillité ». Reg. H, 1788 fus, roi. 599.

!. C'est la date donnée par TEstoile et de Thou. H. Martin donne la date •du 10 juillet.

2. De Thou, t. IX, p. 599. La grande faveur du bilboquet remontait à septembre 4585. n En ce temps, dit TEstoile, le roy commencca de porter un bilboquet À la main, mesmes allant par les rues, et s'en jouoit comme font les petits enfants... »

miniatures de ses missels et les collait aux murailles de ses chapelles. A côté de ces puérilités coûteuses, des accès impolitiques de dignité qui eussent peut-être convenu h un grand roi victorieux, mais non à cette poupée sans force. Les anibassadeurs des princes allemands insistaient depuis longtemps pour remplir leur mission. Henri III revint de Lyon et leur donna audience à Saint-Germain en Laye le 42 octobre 1586; mais ce fut pour les congédier avec des paroles offensantes. Les ambassadeurs repartirent immédiatement pour T Allemagne, où leurs récits provoquèrent une indignation universelle contre le roi do France.

Par des raisons différentes, les sujets du roi, et en particulier les Parisiens, ne lui étaient pas moins hostiles. Tous les jours, de nouveaux pasquils, de la dernière violence, étaient placardés sur les murs du Louvre. L'un d'eux, qui fut apporté «' par un quidam accoustré d'une robe longue et d'une cornette, qu'on ne peust reconnoislre ne descouvrir », portait que si le roi ne mettait pas fin à son système d'exactions, deux cents hommes avaient juré de le mettre îi mort. Les agents de la Ligue redoublaient d'activité^ représentant le roi comme un Sardanapalc. Au collège Forteret, dans les conciliabules des catholiques, on agite sérieusement le projet de se saisir de la personne de Henri III. « Et combien, dit l'Estoile, que ces conseils mal rivés et ces périlleux desseins fussent plus difficiles à exécuter qu'à résoudre, si voioit-on par là que les rats, pour se garder du chat, cherchoient tous moiens pour lui pendre une sonnette à l'aureille; mais que nul n'osoit entreprendre do l'attacher. »

La manière dont le gouverneur de Paris, Villequier, traita les franchises municipales, attestait déjà une hostilité sourde entre la capitale et la monarchie. Le 16 août 1586, on avait h nommer un prévôt des marchands et deux

échevins *. Après le vote, tout le corps de Ville, prévôt, échevins, greffier, procureur, scrutateurs, conseillers, quartiniers et bourgeois allèrent « marchant devant eulx les sergens d'icelle ville, vestuz aussi de leurs robbes de livrée, en THostel et par devers monseigneur de Villequier, gouverneur et lieutenant général pour le roy en cestc dite Ville et Isle-de-France, auquel les sieurs scrutateurs auraient présenté le scrutin de ladicte eslection cloz et scellé, et d'iceluy requis la confirmation suivant Tordonnance. Et, après ouverture et lecture faicte dudict scrutin, ledict sieur gouverneur auroit remonstré à la compagnie que le roy, avant son partement, luy auroit déclairé et audict sieur prévost des marchands, que son vouloir et intention estoit que le sieur LugoUy, conseiller dudict sieur et l'un des lieutenants de M. le grand prévost de France, feust reçeu eschecin avecq celuy qui se trouveroit avoir le plus de voix en ladicte eslection, commandant que Ton feist venir MM. Hector, seigneur de Ferreuse, esleu prévost, de Sainct-Yon, qui avoit le plus de voix, et Lugolly,

1. Voici, d'après le Reg. H, 1789, foL 1, la teneur des mandements de convocation adressés à chacun des quartiniers pour la réunion des électeurs municipaux : « De par les prévôt des marchans et esclievins de la Ville de Paris. — Sire Guillaume Parfaict, quartenier de ladicte Ville, appeliez vos ciuquanteniers et dixiniers avec buict personnes des plus apparens de vosire quartier, tant officiers du roy* s'il s'en trouve audict quartier, que des bourgeois et notables marchans non mécanivques, lesquels seront tenuz de comparoir sous peine d'estre privés de leurs privilèges de bourgeoisie, franchises et libériez, suivant Tédict du roy, et faire le serment es mains du plus notable desdites huict personnes de eslire quatre notables personnes desdictes huict; ausquels eslenz dictes et enjoignez quMlz se trouvent en leurs maisons samedy prochain, jusques après neuf heures du matin que manderons d'eulx d'iceulx venir en Thostel d'iccUe ville pour proccdder à Feslection d*un prévost des marchans et de deux eschevins nouveaulx, au lieu de ceulx qui ont faict leur temps, et nous apporter ledict jour, à sept heures du matin, le procès-verbal cloz et scellé, ce que faict en aurez suivant l'ordonnance d'ancienne coustume. Si n'y faictcs faulte. Faict au bureau d'icelle ville, le jeudi quatorzième jour d'aoust 1586. » Rappelons que, d'après l'édit de mai 1554, les quatre notables par quartier élus au premier degré ne pouvaient pas être pris parmi les ciuquanteniers et dizainiers. Sur la composition du corps électoral, voir Hist, munie, p. 2i8 et 455. Les formes de l'élection n'ont pas varié depuis Tordonnance de 1450, rédigée sous les auspices de Charles VII, d'après les anciens Registres de la Ville.

mandez audict lieu, pour en prendre et recevoir le serment on tel cas acoustumé, qui seroient à Tinstant comparus; et par ledict sieur de Sainct-Yon a esté remonslré qu'il avoit la pluralité des voix, et partant debvoit précedder ledict sieur de LugoUy, lequel même le lui avoit cy-devant accordé, au cas qu'il eust la pluralité des voix comme il avoit, et de ce se rapportoit à son serment. Sur quoy, ledict sieur gouverneur auroit ordonné qu'il recevroit ledict serment ensemblement, sans préjudicier à ladicte préséance, ce qu'il auroit faict; et, pour cest effect, auroit iceluy gouverneur faict faire les serments acoustumés ausdictz sieurs de Ferreuse pour prévost des marchands et de Sainct-Yon et LugoUy pour eschevins *, sans préjudice de ladicte préséance sur laquelle Sa Majesté déclairera sa volonté, ainsy qu'elle verra bon estre. Et estant de retour en l'Hostel de ladicte Ville, lesdicts sieurs prévost des marchands et eschevins auroient esté mis en possession desdicts estatz par les anciens, en la manière accoustuméc '. » Ainsi le roi pratiquait ouvertement la candidature officielle et imposait la nomination d'un échevin de son choix. Il se défiait déjà de la bourgeoisie parisienne et ne cherchait plus à lui plaire.

Le 29 août 1586, le grand Bureau fut convoqué « pour adviscr sur l'édit du roy de la vente et constitution de 80,000 escus de rente que S. M. veult faire à ladicte Ville sur le sel ». Le prétexte était la nécessité de payer des « colonnelz et reistres et aultres seigneurs d'Allemagne ». Mais es Parisiens préféraient employer leurs économies à d éfrayer la propagande de la Ligue. L'assemblée municipale décide que « remonstrances très humbles seront faites au roy

i. Nicolas Hector, seigneur de Pereuse et de Beaubourg, était maître des requêtes de TUÔtel du roi. Louis de SaintrYon était avocat; quant à Pierre de LugoUy, sa qualité est indiquée par le procès-verbal que nous citons.

2. Rkg. h, 1789, fol. 2 à 5. Le registre U, 1789, commence le 14 août 1586 et finit le 30 mars 1590.

OU aux sieurs de son Conseil de la conséquence dudict édict, et à ce qu'il' plaise à S. M. excuser la dicte Ville de l'ouverture du Bureau d'icelle pour le recouvrement desdictz 80,000 écus * ». Le Conseil d'Etat n ayant pas fait, on le pense bien, un accueil favorable aux remontrances, l'Hôtel de Ville essaya d'abord d'éviter de garantir les arrérages des nouvelles rentes à créer par une hypothèque sur le domaine municipal. On vota dans l'assemblée du ;} septembre que le roi serait prié de fournir d'autres sûretés; mais le prince n'accepta pas cette substitution et, le 13 novembre, fit transmettre à la Ville par M. de Bellièvre, surintendant des finances, Tordre d'obliger le domaine municipal à la garantie du payement des rentes *. Le moment était mal choisi pour grever de nouvelles dettes la caisse municipale. Dans toute la France, la misère publique s'accroissait de jour en jour. « En ce mois d'aoust, dit l'Estoile ', quasi par toute la France, les pauvres gens des champs, mourans de faim, alloient, par trouppos, couper sur les terres les espis de bled à demi meurs et les manger à l'instant, pour assouvir leur faim effrénée : et ce en despit des laboureurs et autres auxquels les bleds pouvoient appartenir, si d'aventure ils ne se trouvoient les plus forts. Mesmes les menassoient ces pauvres gens de les manger eux-mesmes, s'ils ne leur permectoient de manger les espis de leur bled. » A Paris, la détresse n'était pas moindre, et la rigueur de la saison la rendait encore plus terrible. Dans une assemblée du 19 septembre, le Bureau de la Ville prit la résolution de faire renvoyer dans leur pays d'origine les pauvres valides non originaires de la capitale *. Quant aux pauvres valides, nés à Paris, et aux infirmes de toute provenance, on tâcha de se procurer

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