CHAPITRE PREMIER
PARIS ET liE NOUVEAU ROI
Depais ravènemenl de Henri III jasqa*à la paix de Bergerac (30 mai 1574 — 17 septembre 1577).
A la mort de Charles IX (30 mai 1374), Paris et la France se trouvaient dans une situation étrange, entre un roi qui n'est plus et un roi absent. Il faut brièvement rappeler les principaux incidents de cet interrègne de fait, qui ne prend réellement fin qu'au bout de neuf mois par l'arrivée du roi au Louvre.
La scène politique paraît vide : le roi de Navarre et le duc d'Alençon sont gardés à vue, sous«la main de Catherine, les maréchaux de Montmorency et de Cossé, prisonniers à la Bastille. Au loin, l'orage gronde : le prince de Condé cherche en Allemagne des alliés et des ressources. En Languedoc, le maréchal de Damville, le frère de Montmorency, convoque h Montpellier les états de sa province et forme avec les protestants du Midi une ligue redoutable. La Noue et les Rochellois, tout en acceptant l'argent de la reine mère et en concluant des trêves avec Montpensier, Biron et Strozzi, gardent la main sur l'épée. Il y a un long moment d'attente, et Paris se demande si, après, le roi
ROfilQUET. 1
sanglant, un roi pacificateur et vraiment national va venir. Il ne vint qu'un prince de féerie, et encore vint-il bien lentement prendre possession de cette capitale qu'il n'avait quittée qu'à regret.
Nous ne décrirons pas l'odyssée du roi de France et de Pologne à travers l'Autriche et l'Italie * : les fêtes éblouissantes de Venise, la fatale hospitalité du duc de Savoie qui coûta Pignerol k la France; puis, l'entrevue de Bourgoin, la prise de possession du nouveau roi par Catherine, la disgrâce des favoris de Pologne, Bellegarde et Pibrac, et la rupture définitive avec Damville. Dès le début, la déception de la cour et du pays est immense. Qui pouvait s'attendre à ces mœurs de satrape efféminé? Qui pouvait, parmi les durs compagnons de Charles IX, supporter un prince qui ne monte plus à cheval, ne mange plus qu'entouré d'une balustrade d'or, et ne sort plus de son boudoir odorant que pour s'étendre au fond d'un bateau peint qui le promène lentement sur la Saône? Les plus braves gentilshommes : Gaspard de Nançay, les deux frères d'Angennes, quittent la cour, indignés, laissant la place aux nouveaux favoris, jeunes inconnus avec lesquels le roi s'enferme *. Lyon ayant cessé de plaire à Tindolent Henri, il gagne Avignon, à travers le Midi en feu, sans se soucier des injures de Montbrun qui lui enlève ses bagages au passage. Alors commencent ces momeries de corporations de flagellants, ces indécentes exhibitions de pénitents
1. Nous avons fait ailleurs ce récit, qui n'appartient pas à notre sujet. Voy. dans la Revue de France (t. XL, p. 325, n« du 15 mars 1880) Tarticle intitulé : Les deux couronnes de Henri III.
2. Le principal favori du roi, M. Du Guast, qui devait, Tannée suivante, mourir d'une façon tragique, avait reçu pour récompense de ses services les évêchés de Grenoble et d'Amiens, vacants depuis la mort du cardinal de Gréqui. Du Guast « vendit à une garse de la cour l'évesché d'Amiens, qui dès longtemps avoitle bonnet sur l'aureille, la somme de trente mil francs; aiant vendu auparavant l'évesché de Grenoble quarante mil francs au flls du feu seigneur d'Avanson. » L'Estoilr, t. I, p. 39, édit. Halphen. Paris.
blancs, bleus et noirs, ce pieux carnaval qui coûta la vie au cardinal de Lorraine *. Il semblait vraiment que toutes les tètes royales fussent secouées par une folie contagieuse. Catherine est hantée par le spectre du « Titan cardinalin d'enfer », comme disaient les huguenots dans une épitaphe satirique conservée par TEstoile. De son côté, le roi avait ses hallucinations lugubres, accrues par Ténervement d'une mollesse libertine. Il rêvait à la belle princesse de Condé qui venait de mourir, à la même idole qu'il avait adorée du fond de la Pologne, lui adressant des lettres passionnées avec le sang tiré de son doigt. Maintenant, il lui rendait un culte funèbre, en couvrant ses habits de petites têtes de mort brodées. Pour soustraire le prince à cette douleur, Catherine a voulu le marier. Déjà le secrétaire d'État, Pinart, est parti en Sufede, pour demander, au nom de son maître, la main de la princesse Elisabeth, sœur du roi Scandinave; et le peintre Nicolas Belon a suivi l'envoyé français pour faire le portrait de la princesse. Puis, Henri III oublie la négociation commencée et tombe amoureux de la princesse Louise de Lorraine, fille du comte de Vaudémont. Les conseillers protestent, trouvant cette union inégale; n'importe, le roi la veut et quitte brusquement Avignon pour aller se faire sacrer et marier à Reims, abandonnant Pinart et son peintre à la colère du roi de Suède. Dernière honte. Henri, dans sa marche vers le Nord, s'arrête un moment au camp du maréchal de Bellegarde qui assiégeait la petite place
1. De Thou résume les bruits qui couraient sur les causes de la mort du cardinal. D'après les uns, il aurait été empoisonné par Fodeur d'ua flambeau; d'après les autres, par une bourse que lui aurait présentée Maihurin Garnier de Saint-Barthélémy, fameux empoisonneur. L'Estoile écrit avec plus de vraisemblance que le cardinal mourut « d'une fièvre symptomée d'un extrême mal de télé, provenu du serein d'Avignon, qui est fort dangereux, qui lui avoit offensé le cerveau à la procession des Battus où il s'estoit trouvé en grande dévotion avec le crucifix à la main, les pieds à moitié nuds et la teste peu couverte.... » T. I, p. 40.
huguenote de Livron; mais, accablée dlnjures méprisantes par les femmes de cette bicoque, Tannée des mignons lève le siège en désordre. Les fêtes du sacre et du mariage (13-16 février 1575) sont attristées par une série de mauvaises nouvelles. Damville a repris Aigues-Mortes aux catholiques et constitué h Nîmes une ligue formidable entre les protestants et le parti des politiques. Tandis que des sommes immenses sont gaspillées en spectacles superflus, les troupes ne reçoivent plus leur solde et la cour apprend avec une admirable indifférence que la garnison de Metz menace de se payer elle-même aux dépens des bourgeois. Christophe de Thou, premier président du parlement de Paris, qui est venu à Reims pour le sacre, s'indigne de ces scandales et fait entendre une voix ferme au milieu de la cour abaissée. On le traite d*homme ridicule et sentant le vieux temps. Mais il personnifiait la France et la capitale *, qui ne s'habituent pas encore à ce brusque passage de la tragédie au carnaval.
Telle était la préface du règne; lorsque Henri III, le dimanche 27 février 1575, « alla descendre de son coche au Louvre où aiant salué la roine Blanche, vinst loger au logis neuf de du Mortier, près les Filles-Repenties, avec la roine sa mère et la roine sa femme *. »
Que pensait Paris du nouveau monarque? Qu'allaient
1. C'est le 30 novembre 1574 que le roi avait écrit h. la Ville de Paris pour lui faire savoir qu'en janvier 1375 il s'acheminerait vers Reims pour se faire sacrer u et bientôt après à Paris ». Il priait la Ville de lui écrire « toutes les semaines une fois, de Testât de Paris ». Kbg. H, 1784, f« 355. Pendant son voyage dans le Midi, Henri HI avait d^ailleurs informé le prévôt des marchands de ses divers déplacements. C'est ainsi que, le 10 novembre 1574, il écrit au chef de l'administration municipale qu'il a pris la résolution « d'aller en Dauphiné et à Avignon ». Il prie le prévôt « d'avoir l'œil ouvert pour conserver toutes choses en bon état » pendant l'absence royale. Ibid. Le 18 novembre, autre lettre du roi pour informer la Ville de Paris de l'accident arrivé sous le pont Saint-Esprit à Alphonse Gondi, maître d'hôtel de la reine de Navarre. Il y avait eu vingt-cinq victimes. VoY. l'Estoilb, t. I, p. 33.