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Paris et la province

Henry Monnier est une des originalités les plus tranchées de ce temps-ci. — Bien avant le daguerréotype et l'école réaliste, il a poursuivi et atteint dans Fart la vérité absolue.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable,

est une devise qu'il pourrait faire graver sur .son cachet comme la sienne, car il s'y est toujours conformé. 11 faut avoir une rare puissance pour suivre avec rigueur un tel parti pris du bout à l'autre d'une carrière qui commence à être longue et qui s'est développée sur une triple voie : celle de l'artiste, celle de l'écrivain et celle de l'acteur.

Henry Monnier a commencé par faire le cro-

quis des types qui le frappaient et dont il saisissait en quelques coups de crayon les gestes, les habitudes, les angles sortants et rentrants, les tics, les cassures, tous ces signes que le vulgaire n'aperçoit pas, et qui, pour l'œil observateur, sont des révélations de caractère; ensuite, non content de cette reproduction muette, il a parlé ses dessins dans des charges devenues célèbres; — nous disons charges pour nous servir du mot consacré, car rien n'y ressemble moins que ces moulages sur nature exécutés par un procédé dont Monnier seul a le secret.

C'était d'abord comme une sorte de légende de la caricature, — puis l'artiste réunissant plusieurs types en a formé des scènes d'un comique irrésistible, où il imitait la voix des différents acteurs. Ensuite il les a écrites en les amplifiant et en les perfectionnant, car la parole est ailée et l'impression reste. Non content de cela, il les a jouées sur le théâtre avec une per-

fection incisive et froide qui rappelle Perlet, le plus physiologiste clés acteurs; — peut-on mettre cependant Monnier à côté de Potier, de Vernet, de Bouffé et autres illustrations du genre? Non, car il ne représente pas une action dramatique, mais des idiosyncrasies particulières, des types observés, des natures spéciales, des originaux existant par eux-mêmes et qui demandent un cadre à part; aussi réussit-il plus que personne dans les pièces à tiroirs comme la Famille improvisée; là, il est à son aise, il se carre, il se développe, il se transforme quittant les bottes et le brûle-gueule du marchand de bœufs pour le soulier à boucles de marcassite et la tabatière d'or du vieil épicurien, qui a beaucoup connu la Duthé.

Henry Monnier est pour lui la toile blanche sur laquelle il peint son personnage. Son individualité propre disparaît alors tout à fait sous les couleurs dont il la recouvre. Il se métamorphose des pieds à la tète; il a la chaussure et

la coiffure, le linge et l'habit, la figure et les yeux, la voix et l'accent du type qu'il veut rendre ; la ressemblance est extérieure et intérieure, c'est l'homme même. Labruyère et Larochefoucauld, ces impitoyables anatonîistes, ne plongent pas le scalpel plus avant dans une nature. Telle douillette d'Henry Monnier vaut une page des Caractères; telle façon de serrer le tabac entre le pouce et l'index, un alinéa des Maximes.

Si cela est ainsi, comment se fait-il que Monnier ne soit pas le plus grand peintre, le plus grand écrivain et le plus grand acteur de l'époque? — La nature n'est pas le but de l'art, elle en est tout au plus le moyen : le daguerréotype reproduit les objets sans leurs couleurs, et le miroir les renverse, ce qui est déjà" une inexactitude, — une fantaisie, comme diraient les réalistes; il faut, à toute chose exprimée, une incidence de lumière, un sentiment, une touche, qui trahissent l'âme de l'artiste. Henry

Honnier ne choisit pas, n'atténue pas, n'exagère pas et ne fait aucun sacrifice; il se gardera d'augmenter l'intensité des ombres pour faire valoir les jours. Ses porliers sont des portiers, rien de plus; il ne leur donne pas ces fantastiques laideurs, ces haillons richement sordides, ces teintes de vernis jaune que les Flamands prêtent à leurs magots ; il ne fait pas cuire dans leur loge ce hareng saur de Rembrandt, dont la fumée colore de chaudes teintes blondes les vitres sales, les linges rances et les murailles bitumineuses. Derrière le poêle où se cuisine le miroton, aux poutres d'où pend la cage de l'oiseau, il n'accroche pas ces ombres douteuses et rousses qui ont l'air de chauves-souris ou de gnomes assis sur leurs articulations ployées ; ses portières sont purement ignobles. Il ne les hausse' pas jusqu'à la truculence en appuyant un croc de sanglier sur une lèvre calleuse comme en ont les vieilles des Tentations de saint Antoine de Téniers ; ses bourgeois, — et

nul ne les a peints plus juste, pas même Balzac, — vous ennuient comme des bourgeois véritables par d'intarissables flots de lieux communs et d'âneries solennelles. Ce n'est plus de la comédie, c'est de la sténographie. Cependant, de toutes ces silhouettes découpées sur le vif, se détache majestueusement la figure monumentale de Joseph Prudhomme, élève de Brard et Saint-Omer, assermenté près des tribunaux, si connu par sa calligraphie et son euphémisme. Joseph Prudhomme est la synthèse de la bêtise bourgeoise ; il semble qu'on l'ait connu et qu'il vient de vous quitter en vous secouant la main et riant de son gros rire satisfait. Quel magnifique imbécile ! Jamais la fleur de la bêtise humaine ne s'est plus candidement épanouie ! Est-il heureux, est-il rayonnant! comme il laisse tomber de sa lèvre épaisse ses aphorismes de plomb qui feraient prendre le sens commun en horreur; Joseph Prudhomme, c'est la vengeance d'Henry Monnier, il s'est dé-

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dommage sur lui des ennuis, des contrariétés, des humiliations et de toutes ces petites souffrances que les bourgeois causent aux artiste.-, souvent sans le vouloir. — Cette fois, seulement, il est sorti de son impartialité glaciale, il s'est échauffe, il s'est animé, il a chargé le trait, il a outré l'effet, il a composé enfin. — Prudhomme, malgré son extrême vérité, n'est plus un calque, c'est une création. Balzac, qui faisait le plus grand cas de Monnier, a essayé d'introduire Prudhomme dans sa Comédie humaine sous le nom de Phellion (voir les Employés). Phellion sans cloute est beau avec sa tête de bélier marquée de petite vérole, sa cravate blanche empesée, son vaste habit noir et ses souliers à nœuds barbotants ; mais sa phrase : « Il se rendra sur les lieux avec les papiers nécessaires, » ne vaut pas : « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ! »

# Toutes les fois que Monnier joue, il attire au théâtre un public spécial d'artistes et de cou-

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naisseurs, mais son jeu est trop fin, trop vrai, trop naturel pour amuser beaucoup la foule. Les Prudhommes de la salle sont étonnés de voir rire de celui de la scène : ils ont des idées pareilles, ils s'expriment ainsi et s'étonnent qu'on trouve ces façons ridicules. Mormier, lui-même, à force de vivre avec sa création, en a pris les allures, les poses, les tons de voix et la phraséologie, et souvent à la conversation la plus spirituelle il mêle sérieusement une période à la Joseph Prudhomme ; de même qu'en écrivant un billet, il ajoute à son nom le triomphant paraphe du maître d'écriture qu'il a illustré.

Qui n'a lu, dans les Scènes populaires, les Plaisirs de la campagne et le Roman chez la portière? Mme Desjardins est immortelle comme Mme Gibou et Mœe Pochet, Ce bonnet dont- les barbes flasques s'agitent comme des oreilles d'éléphant flotte dans toutes les mémoires, et personne n'a oublié la Lyonnaise si préoccupée du sort des petits oiseaux pendant l'hiver. Les

Plaisirs de la campagne sont une antiphrase, comme vous vous en doutez bien; les paysans d'Henry Monnier ne sont pas des paysans d'églogue, ils sont voleurs comme des pies, avares comme des griffons, malins comme des renards, diplomates à rouer Talleyrand; et quelle campagne ! une campagne de banlieue, une campagne pavée, poussiéreuse, sans ombre, sans mystère et sans loisir, qui vous donne l'envie d'habiter un entre-sol rue de la Chaussée d'Antin ou une mansarde sur le boulevard Montmartre !

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