‹ Paris et la provinceChapitre 12 sur 130 · BAUDRU, MADAME BAUDRU · texte numérisé non relu

BAUDRU, MADAME BAUDRU

BAUDRU

Je ne sais vraiment, chère amie, si je n'aimerais pas mieux vivre dans un tombeau que dans les ténèbres comme ceux où tu me plonges.

MADAME BAUDRU

Donne-moi le temps d'allumer la lampe, tu vas y voir.

BAUDRU

Qu'avais-tu besoin de fermer les persiennes? nous sommes exactement dans une boîte.

MADAME BAUDRU

Pour donner plus de vraisemblance à mon projet, pour faire croire que nous sommes réellement à la campagne.

B AU DRU

Et tu crois, bonnement, que les portiers vont dire ce dont tu les as chargés ?

MADAME BAUDBU.

Pourquoi pas ?

BAUDRU

Tu sais, comme moi, ce que sont ces gens là.

MADAME BAUDRU

11 n'y a pas un mois que je leur ai donné leurs étrennes.

BAUDRU

Raison de plus! Du moment qu'ils les ont reçues, ils ne se gênent plus.

MADAME BAUDRU

Et d'assez jolies étrennes! A la femme un bonnet et à sa petite une fort belle poupée qui, sans reproche, m'a coûté assez cher.

BAUDRU

Parce que tu l'as bien voulu.

LE MARDI GKAS. 53

MADAME B AU DRU

11 est de fait que je n'y étais pas forcée; aussi je ne vois pas pourquoi, quand je les en prie, ils ne feraient pas ma commission.

BAUDRU

Tant mieux s'ils justifient la bonne opinion que tu t'es faite de leur mérite ; quant à moi, j'en doute.

MADAME BAUDRU

Au surplus, si je suis obligée de prendre toutes ces précautions, à qui la faute ?

BAUDRU

A coup sûr, ce n'est pas la mienne. Nous étions parfaitement rue Git-le-Cœur, des portiers charmants î

MADAME BAUDRU

Je vous conseille ! une rue, une rue où il ne passait pas un chat.

BAUDRU

A présent que tu as une belle rue, tu sais ce qu'il en coûte.

MADAME BAUDRU

Si vous n'aviez été dehors, du matin au soir, si

vous ne m'eussiez laissée seule des journées entières, je ne me serais pas ennuyée comme je l'ai fait et n'aurais pas eu besoin de distractions. Ici, je vois passer des gens qui vont et viennent; ça me distrait, ça m'amuse, ça charme ma solitude.

BAUDRU

Et nous avons le plaisir, lorsqu'il passe sur le boulevard des troupes, uu cortège, un enterrement ou n'importe quoi, de voir la maison ouverte à tout le monde. C'est à qui viendra se pendre à nos croisées et ne nous permettra pas d'approcher; si par hasard il nous prenait envie de voir la cérémonie, il nous faudrait la voir dans la rue.

MADAME BAUDRU

Aussi, comme je ne me soucie plus que l'on vienne chez moi gratis, ces jours-là, je n'y suis pour personne, vot'servante de tout mon cœur.

BAUDRU

Autant d'ennemis que nous nous faisons, tu sais.

MADAME BAUDRU

Je m'en moque, et d'ailleurs, si tu m'avais donné la permission de louer mes croisées...

BAUDRU

C'eût été joli!

MADAME BAUDRU

C'était une spéculation, on m'aurait pardonné, en faveur du motif. C'est cinq à six cents francs qu'elle a retirés des siennes, madame Quinchet, à la dernière rentrée des troupes ! Je les aurais dans ma poche, que j'en trouverais admirablement le placement.

BAUDRU

Elle ne t'a pas parlé d'une superbe paire de rideaux qu'ils ont brûlée avec leurs pipes et leurs cigares et des beaux fauteuils sur lesquels ils ont grimpé avec leurs bottes toutes crottées! C'était à faire frémir, leur appartement, le lendemain, une écurie! Et encore j'ai vu des écuries cent fois

préférables. (Long silence. )

MADAME BAUDRU

Comme on change ! Jusqu'au jour où je me suis mariée, jamais je n'avais manqué un bœuf gras; aujourd'hui, ça m'est parfaitement égal; je n'irais pas au bout de la rue pour le voir. Les moules, la même chose ; on ne m'en ferait pas manger aujourd'hui pour un empire, et tu sais si je les aimais, Monsieur Baudru !

56 LE .MARDI GKAS.

B AU DRU, s'éveillant.

Chère amie!

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