‹ Paris et la provinceChapitre 45 sur 130 · BONN · texte numérisé non relu

BONN

Je ne vais point à l'encontre; mais comment se fait-il qu'un homme aussi remarquable...

MADAME MARION

De premier mérite.

BONNIN

Si vous voulez... reste ici, dans un trou!

MADAME MARION

Un fort joli trou, monsieur Bonnm, un fort joli trou, ne vous en déplaise; d'ailleurs qu'irait-il faire à Paris, je vous le demande ?

BONNIN

Ce qu'y font les autres.

De la peine, mon cher monsieur, de la peine. A l'exception de trois ou quatre qui tiennent le haut du pavé, le reste meurt exactement de faim ; tandis qu'ici il lui vient des malades, non-seulement de la capitale, mais des quatre coins de la France, de l'Europe, voire même des quatre parties du monde.

BONNIN

Vous m'en direz tant.

MADAME MARION

Tous gens qui viennent le consulter.

BONNIN

Je suis étonné de ne jamais l'avoir vu.

MADAME MARION

Gela ne m'étonne pas; le docteur ne voit que les personnes les plus distinguées; toute sa clientèle a toujours été dans le plus grand monde, le plus grand monde; tous les jours, les plus beaux équipages seraient à sa porte, s'il voulait s'en donner la peine.

BONNIN

Il ne le veut pas!

MADAME MARION

Il ne l'a jamais voulu.

BONN IN

Je serais, néanmoins, fort aise de faire sa connaissance.

MADAME MARION

Pas lui.

BONNIN

Et la raison ?

MADAME MARION

Il a pris en grippe tout ce qui vient de Paris.

BONNIN

Il a pourtant daigné faire une exception en votre faveur.

MADAME MARION

Aussi, ça a-t-il été la croix et la bannière pour arriver à nous lier. M. Mariera le saluait, il ne le lui rendait pas ; il mit trois mois, trois grands mois, à m'oter son chapeau.

BONNIN

Vous avez persisté ?

MADAME MARION

Je vais vous dire, c'était chez moi une question d'amour-propre; je n'en suis pas moins arrivée à mes fins; j'ai eu du mal, ça j'en conviens, du mal et de la patience.

BONNIN

Il a de la fortune?

Fort riche, fort riche par sa femme, qu'il a perdue.

BONNIN

Ah ! oui-da !

MADAME MARION

A vingt-deux ans, d'une fausse fluxion de poi-

trine, elle est morte dans mes bras! Lui n'avait rien, absolument rien, que son talent, mais un talent de premier ordre; sans cela, je ne l'eusse pas laissé tranquille qu'il ne vînt à nous ; j'aurais été sur son dos du matin au soir, on le lui a, du reste, assez prêché.

BONNIN

Et quelle est sa spécialité?

MADAME MARION

Les opérations, les grandes opérations, c'est surtout comme opérateur qu'il excelle; lors de votre accident, si vous aviez eu le bonheur de l'avoir sous la main, vous ne seriez pas, à l'heure qu'il est, estropié comme vous l'êtes.

BONNIN

Je vais beaucoup mieux.

MADAME MARION

Ne croyez pas cela, vous allez tout de travers ; ceux qui vous disent le contraire ne sont pas vos amis : vous boitez comme on n'a jamais boité, c'est au point qu'à tout moment on craint que cette pauvre jambe ne vienne à se déboiter.

BONNIN

Heureusement qu'il n'en est rien.

MADAME MARION

On vous a massacré, mon cher monsieur, on vous a massacré ; la première chose que le docteur m'a dite, quand je lui parlai de votre malheureuse jambe : « Il a eu affaire à un âne, à un « oison, c'est le pont aux ânes, rien n'était plus « facile, un enfant la lui aurait remise. »

BONNIN

Je n'en suis pas persuadé.

MADAME MARION

Si, pendant le quartier d'hiver que vous comptez passer ici, vous aviez tant soit peu de courage...

BONNIN

Je recommencerais?

MADAME MARION

Quand ça ne serait que pour faire plaisir à madame Bonnin, lui ménager une surprise.

BONNIN

Ce serait parfaitement inutile, elle y est faite.

MADAME MARION

Je ne le crois pas.

J'en suis sûr.

MADAME MARION

Ali! les hommes, les hommes! vous êtes bien tous les mêmes! Vivent les femmes, pour savoir souffrir ! À elles le pompon ! comme disait ma marraine, dans son gros bon sens !

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